Chapitre 27 : Situations imprévues
— Señorita, fit Monastario en se levant pour la saluer.
— Señor, lui rendit-elle ses salutations. Que faites-vous seul dehors ?
— Mais je ne suis plus seul, sourit-il.
Il y eut un léger silence plein de gêne.
— Je vous en prie, asseyez-vous, dit-il désignant le banc sur lequel il se trouvait cinq minutes auparavant.
— Gracias, mais je ne reste pas.
Monastario leva les sourcils, intrigué.
— Que puis-je faire pour vous ? demanda-t-il finalement.
Angela se mordit les lèvres brièvement, cet homme l'intimidait. Pouvait-elle lui faire part de ses tourments ? D'un geste vif, elle déplia l'éventail qu'elle tenait en main et s'éventa le visage pour tenter de cacher son malaise.
— Veuillez m'excuser, Señor, je ne voulais pas vous déranger, dit-elle subitement en faisant demi-tour.
— Señorita, vous ne me dérangez pas, soutint-il en lui attrapant la main.
Il la sentit se crisper sous ses doigts.
— Pardonnez-moi, je ne voulais pas vous effrayer, dit-il alors en lui faisant un baisemain avant de la relâcher. Si vous voulez parler, je suis à votre écoute, Señorita.
Angela le regarda longuement, ses yeux bleus l'envoûtaient. Elle s'assit finalement sur le banc et l'invita à s'asseoir à ses côtés.
— Alors, que puis-je pour votre service ?
— Voilà, c'est au sujet de Zorro… Je croyais que c'était un mythe, sauriez-vous m'en dire plus à son sujet ?
Monastario écarquilla les yeux, ne s'attendant certes pas à cette question.
— Si je devais tout vous raconter, une journée ne suffirait pas, dit-il avec gravité. Zorro n'est pas un mythe, loin de là. C'est un homme de chair et de sang qui est apparu pour sauver le peuple d'un tyran, expliqua-t-il comme sa nièce le faisait pour le petit Diego.
— L'avez-vous déjà rencontré ? interrogea-t-elle ingénue.
— Si je… Monastario partit d'un grand rire.
— Veuillez m'excuser, Señorita, je ne voulais surtout pas vous froisser, dit-il subitement devant sa moue… Zorro et moi, c'est une longue histoire…
Angela fronça les sourcils devant le regard soudain lointain de son interlocuteur.
— Seriez-vous le Capitán Monastario ?
Enrique se retrouva sans voix un court instant.
— J'étais le capitaine Monastario. Je ne suis plus que señor Monastario à votre humble service. D'où connaissez-vous mon nom, Señorita De Santa Anna ?
— Señor Miguel De Granada a longuement parlé de vous à mon frère.
— Vous connaissez Miguel ? s'exclama Monastario.
— Le connaître est un bien grand mot. Je ne l'ai croisé qu'à quelques reprises.
— Est-il toujours aussi insouciant ?
— Je ne saurais vous dire, je ne le connais pas à ce point.
Un court silence s'instaura. Monastario souriait, perdu dans d'anciens souvenirs.
— Quelle est cette autre question qui vous brûle les lèvres ? demanda-t-il en l'observant d'un regard aiguisé.
— Señor, rougit-elle confuse, je n'ose vous la poser.
— N'ayez crainte, Señorita, je ne mords pas, plaisanta-t-il à moitié.
— … Vous étiez ce tyran n'est ce pas ! osa-t-elle dire.
— En effet, avoua-t-il avec regrets.
— Un homme aussi charmant que vous, laissa-t-elle échapper.
Monastario leva un sourcil, intrigué et touché. Réalisant qu'elle avait parlé tout haut, Angela rougit violemment et détourna son regard.
— Ne soyez pas gênée, Señorita, dit-il en lui attrapant sa main gauche pour lui faire un baisemain. Vous me flattez, de tels mots ne peuvent qu'alléger mon cœur rongé par la culpabilité, sourit-il avant de lui relâcher sa main et de se lever. Si vous voulez bien m'excuser, Señorita, je dois m'absenter un moment.
Il s'inclina pour la saluer et s'approcha du portillon de la cour. Au moment où il posa une main dessus, il sentit une présence derrière lui et se retourna. Sans lui laisser le temps de réagir, la señorita se mit sur la pointe des pieds et lui vola un baisé avant de courir se réfugier dans l'hacienda. Monastario en resta hébété, comme frappé par la foudre. Du haut du balcon, Alejandro, qui avait tout vu et presque tout entendu, parvint à étouffer un fou rire. Señorita De Santa Anna avait visiblement un faible pour le señor Monastario. Ce fut, amusé, que le señor De la Vega gagna ses quartiers.
…
Au pueblo, le retour des lanciers n'était pas passé inaperçu. Il faut dire que les voir avec un prisonnier bâillonné n'était pas commun.
