Chapitre 25 : une tournure tragi-comique
Bousculé, Don Sebastián en perdit l'équilibre et le coup de feu partit en l'air.
Diego ? Je ne sais si je dois le remercier ou non, songea le jeune De la Vega.
Que fait-il ici ? Pourquoi n'est-il pas resté avec sa mère ? s'inquiéta Don Alejandro.
— Diego ! s'exclama Monastario en blêmissant tandis que le petit rossait de coups le méchant au sol.
Il tapa involontairement sur sa blessure au côté le faisant crier de douleur. Surpris, le petit s'arrêta.
Fou de rage, El Lobo laissa exploser sa colère. Il se releva, attrapa le petit et s'en servit de bouclier plaçant le pistolet sur sa tempe avant que le capitán, le sergent ou les lanciers n'aient eu le temps de réagir.
— Oncle Zorro ? avaient murmuré Toledano et Garcia en baissant leurs armes.
— Oncle Zorro ? Comme c'est touchant, reprit le señor De Otsoa sardoniquement.
Diego grimaça et sentit les regards interloqués du capitaine et du sergent.
— Lâchez le petit ! dit fermement Monastario en faisant un pas à l'intérieur, prêt à en découdre s'il le fallait.
— Oh ! El Chivo… Vous pensez pouvoir m'arrêter vous aussi ? demanda-t-il en se tournant vers lui.
Diego profita de cet instant pour s'avancer vers lui.
— Señor, cela se passe entre vous et moi, n'est ce pas ? Alors relâchez cet enfant ! Vous êtes aussi lâche qu'El Diablo.
A l'énonciation de son mentor, El Lobo se tourna de nouveau vers Diego et remarqua que ce dernier était maintenant à un pas de lui.
— Serait-ce une menace ? Pour un poète vous semblez soudain sûr de vous. Que comptez-vous faire, vous qui n'aimez pas la violence ?
— S'il y a bien une chose que j'abhorre le plus ce sont les gens de votre espèce, siffla Diego.
L'enfant remarqua soudain que le pistolet n'était plus dirigé contre lui et que le bras qui le retenait était maintenant face à lui. Sans y réfléchir à deux fois, il le mordit férocement lui faisant lâcher un cri intense. Avant que le señor De Otsoa n'ait le temps de riposter, le grand Diego lui attrapa les bras mais grimaça permettant alors au petit de se dégager et de courir à l'abri dans les jambes de son grand oncle.
Dans le jardin, Isabella remarqua subitement l'absence de son fils.
— Diego ! s'exclama-t-elle anxieuse en courant vers l'hacienda.
Elle ressentit un léger tiraillement sur le côté mais ne s'en préoccupa pas plus. Salena la suivit aussitôt mais dû ralentir son allure. Elle n'avait pas mal mais elle se sentait fatiguée. Angela l'aida alors à avancer.
Lorsqu'elles arrivèrent dans le salon, elles s'arrêtèrent abruptement en découvrant Don Diego aux prises avec Don Sebastián. Inquiète pour son fils, Isabella voulut avancer mais fut vivement retenue par Angela.
— Señora, votre petit est là-bas, dans les bras du barbu au visage sévère.
Suivant l'indication de la señorita De Santa Anna, Isabella retrouva son fils dans les bras de son oncle et soupira, soulagée.
Don Alejandro, déjà tendu et anxieux pour son fils qui n'était pas en état de se battre, se crispa davantage lorsque son regard se posa sur les jeunes femmes.
Soudain, Diego tomba à terre après avoir reçu un coup au visage. Déséquilibré, il avait reculé de cinq pas avant de tomber, se retrouvant alors aux pieds des señoras.
— Diego ! s'exclama Salena avec vive inquiétude et se penchant vers lui.
A cette exclamation, Don Sebastián releva la tête.
— Doña Salena, murmura-t-il tandis qu'elle aidait Diego à se relever.
— Gracias, mi corazón, dit-il.
