Sans plus attendre, elle se glissa hors de ses appartements, pieds-nus, les cheveux en bataille et les joues rougies par l'alcool. Errant dans les couloirs endormis, ivre, comme une enfant qui fugue, elle passa d'abord dans la salle du trône où elle pris un malin plaisir à s'asseoir en tailleur sur le trône du roi, oh qu'est ce qu'elle aimerait être roi! Elle arpenta ensuite les couloirs du premier étage, passa devant les appartements de son mari et apprit, à l'écoute des bruits qui s'échappaient de la chambre, qu'il avait décidé de suivre son conseil et de trouver un nouvelle jupe à soulever. Cela ne l'étonna même pas.
Son escale suivante fut la salle de rangement du trompettiste de la cour. Elle détestait tellement entendre cet idiot de trompettiste jouer le «son d'annonce de Diane» qu'elle décida de réaliser l'un de ses rêves: elle lui vola sa trompette.
C'est donc avec une trompette sous le bras qu'elle se dirigea finalement vers les appartements de Narcisse. Elle avait envie de le voir.
Stéphane Narcisse était assis à son bureau, plongé dans de la paperasse bancaire, sous la lueur de ses bougies lorsqu'on toqua à sa porte.
Il était presque minuit, qui pouvait donc bien venir le voir à une heure pareil?
Il posa sa plume
-Catherine ?
Narcisse posa son regard sur la femme qui se tenait dans l'ouverture de la porte de sa chambre. La reine de France ne portait pas de chaussures, ses cheveux dégringolaient en bataille dans son dos et il pouvait voir qu'elle ne portait pas de chaussures. Quand il lui fit signe d'entrer, il remarqua qu'elle avait dans sa main une trompette.
Depuis quand Catherine jouait-elle de la trompette?
Sourire aux lèvres, elle chancelait un peu et un coup d'œil à ses pupilles complètement dilatées confirma à Narcisse sa première impression: elle était saoule.
-Catherine vous êtes ivre?
-C'est possible
Sa voix sonnait enjouée, plus légère que d'habitude.
-Et vous jouez de la trompette en pleine nuit maintenant?
-Oh, elle jeta un œil à l'instrument dans sa main et gloussa de rire, non en réalité je n'ai aucune idée de la façon dont marche ce truc, elle s'approcha de Narcisse et chuchota, en fait je l'ai volé mais chuuuuuut ça reste un secret!
Narcisse sourit, il aimait voir Catherine insouciante, même s'il aurait préféré que ce soit sans plusieurs litres d'alcool. Il était cependant un peu inquiet pour elle. Il ne la connaissait pas depuis longtemps mais il savait qu'elle n'était pas exactement le genre à boire démesurément, toute seule de surcroît.
Il la fît asseoir sur une chaise face à la cheminée et prit place à côté d'elle.
-Si j'avais su que le fait de vous proposer de m'épouser vous pousserait à vous enivrer de cette façon je ne l'aurais peut-être pas fait...
-C'est pas parce que tu m'as demandé de t'épouser...justement c'est parce que j'avais envie de dire oui et c'est pas normal Stéphane
Elle ne l'appelait jamais par son prénom, c'était toujours «Narcisse». Il espérait que ce n'était pas dû qu'à son état d'ivresse car il adorait entendre son prénom dans sa bouche.
-Et pourquoi ce n'est pas normal?
-Parce que j'aime Henri!
Elle avait dis ces mots avec une sincérité et une fougue inattendue. C'était la première fois qu'elle lui disait qu'elle aimait son mari et il ne pouvait ignorer le pincement au cœur que cela lui avait fait.
Il ne comprenait pas tout, il voulait qu'elle développe et même s'il savait que dialoguer avec une Catherine ivre n'était pas la meilleure des idées, il voulait savoir ce qu'elle pensait vraiment et avait la nette impression que, sous l'effet de l'alcool, était le seul moment où elle parlait sans filtres, ni barrières.
-Dites-moi Catherine, si vous aimez votre mari, alors pourquoi avez vous envie de dire oui à ma demande, et pourquoi êtes-vous dans mes appartements au lieu d'être dans les siens.
-Parce qu'il est avec une catin au moment même ou nous parlons! Narcisse ne put s'empêcher de rire, en fait je ne sais pas, quand vous m'avez parlé de votre idée de mariage, je nous ai imaginé vivre tout les deux et j'ai pensé qu'on serait très heureux. Mais après, je me suis imaginé partir et ne plus jamais revoir Henri et...j'ai eu envie de pleurer.
Narcisse sourit, la sincérité avec laquelle elle parlait de tout ça était attendrissante. Elle ressemblait à une enfant qui apprenait tout à propos des sentiments, sûrement parce que, dans sa vie, Catherine n'avait pas eu beaucoup de place à laisser à ses sentiments.
