Chapitre 28 : Une révélation mémorable

Non ! C'est impossible, je l'ai vu tomber… Me serais-je fourvoyé ? C'est le diable, le diable !

— On vous dit mortellement blessé ! dit un des paysans devant lui.

— Ai-je l'air d'un fantôme ? questionna Zorro avec ironie avant de continuer. Je ne sais pas qui vous a dit ceci, mais il se trompe grandement. À moins que cela ne soit intentionnel… Amigos, les rumeurs ne sont pas toutes bonnes à écouter.

— Les rumeurs disent que les lanciers vous ont lâchement tiré dessus et que vous avez été touché, lança un des caballeros présents.

Des cris de protestation fusèrent tandis que le sergent sortait à son tour de la caserne.

— Vous faites beaucoup de bruits pour rien, amigos. Si je suis blessé ? Oui, affirma le Renard provoquant étonnement dans le rassemblement. Mais ce ne sont pas les soldats les coupables. Le seul responsable est désormais en cellule, et la blessure n'a pas été faite par un tir de mousquet.

Le calme sembla revenir devant cet aveu.

— Mes amis, j'admire votre ardeur et votre foi en moi mais ne soyez pas trop prompt à vouloir faire justice vous-mêmes sans connaître la réalité.

Tout à coup un tir retentit. Tornado se cabra vivement. Touché, Zorro n'eut pas la force de se retenir et tomba en arrière… Pour finir dans les bras du sergent.

— Gracias, Sergent, sans vous je ne sais pas ce que je ferais, dit le Renard en grimaçant.

— De nada, sourit Garcia mais son sourire disparu lorsqu'il remarqua la blessure de ce dernier.

— Vous pouvez me poser maintenant, dit le Renard mal à l'aise.

— Vous poser ? Je ne sais pas si c'est une bonne idée… Pour une fois que je vous tiens…

— Sergent Garcia, intervint Toledano.

— Veuillez m'excuser, Señor Zorro, dit-il en le posant à terre.

Mais sitôt fut-il sur ses deux pieds qu'il vacilla avant de perdre connaissance et de retomber... dans les bras du sergent.

— Vous voyez que ce n'était pas une bonne idée, remarqua Garcia.

— Sergent, je pense que vous feriez mieux de le porter à nouveau, fit Toledano tandis qu'il tentait de maîtriser le cheval de Zorro.

— Il est aussi lourd que Don Diego, laissa-t-il entendre tandis qu'Arturo parvenait à calmer Tornado.

Avila, qui avait tout vu, se fraya un passage dans la foule et se hâta vers eux. Une chance, les citoyens s'écartèrent sur son chemin pour le laisser passer.

Dans le même temps, certains caballeros, aidé de vaqueros, se chargèrent de maîtriser le tireur et de le mener vers le cuartel.

— Portez-le à mon cabinet, ordonna Avila en remarquant la blessure au premier coup d'œil lorsqu'il arriva à côté d'eux.

Quelques minutes plus tard, Zorro revint à lui et gémit tandis qu'il bougea un peu.

— Allez-y doucement, Don Diego, vous vous êtes fait tirer dessus.

— Que s'est-il passé ? Où suis-je ? demanda-t-il à son interlocuteur qu'il n'avait pas encore reconnu.

Et pour cause… Il était totalement désorienté et son esprit était encore bien embrouillé. Il n'avait d'ailleurs pas fait attention à l'appellation.

— Vous êtes dans le bureau du docteur Avila. Vous avez été touché à la tempe gauche par un tir.

— Docteur Avila ? interrogea Zorro croyant qu'il s'agissait de lui.

— Non, sinon je ne vous aurais pas dit que vous étiez chez lui.

Cette phrase eut l'effet d'une douche froide et Zorro ouvrit vivement les yeux pour se retrouver face à face avec…

— Capitán Toledano ! s'exclama-t-il surpris.

Il porta alors la main à son visage… Le masque était toujours en place, et il sentit un bandage sous ce dernier..

— Ne vous inquiétez pas, Don Diego, je n'ai pas soulevé votre masque. Seul le docteur s'y est autorisé pour vous soigner, une fois qu'il fut totalement seul avec vous.

— Don Diego ? répéta-t-il avec étonnement. Je crains que vous ne fassiez fausse route.

Malgré cette réplique Zorro s'était figé brièvement au profit de Toledano.

J'ai bien peur que le capitaine ait profité de ma confusion pour me piéger, songea le Renard devant le sourire malin de l'officier.

Soupirant, il leva alors la main vers le nœud de son masque. Il savait que quoiqu'il dise, le capitaine ne le croirait pas. De toute façon, il était libre désormais.

— Gardez votre masque, mon ami. Nul autre que moi ne se trouve dans cette pièce. Dehors, le peuple attend de vos nouvelles. Le docteur Avila préconise que vous devriez vous reposer avant de retourner chez vous.

