Chapitre 18

Au final la colo, c'était pas si horrible que ça.

Bon, ce n'était pas son idée de vacances de rêves, mais elle avait eu la chance de tomber sur un groupe qui n'était pas uniquement composé de blondes psychopathes comme dans la famille Adams. Colonie de riches oblige, il n'y avait qu'une cinquantaine de personnes au maximum et les cabines ne contenaient que quatre ou cinq lits chacune. Donc pas de dortoirs surpeuplés où tout le monde ferait trop de bruit et où elle n'aurait pas pu dormir de la nuit. Et niveau sommeil elle avait été servie : malgré une mauvaise première impression des encadrants elle devait admettre à posteriori qu'ils savaient ce qu'ils faisaient. Dès le premier jour on leur avait fait choisir une tonne d'activités pour remplir leur emploi du temps et, écrasés ainsi sous les séances de kayak, les randonnées en forêt, la création d'un herbier et les répétitions du spectacle de fin, ils s'étaient écroulés tous les soirs dans leurs lits à dix heures. Après, elle n'avait pas parlé à grand monde et était restée un peu à l'écart, mais ça n'avait pas posé de problème puisqu'elle n'avait pas été la seule à le faire. Voyant cela, on avait eu la bonne idée de toujours la coller en groupe avec la fille qui mangeait des bougies et le gamin maigre asthmatique, ainsi ils avaient pu travailler sur les décors de la scène sans jamais s'adresser la parole, pour le bonheur de tous.

C'était donc une Rosemary relativement satisfaite qui était revenue avec un herbier qu'elle n'ouvrirait plus jamais, des boutons de moustiques plein les jambes et l'adresse mail du gamin asthmatique avec qui elle avait formé une amitié fondée sur le silence et les regards exaspérés devant le ton trop joyeux de l'animatrice qui frappait dans ses mains en rythme avec ses instructions. Cet optimisme dura à peu près jusqu'au moment où elle aperçu sa mère sur les quais, avant de flétrir comme une feuille de salade au micro-onde. Parce que non, elle n'avait toujours pas envie de lui parler.

A la fin de la première semaine elle avait fait une tentative pour la contacter et lui dire que tout allait bien, se doutant que Jonathan avait gardé le silence pour l'enquiquiner. Karen n'avait pas répondu. Elle ne l'avait pas rappelée avant la veille, mais là c'était Rosemary qui avait ignoré son téléphone parce qu'elle avait paniqué en voyant son numéro. En voyant l'air mal à l'aise de sa mère, peut-être qu'elle aurait dû. En fait, se dit-elle en traînant sa valise hors du train, la confrontation aurait été beaucoup plus simple s'il y avait eut plusieurs états de distances entre elles. Rosemary se fraya difficilement un chemin à travers la foule pour rejoindre Karen de l'autre côté du quai. Une fois arrivée à sa hauteur, elle dit quelque chose que la rousse ne comprit pas à cause du capharnaüm. Sa mère laissa tomber et lui fit signe de lui emboîter le pas. Les deux ne s'adressèrent pas la parole durant tout le trajet les séparant de la voiture. Rosemary fourra sa valise dans le coffre et se glissa à l'arrière le plus vite possible alors que Karen claquait la porte et démarrait. Leur silence pesant se vit alors remplacé par le grondement du moteur.

Les rues défilaient lentement à travers la fenêtre à cause des embouteillages. A la troisième fois où elle se retrouvèrent bloquées, Rosemary jeta un coup d'œil vers la chevelure brune de sa mère. Elle se mordit les lèvres. Peut-être qu'elle devrait essayer de dire quelque chose maintenant, tant qu'elles étaient forcées d'être au même endroit ? Cette pensée lui serra le ventre. Elle n'en avait pas envie mais s'il y avait bien une chose que les derniers événements lui avaient fait comprendre, c'était qu'il valait mieux aborder les sujets qui fâchent le plus vite possible avant que tout ne devienne hors de contrôle. Encore fallait-t-il que la personne en face ait envie de parler, ce qui ne semblait pas être son cas vu qu'elle ne s'était pas retournée une seule fois. La voiture se remit en mouvement et elle baissa les yeux. C'était bien la peine de faire les quatre-cents coups avec Kitrina si elle ne pouvait toujours pas faire face à Karen après. Pourtant ça devait être plus simple que d'affronter un Robin, commettre un cambriolage, l'avouer à son frère, se balader seule dans une métropole ou partir en colo de riches.

