Chapitre 23 : Le retour du Loup
La chute avait été plus rude qu'il n'y avait pensé. Dans ses souvenirs, il n'y avait pas tant de cailloux à cet endroit. Se serait-il trompé ? Deux de ses hommes l'avaient suivi dans sa fuite. Finalement en bas après ce qui lui sembla une éternité, il tenta de se relever pour prendre la poudre d'escampette. Mais une vive douleur le long de son côté gauche et dans sa jambe l'avait contraint à rester sur place. Cela avait été si intense qu'il en avait eu le souffle coupé. Il était resté là un moment, prostré… Puis la douleur s'était amenuisée.
À sa droite gisait le corps sans vie d'un des deux autres bandits. Ce dernier avait heurté un rocher de sa tête et avait fini de dévaler la pente comme une vulgaire poupée de chiffon. À sa gauche, il entendit un râle…
Lorsqu'il parvint à se lever, il avança sans réfléchir, abandonnant son ami sans un regard… Tout ça à cause d'un homme… qui devait se trouver maintenant dans le même état que lui.
À la cabane, les lanciers ne l'avaient pas découvert. Comment avait-il fait pour passer inaperçu ? Qui l'avait caché ? Don Hernando ? Qui avait eu l'outrecuidance de l'avertir ! La señora De la Cruz ? Qui en criant l'avait inquiété et fait baisser sa garde, lui permettant de le frapper. La connaissait-il si bien ? Et la señorita De Castillos ? Impossible, la douce Salena était inconsciente… À cause de lui et toujours lui. C'est parce qu'elle était intervenue que le coup de feu l'avait atteinte elle et non… LUI !
Le visage couvert de terre et de sang, la démarche boiteuse, il avança sous l'averse avec une seule idée en tête… Se venger à jamais de Zorro…
Il ne connaissait pas son identité, mais un homme blessé dans le dos le même jour… Après tout ce serait une sacrée coïncidence. Un éclair frappa, la foudre tonna tandis qu'un sourire diabolique apparu sur son visage déformé par la haine et la douleur. Mais comment s'informer ? Se rendre au pueblo à l'heure actuelle aurait été folie. Nul doute que les lanciers devaient être sur leurs gardes.
Tout en se cherchant un refuge, Don Sebastián considéra les événements du matin. Qui n'avait-il pas vu au pueblo ? Les officiels étaient là sans erreur possible. Les señores Torres et Esperon de même… Parmi les caballeros se trouvait même les petites gens… Serviteurs, vaqueros… Par contre… De la Vega n'y était pas. Non pas Don Alejandro. Le vieil homme était là, aux côtés de Doña Salena, mais… Don Diego…
Perplexe, le señor De Otsoa s'arrêta.
Une coïncidence sans aucun doute, songea-t-il.
Pourtant cette pensée burlesque ne cessait de le titiller. D'un côté il imaginait très mal ce… freluquet arme à la main. Et de l'autre, il se rappela l'échange entre El Chivo et Yago. L'escrimeur le plus maladroit du pueblo vous a fait la leçon avec un tisonnier… Et lorsqu'il avait interrogé Yago à ce sujet, celui-ci avait alors balbutié le nom de Diego De la Vega… Yago n'était pourtant pas un mauvais bretteur, loin de là… Quelle excuse le jeune don avait-il donc pour être absent à cette réunion, lui qui était sans cesse fatigué… de ne rien faire.
Don Sebastián parvint à trouver un abri et s'attarda sur ses blessures. Ses mains étaient dans un piteux état, pas sur qu'il puisse tenir une épée avant un certain temps, du moins sans douleur. Quant à son arme à feu, la question resta en suspens. Il avait quelques éraflures ci et là mais ce qui le préoccupa le plus fut la plaie sur son côté gauche et l'état de son genou gauche… Il déchira le bas de son pantalon et s'en servit de bandage de fortune au moins pour sa jambe…
Lorsqu'il regarda vers l'extérieur le soleil était revenu… Fatigué, il se laissa glisser sur le sol et ferma les yeux.
Il se réveilla bien plus tard en sursaut, à l'horizon le soleil était bien bas. Mais était-ce toujours le même jour ? Il se leva, maugréant contre la douleur, pestant contre le responsable, motivant davantage sa vengeance. Il sortit de l'abri et scruta le terrain sur lequel il s'était avancé. Un sourire narquois se devina sur son visage. Il n'était pas loin de sa cabane, de sa cache. Il reprit alors son chemin et s'y dirigea d'un pas plus assuré bien qu'encore instable. Poussé par son désir de revanche le trajet lui parut court bien que le soleil avait disparu du ciel depuis un bon moment.