— Comment avez-vous su ? demanda-t-il finalement.

— L'expérience, Don Diego, l'expérience… Et puis… Vous venez de m'apporter la dernière preuve avec votre question… Cependant, il y a encore quelques pièces manquantes dans votre dossier.

Zorro se redressa, grimaçant. Il se sentait courbaturé de partout.

— Je me ferais une joie de répondre à vos questions, mais maintenant il faut que je rentre. J'ai dit à mon père que je ne faisais qu'un simple aller-retour.

— Je ne vous retiens pas, dit le capitaine en l'aidant à se relever.

Lorsqu'ils sortirent de l'office du docteur, Zorro fut acclamé par la foule et l'échange de poignée de main avec le capitaine le fut d'autant plus. La liberté de Zorro n'était visiblement pas des paroles en l'air. Ce fut sous les vivat que le Renard repartit et le calme revint à Los Angeles.

Le retour à l'hacienda se fit au petit trot, Tornado refusant d'accélérer comme s'il ressentait la fatigue de son cavalier. Quand il arriva à la grotte, son père l'attendait de pied ferme aux côtés de Bernardo. Diego déclara que tout s'était bien passé, bien que suspicieux, Don Alejandro se contenta de cette explication. Il retourna alors dans sa chambre tandis que Bernardo aidait Diego à se changer avant de gagner la sienne. Ce faisant, le serviteur remarqua le bandage autour de sa tête mais il ne lui posa aucune question, le trouvant fatigué.

Le lendemain matin l'agitation régnait dans l'hacienda. En dépit de sa convalescence, Don Alejandro donnait ses ordres pour la soirée à venir et demandait régulièrement des nouvelles de son fils à Bernardo et à Crescencia.

Avila passa en fin de matinée pour voir comment se portait les convalescents. À sa grande surprise, le baume de cicatrisation qu'employait Bernardo était plus efficace que celui qu'il avait prescrit.

La señora De la Cruz fut déclarée apte à pouvoir retourner chez elle.

La blessure de la señorita de Castillos, plus grave, donnait de bons signes de cicatrisation elle-aussi, cependant Salena demeurait encore faible. Ce qui rassura néanmoins le médecin fut qu'elle n'était pas fiévreuse.

Don Alejandro était le plus vif des convalescents, un peu trop au goût de son ami qui aurait préféré le voir dormir calmement. Aussi demanda-t-il en douce à Bernardo d'augmenter la dose du médicament.

Quant à Diego, il demeurait le plus préoccupant… Non que ses blessures se soient infectées, mais son organisme avait été mis à rude épreuve et le lui rendait avec intérêts. Il fallait dire que sa blessure supplémentaire, bien que très légère, n'avait pas arrangée les choses. Et pour le coup, il passa la journée à dormir. Lorsqu'Avila était entré dans sa chambre, son calme l'avait inquiété. Il s'était hâté vers lui pour vérifier son état. Il n'était pas fiévreux… Du moins, pas autant que la veille après la lutte avec Don Sebastián. Le seul point fort fut qu'ainsi, il récupérait réellement.

Le restant de la journée fut soudain plus calme. Don Alejandro s'était endormi grâce à la prescription du docteur que Bernardo avait suivi à la lettre. Il se réveilla suffisamment tôt pour se préparer lui-même et ordonner les derniers petits détails. Lorsqu'il arriva dans le salon, il entendit les doñas Salena, Isabella et Angela et le señor Monastario discuter des exploits de Zorro. Tous quatre se trouvaient alors dans la bibliothèque.

Le señor De la Vega nota les regards complices échangés entre la señorita De Santa Anna et Monastario et sourit brièvement. S'assurant que tout allait bien pour eux, il alla ensuite trouver son fils encore dans sa chambre selon Bernardo.

— Diego, nos invités vont bientôt arriver… Diego ? interrogea-t-il en découvrant le bandage autour de sa tête.

D'abord surpris par l'étonnement de son père, il réalisa ensuite qu'il n'était pas réellement au courant de sa dernière péripétie.

— Ce n'est rien, père. Je me suis cogné la tête en remontant dans ma chambre hier soir... tenta-t-il.

— Diego ! répéta Alejandro d'une voix menaçante qui ne croyait en rien l'explication de son fils.

— Asseyez-vous, Père, dit-il après un long soupir.

Ce dernier ne se fit pas prier et attendit en prenant place sur une chaise. Diego lui expliqua brièvement ce qu'il s'était passé au pueblo. Le vieil hidalgo se leva d'un bond et s'approcha pour retirer le bandage. Ce fut un soulagement pour lui de constater que la plaie était réellement superficielle. La balle l'avait éraflée, rien de plus… Il soupira et se laissa choir sur le lit de son fils.