Elle déglutit et tenta une approche :

"Ça se passe bien à ton travail ?"

Elle vit sa mère sursauter mais elle se reprit.

"Oui c'est... C'est correct."

"Ah …"

Elle se remua les méninges pour trouver autre chose mais rien ne lui vint. Après un moment Rosemary se laissa tomber contre le dossier et reprit sa contemplation des ruelles sombres de Gotham. Visiblement, elles se dirigeaient vers l'appartement de son frère, mais elle ne posa pas de questions. C'était profondément désagréable de se forcer ainsi et que ça ne serve à rien.

Elle attendit donc que Karen se gare devant la façade vétuste de la librairie avant de sortir de la voiture pour s'engouffrer à l'intérieur sans l'attendre. Grimpant les marches quatre à quatre pour mettre de la distance entre elles, Rosemary arriva très vite à la porte d'entrée, où quelqu'un semblait avoir installé une sonnette en forme de cavalier sans tête. Il lui fallu quelques secondes pour trouver le bouton, un point rouge sanguinolent sur son cou, et elle eut la surprise de voir Lindsey lui ouvrir.

"N'y pense même pas. Lui dit-elle en guise de bonjour."

Rosemary fut moins surprise de voir que la moitié de son visage était enflé à cause du plus énorme bleu qu'elle avait jamais vu. Elle dépassa la jeune femme avec hésitation, surtout qu'elle ne voyait personne dans le salon. Au bruit, ils devaient tous être dans la cuisine. La brune ferma la porte avec un peu trop de force et elle ne pu retenir sa curiosité plus longtemps.

"Comment …"

"Non."

"Qu'est-ce que tu fais là ?" Insista-t-elle alors qu'elle l'accompagnait à travers la pièce.

Du coin de l'œil elle vit des petites assiettes sur la table basse, ainsi qu'un gâteau à la crème somptueusement décoré auquel elle ne pourrait pas toucher. C'était peut-être méchant, mais elle voyait mal Scarlett cuisiner ce genre de choses. L'odeur de thé émanant de la cuisine fit remonter un frisson dans son dos qui ne passa pas inaperçu.

"Ton frère à besoin de quelqu'un pour assommer le Chapelier avec ce qui traîne au cas où, parce qu'il ne veut pas le faire lui même."

Rosemary tourna vers Lindsey de grands yeux effrayés. Le Chapelier ? Le pédophile obsédé par Alice au Pays des Merveilles ? Il était ici ? Les mots de son frère lui revinrent à l'esprit, quand il disait qu'ils se rencontrerait tôt ou tard et elle se figea sur place. Elle aimait beaucoup Jonathan, mais dans ces conditions elle allait plutôt retourner à la voiture avec sa mère et advienne que pourra. Alors qu'elle se retournait pour prendre la fuite, la main de Lindsey se referma sur son bras et la força à avancer.

"N'y pense même pas sale peste", gronda-t-elle à mi-voix. "J'ai déjà eu assez d'ennuis à cause de toi."

Ses protestations s'étouffèrent dans sa gorge. La rousse aurait voulu se plaindre mais elle se rendit compte qu'elle ne pouvait rien dire par peur que le pédophile ne l'entende. La panique l'empêchait même de lui envoyer un regard noir. Ses pieds avançaient inexorablement contre son gré et son angoisse montait avec chaque pas, s'amassant quelque part dans sa trachée. Quand elle vit Scarlett elle lui lança un regard désespéré et son sourire laissa la place à de l'incompréhension.

"Le chapelier-" Couina-t-elle.

"… Est parti y'a un bail." Finit-Scarlett en envoyant un regard empli de venin vers une Lindsey arborant un air entièrement trop satisfait.

Celle-ci ne daignant pas répondre, Scarlett s'adoucit et prit Rosemary dans ses bras. D'un coup, toute la pression qu'elle avait accumulée se relâcha en un soupir. C'était donc juste une mauvaise blague. Elle profita que Scarlett passait ses bras autour de ses épaules pour lancer un regard meurtrier vers la brune.

"Il a laissé du gâteau si ça t'dis." Dit-elle en la faisant entrer dans le cuisine. "'Fin bon, sinon, ça s'est bien passé chez les gosses de riches ?"

Pas très intimidée, elle lui fit un sourire sardonique et haussa les épaules. Peau de vache.

