Chapitre 19

Rosemary pleurait dans son masque.

Ses doigts en serraient tellement le tissu en toile de jute qu'elle pouvait sentir ses ongles s'enfoncer douloureusement dans ses paumes à travers. Mais elle n'en avait cure. Tremblante, elle sanglotait, recroquevillée sur le toit d'un immeuble abandonné. Elle ne savait même pas où elle était et ça n'avait été aucune importance, parce qu'elle n'était pas dans les champs de maïs de Géorgie. Sa maison lui avait manquée depuis son arrivée ici, c'est vrai, mais maintenant qu'elle était au plus bas elle aurait donné n'importe quoi pour retrouver les grands océans de tournesols, de blé, de colza et de maïs, que le vent chaud animait de douces vagues, les faisant bruisser doucement, berçant Rosemary à travers ses heures les plus sombres à chaque fois qu'elle s'y cachait pour s'isoler du monde. Tout ce qui lui restait maintenant c'était les grondements du trafic routier, parfois agrémentés de la cacophonie des klaxons. Une brise froide lui glaçait les os. A peine protégée par la vielle cabane à pigeons où elle s'était réfugiée, la rousse appuya sa tête contre ses genoux et serra ses jambes contre elle pour tenter de regagner un peu de chaleur, en vain. Fouettée toute l'année par les bourrasques de l'Atlantique, Gotham City ne connaissait qu'un été misérable et gris. Mais même là, entourée par les moutons de poussières, les déjections blancheâtres et les quelques oiseaux qui vivaient encore ici, elle était mieux que chez elle.

Ses pleurs, qui s'étaient calmés l'espace d'un instant, redoublèrent quand son esprit passa de sa situation actuelle à ce qui l'avait amenée là. Les mots de Jonathan tournaient dans sa tête, resserrant l'étau au niveau de son diaphragme et lui donnant envie de vomir. Elle avait naïvement cru qu'il ne lui ferait jamais de mal, mais avec ce sourire malsain sa dernière certitude avait volé en éclats. Il était instable. Il n'avait aucun sens des réalités. De ce qui était normal et de ce qui ne l'était pas. Il était capable de lui faire du mal. Et quoi qu'il en dise, il était aussi coupable que Karen. Pendant que les deux se rejetaient la faute l'un sur l'autre, elle s'était maladroitement relevée, trébuchant sur ses propres pieds par deux fois avant de s'enfuir de cette antre de cauchemars. Elle avait dépassé la cuisine où Scarlett hurlait trop fort après Lindsey pour l'entendre courir jusqu'à sa chambre, se changer dans son costume que Jonathan avait repris et s'éclipser par la fenêtre. Perdue sur les toits, elle s'était d'abord éloignée le plus vite possible de la Librairie avant de commencer à errer sans but, tapie dans l'ombre. Quand le ciel s'était teinté de rouge elle avait laissé tomber ses membres fatigués dans la première cachette qu'elle avait trouvée et avait commencé à pleurer. Elle n'avait pas arrêté depuis.

Il faisait nuit. Le ciel était noir d'encre, seulement percé par les lumières des avions de l'aéroport Archie Goodwin. Sa mère et elle étaient revenues en fin d'après midi. Ça devait faire des heures. Tout le monde devait s'être rendu compte de sa disparition maintenant. Qu'est-ce qu'elle allait faire ? Ce n'était pas non plus comme si elle avait une liste d'amis illimitée, sans compter qu'elle n'avait pas l'habitude de demander leurs numéros de portable aux gens. Elle s'en était bien mordu les doigts parce que la personne qu'elle aurait vraiment voulu appeler ... Était Molly. Ça pouvait sembler sortir de nul part, mais c'était en fait logique comme choix: la jeune médecin blonde habitait assez loin de Gotham pour mettre de la distance entre elle et son frère, mais pas assez pour que ça devienne un problème. Comme elle travaillait plus dans le vigilantisme, plus précisément qu'elle traquait des pervers sexuels, Rosemary s'était dit qu'elle comprendrait son horreur. Et elle ne savait pas dans quelle filière de la médecine Molly s'était engagée, mais elle était prête à parier que ça avait à voir avec la psychologie, donc elle aurait la patience de l'écouter et serait capable de la conseiller. Enfin, elle était déjà partie se réfugier chez elle à Boston une fois, alors pourquoi pas deux ?

