Chapitre 13 : L'étau se resserre

La discussion avec Hernando fut somme toute assez courte. Surpris par l'allusion à El Diablo, Monastario chercha à en apprendre plus mais ne tira rien de son interlocuteur hormis le nom des deux personnes à en avoir parlé, à savoir Yago et El Lobo.

Durant l'après-midi qui suivit la « mort » de Sancho, Diego retourna à Los Angeles pour faire son rapport au capitán Toledano. Suivant le conseil du padre, il avait mis son bras gauche en écharpe pour éviter de s'en servir. Ce fut alors en voiture, conduite par Bernardo, que Diego se présenta au cuartel.

Les portes étaient grandes ouvertes et il remarqua l'échafaud se mettre en place en avançant vers les quartiers du comandante.

— Don Diego, buenas tardes, le salua Garcia la mine terne.

— Buenas tardes, Sergent. Le capitán Toledano est-il dans son bureau?

— Je regrette, il vient de sortir.

— Oh… Pourriez-vous lui dire que Padre Felipe a bien réceptionné la marchandise et qu'il l'en remercie.

— Je n'y manquerai pas, Don Diego. Mais dites-moi, vous semblez fatigué… Pourquoi n'iriez-vous pas prendre un petit remontant à la taverne, glissa le sergent avec espoir.

— C'est une excellente idée, rétorqua Diego entrant dans le jeu de son ami. Venez donc avec moi, suggéra-t-il.

Garcia sourit plus que ravi.

— Caporal Reyes, je vous confie la surveillance du cuartel. Venez m'informer lorsque le capitán sera de retour.

— Bien, Sergent, répondit Reyes de son air endormi.

Un peu plus tard à la taverne, la discussion se poursuivit entre Don Diego et le sergent Garcia.

— A propos, Sergent, Señora De la Cruz n'est pas partie en voyage avec son fils et son oncle.

— Comment ça ! s'exclama Garcia avec étonnement et reposant le verre qu'il s'apprêtait à vider. Pedro m'aurait menti ?

— Je le crains.

— Qu'est-ce qui vous fait penser ceci ? demanda le sergent.

— Le jour où je vous ai remis le prisonnier…

— Celui qui s'est mit à rire comme un fou à l'annonce de la mort de Sancho, l'interrompit-il.

— Si vous le dites… Je ne vous en ai pas amené d'autres, Sergent.

— C'est exact.

— Ce jour là, avec mon père, Doña Salena et Miguel, nous revenions d'une promenade durant laquelle nous sommes passés non loin de l'hacienda des De la Cruz. J'ai trouvé bizarre que personne n'entretienne la demeure durant l'absence de la señora. J'en ai fait la remarqua à mon père et il a décidé que nous devions aller voir ceci de plus près. Le salon était sans dessus dessous, il y a eu lutte, Sergent, et il m'est avis que la famille De la Cruz s'est faite enlever.

— Voyons, Don Diego, le capitán… Le señor Monastario n'aurait pas laissé faire cela, se reprit le sergent.

Le capitán Toledano, prévenu par le caporal Reyes d'où se trouvait le sergent, fut assez surpris par cette phrase qu'il entendit lorsqu'il entra dans la taverne.

— Que n'aurait-il pas laissé faire, Sergent ? interrogea-t-il.

Surpris, Garcia manqua s'étouffer en avalant son verre de travers.

— Capitán Toledano, buenas tardes, salua Diego.

— Buenas tardes, Don Diego. Tout s'est bien passé ?

— Si.

— Votre bras vous fait souffrir ?

— Vous répondre non serait mentir… Les indiens ont pris peur en voulant déplacer la longue caisse hors de la charrette… Je me suis senti dans l'obligation de les aider et…

— Le poids de la caisse a eu raison de votre blessure.

— Tout à fait, Capitán, répondit le jeune De la Vega.

— Je suis navré, Don Diego.

— Ce n'est pas de votre faute.

— De quoi parliez-vous donc, sans indiscrétion ? demanda Toledano.

— Si vous le voulez bien, allons continuer cette discussion dans votre bureau, suggéra Diego.

— Mais bien sur, répondit Arturo.

Tandis que le sergent se leva, Diego laissa de quoi payer la note puis salua le tavernier d'un signe de tête.

— A propos, Capitán, j'ai remarqué l'échafaud en arrivant, vous comptez vous en servir ?

Toledano regarda autour de lui alors qu'ils traversaient la place.

— Ne vous tourmentez point à ce sujet, Don Diego… Depuis que nous avons commencé à le dresser, le prisonnier s'est arrêté de rire. Peut-être se décidera-t-il à parler.

— Avec toute cette affaire, j'ai oublié de vous faire une requête… Elle va de paire avec la discussion que nous allons avoir, expliqua Diego tandis qu'ils arrivaient dans le bureau.

— Je vous en prie asseyez-vous, Don Diego, lui dit Arturo lui indiquant un siège avant de faire le tour du bureau pour aller s'asseoir à son tour.

Le sergent ferma la porte et Diego expliqua au capitán la situation concernant ses « amis. »

— Quand le sergent parlait du señor Monastario, il parlait bien de l'ancien capitán du cuartel ? interrogea Toledano.