La foule se pressa sur la place pour l'observer. Des murmures se firent entendre. Murmures de stupéfaction notamment…
Un paysan reconnut le prisonnier. Il attrapa une tomate bien mûre sur son étal et la lui lança au visage tandis que le capitaine ordonnait l'ouverture des portes du cuartel. Bien vite le mouvement fut repris et Toledano dut donner de la voix pour calmer la foule. Sur ces entrefaites, Padre Felipe arriva et prit le relais du capitaine invitant chacun à se réunir dans la chapelle.
Toledano fit installer señor De Otsoa en cellule uniquement lorsque les portes du cuartel furent refermées. Les ordres le concernant étaient simples : interdiction formelle de lui retirer ses liens ou son bâillon et d'enfermer toute autre personne avec lui. Il devait rester isolé. Arturo gagna ensuite son bureau où Raquel l'interpella vivement lorsqu'il entra.
— Eh bien, eh bien, ma chère, qu'avez-vous donc ?
— N'avez-vous point vu les affiches en arrivant ?
— À vrai dire non, répondit-il gravement.
— Arturo ? Quel est le problème ? demanda-t-elle devant son visage terne. Vous êtes pourtant rentré triomphant avec le fugitif.
— Je suis navrée, ma douce, mais… La situation nous a échappé.
— Oh…
— Don Diego est tombé.
— Dios… Ne me dites pas que…
Arturo vérifia avoir fermé la porte avant de continuer.
— Nous l'avons tous cru et notre prisonnier le croit toujours. Le jeune De la Vega est toujours en vie, gardez le silence sur ce point je vous prie.
Raquel soupira de soulagement.
— Qu'aviez-vous à me dire ? demanda-t-il ensuite.
— Allez donc voir sur votre bureau, sourit-elle.
Poussé par la curiosité, il s'en approcha.
— Voyez-vous ça ! s'exclama-t-il à la découverte de l'affiche et de son contenu. Et moi qui pensais avoir le temps de le démasquer.
— Vous savez qui il est ? s'étonna Raquel.
— Il me manque une preuve mais… oui. L'exclamation d'un petit garçon n'est pas suffisante, ajouta-t-il pour lui-même.
— Alors qui est-ce ? demanda-t-elle avec avidité.
— Patience, ma chère, patience, dit-il en souriant.
Il prit place à son bureau et remarqua alors une enveloppe sous l'affiche.
— Entrez ! ordonna-t-il tandis que trois petits coups se faisaient entendre.
— Capitán, salua Garcia.
— Sergent, tout s'est bien passé ?
— Oui… Je viens pour vous dire que, tout comme moi, votre épouse et vous êtes cordialement invités pour dîner demain soir chez les De la Vega.
— Merci, Sergent.
— Je vous en prie. Maintenant il faut que j'aille prévenir Padre Felipe sinon Don Diego va m'en vouloir.
— Don Diego ? questionna Raquel.
— Si… C'est lui qui m'envoie.
— Sergent.
— Oui, Capitán ?
— Pas un mot sur son état au prisonnier. Laissons-le croire que le jeune De la Vega est réellement décédé.
— Si… Pourquoi donc ? interrogea-t-il perplexe.
— Si le prisonnier apprend qu'il a failli, il m'est avis qu'il voudra recommencer… Dès demain nous le ferons partir vers Monterey avec les autres bandits. Des lanciers doivent arriver tantôt.
— Des lanciers ?
— Oui. J'avais demandé des renforts pour faire face à une éventuelle attaque des bandits.
— Ils arrivent un peu tard… Si je puis me permettre, rajouta le sergent réalisant qu'il venait de parler tout haut.
— Vous pouvez disposer, lui ordonna Toledano sans relever son erreur.
Garcia le salua et sortit du bureau. Le capitaine l'observa partir et attrapa l'enveloppe. Ce faisant, il remarqua le sceau apposé… Le message venait du vice-roi. Il prit alors un coupe-papier et s'en servit pour desceller le courrier.
« Capitán Toledano,
Nous en avons discuté ensemble par le passé et je sais que vous conviendrez de cette décision. Aussi, je vous serais gré d'en expliquer les causes à vos hommes notamment au Sergent Garcia qui a toujours eu à cœur de vouloir arrêter ce… bandit. Toutefois, à la lecture de ses rapports, j'ai pu constater que ses impressions à son égard semblaient partagées. S'il avait dû l'arrêter, il l'aurait fait contre son gré.
Un autre point essentiel concerne l'identité du Renard. S'il souhaite dévoiler qui il est, il le fera. C'est un homme d'honneur et de principes qui mérite sa liberté… Il n'est pas du genre à agir à la légère et ses valeurs sont sûres. »
Le vice-roi doit connaître son identité pour parler de lui ainsi, songea le capitaine avant de reprendre la lecture.