Et le fait que c'était elle qui avait tué Lionel n'avait rien à voir là-dedans.

Rosemary renifla une dernière fois et sortit son portable pour afficher ses contacts. Les quatre numéros de Jonathan, Scarlett, Kitrina et sa mère illuminèrent son abri d'une faible lumière. Ses dents se refermèrent nerveusement sur sa lèvre inférieure. Elle avait beau avoir emporté des affaires et une liasse de billets, elle n'avait pas assez d'énergie pour prendre un bus jusqu'à Boston pour le moment. Elle laissa retomber sa main et soupira longuement. Le mieux à faire pour le moment, c'était dormir ici. Demain elle se changerait, ferait un brin de toilette dans des WC publics et puis elle partirait. Oui c'était ce qu'il y avait de mieux à faire. Mieux valait attendre plutôt que de s'engager dans quelque chose qu'elle n'était pas sûre de pouvoir mener à bien dans son état. Rosemary observa son abri avec plus d'attention. Pas question qu'elle dorme sous les petites échelles à pigeons. Si elle ne voulait pas être couverte de fientes au réveil, le meilleur endroit serait sous l'étagère avec les bidons de grains vides. Lentement, elle se traîna dans cette direction, puis s'allongea précautionneusement à même de béton. Ce n'était pas comme si elle avait le choix. Passer un peu de temps sur internet aurait pu lui changer les idées, mais elle avait peur qu'on puisse trouver sa position grâce à son téléphone si elle faisait ça. Heureusement, elle se sentait si épuisée qu'elle s'endormit alors qu'elle pensait encore qu'elle allait faire une nuit blanche.

Quand elle se réveilla, le ciel était toujours noir. Elle en conclu qu'elle ne s'était pas assoupie bien longtemps. Le bruit du trafic plus bas avait dû la réveiller. Ou bien était-ce le stress ? Mais un bruit à l'extérieur lui fit comprendre qu'il n'en était rien. Son corps de figea quand elle entendit un bruit de pas feutrés, à peine audible. Discrètement, elle sortit sa machette de son sac en s'accroupissant, tenant la lame pour éviter qu'elle ne chuinte et la trahisse. Non pas qu'elle avait envie de s'attaquer à qui que se soit, sa rencontre avec Robin lui avait confirmer qu'elle n'en était pas capable, mais si la personne était... Peu recommandable disons, elle n'en aurait pas le choix. Les pas se rapprochèrent et elle prit la première chose à portée de main. Un plan rudimentaire s'était formé dans sa tête : lui jeter n'importe quoi au visage pour le déstabiliser, puis lui rentrer dedans le plus fort possible avec la machette. Ça devrait faire assez de dégâts pour qu'elle puisse s'enfuir. Elle se releva alors qu'une main se posait sur la clenche et jeta son projectile de toutes ses forces quand la porte s'ouvrit en grinçant sur un masque de chat rose.

"Oww ! Mais ça va- Attends tu m'as balancé un pigeon mort ?"

Sans attendre sa réponse, elle fit une exclamation dégoûtée, ses mains retirant frénétiquement chaque reste de pigeon réel ou imaginaire alors que Rosemary gardait son bras tendu, clignant bêtement des yeux.

"Kitrina ?"

"Mais oui c'est moi ! Tu t'attendais à qui ?"

Et bien, pas elle. N'importe qui sauf elle. A la maison tout le monde devait savoir pour sa fugue, donc ça aurait pu être eux, ça aurait aussi pu être un autre costumé de la ville qui se baladait sur les toits ou cherchait un coin où se cacher, ou même un citoyen lambda qui faisait une balade au clair de lune. Mais Kitrina ? Non. L'italienne habitait loin d'ici et ne cambriolerait certainement pas dans un quartier aussi pauvre.

