Jack s'arrêta alors qu'il montait les premières marches de l'escalier menant au toit de sa maison. Non. Il ne fallait pas y aller. A contre-cœur, il réintégra son salon et alluma le téléviseur sans pour autant cesser de penser à ce qu'il s'était passé la veille là-haut. Peu importait qu'elle fût une hallucination ou pas, peu importait qu'elle fût là ou pas, peu importait qu'elle l'attendît ou pas. Il ne devait pas y aller. Ou du moins pas avant d'avoir trouvé une explication plausible à son arrivée la veille. Et surtout à son départ.

Il avait fait le tour de la terrasse, monté et redescendu mille fois l'escalier, avait visité toutes les pièces de sa maison. Mais elle avait disparu tout aussi mystérieusement qu'elle était apparue.

Jack avait passé le reste de la nuit à se demander ce que signifiait tout ce qu'il avait vécu pendant ces quelques instants. Mais au-delà de toutes ses interrogations sur la réalité de cette rencontre, une certitude troublante s'était imposée : il avait apprécié cette entrevue inexpliquée et inexplicable, il avait aimé la présence de cette femme à ses côtés et, au profond de lui, il souhaitait que cela se reproduit. Cependant, à chaque fois qu'il se laissait aller à l'idée d'un potentiel nouveau rende-vous, la raison reprenait le dessus. Qui était-elle ? Que voulait-elle ? Pourquoi apparaissait-elle et disparaissait-elle ainsi et seulement pour lui ?

Il éteignit la lumière dans le salon tant la Lune éclairait la pièce puis zappa d'un œil morne sur une énième chaîne diffusant un inintéressant documentaire sur l'art de l'empaillage des animaux. Son ventre gargouilla. Il aurait dû sortir faire des courses mais il s'était refusé à mettre le nez hors de chez lui. Après tant de missions, il voulait profiter de sa maison. En plus, elle pourrait revenir à n'importe quel instant, là-bas dans l'escalier, plus loin dans le vestibule ou encore juste derrière le canapé, à quelques mètres de lui…

- C'est d'un barbant ! Comment tu peux regarder ça ?

Surpris, Jack se retourna vers la voix résonnant dans son dos, prêt à se défendre contre un possible assaillant. Mais il se retrouva face à un visage malicieux aux yeux d'un vert étincelant et encadré de divines boucles de feu et couvert d'adorables tâches de rousseur.

- Mais vous êtes qui ? demanda-t-il par automatisme

Elle le regarda avec étonnement, ses coudes reposant toujours nonchalamment sur le bord du canapé.

- Mais c'est moi !

- Toi ?

Devant son expression stupéfaite, elle retroussa délicieusement son nez puis reporta son attention sur la télévision. Jack pensa alors que son comportement tendait à prouver qu'elle ne mentait pas. Même si elle ne ressemblait en rien à la jeune femme qu'il avait vue hier, son invitée du jour tenait elle aussi à garder le secret sur sa présence. Elle finit par secouer la tête d'un air désapprobateur et ses cheveux rebondirent comme des ressorts.

- C'est vraiment nul ! Il n'y a pas autre chose ?

Sans plus attendre, elle bondit plus qu'elle ne se redressa provoquant alors un exubérant déferlement de couleurs. Un cache cœur écarlate entourait sa taille fine, une courte jupe plus brillant que le soleil couvrait le haut de ses cuisses musclées tandis que des collants noirs gainaient le reste de ses jambes élancées. Sans gêne, elle se dirigea vers la table basse avant de se saisir du journal télé. Les yeux plissés et concentrée comme si elle lisait le dernier Goncourt, elle feuilleta longuement le magazine permettant à Jack de la contempler à loisir.

Comme hier, il restait immobile et fasciné par cette apparition. Et pourtant, tout lui paraissait différent. Si c'était elle, elle était tout autre. Ce soir, il pouvait lire dans ses yeux ce qu'elle ressentait et dans le pétillement espiègle de ses iris couleur émeraude, il voyait qu'elle se savait observée et que le journal télé lui était depuis longtemps inutile. Maintenant, tout n'était plus qu'un jeu entre leurs deux regards : l'un feignant de s'intéresser à autre chose et l'autre fixant intensément ce qu'il avait devant lui. Jack remporta la victoire quand finalement la jeune femme ne put résister à l'envie de le regarder. Mais en entendant son rire badin envahir tout l'espace, il se demanda s'il avait réellement gagné. Elle tapota ensuite un encart d'une page du magazine.

- Il y a un très bon film dans dix minutes.

- Ah bon ?

- Oui. Et bonne nouvelle : nous allons le regarder !

- Bien.

Elle souleva un sourcil étonné devant la soumission de Jack puis eut un sourire taquin, presque moqueur. Il ne répondit pas à la provocation. En fait, il devait avouer que cela faisait longtemps qu'il n'était plus maître de la situation.

Elle reposa le journal télé et traversa tout le salon pour rejoindre une autre pièce. Jack ne savait pas vraiment si elle marchait. Il lui semblait que ses pas suivaient une musique intérieure extravagante et fantaisiste faisant de sa démarche un facétieux trémoussement.

Jack l'entendit entrer dans la cuisine, ouvrir le réfrigérateur puis différents placards et tiroirs. Il devina un soupir désolé. Ses pas s'approchèrent de nouveau de lui.

- Tu as faim ? demanda-t-elle

Comme s'il la comprenait, le ventre de Jack gargouilla une nouvelle fois.

- Euh… oui, murmura-t-il timidement.

