Chapitre 24 : Coups de théâtre

À peine cinq minutes plus tard, tandis que le sergent passait à côté de la chapelle, il entendit un bruit qui l'interpella. Après un temps de réflexion -Pouvait-il se le permettre ?- il grimpa sur un tonneau et regarda par la fenêtre.

Lorsqu'il remarqua le padre attaché et bâillonné, il en perdit son équilibre et tomba lourdement. D'un geste rapide, il se redressa et courut de façon pataude à la chapelle où il ôta son chapeau avant d'y entrer.

Ne trouvant pas la clef de la porte, il n'hésita pas à la défoncer d'un coup d'épaule bien dosé. Il s'empressa ensuite de détacher le padre et de lui retirer son bâillon avant de faire pareil à Pablo.

— Sergent, il est impératif que vous vous rendiez chez les De la Vega ! lui dit le padre fébrilement.

— Comment ça ? s'étonna-t-il.

— Notre agresseur s'y est rendu avec le docteur Avila en otage… Nous perdons du temps.

— C'est que… Je ne peux partir ainsi…

Le padre, voyant que le sergent était un peu lent à comprendre, courut hors de la chapelle et alla frapper à la porte du bureau du commandante.

Toledano n'eut pas le temps de répondre que déjà son visiteur ouvrait la porte vivement.

— Padre Felipe ? questionna-t-il avec surprise.

— Capitán Toledano, veuillez m'excuser, mais cela ne peut attendre. La famille De la Vega est en danger. Don Sebastián vient d'y partir il y a maintenant pas loin de dix minutes. Il a emmené le docteur Avila en otage.

— Vous auriez dû commencer par ça, s'exclama Garcia

Toledano se leva d'un bond, renversant alors sa chaise. Attirée par le bruit, Raquel sortit de la chambre.

— Que les lanciers se préparent sur le champ, Sergent.

— Arturo ? Que se passe-t-il ?

— Je dois me rendre chez les De la Vega de toute urgence. Le bandit que nous recherchons s'y est rendu et Don Diego n'est pas état de se défendre seul, expliqua-t-il en mettant son chapeau sur la tête. Merci d'être venu, Padre.

— Remerciez le ciel que le Sergent se soit aperçut que nous étions bâillonnés

Le capitaine sourit brièvement et sortit de son bureau.

Dans la cour, ce fut le branle-bas de combat. Une dizaine de lanciers, prêts avant les autres, partirent en direction de l'hacienda et le Caporal Reyes eut en charge la surveillance du cuartel.

Sur la plazza, Monastario, qui finissait une course pour sa nièce, remarque le mouvement des troupes et alla demander au padre ce qu'il en était.

— Buenos días, Padre.

— Buenos días, Señor Monastario.

— Savez-vous où partent si prestement les lanciers?

— Ils vont chez Don Alejandro et Don Diego… Don Sebastián vient d'y partir.

— Don Sebastián ? El Lobo ?

— Si.

Monastario se précipita à sa monture et la fit partir au triple galop. Sa nièce était toujours chez eux, en convalescence.

De la fenêtre de sa chambre, Don Esteban remarqua lui aussi le mouvement des troupes et le départ précipité de l'ancien capitaine. De sa visite la veille, le vice-roi savait maintenant que son fils était l'informateur de Diego. Bien qu'à moitié surpris, il n'en fut guère étonné. Marcos et Diego étaient très proches à l'université. Don Esteban avait également appris ce qu'il en était de la blessure de Diego aussi, s'installa-t-il au bureau pour relire les documents qu'il avait spécialement préparés la veille. Il voulait être certain de ne rien avoir oublié.

— Père, vous m'avez fait demander ? questionna Constancia.

— Si… C'est à propos de Diego.

— Il a de nouveau des ennuis ?

— Sans gravité je te rassure. Ton frère lui en a apporté davantage, du moins à sa manière. J'aurais appris la vérité à l'époque, crois-moi bien qu'il n'en aurait pas eu, par contre ton frère… Bref, j'allais lui rendre visite, veux-tu venir avec moi ?

— Avec plaisir, Père.

— Alors prépares-toi rapidement, nous partons de ce pas, dit le vice-roi sans savoir que les lanciers et Monastario venaient de partir au même endroit.

Arrivés sur le seuil de la taverne, ils croisèrent le gouverneur, Doña Leonar et Don Donatio.

— Señores, Señorita.

— Don Esteban, j'ai réfléchi à vos propos concernant Zorro…

— Mon père n'a pas fermé l'œil de la nuit, glissa Leonar faisant sourire Constancia.

— Qu'en avez-vous conclu ? demanda le vice-roi.