"Qu'est-ce que tu fais là ?"

La brune arrêta subitement d'inspecter ses manchons plein de strass pour se tourner vers elle.

"Ecoute... Je sais pas ce qu'il s'est passé entre vous mais, voilà, ton frère m'a appelé et m'a dit de venir te voir."

Sa mâchoire se contracta. Comment il savait où elle était ? Et comment il connaissait le numéro de Kitrina ? Elle n'avait pourtant pas utilisé internet avec son téléphone. Après deux secondes de silence où Kitrina se tordait les mains et Rosemary réfléchissait intensément, cette dernière sortit à grand pas de sa cachette. Catgirl se retira de son chemin avec empressement et la regarda faire quelques sauts pour l'élan avant de jeter son portable de toutes ses forces vers le carrefour plus bas. Jonathan n'aurait pas pu fouiller dedans parce qu'elle le gardait toujours sur elle, dormait avec l'engin sous son oreiller. Donc s'il avait eu accès à ces informations, c'était qu'il avait dû placer un logiciel dedans pour surveiller ce qu'elle faisait et elle se sentait bien trop furieuse contre lui en ce moment pour être gênée de ce qu'il avait pu voir.

"Euh ... Rosemary ?"

Elle se retourna vivement, peu concernée par les fientes et la poussière sur son costume. Aux yeux de Kitrina, ça ne la faisait que plus ressembler à un épouvantail, et un qui était visiblement de sale humeur.

"Je sais pas ce qu'il s'est passé ou quoi et si j'aurais pas dû venir mais ... Qu'est-ce qu'il s'est passé en fait ? "

Automatiquement, elle lui répondit par un sec "Histoires de familles" avant de se mordre les lèvres. Ce n'était pas de sa faute. Elle s'était déplacée en pleine nuit juste parce qu'elle s'inquiétait pour elle, ce n'était pas gentil de passer ses nerfs sur Catgirl comme ça. Un profond soupir lui échappa. Lasse, elle s'assit sur le parapet et lui fit signe de venir. Ses yeux étaient rivés sur le spectacle des voitures en bas qui se suivaient comme une procession de fourmis, mais elle l'entendit se poser à côté d'elle et sentit son bras sur ses épaules.

"Excuse moi c'est juste..."

Elle soupira à nouveau. Elle ne savait pas par où commencer.

"Commence au commencement et euh continue jusque ... à la fin ?"

Sa tête d'épouvantail se tourna vers la sienne.

"C'est une question ou un conseil ?"

Kitrina haussa les épaules et se mit à regarder les voitures.

"Je me souvenais plus de la citation."

Rosemary poussa un reniflement amusé. Typique. Puis elle déglutit et commença son récit. Comment on la traitait à l'école et à la maison, l'insistance de sa mère pour qu'elle passe plus de temps avec son petit ami qu'elle savait pédophile, Lionel qui la touchait et la voulait seule avec lui alors qu'elle ne voulait pas, Karen qui le savait. Elle ne lui décrivit pas les pires blagues qu'on avait faites contre elle, mais elle le fit pour ses journées avec Jonathan. Elle lui parla de la disparition de sa mère, de Jonathan qui avait dû la causer, comme il avait envoyé Lionel, du produit qu'il avait trouvé sur son corps et de tous les plats plein de fromages assez odorants pour qu'elle ne puisse pas se rendre compte qu'il y avait du GHB caché dedans. De son intolérance au lactose qui l'avait sauvée par hasard, parce qu'elle les vomissait tous avant de s'enfermer dans sa chambre.