-J'en ai marre d'être tout le temps seule, j'en ai marre de dormir dans un grand lit froid et vide et puis j'en ai marre de devoir jouer la comédie à devoir sourire à des pétasses qui, je le sais très bien, réchauffent le lit de mon mari pendant la nuit.
-Je ne peux pas vous promettre que, nous deux, nous serions heureux pour toujours mais, en tout cas, si j'avais la chance de vous avoir pour femme, je ne la gâcherait pas en vous manquant de respect, ou en vous laissant seule.
Catherine pouffa et se réinstalla sur la chaise, glissant ses jambes sous elle-même.
-Henri aussi disait ça, qu'il m'aimerait toujours, prendrait soin de moi, me respecterait...puis Diane, l'infertilité, les disputes, une autre maîtresse, puis une autre, un bâtard, et encore une autre maîtresse..et on se retrouve là.
-Je suis désolé
Il prit sa main dans la sienne. Il était reconnaissant qu'elle soit venue à lui, après avoir bu tant de vin. Il n'arrivait jamais vraiment à lire cette femme et là, elle s'ouvrait à lui, et bizarrement cela lui donnait encore plus envie de la prendre dans ses bras, l'épouser et le rendre heureuse pour toujours.
-Stéphane, vous vous rappelez la première fois que...enfin le jour où notre liaison a commencé?
Il se rappelait. Il avait toujours entendu parler de la reine Catherine de Médicis, sa réputation d'empoisonneuse, sa langue acérée, son esprit brillant, son aura exceptionnel. Il l'imaginait comme une femme assez sensationnelle, royale ,et, le jour où il l'avait rencontré, il avait tout d'abord été frappé par son charme magnétique et sa prestance si attirante mais, alors que tout les autres la voyait comme une femme indestructible, forte, il avait suffit à Narcisse qu'il s'approche d'elle et regarde dans ses yeux brillants pour y voir la détresse qui l'habitait.
-Bien sûr que je me rappelle, comment pourrais-je oublier?
-A l'instant même où je vous ai vu vous avez exercé sur moi une certaine attirance mais je dois vous avouer qu'au fond de moi la raison pour laquelle j'ai accepter de débuter une liaison c'est parce que je voulais pouvoir le faire souffrir comme il m'avait fait souffrir, et vous savez quoi? Je n'en ai tiré aucune satisfaction. Mais après...
-Après c'est devenu plus que ça?
-Oui. Après, les moments où l'on se voyait sont devenus les seuls moments de ma journée où je souriais.
-Alors qu'est-ce qui nous empêche de rendre ces moments permanents?
Catherine sourit et s'exclama, avec conviction, la voix toujours pâteuse :
-Rien! Je veux sourire et je veux vous épouser!
Elle se rapprocha de lui, comme pour sceller cette annonce d'un baiser mais Narcisse posa une main sur son épaule pour la stopper. Elle était devant lui, les yeux brillants, l'esprit embrumé et ses lèvres humides entrouvertes, il savait que s'il l'acceptait, elle resterait dans ses appartements, l'embrasserait et le laisserait lui faire l'amour toute la nuit. Il en avait terriblement envie. Il désirait cette femme à chaque seconde où elle se tenait devant lui mais, il ne profiterait pas d'elle sous l'emprise d'alcool.
-Catherine, je vais demander à ma servante Sophie de vous escorter jusqu'à votre chambre.
-Quoi ? Je pensais que vous seriez d'accord pour que je reste
Elle affichait une petite moue déçue, presque enfantine, qui donna juste envie à Narcisse de l'embrasser. C'était fou comme, saoule, elle laissait transparaître ses émotions facilement.
-J'adorerais mais ce n'est pas une bonne idée, je ne veux pas profiter de vous.
-Quelle galanterie !
Presque vexée, elle se dirigea, un peu branlante, vers la porte de la chambre. Frustré par la mine contrariée qui ornait ses traits, Narcisse la rattrapa et chuchota à son oreille: «Croyez moi, j'en rêve mais la prochaine fois que je vous ferai l'amour, ce sera notre nuit de noce...»
Catherine sourit alors gaiement à la perspective et rentra dans ses chambres afin de dormir, escortée par deux servants de Narcisses et tenant toujours sa trompette volée sous le bras.
Narcisse, lui, ne dormit que peu cette nuit là. Catherine lui avait, dans la même heure, avoué qu'elle aimait vraiment son mari et dit qu'elle voulait se marier avec lui.
Avait-elle juste accepté sa proposition de mariage parce qu'elle était ivre?
Il ne tardait à Narcisse qu'une chose: le lendemain matin pour savoir si elle pensait vraiment ce qu'elle avait dit.
La question du jour est: préféreriez-vous qu'elle décide l'épouser ou pas?
Je dois avouer que moi même je ne sais pas...