"Euh oui, ça allait …" Balbutia-t-elle, sortant de son combat visuel infructueux. "Et euh... Toi ça va ?"

Cette dernière question n'était pas tout à fait innocente. Rosemary se souvenait de l'impression qu'elle avait eue avant de quitter Gotham et pour être honnête, elle était très étonnée que rien n'en soit visiblement ressorti. Assis à la table de la cuisine, Jonathan sembla étrangement mal à l'aise en entendant sa question. Elle lui jeta un regard interrogateur et il finit sa tasse pour l'éviter. Elle releva les yeux et vit que ce n'était pas elle qui lui avait fait baisser le regard, mais Scarlett, qui avait exagérément relevé ses sourcils, ce qui lui donnait un air bizarre. Lindsey entra en soupirant devant ce spectacle et se laissa tomber sur la première chaise venue.

"Ton frère a mis la p- il l'a mise en cloque", Se reprit-elle à la dernière minute.

"En quoi ?"

"Enceinte." Répondit-il. "Scarlett est enceinte."

La bouche de Rosemary se transforma en un « o » parfait alors qu'elle alternait entre le visage radieux de Scarlett, son ventre qui avait l'air un peu rond maintenant, comme si elle avait trop mangé, l'air pincé de Lindsey et l'onde de stress qui émanait de Jonathan. D'autres ne l'auraient pas vu, mais elle nota la façon dont il se tenait, le menton appuyé sur son poing alors que de l'autre main il tapotait frénétiquement le bord de sa tasse, ses yeux ne restant jamais fixés au même endroit plus de quelques secondes dans le but de fuir tout contact visuel avec les autres occupants de la pièce. Elle dû se retenir de mordre ses lèvres. Ça ne s'annonçait pas très bien.

"Euh … Félicitations ?"

Scarlett l'embrassa sur le haut de la tête et son frère lui fit un sourire tendu. Est-ce que ça voulait dire qu'il était content mais trop préoccupé pour vraiment le montrer ? Ou plutôt qu'il ne savait pas vraiment quoi faire et était en train de paniquer silencieusement ? Après avoir lu tous les rapports de police à son sujet, Rosemary était intimement convaincue que c'était plutôt la deuxième option. Parce que d'un côté, il aimait assez les enfants pour les épargner, voire parfois leur sauver la vie, mais d'un autre ça ne voulait pas forcément dire qu'il était capable de s'en occuper. S'il était aussi paternel qu'il était doué pour garder ses animaux de compagnie en vie, il y avait du soucis à se faire.

"Bien." Dit-il en se relevant. "Tu pourras passer le message ? J'ai beaucoup de travail. Je t'appellerais ce soir ?" Ajouta-t-il en voyant son air déçu.

Elle hocha la tête et tendit sa joue pour le laisser l'embrasser avant qu'il ne quitte l'appartement à grand pas, claquant la porte derrière une Karen médusée.

Une fois qu'il fut parti, Rosemary posa la question inévitable :

"Il flippe ?"

"Il flippe." Répondirent les deux femmes de concert.

Elles se reprirent immédiatement, dégoûtées d'avoir formulé un avis commun. Rosemary se servit en thé pour ne pas avoir à prendre la parole. Eh ben. Elle qui pensait que tout se serait tassé, voilà qu'un autre problème pointait le bout de son nez. Enfin, pas un problème, plutôt un évènement. Ça ne lui semblait pas très gentil de dire d'un bébé que c'était un problème. Au milieu de sa première gorgée elle eut une pensée : Si elle devenait tante est-ce que ça voulait dire qu'ils lui demanderaient de faire du baby-sitting ?

Là ça devenait un problème.

Quand Karen apparu à son tour à la porte de la cuisine, Rosemary fourra trois biscuits à la fois dans sa bouche.

"Bonjour ! Ah … Qu'est-ce qu'il se passe ?"

Elle jeta un coup d'œil vers sa fille, qui était trop occupée à mastiquer pour répondre.

"Rien d'grave." Répondit Scarlett d'un air neutre.

Si elle ne se trompait pas, la petite amie de son frère devait garder une certaine rancœur envers sa mère, que ce soit pour avoir demandé à Gimpy de l'assommer ou parce qu'elle refusait toujours de parler à Rosemary. Pourtant elle ne pu s'empêcher d'être désemparée par la tendresse et la sincérité que montra Karen en voyant son ventre.