Elle lui dit comment son frère avait avoué à sa mère que c'était lui qui l'avait envoyé et comment sa mère avait avoué plus tôt qu'elle avait su, qu'elle avait vu son casier judiciaire et l'avait pourtant autorisé à venir. De l'arrivée de Molly et Jonathan, de leur voyage vers Gotham où elle n'avait pas pu poser ses affaires dans le coffre parce que le cadavre de Lionel devait être dedans, des biscuits drogués qu'on lui avait donné pour pouvoir bouger sn cadavre sans que Rosemary ne s'en aperçoive. Des services sociaux qui avaient sonné l'alerte. De la dissection et des mensonges de Jonathan qui avait blâmé Lionel pour la disparition de Karen. Mais elle se doutait bien qu'il en était responsable à présent, parce qu'elle avait lu son casier judiciaire à lui et connaissait désormais toute la haine et la rancœur qu'il éprouvait pour leur mère.

Kitrina avait gardé le silence pendant toute cette histoire confuse et disjointe, frottant seulement son dos quelques fois. Quand Rosemary fit une pause pour prendre son visage entre ses mains

"Spooky ?"

Rosemary la regarda, son masque cousu en un air sempiternellement dubitatif.

"Me regarde pas comme ça, ça fait bizarre de t'appeler Rosemary quand t'es en costume. Bon, écoute... Spooky ... Je peux dire un truc ?"

Elle prit le silence de la nouvellement nommée Spooky pour une invitation alors que celle-ci se disait surtout qu'il ne faudrait jamais que ce surnom sorte de là.

"Je pense que tu surestimes ton frère. Mais alors beaucoup. Non-Non attends, laisse moi expliquer. Dit-elle en la voyant de redresser. Ton frère est pas... Je veux dire, il est flippant d'accord, et il est là depuis longtemps mais... Disons que les gens le voient aussi comme le geek du coin. Ils font des blagues sur sa virginité, sur sa mère- sur ta mère- sur votre mère qui a embrassé Batman et il a jamais vraiment tenté de prendre le contrôle de la ville et- enfin on le trouve compétent, et il survit à tout c'est pire qu'un cafard, mais il manque d'ambition. Il s'intéresse juste à ses expériences et à part quand on le traîne aux réunions de Rogues il est plutôt solitaire."

Kitrina fit une pause et Rosemary changea de position de façon à être tournée vers elle, parce qu'elle ne voyait pas vraiment où Catgirl voulait en venir.

"C'est important, si, parce que toi tu le vois comme quelqu'un qui sait toujours ce qu'il fait, et il donne cette impression c'est vrai, mais moi je le vois comme quelqu'un qui sait ce qu'il fait un jour sur deux, et qui fait n'importe quoi le reste du temps et parfois ça marche, mais la plupart du temps il a une malchance de malade. Sérieux il est connu pour ça !"

"Ça changerait quoi ?" Demanda-t-elle amèrement.

"Ça change que ... Bon. Il se découvre qu'il a une soeur et il l'aime bien, donc comme il a pas de chance il pose un garde pas loin et lui donne un téléphone avec traceur pour savoir où elle est - et mon grand père fait pareil au fait – au cas où quelqu'un s'attaque à toi. Pas de bol, c'est un pédo et personne d'autre veut un boulot aussi nul, mais bon, il fait en sorte qu'il doive habiter très loin et il croise les doigts pour que ça marche et pendant des années ça marche, alors il n'y pense plus."

Jusque là, son histoire collait avec ce qu'elle savait, alors elle ne l'interrompit pas.

