Chapitre 19 : Une décision aventureuse

Pendant que Don Alejandro partait de son côté, escortant la charrette des señoras, Monastario et le capitaine remontèrent en selle.

— Par ici, dit Monastario ouvrant la voie.

Dans la cabane, Zorro descendit de sa cachette, luttant de nouveau contre les vertiges. S'assurant qu'il n'y avait plus de lanciers dans les parages, il sortit et siffla Tornado.

Le sifflement n'échappa pas à Toledano et Monastario qui échangèrent un sourire. Le Renard était bel et bien présent… Mais fallait-il pour autant croire Don Sebastián de son exploit ?

A dix mètres de leur point de départ, Monastario s'arrêta, intriguant le capitaine.

— Vous avez un problème ? demanda-t-il.

— J'ai l'impression que mon cheval a un caillou sous son fer… Continuez toujours tout droit, le campement est à moins de dix minutes. Je vous y rejoindrai, expliqua Enrique mettant pied à terre.

— Bien, dit Toledano en fronçant les sourcils brièvement.

Monastario le regarda partir, puis il remonta en selle et fit demi-tour, direction le premier campement. Il y arriva au moment où Tornado arrivait près du Renard. Monastario effaça un petit sourire et s'avança davantage. Ce faisant, il remarqua que le bandit masqué avait du mal à grimper sur sa monture.

Diego a malheureusement confirmé les dires d'El Lobo, je le crains, s'alarma Enrique.

Fatigué, Zorro fut saisi lorsqu'il sentit des mains se poser sur ses épaules pour le soutenir. Il tourna la tête avec surprise.

— Señor Monastario ? dit-il avec étonnement.

— Le loup vous a laissé une belle morsure, énonça ce dernier en remarquant la dague et approchant sa main comme pour la retirer.

— N'y touchez pas ! grimaça le Renard. Bien que douloureuse et très désagréable, le fait que la lame soit toujours dans la blessure atténue l'hémorragie.

— Laissez-moi au moins vous aider à monter sur votre cheval, dit Enrique tandis que l'étalon, devinant l'état de son cavalier, s'agenouilla pour l'aider à sa manière.

— Gracias, mon ami, murmura Zorro.

— Vous devriez aller chez le docteur Avila avant toute autre chose.

— Señor… Je n'ai malheureusement pas le temps de m'y rendre.

— Vous n'allez pas pouvoir rentrer chez vous ainsi ! s'exclama Monastario.

— Il le faut pourtant.

— Pourquoi ne pas vous être manifesté lorsque nous étions dans la cabane ?

— Et paniquer le Señor De la Vega ?

Sur ce point je ne peux trop rien dire, souffla l'ancien capitaine.

— Señor Monastario, retournez près du Capitán Toledano… Je devrais être en mesure de pouvoir rentrer.

— Ce ne sont pas des mots rassurants, De la Vega, ne put s'empêcher Enrique.

Zorro sourit brièvement.

— Tu connais la route pour retourner à la grotte, n'est ce pas ? Je ne suis pas en état de t'y conduire moi-même, dit-il à l'attention de Tornado après avoir salué Monastario.

Tornado montra sa désapprobation en hennissant.

— Essaie aussi de ne pas me faire tomber, rajouta Zorro en se couchant sur le dos de son ami équidé qui partît au triple galop sous le regard soucieux de Monastario.

L'ancien capitaine rejoignit très vite Toledano peu avant qu'il n'atteigne le second campement.

— Tout va bien ? demanda Arturo.

— Oui mais une visite chez le maréchal ferrant s'impose, dit Enrique sobrement.

Lorsqu'ils découvrirent ce qui restait du second campement, ils furent estomaqués.

— Le señor De Otsoa n'y est pas allé de main morte, souligna Toledano.

— En effet.

— Hola ! … Est-ce-qu'il y a quelqu'un ? cria Toledano. Ici le comandante de Los Angeles… Les bandits ont été appréhendés. Vous pouvez sortir.

— Gracias, fut l'écho à ses paroles.

Monastario et Toledano virent arriver plusieurs personnes dont quatre femmes et trois enfants.

— Qui parmi vous est Doña Lucinda ? demanda Arturo.

Une jeune femme s'avança avec appréhension. Le capitaine avait-il quelque mauvaise nouvelle à lui apporter ?

— Je suis Doña Lucinda, dit-elle d'une voix mal assurée.

— Savez-vous monter à cheval ?

— O… Oui, répondit-elle avec surprise.

— Bien ! Seconde classe Perez, descendez de votre cheval.

— A vos ordres.