Cette phrase et l'échange tendre entre les deux déplurent fortement au Loup qui serra son arme à feu à s'en faire saigner la main.
— Don Sebastián, acceptez la réalité. Vous avez perdu, déclara Diego avec force mais se sentant faiblir. Il savait que toute cette agitation lui avait été néfaste et que sa fièvre était revenue en force.
— Jamais je ne m'avouerai vaincu ! déclara-t-il en levant son arme vers Diego et en tirant dans le même mouvement.
— Non ! s'exclama Alejandro horrifié en voyant son fils tomber à terre inerte, le regard éteint.
— Diego !
— Don Diego !
— De la Vega !
Firent écho à son exclamation tandis que le señor De Otsoa savourait sa victoire d'un rire tonitruant. Salena cria avant de s'effondrer à ses côtés.
— Saisissez-le, ordonna enfin Toledano sortant de sa torpeur.
L'homme se laissa faire comme s'il ne réalisait pas ce qui lui arrivait et continua à rire comme un dément.
Alejandro tomba à son tour, s'attrapant la poitrine douloureuse.
Avila, partagé, se pencha vers lui.
— Respirez calmement, mon ami. Je ne tiens pas à vous perdre vous aussi, lui dit-il en lui déboutonnant sa chemise pour l'aider à respirer avant de l'aider à s'asseoir.
Tandis que les lanciers emmenaient le bandit au dehors, la voiture occupée par le vice-roi, le gouverneur et leurs filles s'arrêta à côté de l'hacienda.
Que se passe-t-il ? se demanda Don Esteban en remarquant le désordre.
Lorsqu'il aperçut le señor De Otsoa, il crut comprendre et se hâta hors du véhicule, sa fille à sa suite. Le gouverneur et Leonar les regardèrent intrigués avant de les suivre beaucoup plus calmement.
Dans l'hacienda, Salena avait posé la tête de Diego sur ses genoux et pleurait à chaudes larmes. Isabella était agenouillée à ses côtés et tentait de la réconforter, un bras autour de ses épaules. Confuse, Angela se sentait de trop mais n'osait bouger.
— Sergent, allez attacher et bâillonnez fermement le señor De Otsoa. Que rien de ce qu'il vient de se passer ou de se dire ne s'ébruite au pueblo. Faites passer le mot aux lanciers et si jamais certains osent en parler, je sévirai personnellement.
— Si, Capitán, répondit Garcia un nœud dans la gorge.
Alors qu'il sortait de l'hacienda, il manqua bousculer le vice-roi qui passait à ses côtés. Don Esteban nota que la situation était grave, le sergent ne l'avait pas remarqué, ni même salué. Et si le sergent était ailleurs, ce n'était pas bon signe. Dans l'hacienda l'ambiance était lourde. Il remarqua Don Alejandro dans un coin, les yeux bouffis, voulant se lever mais que le docteur Avila retenait fermement. Puis son regard se posa sur le capitán Toledano qui tenait son chapeau entre ses mains, l'air affligé. Des pleurs lui parvinrent, d'abord ceux d'un enfant lui permettant de découvrir Monastario le visage terne, tenant dans ses bras le petit et tentant de le réconforter en le berçant.
— Diego, murmura Constancia en se figeant sur place.
Don Esteban se tourna vers sa fille tandis qu'il identifiait les pleurs d'une jeune femme. Quand il réalisa pourquoi sa fille était pétrifiée, il fit un pas en avant, puis un second difficilement. Son protégé gisait à terre, inerte. Il se retourna de nouveau vers sa fille qui vint se blottir dans ses bras.
— Sortons un instant, Constancia.
— Si, parvint-elle à dire avec difficulté.
Ils arrivèrent sur le seuil de l'hacienda au même moment que le gouverneur et sa fille.
— Que se passe-t-il donc ? demanda le gouverneur abruptement.
— Diego… Il… commença Don Esteban la gorge serrée.
— Diego ! Vous êtes vivant mi querido, s'exclama soudain Salena.