" Puis tu lui dis que ta mère a un copain, qui semble t'apprécier et être un peu plus responsable qu'elle puisqu'il veut pas que tu te balade seule sur les routes et que ta prof se rend compte qu'on te traite mal à la maison. Alors sa solution logique, c'est de retirer ta mère, qu'il ne peut pas blairer, comme ça il te reste un tuteur correct et les services sociaux ne t'emmèneront pas loin de lui. Donc il balance ta mère dans un piège mortel ou je ne sais quoi, mais là tu lui dis que ton tuteur, c'est en fait le pédo qu'il avait envoyé. Il panique, le flingue alors que tu dois pas être à dix mètres et cache le corps où il peut : le coffre de sa voiture. Il te ramène à Gotham et avant qu'il n'ai pu improviser quelque chose ta mère débarque parce qu'elle a survécu et te récupère. Il ne l'en empêche pas parce que c'est tant mieux, vu qu'il ne savait pas vraiment ce qu'il allait faire de toi. Et ensuite... "

Rosemary hocha la tête alors qu'elle laissait sa phrase en suspend. Ensuite tout le reste était arrivé, et maintenant elle était là. C'est vrai que sa théorie était logique mais... Ça ne voulait pas dire qu'elle avait envie de rentrer pour autant. Elle avait eu confiance en lui et il l'avait trahie plusieurs fois de suite. Donc malgré tout ce beau discours elle comptait toujours partir à Boston pour séjourner quelques temps chez Molly, ce qu'elle confia à Kitrina. Celle-ci continua de regarder les voitures en bas de presser au feu vert avant de reprendre la parole.

"C'est une plutôt bonne idée. C'est pas loin et elle connaît la situation."

Intimement, elle pensait aussi que si Molly appréciait assez le frère de Rosemary pour l'imiter elle finirait forcément par les pousser à se réconcilier. Et s'ils se réconciliaient, son amie aurait plus de chances de rester à Gotham pour se balader en costume avec elle la nuit.

"Mais je pense tout de même que tu devrais rentrer lui parler avant de partir. "

"Oui, et bien je vais éviter." Répliqua-t-elle sèchement.

D'accord, son frère se faisait assez de soucis pour elle pour lui envoyer Kitrina et son récit l'avait un peu adoucie. Pourtant la gêne dans son thorax était encore présente et maintenant qu'elle s'était déjà enfuie une fois, elle n'avait pas envie de voir sa réaction, ou même d'entendre ses explications. Elle voulait juste qu'on la laisse tranquille pour le moment. Partir loin où on ne pourrait pas la retrouver.

"C'est pas juste parce qu'il m'a dit de venir te voir." Râla Catgirl. "Mais ... Peut-être qu'il regrette tu sais ? C'est ton frère, il t'aime. Si tu veux qu'il s'excuse, il faut lui en donner l'occasion, non ?"

En entendant cela elle se mordit l'intérieur de la joue. Kitrina n'avait pas tord. Elle voulait qu'il s'excuse oui, mais elle avait tout de même peur de le voir et de devoir lui parler. Comme avec sa mère plus tôt. Et si ça se passait comme avec sa mère, plus elle reculerait la Grande Discussion, plus ça deviendrait difficile pour tout le monde. Elle n'avait pas vraiment le choix n'est-ce pas ?

Poussant un long soupir, elle s'appuya sur ses genoux pour se relever, ce que son amie fit avec elle. Avant qu'elle n'ai pu se redresser complètement Rosemary se jeta sur elle pour la serrer dans ses bras. Elle fut si surprise qu'elle en trébucha et les deux filles se seraient étalées sur le sol si la rousse ne l'avait pas tenue si fort. Elle la relâcha maladroitement quand elle retrouvèrent leur équilibre et se frotta la nuque en regardant le sol.

"Merci d'être venue." Marmonna-t-elle dans sa barbe.

Kitrina lui rendit un sourire éclatant et lui serra la main une dernière fois avant de partir en courant vers le bord.

"Bonne nuit Spooky !" Elle cria en sautant de l'immeuble.

"Bonne nuit Catgirl." Répondit-elle en grognant à moitié quand elle la vit s'élancer entre les immeuble à l'aide de son grappin. Quel surnom débile. Elle avait pas intérêt à le répéter à tout le monde.