Quand il entra dans la cabane, un poids disparu de ses épaules. Il se savait à l'abri. Personne ne songerait à revenir le chercher jusqu'ici à cette heure si tardive. La lune, bien ronde, éclairait l'intérieur de la cabane, lui évitant ainsi d'allumer sa lampe à huile pour y voir clair.
Il ouvrit l'unique armoire de la cabane et trouva des vêtements de rechanges et des recharges pour son arme à feu qui gisait toujours au milieu de la pièce. A côté des vêtements se trouvait des linges. Il n'avait pas d'eau et entama alors avec regret une bouteille de vin qu'il avait ramenée de Cadix. Il savait que s'il ne faisait rien, l'infection le guettait. Prenant sur lui et focalisant sa rage sur son ennemi, il imbiba un linge avec l'alcool et s'en servit pour nettoyer les diverses plaies.
Un cri intense déchira le silence de la nuit.
Suant de l'effort, il attrapa un autre linge et s'en servit de compresse. Il s'approcha ensuite du lit, déchira le bas du drap dans sa largeur et l'utilisa en guise de bandage pour maintenir le tout sur sa plaie au côté puis il changea le bandage qu'il s'était fait plus tôt au genou.
Enfin, il se laissa tomber sur le lit après avoir ingurgité une lampée de la boisson et s'endormit aussitôt.
Bien qu'elle fût agitée, la nuit lui avait été bénéfique. Hormis des douleurs variées, il se sentait revigoré. La première chose qu'il fit fut de changer le bandage de son côté blessé. Il grimaça en voyant l'état de la plaie. Il fallait qu'il se fasse soigner correctement, mais au pueblo de Los Angeles… hors de question ! Dans un autre pueblo ? Il perdrait un temps précieux et le Renard aurait tout le loisir de faire convalescence. Non ! Sa vengeance devait être immédiate… Mais où chercher si ce n'était au pueblo ? Finalement, c'était l'unique endroit qu'il devait éviter qui serait sa prochaine étape. Mais en ce cas, il fallait opter pour la ruse et la prudence. Après tout, passer pour une autre ne pouvait être qu'un jeu d'enfant. Il regarda dans l'armoire ce qui pourrait lui servir à cet escient et en sortit une robe de moine pèlerin.
Avant de l'enfiler, il vérifia qu'il avait chargé son arme à feu et l'accrocha à sa ceinture. Seulement alors mit-il la robe de pèlerin… Quant à son épée, il aurait été difficile de la dissimuler… Fin prêt, il sortit de sa cabane et, après avoir rabaissé la capuche de la robe sur son visage, il se dirigea clopin-clopant vers le pueblo de Los Angeles. Bien qu'il croisât nombres de lanciers, aucun ne lui adressèrent la parole et le laissèrent passer sans mots dire.
Ce fut alors bien tranquillement qu'il arriva au pueblo. Mais, une fois sur place, il fut pris à parti par le Padre Felipe qui le vit vaciller.
— Mon frère, que vous arrive-t-il ? demanda ce dernier.
— Besoin aide, murmura Sebastián d'une voix qu'il ne se connaissait pas.
— Venez avec moi, je vous emmène chez le docteur Avila.
— Non, chapelle, dit-il en intriguant Felipe.
— Si vous préférez ?
— Gracias, mon frère.
Felipe emmena alors le moine pèlerin à la chapelle, toutefois suspicieux suite à sa réaction. Puis il l'installa dans une pièce dont la fenêtre donnait sur la plazza. Fatigué et légèrement fiévreux, le moine ne remarqua pas ce détail.
— Restez-là un instant, mon frère, je reviens.
— Padre… Un seul faux pas et je n'hésiterai pas à faire feu dans la maison de Dieu, dit soudain le moine pèlerin en sortant une arme à feu.
— Santa Maria y madre de Dios.
— Voyons, Padre, vous blasphémez. Ce n'est pas bien… Je vous laisse trois minutes pour aller chercher le docteur Avila, pas une de plus… Si vous n'êtes pas revenu à temps, j'ouvrirai le feu sur la première personne qui franchira ce seuil. Si j'entends un lancier approcher, vous subirez le même sort. Comprende ?
— Si, affirma Felipe hochant la tête fébrilement.
— Alors dépêchez-vous, Padre.
Felipe sortit avec précipitation mais calma aussitôt son allure pour ne pas attirer l'attention. Il n'avait pas vu son visage, mais l'homme ne plaisantait pas et il ne voulait pas que le sang coule inutilement. Lorsqu'il arrivât à l'office du docteur Avila, celui-ci était sur le départ.
— Buenos días, Padre.
— Buenos días, docteur Avila… Pourriez-vous expressément venir à la chapelle ? J'ai besoin de vous dans l'urgence et ne peux vous en dire davantage ici.