« Cet homme a toute ma confiance et ma gratitude. »
Plus de doute à avoir, il le connaît.
« Quant à son devenir, Zorro reste libre de protéger le peuple dans l'anonymat. Par ailleurs, je compte sur vous pour veiller à ce que celle-ci le reste s'il décidait de ne pas se révéler en public, ou à quiconque.
Bien à vous.
Don Esteban, Vice-roi d'Espagne.»
Là, il doit savoir que je doute… Mais pensons-nous à la même personne ? sourit Arturo en refermant le courrier.
Il fut tirer de ses pensées lorsqu'un « quoi » d'exclamation retentit dans la cour. Il se leva d'un bond et alla voir ce qu'il en était. Hormis le caporal Reyes et le sergent qui discutaient, tout semblait normal.
— Mais puisque je vous le dis, Sergent. C'est affiché dans toute la ville.
— Sergent, l'interpella le capitaine, n'oubliez pas Padre Felipe.
Le message sous-entendu eut l'effet escompté et Garcia sortit de sa confusion. Oubliant ce que son ami venait de lui dire à propos de Zorro, il se dirigea vers la chapelle.
— Caporal Reyes, dans mon bureau immédiatement, dit ensuite le capitaine assez brusquement.
Reyes avala sa salive, effrayé par la voix de son supérieur. Il était vrai que ce dernier donnait rarement de la voix et qu'à chaque fois qu'il le faisait cela ne préconisait rien de bon. Bien sur, le capitaine n'avait rien à reprocher au caporal, loin de là, mais il ne voulait pas que le sergent laisse inopinément glisser les dires de l'enfant dans la conversation avec le caporal. Et comme Garcia avait à faire, il était donc logique d'interpeller le caporal et de laisser le sergent vaquer à ses occupations.
Cependant, la nouvelle de la grâce accordée à Zorro avait enflammée tout le pueblo et tout le monde ne parlait que de ça. Les avis restaient partagés quant à sa levée d'identité mais une majorité aurait souhaité savoir qui remercier. Des noms furent cités mais aucun ne semblait avoir le physique du Renard. Ajouté à cette nouvelle, les anciens otages d'El Lobo avaient raconté leurs mésaventures et leur libération et la présence du Renard sur place n'avait étonné personne. Pourtant, nul ne l'avait revu depuis et un des hommes d'El Lobo, qui avait réussi à se cacher à l'arrivée des lanciers et qui avait entendu son chef en parler lors de sa capture, avait répandu la rumeur selon laquelle le Renard était mortellement blessé. Pour en rajouter un peu le bandit avait déformé le récit, blâmant les lanciers comme étant les auteurs de la blessure mortelle.
La grogne s'éleva dans le pueblo et tous se mirent d'accord. Il fallait que les soldats paient !
Durant l'après-midi, la tension monta d'un cran à l'arrivée des nouveaux lanciers. Padre Felipe surprit une conversation entre deux paysans et en resta estomaqué. Il fallait faire quelque chose pour éviter un bain de sang. Et là, il savait que les paroles étaient inutiles… Il fallait qu'Il intervienne. Il courut vers le cabinet d'Avila pour lui faire part des mots entendus et le docteur soupira. Ce dernier savait pertinemment qu'Il n'était pas en état de combattre ou de chevaucher. Bon gré mal gré, il se résigna cependant à laisser le padre aller l'avertir… Lui seul pouvait clarifier la situation avant qu'elle ne dégénère.
…
L'après-midi touchait à sa fin lorsque de sa chambre, le vice-roi entendit soudain du tumulte au dehors. Il s'approcha alors de la fenêtre pour voir ce qu'il se passait et découvrit la foule installer des barricades devant la caserne. Les hommes étaient armés et s'apprêtaient visiblement à attaquer.
Un cavalier approcha, les faisant réagir instantanément…
Au cuartel, le va et vient des paysans et de certains caballeros n'avait pas échappé aux nouveaux lanciers qui s'étaient préparés à faire face sans attendre d'ordre. Le bruit avait néanmoins attiré Toledano hors de ses quartiers. Il s'approcha de la porte, ordonnant à tous les soldats de n'ouvrir le feu sous aucun prétexte. Il avait alors entrouvert la porte et était sorti pour voir de plus près de quoi il en retournait. Ce fut à ce moment là que le cavalier arriva devant les portes du cuartel.
— Zorro! s'exclama la foule
— Buenas tardes, mes amis. Buenas tardes, Capitán.
— Buenas tardes, Señor Zorro.
Des murmures s'élevèrent dans la foule.
…
Dans les cellules, les cris d'exclamation et de protestation du peuple de Los Angeles n'étaient pas tombés dans l'oreille de sourd.