Pour le moment elle n'avait pas le temps de la poursuivre pour lui faire ravaler le surnom honni. Il fallait vraiment qu'elle rentre. Cette pensée la mettait mal à l'aise et changeait ses genoux en gélatine, mais c'était vraiment ce qu'il y avait de mieux à faire. Alors elle déglutit difficilement et se dirigea dans la direction de la Librairie, essayant de penser le moins possible à ce qui allait se passer. Logiquement, elle aurait dû y réfléchir au contraire, pour trouver quoi dire et se préparer à affronter ses peurs et sa désillusion, mais si elle faisait ça Rosemary ne savait pas si elle aurait la force de résister à l'envie de s'enfuir en courant. Au final elle atteignit la ruelle sombre où était nichée la planque de son frère au bout d'une heure et demi. Ça n'aurait pas dû prendre autant de temps, mais elle avait traîné pour retarder l'échéance.

Elle glissa le long d'une gouttière pour atteindre l'asphalte, traversa les quelques mètres la séparant de la porte d'entrée et pénétra dans l'antichambre. Des rats s'agitèrent sur son passage sans qu'elle y fasse attention, trop occupée à paniquer intérieurement. Rosemary ne savait pas exactement de quoi elle avait peur, parce qu'elle était tout de même confiante qu'il n'allait pas la tuer. Si elle avait été honnête, elle se serait avoué qu'elle avait peur qu'il la rejette et lui dise que tout ça n'avait été qu'une autre façon de faire du mal à sa mère, qu'elle n'avait jamais eu aucune importance à ses yeux et que ça n'avait été qu'une charade. Parce que c'était ce qu'elle ressentait à présent. Que toute sa gentillesse n'avait été qu'une façade. Une toile d'araignée dans laquelle elle s'était prise. Elle remonta les escaliers, l'appréhension la faisant bouger plus lentement. Son poing se leva pour frapper à la porte, puis elle le rabaissa, sauta sur place pour essayer de se défaire de son stress et releva sa main.

La porte s'ouvrit avant qu'elle ne frappe. Pire que tout, ce n'était pas Scarlett ou sa mère qui avait ouvert, c'était Jonathan. Son pyjama rayé et son t-shirt, qui avait une tâche de café dessus, ne la rassurèrent pas. Sa mâchoire était serrée et ses cernes plus lourds que d'habitude soulignaient ses yeux bleus injectés de sang, tout son visage n'exprimant que la difficulté qu'il avait à se contenir. Contenir quoi, ça par contre elle ne le savait pas. Malheureusement, elle allait devoir le découvrir. Rosemary garda son poing en l'air pendant une seconde avant de le rabaisser et de le serrer dans son autre main pour ne pas triturer ses doigts par nervosité.

"Je t'ai réveillé ?" Demanda-t-elle faiblement.

Il ne dit rien pendant un instant.

"Non." Finit-il par répondre. "Je n'arrivais pas à dormir."

Elle ne parvint qu'à échapper un simple "Ah..." alors qu'il se déplaçait sur le côté pour la laisser passer. En entrant elle le frôla et dû se forcer à ne pas frémir. Pas parce qu'elle avait peur qu'il ne la frappe ... Ou peut-être que si... Elle aurait voulu qu'il la prenne dans ses bras et lui dise que tout ça n'avait été qu'un cauchemar, mais ce n'était pas possible, n'est-ce pas ? Il ferma la porte derrière elle et Rosemary retira son masque sans oser s'avancer dans l'appartement. C'était drôle, mais ça lui faisait vraiment bizarre d'être en costume chez lui, elle aurait dû se changer. Jonathan la regarda sans rien dire un instant avant de soupirer.

"Je vais faire du café."

Pour lui ou pour elle ?

Il s'engagea dans la cuisine et après une seconde d'hésitation elle le suivit. Quand elle entra à sa suite, il avait déjà les deux mains appuyées contre le meuble où se trouvait la cafetière et il regardait par la fenêtre alors que celle-ci grinçait. Rosemary resta sur le chambranle sans savoir quoi faire, tordant le masque entre ses mains. Est-ce qu'elle devrait lui parler d'abord ? Entamer la discussion ou le laisser un peu ? Indécise, elle finit par s'asseoir à table, sursautant quand elle fit crisser les pieds de la chaise. Toute sa colère contre lui s'était évaporée, ne laissant place qu'à énormément de gêne, de peur et à une profonde tristesse. Elle aurait tellement voulu le prendre dans ses bras. Non, ce n'était pas la source du problème.