— Je sais que les charrettes ne seront pas très confortables, mais montez tous je vous prie. Les lanciers vont vous escorter à Los Angeles. Doña Lucinda, votre mari m'a demandé de vous conduire à ses côtés.

— Señor, l'interpella une jeune femme avec un léger accent étranger.

— Si, Señora ?

— Où est passé l'homme en noir ? questionna-t-elle naïvement.

L'homme en noir ? Zorro sans doute, sourit Monastario malin.

— Je regrette Señora, nous n'avons pas vu l'homme dont vous parlez… Vous avez un léger accent, si je puis me permettre. D'où venez-vous ?

— Je viens de Mexico City, Señor.

— Seconde classe Hugo, pied à terre… Señora, je vous prierai de bien vouloir nous suivre vous aussi.

Hugo obéit et alla aider ses collègues à faire monter les ex-otages dans les charrettes avant de s'installer à leur tour près des conducteurs.

— Señor ? interrogea la mexicaine intriguée.

— Nous allons vous conduire chez les De la Vega. Vous y serez mieux qu'à la taverne.

— Je n'ai pas besoin de traitement de faveur, Señor. Je veux juste pouvoir avertir mon frère que je suis libre.

— Vous aurez alors plus de facilité pour écrire chez eux qu'à Los Angeles, Señora ?

— Señora Angela De Santa Anna, se présenta-t-elle.

Toledano et Monastario échangèrent un regard surpris tandis que des murmures se firent entendre.

— Êtes-vous proche du señor Antonio Lopez De Santa Anna ? demanda Monastario.

— Si, c'est mon frère, répondit-elle.

— Señora, je suivrais les conseils du capitaine à votre place, soutint Enrique.

Hésitante, la señora grimpa finalement à cheval.

— Lanciers, hâtez-vous de retourner à Los Angeles. Señoras, Señor Monastario, en route.

Tornado avait galopé plus vite qu'à son habitude, ralentissant dans les passages délicats, sentant que son cavalier n'était vraiment pas au mieux de sa forme. Il arriva à la grotte bien avant que Don Alejandro n'atteigne l'hacienda. A l'intérieur, il hennit pour avertir Bernardo.

Surpris, ce dernier se leva d'un bond et s'approcha en vitesse du cheval. Son regard se posa sur la forme noire complètement voûtée sur Tornado.

— Gracias Tornado, murmura Diego tandis que Bernardo l'aidât à descendre. Gracias Bernardo… Maintenant, il faut que tu m'aides… à me changer… Je dois rejoindre l'hacienda.

Bernardo lui indiqua les escaliers intérieurs.

— Non, Bernardo… Je ne peux pas y retourner par l'intérieur… Mon père va arriver d'un moment à l'autre.

Bernardo eut l'air surpris.

— Mon père ne sera pas seul… grimaça Diego en commençant à déboutonner sa cape de sa main gauche, intriguant Bernardo qui n'avait pas encore vu la blessure.

— Notre ami Don Sebastián… a frappé traîtreusement le Renard. Profitant d'une erreur d'inattention de sa part, expliqua Diego tant bien que mal.

Bernardo devint livide et fit le tour de son ami. Il fut pris d'inquiétude lorsqu'il découvrit la dague et lui fit face vivement.

— Mon ami, j'ai une autre requête à te faire... Tu vois ma veste et ma chemise blanche suspendue… Va les chercher.

Le serviteur obéit à son ami et revint avec les vêtements.

Le plus difficile reste à lui demander, soupira Diego.

— Maintenant tu vas retirer la dague et frapper les habits au même endroit.

Bernardo fit non de la tête, il trouvait l'idée mauvaise.

— Le temps presse… Je ne peux garder la dague jusqu'à l'arrivée de mon père. Un homme… Don Hernando sera présent. C'est un médecin… Il était présent lorsque Zorro s'est fait blessé… Il m'a averti et m'a en un sens permis d'éviter le pire… Et s'il voit la dague…

Bernardo soupira et grimaça… Puis il se plaça derrière lui et regarda l'arme.

— Surtout, retire-la en une fois, dit Diego allant prendre appui contre le mur.

Le serviteur regarda le jeune don, partagé entre la volonté de lui obéir et la peur de lui faire davantage de mal. Rien que d'y penser il s'en sentait nauséeux. Il alla poser les vêtements sur un coffre en bois puis se rapprocha de nouveau.