— C'est bien cela, répondit le jeune De la Vega.

— Celui-là même qui a voulu prouver au vice-roi que vous étiez Zorro, renchérit le capitán.

— Nous parlons bien du même, assura Diego légèrement mal à l'aise.

— Pourquoi vouloir l'aider ? interrogea Toledano.

— Il y a un an, Señor Monastario m'a sauvé la vie. Et même s'il se sentait redevable par rapport à l'aide que j'ai pu apporter à sa nièce, il n'était pas obligé de le faire… Maintenant, si je puis lui rendre la pareille… Sergent Garcia a dû faire un rapport sur ces événements, le bandit concerné répondait au surnom d'El Diablo.

— Pour sûr oui j'ai été obligé de faire un rapport, Don Diego. Et suite à votre conversation du lendemain avec le juge Vasca, j'ai dû le recommencer, se lamenta Garcia.

— Vous m'en voyez navré, sourit Diego. Capitán, pourriez-vous officialiser les recherches de la señora De la Cruz, de son fils et de son oncle ? questionna-t-il ensuite.

— Ce n'est pas que je refuse, Don Diego, mais ne craignez-vous pas que des recherches officielles effraient leurs ravisseurs et que ces derniers agissent en conséquence ?

— Il est vrai que cela pourrait mal tourner le cas échéant et ce même si nous ne faisons rien, fit-il remarquer.

Exact, réalisa Toledano.

— Je vais faire mener les recherches discrètement et je vous tiendrai au courant des avancées.

— Gracias, Capitán, le remercia Diego se relevant pour mieux s'incliner avant de sortir.

Toledano l'observa pensivement.

— Sergent, l'interpella-t-il tandis que ce dernier se trouvât sur le pas de la porte.

— Oui, Capitán ?

— Lorsque vous avez rédigé vos rapports, vous n'avez rien remarqué d'étrange ?

— Non, mi Capitán. Hormis pour celui concernant El Diablo.

— C'est-à-dire ? demanda Toledano voulant en apprendre plus.

— C'était bien la première fois que Don Diego me mentait impunément. Nous venions d'arriver à l'hacienda peu après la mort de cet homme.

Toledano sourit amusé.

— Cet homme ? questionna-t-il.

— Oui, le bandit se faisant appeler El Diablo. Nous étions en patrouille à la recherche du señor Monastario lorsque nous avons entendu un coup de feu. En arrivant, nous avons découvert le corps d'un homme. J'ai discuté avec Don Alejandro, puis je suis allé trouver Don Diego à la bibliothèque. Nous avons discuté du señor Monastario et ce dernier se trouvait alors avec Don Diego et je l'ignorais complètement. Don Diego a répondu à mes questions tout en me cachant sa présence alors qu'il savait que nous le recherchions. D'un autre côté, je ne lui ai pas demandé s'il savait où il se trouvait. Vous trouverez les rapports concernant ce bandit dans l'autre tiroir.

— Les rapports ? demanda le capitán avec surprise.

— Oui… J'ai été obligé de modifier le premier, et plutôt de que le remplir de ratures, j'en ai écrit un second.

— Et vous avez gardé le premier ?

— Eh bien… Oui, Capitán.

— Mais pourquoi ? s'exclama Toledano avec surprise.

Le sergent se gratta la tête cherchant une réponse qu'il ne trouvât pas.

— Je n'en ai pas la moindre idée.

Ahuri, Toledano éclata de rire.

— Mon brave, Sergent, s'exclama-t-il continuant de rire. Je vous remercie, cela me fera plus de lecture.

L'air penaud, Garcia ne savait pas trop quoi dire.

— Je suppose que le premier rapport a été écrit sitôt que vous avez rapatrié le corps du bandit au cuartel.

— C'est exact… Le second suit l'arrestation… Je veux dire la reddition du capitán Monastario.

— Reddition ? Ce doit être un homme fier.

— C'est peu de le dire. Il a même insisté sur le fait que je ne devais plus l'appeler capitán.

— Je serais curieux de faire sa connaissance. Bien, merci pour tout, Sergent.

— Mais je vous en prie, mi Capitán, salua Garcia avant de sortir.

Souriant, Toledano ouvrit les tiroirs et récupéra les différents rapports.

De retour à l'hacienda, Diego s'installa à la bibliothèque et soupira tandis qu'un « DIEGO » résonna dans l'hacienda.

— Je suis à la bibliothèque, répondit-il à son père.

Lorsque Don Alejandro entra, il remarqua de suite l'écharpe de son fils.

— Ton bras te fait souffrir ? demanda-t-il avec inquiétude.

— Non, je suis le conseil du padre pour éviter de m'en servir.

— J'ai oublié de te le demander tout à l'heure, tout c'est bien passé ?

— Oui. Je sais maintenant que Sancho n'a pas agi de son plein gré. Son fils a été enlevé par El Lobo et sert de moyen de pression.

— Cet El Lobo est vraiment ignoble.

— Je ne vous le fais pas dire.

— Où étais-tu passé ? Salena t'a cherché dans toute l'hacienda.