Elle aurait tellement voulu que sa famille soit normale.

Que sa mère les ai élevés tous les deux, peut-être qu'il n'y ait pas une telle différence d'âge entre eux. Que son frère et sa mère n'aient pas tant de ressentiments l'un envers l'autre. Qu'il n'y ait pas eu tellement de distance entre eux. Elle aurait connu toutes ses amies, elle aurait détesté Lindsey plus tôt et rencontré sa petite amie avant qu'elle ne soit enceinte de son fils. Elle aurait pu parler de son grand frère à tout le monde, le voir plus souvent, annoncer fièrement qu'elle allait être tata et toute cette sordide histoire avec Lionel ne serait jamais arrivée. Les choses auraient été bien différentes.

"Bonsoi- Oh. Ohhhhh !"

Tous les deux se retournèrent vers Karen, qui venait d'apparaître devant la cuisine dans sa grenouillère couverte de moutons, son soulagement et son embarras clair sur son visage. Rosemary tourna ses yeux vers ses cuisses et Jonathan se retourna vers la fenêtre. Leur mère alterna de l'un à l'autre avant de carrer les épaules. Elle se laissa tomber à côté de Rosemary, nullement troublée par les crissements de la chaise ou le costume de sa fille, et la serra fort dans ses bras à son plus grand désarroi.

"Je suis désolée pour lui."

Vu la façon dont elle appuyait sur cette syllabe, elle ne pouvait parler que d'une seule personne. Rosemary n'osa même pas respirer trop fort, les joues en feu. Sa mère ne s'en offusqua pas et se mit à caresser ses cheveux emmêles.

"Je suis tellement désolée. Je ne savais pas qu'il avait tenté quoi que ce soi, ou sinon je te jure que je l'aurais mis dehors sur le champ. Je pensais juste que tu ne l'aimais pas parce que tu n'aimes jamais mes copains et moi je voulais vraiment te trouver un papa cette fois. Je suis tellement, tellement désolée, j'aurais dû le voir et j'aurais dû prendre le temps de t'écouter." Elle posa sa joue contre la tête de sa fille et la berça légèrement quand elle l'entendit renifler. " Mais c'est fini maintenant. C'est tout fini. Il est parti, mais moi je suis là, je vais m'occuper de toi, ça va aller..."

En entendant sa mère s'excuser enfin, la prendre dans ses bras et lui dire que tout allait bien se passer, quelque chose se brisa en Rosemary et elle fondit en larmes, serrant le tissus pelucheux de sa stupide grenouillère, le visage plongé dans son épaule. Elle ne s'était pas attendue à ce que ce soit si bête, à ce que tout ce qui lui suffisait c'était ça. Elle resta dans son étreinte pendant de longues minutes, se lançant porter par sa voix et ses réassurances. Jonathan jeta de petits coups d'œils gênés à ces démonstrations d'affections, prétendant surveiller la machine à café. Quand le pichet fut enfin plein, les deux ne parlaient plus et il leur versa donc du café après avoir descendu une tasse entière. Il re-remplit son mug immédiatement après. Il posa les tasses sur la table et sa sœur tendit une main dans sa direction. Il croisa les bras et regarda ailleurs un instant mais elle ne l'avait toujours pas baissée quand il la regarda à nouveau. Rosemary ne dit rien, mais son regard lui fit comprendre que ce n'était pas une proposition. Il souffla et vint se joindre au câlin, ses longs membres maigres enserrant facilement les deux femmes alors que son menton s'enfonçait un peu dans l'épaule de Rosemary.