"Ohh !" Elle posa doucement une main sur son ventre, à la surprise de tout le monde. "C'est merveilleux ! Tu en est à combien ma chérie ?"

Elle ouvrit la bouche, la referma et haussa une épaule, déjà plus conciliante.

"Vingt semaines... C'est un garçon."

Le sourire de Karen s'élargit et elle poussa une autre exclamation attendrie tandis que Scarlett replaçait une mèche de cheveux roses derrière son oreille en lui rendant une moue plus timide. Honteusement, Rosemary se rendit compte que Karen était la seule à avoir vraiment eu l'air heureuse en apprenant la nouvelle. Elle se laissa câliner par une future grand-mère qui n'avait visiblement pas peur de faire du baby-sitting, lançant à Rosemary un air un peu perdu par dessus son épaule, laquelle fit la grimace sans savoir quoi lui dire. Ce n'était pas la peine de demander de l'aide à Lindsey car cette dernière regardait la scène avec un certain dédain et juste un peu d'amusement.

"Oh il doit pouvoir entendre maintenant !" Roucoula-t-elle de plus belle. "Tu lui fais écouter de la musique ? Jonathan connaît beaucoup de berceuses non ?"

Le sourire de Scarlett se flétrit sur les bords et Karen fronça les sourcils. Rosemary sentit son angoisse monter et pensa que ça sentait le roussi.

Alors tout naturellement, Lindsey décida que l'heure était venue de foutre la merde.

"Aucun risque." Dit-elle avec un petit rire. "Il pense à l'avortement."

Le regard de Karen devint alors carrément polaire, plus proche de celui de son fils désormais. Scarlett tordit sa bouche de façon peu seyante en voyant cela et Rosemary se ratatina sur sa chaise, essayant en vain de se faire plus petite pour que personne ne fasse attention à elle faute de ne pas pouvoir disparaître de la surface de la terre. Cela ne servait à rien, puisque sa mère préféra darder un regard meurtrier vers la brune, qui se fit un plaisir d'expliciter.

"Crane ne veut pas d'enfants, sa première réaction c'était de lui demander d'avorter, mais comme elle ne veut pas parce qu'elle fait sa pute-"

Le reste de sa phrase fut assourdi par sa réception douloureuse d'une théière à moitié pleine dans la figure. Rosemary ouvrit la bouche en grand avant de se tourner avec ébahissement vers une matriarche absolument furieuse. Sa mère ne se mettait jamais en colère ! Quoi qu'elle fasse Rosemary n'avait jamais réussi ne serait-ce qu'à lui faire hausser le ton ! Même quand elle avait dû voir Jonathan en pensant qu'il avait tué son petit-ami innocent et kidnappé sa fille elle ne l'avait pas entendue crier ! D'où ça sortait ça ? Depuis quand sa maman, qui était perpétuellement dans la lune, jetait de la vaisselle à la figure des gens ?

"C'est pas à ce point-là", modéra la jeune femme en posa une main sur son épaule, "d'accord ça lui a fait un choc-"

Sans écouter ses explications, Karen se rua hors de la pièce et couru à travers l'appartement à la poursuite de son fils alors que Scarlett gesticulait ses bras avec une panique absolue. Elle allait pas crier après Jonathan si ? Jonathan son fils le psychopathe qui avait essayé de la tuer un milliard de fois ? Qui gazait la ville une fois par an pour rigoler et qui n'était pas très stable en ce moment ? A propos de quelque chose de très personnel dont il ne voudrait absolument pas parler avec la mère qui l'avait abandonné ?

"Elle va pas-"

"Si si, elle va." Répondit Lindsey avec une expression qui la faisait ressembler à un requin.

Sans s'en rendre compte, la rousse se mit à haleter en regardant la porte d'entrée à demi-ouverte avec horreur. Mais après tout, il y avait un nouveau code d'accès, elle ne pourrait pas entrer ? Pas à moins que Gimpy lui ai donné le nouveau code. Elle posa une main en travers de sa bouche. Oh non. Oh non non non !

"Non mais tu peux pas la fermer cinq minutes toi ?" Hurla Scarlett de sa voix de crécelle. "Bouffe la théière et ferme ta gueule !"