Le vice-roi se retourna prestement, avait-il bien entendu ? Il remarqua de suite que le jeune don avait posé sa main sur la joue de la señorita pour lui essuyer ses larmes.
— Je vous aime, murmura-t-il d'une voix quasi-absente.
Un faible sourire illumina son visage, vite emporté par un rictus douloureux.
Alejandro et Avila avaient eux aussi relevés la tête avec surprise, de même que Toledano et Monastario. Diego toussota faisant disparaître un poids des épaules de son père.
— Restez assis, mon ami, votre cœur a déjà eu assez d'émotions pour aujourd'hui, dit Avila gravement.
Bien que voulant courir serrer son fils dans ses bras, Alejandro obtempéra son ami avait raison.
De la bibliothèque, Bernardo avait tout vu sans trouver le moyen d'intervenir. Et quand il avait vu son ami tomber, cela avait eu l'effet d'un coup de poignard. À l'exclamation de Salena, il avait été à deux doigts de sortir de la bibliothèque tant la joie l'avait submergé. Mais il s'était arrêté à temps. En le voyant bouger, même si sa douleur se devinait aussi, il retrouva le sourire. Une personne mourante ne bougerait pas autant. Il demeura dans la bibliothèque et observa le docteur s'approcher de Diego et se pencher vers lui, incrédule.
— Vous devriez être mort, balbutia-t-il.
Diego lâcha à contrecœur la joue de Salena.
— Ma… Ma mère m'a… de nouveau… sauvé la vie, expliqua Diego dont le souffle demeurait court.
— Dios, s'exclama Isabella qui fut seule à comprendre Don Alejandro étant alors, fort heureusement, trop éloigné.
— Que veut-il dire ? demanda Avila.
— Regardez à l'intérieur de la poche gauche de sa chemise, expliqua Isabella d'une voix mal assurée.
Le docteur obéit et en sortit un médaillon sur laquelle se trouvait encore la balle. Il reconnut le bijou sans peine et le reposa dans la poche avant de lui ouvrir la chemise en hâte. Il remarqua l'hématome qui commençait à se former et lui effleura lentement la peau. Diego frémit et grimaça.
— Vous êtes aussi chanceux que feu votre mère, dit-il énigmatique. À cette courte de distance de tir vous vous en sortez avec des côtes cassées… Oh, et une petite entaille, dit-il découvrant une légère coupure sur son torse là où se trouvait la poche de sa chemise. Mis à part ceci, comment vous sentez-vous ?
— Terriblement fatigué, avoua-t-il la voix lourde.
Avila posa la main sur son front.
— Vous êtes fiévreux, Diego… Vous avez besoin de repos. Je vais demander à ce que quelqu'un vous ramène dans votre chambre, mais d'abord je vais rassurer votre père qui a lui aussi besoin de repos.
— Est-il… blessé ? questionna Diego au souvenir des coups de feu.
— Une égratignure au bras gauche… C'est son cœur qui m'inquiète le plus.
Diego blêmit.
— Ne vous tourmentez point. Du calme et du repos, c'est ce dont il a le plus besoin, expliqua Avila avant de se relever avec un sourire éclatant qui réchauffa le cœur de chacun.
Toledano sortit discrètement, s'il devait avoir une discussion avec Don Diego, celle-ci attendrait.
— Sergent Garcia, retournez à l'intérieur je vous prie, Don Alejandro pourrait avoir besoin de vous. Quant à moi, je retourne à Los Angeles avec les lanciers et le prisonnier.
— À vos ordres, Capitán, dit Garcia la voix encore chargée ignorant ce qu'il en était réellement.
À l'intérieur, Isabella se releva, aidée par Angela. Bien que rassurée elle ne s'était pas remise de ses émotions et ses jambes lui semblaient inexistantes. S'approchant de Don Alejandro, le docteur Avila remarqua le sergent entrer.
— Sergent, vous arrivez à point nommé. Portez Don Diego sur son lit por favor. Il a besoin de se reposer.