— Je suis passé à Los Angeles pour faire le point avec le capitán Toledano.

— Il a posé des questions pertinentes concernant Zorro et…

— Et ? interrogea Diego devant le silence de son père.

— J'ai bien peur qu'il ne découvre la vérité sur ton identité.

Peu auparavant, Salena avait quitté sa chambre en entendant Don Alejandro appeler. Arrivant devant la porte de la bibliothèque, elle surprit la conversation entre père et fils au moment où Diego répéta le « et » de son père. Elle poussa alors la porte pour entrer tandis que Don Alejandro poursuivît ses pensées. Intriguée, elle se manifesta.

— De qui parlez-vous ?

— Salena, sourit Diego en l'apercevant

— Vous êtes bien curieuse, Señorita, réprimanda gentiment Don Alejandro, la faisant alors rougir.

— Vous… Vous ne m'avez pas répondu, dit-elle n'en démordant point.

Père et fils s'échangèrent un regard et décidèrent silencieusement de mettre Salena au courant.

— Nous parlions du capitán Toledano, lui dit Diego.

— Qu'est-ce qui vous fait penser ceci ? demanda-t-elle alors à Don Alejandro.

Le señor De la Vega toussota, légèrement embarrassé.

— Vous rappelez-vous de la discussion durant le déjeuner lorsque le capitán vous a demandé si vous suiviez souvent les conseils d'un hors la loi ?

— Oui, je m'en souviens. Je lui ai dit que Zorro m'avait sauvé la vie il y a de cela huit mois.

— C'est exact. Ce que vous ignorez tous deux et j'en culpabilise d'avance, c'est que le capitán et moi avions discuté peu avant le repas.

— Qu'avez-vous dit ? s'enquit Diego.

— Le capitán vous a trouvé proches. Ce à quoi je lui ai répondu que depuis vos retrouvailles, qui ont eu lieu il y a huit mois, vous êtes restés en contact régulier.

Huit mois, réalisa Diego.

— Je vois, pour lui ce n'est pas qu'une simple coïncidence, j'en ai bien peur, dit-il ensuite de vive voix avec ironie.

Salena resta à mimer la carpe jusqu'à ce que Diego la sorte de son hébétude en posant sa main valide sur son épaule proche. Elle le regarda avec affolement.

— Salena, calmez-vous, tout ira bien. Ne vous tourmentez point, lui dit-il avec assurance.

— Co… Comment pouvez-vous rester si calme tout en sachant cela ?

— Pour tout vous dire, Zorro a un soutien de poids. Mais je ne puis vous en dire plus pour le moment…J'allais oublier, sachez que le plan du capitán a fonctionné. Sancho est maintenant à l'abri à la mission, dit-il pour changer de sujet. Que diriez-vous d'aller prendre un peu l'air dans le jardin ?

— Avec grand plaisir, répondit-elle avec un grand sourire.

Don Alejandro les regarda sortir puis il fit signe à Bernardo de garder un œil sur eux. Souriant, Bernardo suivit le jeune couple au dehors.

Les jours qui suivirent furent relativement calmes de tous côtés et la blessure de Diego cicatrisa rapidement grâce au baume de Bernardo. Miguel avait été installé dans la baraque des vaqueros des De la Vega, le temps de pouvoir se rétablir et marcher sans assistance. Il avait certes l'accord du docteur Avila pour rentrer chez lui, mais uniquement sous cette condition.

A Los Angeles, les préparatifs de la réunion allaient bon train. Le prisonnier avait fini par avouer travailler pour El Lobo mais le capitán n'en tira rien de plus.

A la lecture des différents rapports, Toledano en apprit plus qu'espéré sur les agissements récents de Zorro et ses suspicions commençaient nettement à se préciser quant à l'identité de ce hors-la-loi. De plus la discussion qu'il avait eu avec sa femme le soir de son arrivée avait, elle aussi, contribué à cette déduction. D'après Doña Constancia, Don Diego était un fin escrimeur. Cette théorie avait bien fait rire Doña Leonar qui voyait mal ce dandy avec une arme en main. Intriguée, Raquel avait posé quelques questions innocentes mais aucune réponse ne fut pertinente. Don Diego était un bon samaritain, toujours là en cas de besoin, certes, mais qui ne se mouillait jamais en cas de coup dur. Les señoritas étaient toutefois d'accord sur un point… Don Diego était un caballero des plus charmants qui savait parler aux femmes. Point qui avait bien fait rire Arturo lorsque sa femme lui en avait fait mention.

Depuis sa conversation avec Hernando, Monastario observait ses ravisseurs avec plus de circonspection. El Diablo lui avait laissé à lui aussi des souvenirs marquants et si l'un ou l'autre de ces hommes connaissait El Lobo, rien ne bon n'était à présager pour son futur.

Durant les quelques jours qui s'en suivirent, il nota l'amélioration de la santé d'Isabella et fut surpris de voir El Lobo « s'adoucir » à son encontre. Méfiant, il se douta que celui-ci préparait un nouveau mauvais coup, aussi ce ne fut sans trop de surprise que lorsque le samedi arriva, il reçut son nouvel ordre de mission.