Incapable de rester immobile plus longtemps elle se jeta hors de sa chaise et couru aussi vite que possible pour les rejoindre avant que l'un d'eux ne commette l'irréparable. Le claquement du dossier contre le sol ne fut pas remarqué, assourdit par les battements frénétiques de son cœur alors qu'elle fonçait. Personne ne mourrait aujourd'hui, il fallait qu'elle parle à sa mère maintenant parce qu'à force d'avoir reculé l'inévitable elle avait peur que cela allait entraîner de graves conséquences. Utilisant des grandes jambes de sauterelle à bon escient, elle sauta les cinq dernières marches, se rattrapa contre le mur et vira dans la direction de la porte de labo entrouverte. Sa gorge était tellement serrée que c'était un miracle qu'elle puisse respirer. Elle aurait dû parler à sa mère. Au camp, le jours où elle lui avait montré le chien, n'importe quand. Elle aurait dû parler à sa mère.

Arrivant dans le labo elle entendit que le ton était déjà monté entre les deux.

"Comment oses-tu." Gronda-t-il. "Comment oses-tu ?" Répéta-t-il avec une rage plus intense encore.

Ça venait de… De cette salle. Le souvenir de la dissection l'immobilisa une seconde avant que Rosemary ne décide de ralentir, avançant lentement à travers le laboratoire jusqu'à voir les grands panneaux de plastique derrière lesquels son frère et sa mère se hurlaient dessus, chacun de son côté de la table d'opération. La rousse s'accroupit pour qu'ils ne la voient pas, mais de toute façon ils ne faisaient pas attention à elle.

"Tu viens me donner des leçons ? Toi ? Après avoir perdu la garde de tes enfants, négligé ta fille et avoir refusé de lui parler parce qu'elle n'a pas voulu se faire pervertir par ton cher et tendre, tu oses venir dans mon laboratoire pour me dire ce que je devrais faire ?"

Sa voix monta crescendo pour se finir en un hurlement. Rosemary ne pouvait pas le voir, mais il tremblait d'une colère colère mal contenue, ses yeux animés d'une lueur folle alors qu'il fixait sa mère, laquelle le regardait sans flancher en retour.

"Comme si je pouvais faire autrement ?" Elle rétorqua. "Tu crois que c'est facile de s'occuper d'une enfant quand on travaille cinquante heures par semaine ? Que tu as encore la patience derrière ?"

Il bascula sa tête en arrière pour laisser s'échapper un grand rire qui fit se tordre ses entrailles.

"Et de toute les accusations celle de tu décides de défendre c'est celle là." Il secoua la tête avec un rire amer. "Je n'arrive pas à croire que tu défendes encore ton pédophile."

De son côté, Rosemary déglutit. Ce n'était pas agréable, mais elle avait des préoccupations plus importantes à présent. Il était mort et elle cherchait à les garder en vie. Est-ce qu'elle devait les interrompre ? Les laisser parler ? Que faire ?

"Parce que je ne te crois pas ! D'accord, il s'était fait avoir avec du porno plein d'adolescentes sur son ordinateur il y a dix ans. Mais il n'avait rien fait d'autre ! Il avait une pizzeria, des amis, une vie, merde il m'avait moi ! Pourquoi il jetterait tout ça par la fenêtre ?!"

"Je peux t'assurer qu'il avait des antécédents violents. Peu et pas contre des jeunes filles, mais c'était là."

"Et comment tu pourrais savoir ça ?" Elle le pointa du doigt depuis l'autre bout de la pièce. "Tu me sors des histoires à dormir debout et tu n'as jamais aucune preu-"

"J'ai toutes les preuves qu'il faut", Il la coupa, ses lèvres fendant son visage en un rictus sadique, "parce que c'est moi qui l'ai envoyé."

Le silence se fit. Glacée d'horreur, Rosemary sentit le sol se dérober sous ses pieds. Non, il devait juste dire ça pour choquer sa mère ?! Il ne pouvait pas…

Mais il avait fait demi-tour en urgence quand il avait appris que le nom de Numéro Cinq était Lionel. Il avait immédiatement conclu le pire. Et Lionel, Lionel qui n'avait pas mis en doute le fait qu'elle ai un frère dont il n'aurait jamais dû entendre parler, qui s'était ratatiné en voyant un homme faisant la moitié de son poids dont il n'aurait pas dû connaître la véritable dangerosité… Elle porta une main tremblante à ses lèvres.

Jonathan avait envoyé Lionel.

"Tu … Quoi ?"