— Ne plaisantez pas, Docteur, dit le sergent tristement.
— Mais le docteur Avila ne plaisante pas, intervint Diego d'une voix fatiguée.
— Don Diego, vous êtes vivant, s'exclama Garcia gaiement.
— Comme vous pouvez le voir, Sergent, dit Diego en prenant appui sur son bras valide pour se redresser un peu.
L'effort le fit grimacer et Salena lui porta assistance.
— Don Esteban, Gouverneur, Doña Constancia, Doña Leonar, salua-t-il demeurant assis sur le sol. Que nous vaut l'honneur de votre visite ?
— En ce qui me concerne, je venais prendre de vos nouvelles, Diego, expliqua le vice-roi.
Alejandro se leva lentement pour les saluer.
— Gouverneur, je crains de ne pouvoir vous faire découvrir notre nouveau millésime aujourd'hui. Veuillez m'en excuser, dit-il ensuite.
— Mais vous êtes tout excusé, Don Alejandro.
— Mon ami, croyez-vous que je serai en meilleure forme demain ? demanda Alejandro à Avila.
— Oui, si vous vous reposez bien aujourd'hui et si vous suivez les instructions que je vais vous donner.
— Gracias… Gouverneur, revenez donc demain soir. Nous dînerons tous ensemble.
— C'est une excellente idée, Don Alejandro.
— Gouverneur, ne nous attendez pas ! Nous trouverons bien un moyen de retourner à Los Angeles.
— Vous êtes sûr ?
— Oui. Ne vous en faites pas.
Au dehors, les lanciers étaient déjà repartis. Le gouverneur et sa fille saluèrent chacun et quittèrent l'hacienda à leur tour, empruntant la calèche qui les attendait encore au dehors.
Dans la bibliothèque entrouverte, Bernardo en avait entendu suffisamment et il retourna dans la chambre de Diego en empruntant le passage secret.
Au salon, Monastario reposa le petit à terre qui s'était arrêté de pleurer en entendant l'oncle Zorro. Il courut alors vers lui.
— Oncle Diego ?
— Merci de ton intervention, Diego. Tu as été très courageux.
— Je crois que j'ai dit une bêtise, lui chuchota-t-il à l'oreille.
— Ne t'en fais pas pour ça, dit le jeune don esquissant un sourire.
Le petit lui rendit son sourire et s'approcha ensuite de sa mère qui le serra dans ses bras. Puis le sergent s'approcha de Diego, hésitant. Finalement, il se pencha vers lui et le souleva dans ses bras.
— Vous n'êtes pas un poids plume, Don Diego, laissa-t-il échapper.
— Vous savez, Sergent, je peux marcher, dit le jeune don mal à l'aise.
— Don Diego, gronda Avila tandis qu'Alejandro s'empêcha de rire. Vous en avez déjà fait plus que vous n'auriez dû. Laissez le sergent faire ou je donne à Bernardo une recette de mon cru qui vous fera dormir une semaine durant.
Diego déglutit pensivement. Il n'avait certes pas envie de dormir tant de temps. Salena ne put s'empêcher de pouffer devant l'image de cette situation cocasse.
— Doña Salena, vous devriez retourner vous reposer vous aussi… Je viendrais vous voir après m'être occupé de Don Diego et de Don Alejandro.
Devant le visage du vieil hidalgo, Monastario s'esclaffa de rire.
— Veuillez… Veuillez m'excuser, parvint-il à dire avant de sortir tout en continuant de rire.
— C'est bien la première fois que je vois le capitán… Je veux dire le señor Monastario rire de si bon cœur.
— Sergent, une dernière chose.
— Oui, Docteur Avila ?
— Évitez de le lâcher ou de le cogner aux murs.
— Je n'y manquerai pas, dit Garcia en souriant et manquant de peu de cogner Diego à la porte d'entrée grande ouverte.
— Docteur Avila, ne serait-il pas préférable que je marche ? demanda Diego avec ironie.
— Non ! répondit le médecin en souriant.