Avila fronça les sourcils. Ce n'était pas dans les habitudes du Padre de parler ainsi.
— Je vous accompagne bien que j'eusse préféré aller voir Don Diego.
— Qu'a-t-il ? s'enquit le padre tandis que le docteur récupérait son sac dans la voiture.
— Vous n'êtes pas au courant ? s'exclama Avila avec surprise en se dirigeant vers la chapelle.
— Non… Je ne l'ai pas revu depuis hier matin, glissa le padre discrètement.
— Il s'est fait poignarder dans le dos… A l'arrière de son épaule droite.
— Dios ! En savez-vous plus ?
— Oui, affirma le docteur en arrivant devant la chapelle.
— Vous me le direz plus tard, je doute que cette histoire intéresse la personne qui m'envoie.
Une porte grinça lourdement, des pas résonnèrent et s'arrêtèrent, proche.
— Padre, j'ose espérer que c'est bien vous derrière cette porte, sinon j'ouvre le feu comme promis.
— Señor, ne tirez point. Je suis le docteur Avila, j'accompagne le padre, expliqua le docteur qui regardait Felipe avec étonnement.
— Que le padre entre le premier.
Obéissant à l'homme, Felipe entra et se mit en première ligne. Ce faisant, il remarqua alors qu'il avait retiré la robe tout en conservant la capuche sur la tête pour masquer son identité. Sa chemise ouverte lui indiqua aussi qu'il était fébrile… Et au vu du bandage sur son côté, il comprit l'origine.
Le docteur Avila entra à son tour. Il remarqua au premier coup d'œil la blessure de l'étranger.
— Maintenant, Docteur, pas d'entourloupe… Soignez-moi rapidement que je puisse repartir.
— Même soigné correctement, vous risquez de perdre la vie, objecta Avila.
— Pas avant qu'il ne perde la sienne, répartit le bandit.
— Mon enfant, la vengeance ne vous mènera nulle part.
— Padre, mêlez-vous de ce qui vous regarde ! Je n'ai nul besoin de vos sermons, siffla l'homme.
— Comment vous êtes-vous blessé ? demanda Avila.
— Je suis mal tombé, répondit-il avant de serrer les dents.
Le médecin fronça derechef les sourcils, les mauvaises chutes devenaient un peu trop fréquentes à Los Angeles. Sans autre questions pour ne pas éveiller les soupçons, car il avait une idée sur l'identité du bandit, il s'occupa de ses blessures.
…
— Bien, dit-il une fois le dernier bandage mis en place, maintenant il faut vous reposer, Señor. Quant à moi, je reviendrai vous voir dès mon retour.
— Non, Docteur. Je ne serai plus là quand vous reviendrez et d'ailleurs vous allez sagement restez ici tous deux.
— Padre Felipe, Padre Felipe, appela un serviteur avant de rentrer dans la pièce. Padre Felipe, Oh… Docteur Avila, Benito vous cherche. Le señor De la Vega vous fait demander. Don… le serviteur s'arrêta subitement devant le visage et le geste du padre. Sans savoir pourquoi, Pablo eut le pressentiment d'en avoir trop dit.
— Continuez donc, dit le bandit intéressé en le faisant sursauter.
Il ne l'avait pas remarqué en entrant dans la pièce. Pablo se tourna lentement et demeura pétrifié de peur.
— Continuez ou j'abats le padre, vociféra le bandit en levant son arme vers Felipe pour prouver ses dires.
— … Don… Doña Salena De Castillos est fiévreuse, balbutia Pablo maquillant quelque peu la vérité.
— Señor, il faut vraiment que je parte. Si la señorita n'est pas soignée correctement et rapidement, elle risque de mourir.
— Je vais vous accompagner… Quant à vous, Padre, et à votre serviteur, vous allez vous bâillonner mutuellement. Ensuite le docteur Avila vous ligotera pour que vous ne puissiez pas donner l'alarme.
Bon gré mal gré, les trois hommes obéirent sous la menace de l'étrange arme à feu. Une fois qu'ils furent attachés, l'homme repassa la robe de moine pèlerin correctement, permettant ainsi au padre d'apercevoir son visage.
Don Sebastián ! ... Pourvu que tout se passe bien. Je suis certain que Pablo ne voulait pas parler de Doña Salena, songea le padre.
— Docteur Avila, je pense qu'il est inutile de vous avertir de nouveau, comprende ?
— Si.
— Très bien, dit l'homme avec un sourire machiavélique.
A peine sorti de la pièce, le bandit ferma la porte de la pièce avec la clef qui se trouvait dans la serrure, puis il la retira pour mieux la jeter dans le couloir.
— Maintenant, Docteur Avila, restez naturel.