Ce n'était pas très confortable, mais elle se sentait trop profondément soulagée pour s'en préoccuper. Sa mère était désolée, et son frère aussi l'était, il n'avait pas besoin de le lui dire. Elle n'avait pas une famille parfaite, soudée ou normale, mais au moins elle avait une famille qui l'aimait et rien que cette pensée lui fit remonter les larmes aux yeux.

Elle était rentrée à la maison.

Soudainement il entendirent un grand bruit et se détachèrent en sursautant. De l'autre côté de la pièce, Sayonara avait renversé son bol, vide, et les regardait d'une mine impérieuse, visiblement mécontent que dans le chaos ambiant on ai oublié de lui donner à manger. Jonathan fronça les sourcils. Le chat posa sa patte sur le deuxième bol, plein d'eau celui-là, avec un air de défi.

"Sayonara..."

Il donna un premier coup de patte. Jonathan se leva et partit le chercher mais le félin lui renversa toute l'eau que contenait son écuelle sur les pieds avant de s'enfuir comme une fusée.

"Sayonara !" Gronda-t-il le plus silencieusement possible. "Tu reviens ici !Tu-"

Il poussa un grognement frustré et le regarda partir depuis l'embrasure de la porte tandis que Karen caressait la joue de Rosemary avec un doux sourire.

"Je pense que ça va aller maintenant."

Rosemary attendit un peu, en proie à une profonde réflexion, avant de lui rendre un sourire incertain.

Elle l'espérait aussi.


Et voilà, c'est fini ! Chronologiquement parlant, c'est d'ailleurs le point final de tout mon petit univers plein d'Ocs, car cette histoire se passe théoriquement dans le même univers que Chapeau Melon et Bottes de Cuir et tout ce qui s'en suit (Scarlett est mentionnée dans le premier chapitre de Roulette Russe et dans le dernier chapitre de Ars Amatoria.). Pour ce qu'il se passe après, c'est à vous de voir ! J'ai bien quelques idées mais je ne pense pas que je ferais des bonus, donc je vous les expose ici en vrac :

-Kitrina a récupéré le nouveau numéro de portable de Rosemary en envoyant une centaine de SMS a Jonathan jusqu'à ce qu'il cède.

-Molly et Rosemary finissent par devenir très proches et quand Rosemary décide de reprendre le masque, c'est Molly son mentor, pas Jonathan (qui ne veut pas voir sa soeur dans les rues). Et tout le monde continue de l'appeler Spooky à cause de Catgirl.

-Poussée à bout, Ashley quitte Crane quand Peter a six ans et part se terrer dans le Michigan. Il vient les rejoindre définitivement deux ans plus tard après de nombreux allers-retours. Il a 42 ans et pour un super-vilain, ça commence à faire vieux, surtout que tous les autres tombent comme des mouches autour de lui. L'OS Prophétie même s'il ne fait pas référence à Scarlett, fait bien référence à ces deux ans de battement, c'était prévu. En sachant que dans mon headcannon il a débuté ses frasques d'une façon ou d'une autre dès qu'il a posé les pieds à Gotham parce qu'il avait déjà bien commencé en Géorgie, ça lui fait une carrière s'étendant sur pratiquement trois décennies, ce qui est tout de même pas mal (et même dans le comics Batman Beyond il était dit que Crane avait fini par laisser tomber à cause de son âge et écrire des romans d'horreur et ça je plussoie).

-Rosemary et Kitrina restent amies à part pour un an de gêne où Rosemary s'est éloignée d'elle parce qu'elle commençait à avoir des petits coup de coeur sur les filles de son âge et ne voulait pas qu'il arrive quoi que ce soit à leur amitié.

-Malgré ses années de rébellion, Kitrina reprend l'affaire familiale à la mort de son grand-père.

-Karen fait des efforts, mais ne réussira jamais à devenir une mère modèle. Ils restent néanmoins en contact, même si c'est parfois de loin pour éviter les frictions.

-Et Lindsey continue de faire chier le monde jusqu'à son dernier souffle.