Diego ferma les yeux, patientant. Il savait que c'était beaucoup demander, mais il ne pouvait prendre le risque de se faire découvrir ainsi. S'il parvenait à l'hacienda par la porte principale, en piteux état, une attaque était facilement explicable. Lorsqu'il sentit Bernardo poser une main sur son dos pour prendre appui, il inspira longuement et attendit.

La lame glissa sèchement hors de la blessure, provoquant suée et faiblesse aussi bien chez l'un que chez l'autre. Bernardo lâcha l'arme et soutenant son ami l'aida à s'asseoir un instant.

— Gracias, dit Diego en serrant les dents.

Bernardo lui tapota l'épaule gauche comme pour le réconforter, puis il ramassa la dague et alla en frapper les vêtements avec, tentant d'infliger des déchirures au niveau de la blessure. Ensuite, il aida Diego à se changer. L'épreuve fut douloureuse pour les deux hommes.

Une fois prêt, Diego se rapprocha chancelant de la sortie extérieure de la cave. A peine fut-il à côté que Bernardo le retint, le temps ne s'y prêtait pas.

— Mon ami, je dois arriver à l'hacienda par la grande porte, expliqua Diego la tête lourde. Si je ne suis pas de retour dans vingt minutes, tu as le droit de venir me chercher.

Bernardo fronça les sourcils, il ne fallait pas tant de temps que ça pour aller de la cave à l'hacienda par l'extérieur, à pieds…

A contrecœur il le relâcha et le regarda avancer.

Chemin faisant, Toledano, Monastario, Lucinda et Angela eurent la désagréable surprise de se retrouver sous une légère pluie.

— Il ne manquait plus que ça, rala Monastario.

A la lueur d'un éclair, il aperçu un mouvement sur sa gauche et discerna une silhouette sombre marchant tant bien que mal. Il s'arrêta et observa.

— Señor Monastario, pourquoi cet arrêt ? Voulez-vous attraper la mort ? questionna Toledano.

— Ne m'attendez pas, dit-il sans autre explication avant de partir.

Surpris, Toledano le suivit du regard un instant.

— Señoras, dépêchons nous. Nous ne sommes plus très loin.

— Et le señor Monastario ? interrogea Angela.

— Il sait ce qu'il fait. Le temps ne se prête pas à l'attente. Je m'en voudrais si vous preniez froid.

Ils se remirent alors en route, intrigués par l'action du señor Monastario, une chance pour eux, la pluie cessa, mais le temps restait lourd. Lorsque la petite équipe arriva chez les De la Vega, le ciel était si sombre que l'on aurait pu se croire en pleine nuit. L'orage grondait. Les éclairs zébraient le ciel. Le vent soufflait encore plus violement et la pluie s'était remise à tomber.

Dès qu'ils arrivèrent, un serviteur leur ouvrit la porte. Il est vrai que Don Alejandro, après avoir appelé son fils en vain, avait prévenu qu'il attendait des invités.

Que fait donc Diego ? Il devrait déjà être de retour, s'inquiéta-t-il.

— Señor, dit-il à Hernando, il me semble que quelqu'un vient d'arriver. Je vous laisse un moment.

— Faites, Señor De la Vega, répartit le médecin. Dites à doña Isabella de rester bien assise.

— Je n'y manquerai pas, dit le vieil hidalgo en laissant le médecin auprès de sa pupille en compagnie de Crescencia.

— Capitán Toledano, tout s'est bien passé ? demanda-t-il lorsqu'il arriva au salon.

— Si. Laissez-moi vous présenter doña Lucinda, l'épouse du médecin, énonça Arturo.

— Señora, salua Don Alejandro en s'inclinant.

— Permettez-moi de vous introduire doña Angela De Santa Anna, présenta-t-il ensuite.

Surpris, Don Alejandro n'en manqua pas moins de saluer la señora comme il se devait.

— Je vous en prie, prenez place, dit-il en les invitant à s'asseoir.

Chacun s'installa ensuite autour de la table.

— Et pour vous, Don Alejandro, tout s'est bien passé ?

— Oui. J'ai fait installer Salena dans une chambre d'amis. Don Hernando est auprès d'elle avec Crescencia. Doña Isabella, le médecin a dit que vous deviez rester bien assise.

— Il faut toujours suivre les conseils du médecin, Mama.

— Oui, Diego, toujours ! dit-elle souriante.

— A propos, où est Don Diego ? demanda subitement Toledano.

— Où est Oncle Enrique ? questionna Isabella dans le même temps.

La question du capitaine jeta un léger malaise dans la pièce tandis qu'au dehors le tonnerre gronda fortement, masquant ainsi le bruit d'une table qui tombait avec fracas. Isabella leva les yeux vers Don Alejandro et se mordit les lèvres. Pourquoi le capitaine avait-il posé cette question ? Avait-il des doutes quant à l'identité de son ami ?