"Pas ma plus brillante idée." Dit-il amèrement mais avec plus de calme, comme s'il était soulagé d'avoir pu avouer. "Mon intention de départ était de garder une taupe auprès de Rosemary pour pouvoir agir au plus vite en cas d'urgence, alors j'ai contacté une agence de recrutement de minions -oui ça existe- pour trouver une personne qui n'aurait jamais commis de crimes majeurs et serait d'accord pour entrer en semi-retraite dans le Sud pour une somme modeste."

Il tournait un peu en rond désormais, vidant son sac alors que Karen le regardait avec effroi, une main sur sa bouche et une autre sur ses côtes, comme pour se protéger.

"Mais j'ai été trop pressé, je n'ai pas pensé à regarder son passif tout de suite, j'ai juste demandé à un hacker de l'effacer. Quand je me suis rendu compte de ma méprise, j'ai tout de suite demandé à ce que sa mention à la liste des pervers sexuel soit rétablie. Il a été forcé de déménager dans un parc de mobilhomes à plus de quatre-vingt kilomètres, où vivaient d'autres déviants loin de la société sans faire de vagues, et j'ai pensé que ça serait suffisant, qu'il n'approcherait jamais de Rosemary."

"Et tu as laissé un pervers garder ma fille." Dit-elle froidement.

"La seule raison pour laquelle je l'ai gardé",il haussa le ton pour couvrir ses mots, "c'est parce que je ne trouvais pas de remplaçant. Mais toi !" Il frappa la table et elle sursauta, mais refusa de bouger autrement. Elle le regardait toujours avec un air de défi. "C'est toi qui l'a fait rentrer chez vous alors que tu savais que c'était illégal ! Tu as ignoré les protestations de Rosemary, tu les à poussés à rester ensemble ! J'ai peut-être laissé un pervers garder ma sœur à quatre-vingt putain de kilomètres, mais toi tu l'as laissée seule avec !"

Cette fois-ci elle ne pu se retenir, brûlante d'indignation devant son crime et son hypocrisie crasse. Sans écouter l'instinct de survie moribond des Keeny, elle se rapprocha jusqu'à n'être qu'à quelques centimètres de lui et le regarda droit dans les yeux.

"Oh tu peux bien me crier dessus." Dit-elle d'un ton aussi aigre que le sien était enragé. "Mais c'est toi qui l'a mis là." Avant qu'il ne puisse continuer à lui hurler dessus elle continua à mi-voix. "Mary t'as bien élevé. Elle doit être fière."

La claque fusa sans même qu'il n'y réfléchisse. Jonathan n'en avait pas besoin. Elle était allée trop loin. Le vide se fit dans son esprit. Il étendit et fléchit ses doigts lentement. La sensation de son cou entre ses mains, les cicatrices en demi-lune qui étaient apparues sous ses ongles alors qu'elle le suppliait des yeux, tout lui revenait. Pourquoi l'avait-il épargnée déjà ? Il fit un pas en avant et Karen refusa de faire un pas en arrière malgré son visage rougi.

"Et tu frappes comme elle !" Ajouta-t-elle en se moquant du danger. Elle poussa une exclamation dégoûtée. "Qu'est-ce qu'elle doit rire en nous voyant, la vielle Mary ! Qu'est-ce qu'elle doit être fière d'elle d'avoir transformé mon bébé en monstre !"

Jonathan avança une main tordue comme une griffe et cette fois-ci elle mit de la distance entre eux, se postant prestement de l'autre côté de la table. Elle commençait à avoir peur, il comprit, elle voyait le danger. Mais elle ne détourna pas le regard, n'eut même pas la décence de paraître intimidée, ce qu'il pouvait comprendre. Après les doux soins de Mamie Keeny plus grand-chose ne vous faisait peur. Hautaine jusqu'au bout, Karen le toisait toujours alors qu'ils tournaient lentement autour du meuble. La seule chose qui le retenait c'était la rancœur dans sa voix à la dernière phrase. Ce n'était pas de la haine et même dans cette état, alors que la soif de sang teintait son jugement, quelque chose en lui voulait toujours les réponses qu'il n'avait jamais eues. Et puis, l'étiquette voulait que l'un d'entre eux fasse un monologue avant la mise à mort. Autant respecter les traditions.

"Je n'ai jamais été ton bébé." Il ricana. "Tu as rejeté ce droit à ma naissance, tu te souviens ?"

Elle serra les dents et lui répondit, yeux brillants et poings serrés.