— Père ?

— Je vais bien, Diego, souffla-t-il… Comment comptes-tu expliquer cette blessure à nos invités ?

— Si je puis garder le bandage, je dirai que je me suis cogné la tête. Maladroit comme je suis. … A propos, il faut que vous sachiez… Zorro est libre, il a reçu un pardon total de la part du vice-roi.

— Vraiment ?

— Vraiment ! … Par ailleurs, parmi nos invités certains se doutent de ma double identité… Ce sont des officiels, et si Zorro devait se démasquer…

— C'est devant le peuple qu'il devrait le faire, termina Alejandro gravement.

— Oui, mais pour le moment, Zorro n'est pas en état de le faire ainsi… Peut-être peut-il se dévoiler en priorité à ses… amis…

— Et leur demander de garder le silence jusqu'à un temps plus propice pour toi ?

— Oui, d'un certain point de vue c'est cela… Comment se porte Salena ?

— Elle va mieux que toi, Fils. Je viens de la voir à la bibliothèque avec Doña Isabella, Doña Angela et le señor Monastario. Ils discutent tous quatre de Zorro.

Diego leva un sourcil.

— Doña Angela ? interrogea-t-il ?

— Oui, il est vrai que tu ne l'as pas rencontré. Il s'agit de la sœur du général De Santa Anna.

—Oh… Et elle est ici ?

— En effet… Depuis que les lanciers l'ont libéré d'El Lobo. Le Capitaine Toledano a dû juger bon qu'elle soit hébergée chez nous. Nous n'en avons cependant pas discuté…

— Y-a-t-il autre chose que je devrais savoir ? demanda-t-il devant le sourire subit de son père.

— Non, rien d'important. Veux-tu que je fasse venir Bernardo pour qu'il t'aide ?

— Oui, je vous remercie, Père, dit-il en le regardant sortir.

La sœur du général De Santa Anna chez nous ? Quelle surprise ! Je crois que je comprends le raisonnement du capitaine et au vue de la récente agitation à l'hacienda, ce n'est pas étonnant qu'il n'ait pas expliqué la raison de ce choix à mon père.

— Bernardo, comment vas-tu mon ami ? s'exclama-t-il en le voyant entrer.

Ce dernier le regarda perplexe.

— Je ne vais pas pouvoir me préparer seul, expliqua Diego en se levant.

Fin prêt, Diego avait rejoint le salon où son père se trouvait en compagnie de Salena. Un sourire radieux parut sur son visage et il sentit son cœur accélérer. Il s'approcha d'eux et, attrapant la main de sa dulcinée, y déposa un tendre baisé.

Puis les invités arrivèrent. Après les salutations d'usages, chacun fut invité à aller s'asseoir à table. Le dîner fut relativement calme et les sujets de conversations habituels furent éviter. Il n'était pas question de parler de tensions politiques existantes avec Mexico sachant que la señorita De Santa Anna était présente. C'eut été manquer de tact et de diplomatie… Curieusement, le pardon offert à Zorro se fit tout aussi discret mais le Renard fut de nouveau le centre d'intérêt.

Doña Angela était réellement avide d'en savoir plus à son sujet et ce n'est pas le peu qu'elle avait pu en entendre qui lui permettait de se faire une idée concrète de l'homme que devait être le Renard. Ils écoutèrent les récits du sergent que Monastario corrigeait de temps en temps, et Diego se garda d'y apporter des détails dont seul Zorro pouvait avoir connaissance.

— De la Vega, vous pourriez nous aider, dit soudain Monastario narquois surprenant chacun et faisant sourire Toledano.

— Moi ? s'exclama le jeune don, cela va m'être difficile pour toutes ces péripéties. Mais je confirme ce qu'il s'est passé à la mission durant les journées où j'étais présent. Padre Felipe peut aussi bien valider vos dires.

Felipe manqua s'étouffer et reprit vivement de quoi rafraîchir sa gorge irritée. Puis s'éclaircissant sa voix, et remerciant Diego d'un signe de tête, il raconta sa version des faits, faisant rougir de honte Monastario. Cependant, le jeune don vola à son secours en narrant comment ce dernier l'avait sauvé du dénommé El Diablo.

La señorita De Santa Anna ne savait plus que penser de la relation existante entre ces deux hommes. Les divers récits du début de soirée la pousser à croire qu'ils étaient ennemis, mais cette histoire finale alla au contraire de cette idée. Cette relation allait au-delà de l'inimitié et de l'amitié. Les deux hommes étaient rivaux sur bien des fronts et une sorte de respect semblait les unir.

Puis la conversation changea de sujet grâce à Alejandro qui demanda au gouverneur ce qu'il pensait du nouveau millésime.