Monastario s'était rapidement retrouvé à l'endroit qu'il visait. Il avait vu la forme noire s'effondrer. Descendant de cheval, il se précipita vers l'homme à terre et le retourna.

— De la Vega ! s'exclama-t-il en le reconnaissant.

Soudain, la foudre frappa et le tonnerre gronda aussitôt, apeurant le cheval qui partit au triple galop.

C'est bien ma veine, maugréa-t-il.

— Allez, Don Diego, debout ! le secoua-t-il.

— Fatigué, murmura le jeune don.

Au moins il n'est pas inconscient.

— Je ne veux rien savoir, soldat. Vous devez vous lever, c'est un ordre, dit Monastario autoritaire l'aidant à se relever en le soutenant par sa gauche.

Tant bien que mal les deux hommes se mirent en route.

— Pourquoi n'êtes vous pas resté chez-vous ? Vous ne nous simplifiez pas la vie, rala Monastario.

Diego était lourd, une chance que l'hacienda n'était plus très loin.

Bernardo qui guettait le retour de Diego depuis le balcon fut surpris de voir Monastario ouvrir le portail de la cour, aidant Diego à marcher.

— De la Vega ! appela Monastario.

A l'intérieur de l'hacienda, Isabella et Toledano venaient de poser leur question.

Comble de malchance, le tonnerre gronda couvrant l'appel de l'ancien capitaine.

— Don Alejandro ! cria-t-il ensuite avant de s'effondrer, grimaçant, sous le poids de Diego qui venait de perdre conscience. La table à ses côtés tomba elle aussi, entraînée par la chute des deux hommes tandis qu'un second coup de tonnerre résonnait.

Bernardo se précipita à l'hacienda, descendant les escaliers rapidement.

— Je suppose qu'il… commença par répondre Don Alejandro mais il s'arrêta subitement tandis que la porte d'entrée s'ouvrit vivement, saisissant chacun.

Lorsque le serviteur remarqua tant de monde, il ne prit pas le temps de s'en étonner et fit signe à Don Alejandro de venir. Sans attendre, il brava le mauvais temps et retourna à l'extérieur.

Don Alejandro et Toledano s'échangèrent un regard perplexe. Que se passait-il ? Confus, Don Alejandro s'excusa et s'approcha de l'entrée, le cœur serré.

— Diego ! s'exclama-t-il avec appréhension en le découvrant étalé sur le sol, sous la pluie. A ses côtés se trouvait Monastario qui venait de se dégager.

Il se précipita à leurs côtés et remarqua la blessure de son fils au premier coup d'œil. Toledano s'était levé à l'exclamation de leur hôte et était sorti à son tour avec diligence.

— Capitán Toledano, commença Monastario en attrapant les jambes du jeune don.

Il grimaça légèrement sous son poids. Bernardo retourna vers l'hacienda et maintint la porte ouverte pour faciliter leurs mouvements.

A l'intérieur, les señoras s'étaient relevées, intriguées par la réaction générale.

— Que se passe-t-il ? s'étonna doña Lucinda.

— Je… Diego, souffla Isabella.

Apercevant son ami si pâle et son oncle trempé des pieds à la tête, la señora De la Cruz sentit ses jambes lui manquer. Elle prit appui à la table, nauséeuse. Angela, alors à ses côtés, l'aida à se rasseoir.

— Qui est-ce ? demanda-t-elle.

— Diego De la Vega… Le fils de notre hôte. C'est un très bon ami, expliqua-t-elle.

Diego…

Le petit se tourna alors vers sa mère, inquiet.

— Oncle Diego va mal, dit-il… Il va aussi mal que Zorro, murmura-t-il ensuite intriguant doña Angela qui semblait être la seule à avoir entendu.

— Oncle Diego ? répéta Isabella avec étonnement… Le médecin va venir le soigner, expliqua-t-elle se reprenant de sa surprise.

— Nous n'avons pas le temps d'aller quêter le docteur Avila, fit remarquer Monastario à qui la première remarque de son petit neveu n'avait pas échappé.

— Mon mari peut le soigner, intervint doña Lucinda tandis qu'Enrique et Arturo déposèrent Diego sur le sofa.

Il est vrai que Don Hernando peut intervenir. Cependant j'ignore comment Diego s'est fait blessé. Je doute qu'il soit revenu à l'hacienda dans cet état sans y avoir pensé. Je dois lui faire confiance, songea Don Alejandro.