— Le Renard mérite sa liberté même s'il reste anonyme par la suite. Après tout, ôter son masque en public n'est sans doute pas la meilleure chose à faire. Sans doute l'homme préférera garder son anonymat pour ne pas être défié ad vitam aeternam.

— Mais si Zorro disparaît qui protégera le peuple ? questionna Constancia.

— Zorro ne disparaîtra pas, sourit le vice-roi devant la naïveté de sa fille. Son anonymat protégé, il pourra continuer en toute légalité si le cœur lui en dit.

Et s'il est toujours capable de lever une épée, garda-t-il pour lui.

— Señores, Señorita, si vous voulez bien m'excuser, nous nous rendions chez les De la Vega.

— Passez donc leur le bonjour, dit l'alcade.

— Je n'y manquerai pas, Don Donatio. A propos, pourriez-vous faire retirer tous les avis de recherches de Zorro et les faire remplacer par les avis de grâce et d'amnistie qui se trouve dans ma chambre ?

— Bien sûr, Vice-roi, sourit l'alcade en s'y dirigeant fermement.

— Vice-roi ?

— Oui, Gouverneur.

— Vous savez qui il est, n'est ce pas ?

— Pour être totalement franc, je vous dirais que je pense savoir qui il est, mais je n'ai aucune preuve.

Leonar et Constancia le regardèrent avec surprise.

— Pourquoi ne pas l'avoir fait arrêter ? demanda Leonar.

— Je vous l'ai dit, je pense savoir qui il est, cela ne veut pas dire que je sais qui il est ! Je ne vais pas faire arrêter un homme sur la seule présomption qu'il serait Zorro. Il faut des preuves pour cela, sinon cela serait tomber bien bas.

Constancia sourit, c'était bien là son père.

— A propos, Père, Don Alejandro ne voulait-il pas vous présenter le dernier né de son haras et vous faire découvrir leur nouveau millésime ? demanda Leonar.

— C'est exact, mais il m'avait dit de passer en fin de matinée.

— Venez donc avec nous, proposa Constancia.

Don Esteban cacha une grimace, cela risquait de compliquer ses affaires avec Diego, néanmoins :

— Ma fille a raison, venez avec nous, cela fera paraître le trajet plus court.

— Gracias, répondit Leonar promptement.

— Bien, il me semble que je n'ai plus le choix, dit le gouverneur devant l'enthousiasme de sa fille.

Quelques minutes plus tard, une calèche partit de Los Angeles en direction de l'hacienda des De la Vega à son bord, le vice-roi, le gouverneur et leurs filles.

Bernardo, au chevet de Diego, guettait l'arrivée du Docteur Avila. L'état de son ami n'était pas si inquiétant, mais l'avoir laissé partir sous la pluie et dans son état le faisait culpabiliser. Bien que maintenant légèrement fiévreux, après avoir traversé une nuit très agitée, le jeune don était conscient de son état et de l'inquiétude dans laquelle il avait, la veille, plongé son père. Inquiétude vite balayée alors que Don Esteban était venu aux nouvelles.

Lorsque Bernardo entendit une calèche arriver, il se hâta vers la fenêtre et fut aise de voir le docteur Avila, mais il fut surpris de trouver un moine à ses côtés. Quand il réalisa que Diego s'était levé et regardait lui aussi au dehors, il se tourna pour le réprimander. Mais devant son visage grave, il devina que son ami était intrigué par le moine et se ravisa.

— Bernardo, il faut que tu m'aides à prendre le passage secret.

Le serviteur hocha la tête négativement.

— Bernardo, je n'ai nulle intention de faire apparaître Zorro. Je veux juste descendre voir ce qu'il se trame.

Pensif, Bernardo approuva finalement sa requête et l'accompagna. Ils arrivèrent dans la pièce derrière le salon au moment où un serviteur ouvrait la porte.

— Docteur Avila, Señor De la Vega vous attends, l'invita-t-il à entrer.

Lorsque le serviteur remarqua que le moine voulait entrer à son tour, il s'interposa.

— Padre ?

— Le padre est avec moi, intervint Avila évitant que la situation ne dégénère.

Le serviteur s'écarta alors pour le laisser passer.

— Alejandro, mon ami, s'exclama Avila en l'apercevant et faisant réagir le señor De la Vega qui entrait lui aussi dans le salon.

En effet, le docteur ne l'appelait directement par son prénom, sans utiliser de titre, que lorsque la situation était grave. Sans avoir le temps de réagir comme il aurait souhaité, Don Alejandro se retrouva soudainement une arme à feu pointée vers lui.

— Plus un geste vieil homme, dit le moine menaçant et grimaçant sous sa capuche.

Serrer une arme n'était vraiment pas une bonne idée.

— Que signifie ceci ? s'exclama Alejandro.

— Menez-moi à doña Salena.