- Alors tu ferais mieux de commander une pizza ! s'exclama-t-elle caustiquement en lui lançant le téléphone

Jack attrapa l'appareil de justesse et resta bouche ouverte.

- Allez ! insista-t-elle. J'ai faim !

Jack s'exécuta rapidement mais ne put faire disparaître sa surprise de son visage.

- Tu ne t'attendais tout de même pas à ce que je cuisine ? s'étonna-t-elle taquine en enroulant ses doigts autour de ses boucles

- Euh…

- Et même si, par le grand des hasards, je savais cuisiner, poursuivit-elle avec le même entrain, je n'aurais rien pu faire car il n'a rien de comestible dans cette maison ! C'est incroyable ! Tu as perdu le chemin de ton supermarché ?

- Non, je n'ai pas eu envie…

- Tu faisais quoi ? demanda-t-elle avec un sourire mutin, presque infantile qui émerveilla Jack

Inconsciemment, il baissa timidement les yeux provoquant un éclat de rire teinté de raillerie.

- Tu pensais à moi ? supposa-t-elle d'un air coquin

Elle rit de nouveau en le voyant si gêné.

- Tu pensais à moi ! affirma-t-elle avec une certaine fierté

Jack regardait maintenant avec attention ses chaussures. Il n'arrivait pas à s'avouer lui-même qu'il était totalement obsédé par cette femme et le fait qu'elle le découvrît ne l'aiderait pas à l'assumer.

- Moi aussi, j'ai beaucoup pensé à toi, Jack, répliqua-t-elle sincèrement.

Il leva la tête en l'entendant prononcer son prénom. Mais elle avait déjà repris son visage jovial.

- Maintenant, annonça-t-elle, il n'est plus l'heure de penser à nous ! C'est l'heure du film ! Et vu le sujet, je crois que tu ne penseras à rien du tout !

Elle attrapa la télécommande et s'installa sur le bras du canapé à l'opposé de Jack. Il aurait voulu qu'elle fût juste à côté de lui mais, en même temps, il la remerciait de garder ses distances. Il savait qu'il aurait du mal à se remettre s'il découvrait qu'elle n'était pas réelle.

Elle surprit son regard sur elle et brandit un doigt menaçant vers lui.

- J'ai dit qu'on arrêtait de penser l'un à l'autre ! Le film commence !

Jack grogna comme un ours quand il reconnut le générique d'un énième navet racontant les tribulations d'une équipe de pom-pom girls.

- Oh là c'est sûr je ne penserai à rien !

- Eh ben tu vois ! J'avais raison ! Il ne manque plus que la pizza et la soirée sera parfaite !

- Tu as la perfection facile, fit remarquer Jack avec ironie.

- Oui. En fait, j'hésite à t'échanger avec Brad Pitt, répliqua-t-elle d'un ton mordant.

Jack ne prit pas le temps de répondre car on sonnait à sa porte. Il alla récupérer et payer la pizza aussi vite que possible et rejoignit le canapé. Elle consentit alors à quitter l'accoudoir quand il posa la boite entre eux deux.

Ils restèrent silencieux tandis qu'ils mangeaient leur première part.

- Tu sais, commença-t-elle de son ton le plus sérieux, je trouve que ce film penche trop vers la science-fiction.

- Ah oui ? s'étonna-t-il en mordant dans sa part

- C'est vrai, poursuivit-elle, Scoot, le doberman des pom-pom girls, a plus de personnalité qu'elles. Comment ont-elles réussi à l'éduquer pour en arriver à un si bon résultat ? Avec leur QI, c'est impossible !

Jack éclata de rire envoyant partout des morceaux de pizza. Elle ne put se retenir et ils rirent à gorge déployée pendant de longues minutes.

- Ah ! s'exclama Jack de dégoût en constatant les dégâts. C'est malin ! Tu étais vraiment obligée de dire ça pendant que je mangeais ?

- Ce n'est pas de ma faute si tu ne sais pas manger proprement ! se défendit-elle. Ne bouge pas, tu ne ferais qu'en mettre plus par terre. Je reviens.

Elle partit vers la cuisine tandis que Jack se reconcentrait sur le film. Scoot allait-il délivrer une de ses adorables maîtresses qui portait si bien la jupe courte plissée ? Et comme d'habitude, il fallait que le danger fût à proximité d'une source d'eau qui, naturellement, devait tremper jusqu'aux os l'héroïne qui, en plus de la courte jupe plissée, avait un haut d'uniforme complètement transparent… C'était vraiment de la science-fiction.

- Jack ? Jack ? appela-t-elle soudainement

- Quoi ? s'écria-t-il quand l'héroïne fut enfin sèche

- A croire qu'il t'est difficile de ne plus penser à rien du tout…

Elle semblait ennuyée, ainsi des serviettes à la main et fixant l'héroïne maintenant blottie dans les bras de son héros. Elle posa les papiers sur le bord du canapé juste à portée de bras de Jack. Il se retourna vers la télévision croyant qu'elle reviendrait s'asseoir mais il n'en fut rien. Il n'osa pas la regarder pensant qu'elle était vexée. Puis, subitement, il entendit sa voix lui murmurer à l'oreille.

- Dis-moi ce que tu veux.

- Dans l'immédiat, j'aimerais que tu viennes regarder la fin du film avec moi et dans l'absolu, j'aimerais savoir qui tu es.

Il attendit quelques secondes. Il attendit une minute, puis deux. Enfin, il se retourna. Il n'y avait personne. Elle avait disparu. Encore.