"Non." Elle s'arrêta de marcher. "Moi je me souviens que quand je me suis réveillée, ma mère m'a jetée dehors au milieu de nul part en me disant qu'elle avait enterré mon bébé vivant."

L'épouvantail s'immobilisa à son tour, un frisson indescriptible parcourant tout son corps. Son sourire se fit plus tendu.

"Quelle charmante histoire."

"Une charmante histoire avec un rapport de police. Ma plainte n'a pas été enregistrée mais j'ai encore les papiers. Et signés en plus."

Et donc contrairement à Mamie Keeny elle avait une preuve de ce qu'elle avançait. Pour la première fois depuis très longtemps celui connu sous le nom de Maître de la Peur ne savait pas quoi dire. Des dizaines de phrases se massaient dans son esprit sans qu'il n'arrive à en choisir une précisément tant toutes ses certitudes semblaient s'écrouler autour de lui. Celle qu'il prononça lui échappa dans un souffle presque inaudible.

"Pourquoi est-ce que tu l'as crue ?" demanda-t-il, sa voix trahissant un grondement de rancœur.

Et si on aurait dit une plainte, ce n'était définitivement pas son intention. Mais il n'eut pas le temps de le regretter, parce que la voix de sa mère trahissait la même émotion, se brisant sur la dernière syllabe.

"Pourquoi est-ce que tu l'as fait ?"

A ce moment, ses yeux bleus dans les siens de la même teinte, ils savaient tout deux à quoi l'autre pensait. Qu'elle aurait dû combattre sa peur, qu'elle aurait dû revenir à Arlen avant que vingt ans ne soient déjà écoulés. Qu'elle aurait dû vérifier. Qu'il aurait dû lui demander des comptes. Qu'il aurait dû prendre son temps, comme il venait de le faire. Que les choses se seraient passées autrement s'ils avaient pris contact, si lui n'avait pas été aveuglé par la douleur et qu'elle n'avait pas eu si peur. Ils partageaient le même sentiment intense de gâchis.

Alors, parce que pour elle c'était sa peur qui avait causée toute cette odieuse histoire, Karen fit un premier pas, puis un autre. Sans jamais rompre le contact visuel elle s'approcha lentement. Jonathan la laissa faire, vidé émotionnellement, prêt à la frapper au moindre geste brusque. Ses pupilles tremblaient mais elle tendit sa main doucement, paume tendue comme devant un animal avec ses yeux qui le suppliaient. Il se savait pas ce que les siens disaient. Jonathan n'aurait pas su expliquer ce qu'il ressentait. Elle s'arrêta à mi-chemin et se mordit les lèvres. Il franchit la distance et frôla ses doigts, alors elle serra sa main dans la sienne d'abord avec hésitation, puis avec plus de force. Elle tremblait, plus terriblement choquée qu'elle ne l'avait été quand il avait projeté de la tuer. Ce qu'il pouvait comprendre. Mais d'un autre côté, sa propre hésitation lui faisait honte. C'était sa mère bon sang, pas le Bat-Man en tenue !

Grâce à un dernier coup de pouce de sa fierté il la tira vers lui, arrachant une respiration soudaine, et la serra contre lui avec fermeté et maladresse. Dans un grand frisson, Karen se figea avant de se reprendre et de passer ses bras autour de son torse, prenant son fils dans ses bras pour la toute première fois. Sans réfléchir elle inspira profondément contre son épaule et il posa sa joue contre ses doux cheveux noirs. Ce n'était pas une étreinte pleine de joie, ni d'affection, plutôt tordue entre l'espoir et la douleur… Mais c'était déjà ça.

Et à des kilomètres de là déjà, une Rosemary désespérée pleurait leur trahison.


Et oui, voilà la révélation finale de la fic. A la semaine prochaine pour la fin !

-Le gamin asthmatique est une référence à la famille Adams bien sûr et la fille qui mange des bougies vient de la première saison de Scream Queens.

-Le fait que Lindsey soit douée pour assommer les gens avec ce qui traîne vient de sa BD d'origine, où elle assomme Crane avec un appareil photo.

- Non Crane et Karen ne vont pas devenir tout mignons du jour au lendemain. C'est une situation tellement extrême que selon moi ils ne savent pas ce qu'ils doivent faire. Ils ne sauront toujours pas ce qu'ils font au prochain chapitre et vont improviser au fur et à mesure. Après, c'est à vous de voir si ça peut marcher.