— Salena vient de partir prendre l'air avec des amis et sous bonne garde, expliqua De la Vega senior.

— Partir ? D'après ce que votre vaquero a dit à un des serviteurs du padre Felipe elle serait fiévreuse.

Alejandro s'en mordit les lèvres. L'homme face à lui était dangereux.

— Qui est donc le menteur ? Le serviteur du padre, votre vaquero ou bien vous ? vociféra l'homme en retirant sa capuche.

— Don Sebastián, s'écria Alejandro.

De l'autre côté de la paroi Diego bouillonnait physiquement et moralement.

Oui Salena était sortie avec des amis… Isabella et la señorita De Santa Anna. Mais ce que Don Alejandro avait omis de dire fut qu'elles se trouvaient dans l'arrière cour et profitaient toutes trois du soleil.

— Où est votre fils, vieillard ? questionna Sebastián ardemment. Quelle raison a-t-il pour n'être point venu à la réunion hier matin ?

— Vous êtes bien curieux, Señor, souleva Alejandro.

Pour toute réaction, un coup de feu résonna dans l'hacienda. Diego dut se faire force pour ne pas entrer en scène. Le señor De la Vega demeura impassible malgré une légère, très légère, sensation de brûlure sur sa joue gauche.

Dans le jardin, les jeunes femmes avaient entendu et se regardaient perplexe.

À quelques mètres de l'hacienda, Toledano et les lanciers, rattrapés par Monastario, avaient eux aussi entendu le tir.

Pourvu que nous n'arrivions pas trop tard, songea Toledano tandis qu'un second tir se faisait entendre.

Dans la pièce secrète, Diego se tourna vivement et se dirigea vers l'accès de la bibliothèque, bousculant involontairement Bernardo sur son passage.

— Désolé mon ami, mais il faut que je sorte. Don Sebastián aura moins de doute en me voyant.

Bernardo lui indiqua son bras.

— Je sais, je ne peux l'utiliser, mais je ne compte pas le faire. Je vais bien trouver une autre solution pour faire tomber ce Loup, dit Diego en sortant.

Bernardo le regarda incrédule. Malgré sa fièvre Diego paraissait sûr de lui. Il le suivit à distance, restant dans l'ombre pour intervenir en cas de besoin.

— Don Sebastián, quelle surprise ! s'exclama Diego en sortant de la bibliothèque.

Le cœur d'Alejandro se serra quand il le vit.

— C'est donc vous qui faites tant de bruit. Il n'est déjà pas facile de se reposer en temps normal, souligna le jeune don.

— Don Diego, dit Sebastián en se tournant vers lui tandis qu'Alejandro s'attrapait son bras blessé et que le docteur Avila se dirigeait vers lui.

Diego remarqua l'arme du señor De Otsoa. Si sa mémoire ne lui faisait pas défaut, il devait lui rester deux tirs

— Il paraît que vous avez vaincu Yago avec un tisonnier.

— Les gens exagèrent souvent, expliqua Diego calmement.

Alejandro observa son fils dont le visage était couvert de sueur. Sa fièvre semblait moins forte que durant la nuit. Sans doute Bernardo n'y était-il pas inconnu.

— Nous allons bien voir si les gens exagèrent prenez une arme, Don Diego.

— Vous plaisantez, Don Sebastián. Je n'ai nul envie de me battre… C'est un acte terriblement fatigant et inutile. Les armes ne sont pas faites pour les poètes.

Alejandro et Avila turent une envie de rire tandis que Sebastián fulminait.

— Don Diego, si vous ne prenez pas d'arme, je n'hésiterai pas à abattre votre père, dit-il en pointant de nouveau son arme vers le vieil homme.

Diego grimaça brièvement.

— Voyons, il est inutile d'user de tant de violence, fit remarquer le jeune don d'un ton las avant de s'approcher des armes suspendues au dessus de la cheminée.

— Diego, murmura son père avec inquiétude.

Ce dernier le rassura d'un mouvement, puis il attrapa une première arme de sa main droite et grimaça.

— Que vous arrive-t-il ? demanda le señor De Otsoa en le voyant faire.

— Cette arme est bien lourde. C'est un épuisement que de la prendre.

— Vous êtes un couard, Don Diego. Vous vous cherchez un prétexte pour ne pas vous battre.

— Il est vrai que j'exècre l'exercice physique. Toute cette sueur…

— Arrêtez de vous plaindre et prenez donc la seconde arme, vociféra Sebastián en attrapant cette première épée de sa main droite et grimaçant à son tour.

Soupirant, Diego obéit et saisit l'épée de la main gauche. Bien que le geste fût cette fois indolore, il grimaça de nouveau pour continuer dans son rôle de chétif et pleutre don.