Lorsque le dîner prit fin, chacun fut invité à profiter de la fraîcheur de la soirée estivale. Une fois dehors, il fut de nouveau question de Zorro, et cette fois le sujet de son pardon fut abordé.

— Croyez-vous qu'il se dévoilera ? questionna finalement le gouverneur après une dizaine de minutes de discussion.

— Señores, Señora, Señoritas, buenas noches, salua soudain une voix que tous connaissaient.

— Zorro ! fut l'exclamation général lorsqu'ils le découvrirent à la porte de la cour menant à la sortie.

— Que faites-vous ici ? questionna Garcia.

Par où est-il passé ? Ne nous avait-il pas suivis dans la cour ? se demanda Monastario.

— Je voulais remercier le Vice-roi pour son pardon, et ne le trouvant pas au pueblo, je me suis demandé où il pouvait bien être. J'ai bien eu du mal à savoir où chercher.

Il ne manque pas de toupet, songea le gouverneur.

Diego ? Tu choisis bien ton moment, Fils, pensa Alejandro en l'observant.

Zorro entra dans la cour.

— Vice-roi, merci de tout cœur pour votre pardon, dit-il en s'inclinant devant lui.

— Qu'allez-vous faire maintenant ? lui demanda celui-ci.

Zorro se redressa et regardant Salena, s'en approcha d'un pas résolu.

— Señorita, vous voir en bonne santé ne peut qu'apaiser mon cœur, dit-il en lui faisant un baisemain.

— Señor, dit-elle en reculant.

Joue-t-elle le jeu elle-aussi ? se demanda Monastario.

Diego, à quoi jouez-vous ? s'interrogea-t-elle.

— Vous hantez mes nuits depuis que nos routes se sont croisées, expliqua-t-il avec ardeur en s'agenouillant devant elle.

Mais qu'est-ce qu'il me fait ? s'étonna Alejandro.

— Nos trop brèves rencontres n'ont fait que décupler l'amour que je vous porte.

— Voyons, Señor, dit-elle mal à l'aise.

— Señorita, ne rougissez point de votre beauté, dit-il en se relevant et lui rattrapant ses deux mains. Puisque je suis désormais un homme libre, je vous le demande humblement. Señorita De Castillos, voulez-vous m'épouser ?

Les témoins de la scène furent saisis par cette demande hardie.

— Hélas, Señor, je ne peux retourner vos sentiments. Mon cœur m'a été volé par un autre homme, avoua-t-elle le cœur battant la chamade.

Diego, êtes-vous sérieux ?

— Oh… Pourrais-je connaître le nom de l'heureux élu, car si je ne puis vous avoir comme épouse, je voudrais m'assurer que cet homme, ce caballero sans doute, sera digne de vous.

— …

— N'ayez crainte, Señorita, vous pouvez parler librement.

— Don Diego De la Vega, souffla Salena souriante et avec émotions.

— … Le señor De la Vega vous a-t-il fait sa demande ? interrogea-t-il cachant un sourire.

— Non, admit-elle avec confusion.

— Señor, surveillez vos paroles, s'exclama Alejandro dans le même temps.

— Veuillez m'excuser, Señor De la Vega, dit-il avant de poursuivre. Alors je vous le demande maintenant, douce Salena, voulez-vous m'épouser ? demanda-t-il en ôtant son masque et en s'agenouillant devant-elle, provoquant diverses réactions de surprises parmi son entourage.

— Je désespérais que vous me le demandiez, lui murmura-t-elle avec émoi avant de se jeter dans ses bras. Oui, Diego. Je le veux, affirma-t-elle tandis qu'elle rapprocha ses lèvres des siennes.

Sa réponse échappa à tout le monde, hormis Don Alejandro qui affichait un sourire plein de fierté.

Le plus amusé restait Bernardo à qui Diego avait confié son projet.

Je ne vais pas pouvoir me préparer seul, expliqua Diego en se levant. De plus, je pense avoir besoin du costume de Zorro après le dîner. Rassure-toi, je n'ai nul intention d'aller au pueblo et je n'ai prévu aucun combat. Notre très cher Monastario, mérite de connaître la vérité avant tout autre. Même si j'admets qu'il la connaît déjà. Cependant, il n'en a jamais eu LA preuve.

Bernardo écarquilla les yeux… Comprenait-il bien ce que son ami avait en tête ? Dubitatif, il dessina un masque du bout des doigts sur son visage et fit mine de le retirer, rajoutant des personnes autour de lui.

C'est exact Bernardo, je compte me démasquer ce soir et puis... Il y a Salena.

Bernardo eut l'air perdu un moment, puis un sourire de fierté apparut sur son visage et il lui donna une tape amicale dans le dos, sans y penser.

Bernardo, gémit Diego.

Le serviteur recula, rouge de confusion.

A ce souvenir, Bernardo en perdit son sourire. Il lui avait fait du mal et en culpabilisait encore.