— Diego, tu n'es pas de taille ! fit remarquer Alejandro durement en entrant dans le jeu de son fils.

— Père, vous m'offensez ! Mon honneur est en jeu, dit Diego en bougeant l'épée qui coupa nette la robe de moine de Don Sebastián sans le regarder.

El Lobo regarda la coupure de la robe puis regarda le jeune don faire des mouvements étranges avec l'arme. Avait-il sérieusement battu Yago avec un tisonnier ? Cette coupure était volontaire ? Était-ce une mise en garde ou un simple coup de chance ? Soudain moins assuré sans savoir pourquoi, Sebastián se tendit.

— En garde, Don Diego. Señores, le moindre mouvement de votre part et je n'hésiterai pas à faire feu, dit Sebastián.

Au dehors, des cavaliers arrivèrent.

— Qu'est-ce encore ce tapage ? maugréa-t-il.

Alejandro tourna la tête vers la fenêtre et observa le capitán Toledano entrer dans la cour.

— Votre comité de réception, dit-il ensuite en s'attrapant son bras droit maintenant bandé tandis que Diego reprenait sa place, arme dans la main gauche barrant ainsi tout moyen de retraite au señor De Otsoa.

El Lobo plongea vers Diego qui évita l'attaque avec souplesse. Sebastián grimaça, sa blessure sur le côté n'avait pas aimé. Diego plongea à son tour, maladroitement, après avoir remarqué la grimace de son adversaire. Sebastián para, grimaçant de mépris.

— Je vous croyais droitier, dit-il tandis que Diego attaqua de nouveau.

— Oh ! Croyez-vous que cela changera les choses ? Je vais essayer, dit le jeune don.

Mais à peine ferma-t-il la main droite sur le pommeau qu'il ressentit comme une décharge dans son bras doublé d'une douleur qui lui fît baisser sa garde. Sebastián profita de l'ouverture et attaqua de nouveau. Diego recula à temps et l'arme de son adversaire ne lui coupa que sa chemise. La porte s'ouvrit subitement tandis qu'El Lobo enchaînait malgré ses douleurs. Diego para et remarqua le capitán et le sergent sur le seuil, et les lanciers aux fenêtres.

— Mais c'est pourtant vrai que don Diego se débrouille à l'épée, fit Garcia jovial.

— Buenos días, leur dit le jeune don l'air de rien.

Surpris, Sebastián se retourna brièvement. Diego profita de l'occasion et s'aidant de son bras gauche, plongea sa lame vers l'épaule droite de son adversaire. Celui-ci ne put esquiver à temps et sentit la pointe de l'arme entrer férocement dans sa chair, l'obligeant à lâcher son épée. Blessé, mais invaincu, le señor De Otsoa ragea.

Dans le même temps il remarqua Diego grimacer. Ce dernier menaçait de lâcher son arme qu'il tenait de sa main droite.

— Il me semble que je m'en tirai mieux avec la main gauche dit-il nonchalant changeant de nouveau l'arme de main et la pointant vers Don Sebastián. Cependant sa blessure se manifesta violemment et il lâcha finalement son épée pour s'attraper celle-ci.

— Que vous arrive-t-il ? Je ne vous ai pourtant pas touché, dit Sebastián qui tenait toujours son arme à feu de sa main gauche.

— Une vieille blessure, argumenta Diego qui se sentait nauséeux et dont la vue se troubla un instant.

— Une vieille blessure, voyez-vous ça ! Sebastián répéta avec ironie.

— Lâchez votre arme ! ordonna Toledano.

El Lobo demeura imperturbable. Si Diego était bien l'homme auquel il pensait, il n'allait pas rater cette occasion. En cas contraire, il en finirait au moins avec lui.

— Ou bien quoi, Capitán ? demanda-t-il sans quitter le jeune De la Vega des yeux.

— Ou bien j'ordonne aux lanciers de vous abattre sur le champ.

— Au risque de faire d'autres victimes ? Voyons, Capitán, le nargua-t-il.

Il est vrai que vu son positionnement dans la pièce et, il fallait l'admettre, la médiocrité de qualité de tir des lanciers, l'entreprise était risquée.

— Je n'hésiterai pas à tirer moi-même, déclara Toledano en sortant son pistolet.

Néanmoins, Diego était aussi dans sa ligne de mire.

— Je ne lâcherai mon arme qu'après en avoir fini avec ce… bandit de grand chemin.

Diego releva la tête tandis que Don Alejandro se raidissait devant cette accusation.

— Don Sebastián, il me semble que le bandit de grand chemin ici c'est vous, argua Diego d'un ton ferme mais fatigué.

— Assez ! râla-t-il en s'apprêtant à tirer.

Sortie de nulle part une petite voix s'éleva.

— Ne faites pas de mal à l'oncle Zorro.