Jack regarda une dernière fois la table. Les assiettes de son plus beau service, des couverts tout aussi distingués, une nappe propre, des serviettes assorties et non tâchées, des verres à vin et à eau dépoussiérés et des chandeliers aux bougies colorées déjà allumées. Tout était parfait. Derrière, les casseroles chantaient gentiment les petits plats qu'il concoctait depuis le début de l'après-midi. Tout était prêt pour l'invitée du soir.

Jack ne s'était jamais senti aussi nerveux de toute sa vie. Cela faisait des années qu'il n'avait pas sorti le grand jeu et l'idée qu'il le fît pour une inconnue le rendait un peu fébrile.

Il secoua la tête pour faire fuir toutes ses craintes. Jack savait que cela lui plairait. Il avait mis tellement d'énergie et de temps dans cette soirée qu'elle apprécierait le simple fait qu'il eût fait tout cela pour elle.

Depuis qu'elle s'était révélée réelle, Jack devait avouer qu'il ne rêvait que de leur nouveau rendez-vous. Il imaginait à la seconde près ce qu'ils feraient, ce qu'il lui dirait et qui , peut-être, lui permettrait de rester auprès de lui. Il s'était d'ailleurs décidé à ne pas la quitter des yeux dès qu'elle prononcerait la phrase fatidique.

Il réintégra la cuisine lorsque l'heure de cuisson de sa célèbre sauce, servie uniquement pour les grandes occasions, était sur le point d'arriver. Il baissa tout d'abord le feu et fit tourner dans la plus petite casserole une cuillère en bois. Il la porta à sa bouche et eut un sourire satisfait. Il était prêt à se couper une main si elle n'aimait pas. Il recouvrit le plat de son couvercle réverbérant étrangement la lumière intense de la Lune. Il ne manquait plus qu'elle.

- De la sauce à la crème et à la moutarde !

Elle se tenait debout juste derrière lui, un léger sourire sur les lèvres qu'il lui rendit immédiatement. Elle avait de nouveau des yeux verts mais ce soir, ils étaient plus emplis de gourmandise que de malice. Ses longs cheveux châtains tombaient en cascade sur ses épaules découvertes par son pull au large col tout aussi noir que sa jupe longue était rouge. Elle fit un pas pour s'approcher un peu plus de la casserole et ses hauts talons résonnèrent sur le carrelage de la cuisine.

- En quel honneur déploies-tu tous tes talents de chef ? demanda-t-elle

Jack la prit par la taille et l'assit près de la cuisinière. Le contenu de la casserole semblant vraiment l'intéresser plus qu'autre chose, elle le laissa faire sans rien dire.

- Je me suis dit que, puisque tu n'étais ni une hallucination ni un fantôme, tu pouvais manger, déclara Jack.

- Je peux goûter ? demanda-t-elle avec la fausse timidité d'une petite fille

Il prit de nouveau sa cuillère en bois qu'il porta bientôt à ses lèvres. Elle ferma les yeux et soupira d'aise.

- Dieu merci, je ne suis pas une hallucination ! gémit-elle. C'est délicieux ! Il n'y a pas trop de beurre, pas trop de vin blanc et exactement ce qu'il faut de moutarde, c'est divin !

Elle resta quelques secondes encore à savourer la sauce puis rouvrit les yeux d'un vert étincelant.

- Et là-bas ? Qu'est-ce que c'est ?

Jack s'apprêtait à répondre mais elle l'interrompit vivement.

- Laisse-moi deviner un peu… Dans cette sauce, il y a aussi du court-bouillon de poisson, non ? Et très bien épicé d'ailleurs…

Jack acquiesça, étonné de voir tous ses secrets des fabrication découverts.

- Très bien, je pencherai alors pour un lieu à la chair bien blanche, en déduit-elle.

- Bravo !

- Je peux goûter en récompense ? demanda-t-elle. Le mélange des deux doit être… Oh ! Je crois qu'il n'y a pas de mot !

- Tu ne préférerais pas qu'on soit à ta table ? négocia-t-il

- Laisse-moi goûter, s'il te plaît, pria-t-elle d'une voix doucereuse.

Jack dut rendre les armes et bientôt toutes les casseroles furent découvertes et entamées en grande partie. Elle avait un don certain pour la déduction car, au fur et à mesure, elle devinait tous les plats qu'il avait concoctés pour elle. Il adorait l'air réfléchi et malin qu'elle prenait alors. Bientôt, il se retrouva assis à ses côtés à présenter les différentes casseroles.

Son ingéniosité se reflétait dans tout son être : ses mouvements adroits et habiles, sa manière si experte de humer les différentes odeurs, d'apprécier les différentes saveurs. Tout en elle respirait une intelligence paisible et modeste.

Ils étaient là à finir le fond des casseroles quand il s'interrompit.

- Quand vas-tu me dire qui tu es ? demanda-t-il sérieusement

- C'est à toi de le découvrir, répondit-elle simplement.

Jack soupira et leva les yeux au ciel. Cela allait être long. Elle sourit avec indulgence.

- Qu'as-tu appris de moi jusqu'à présent ?

Il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour rassembler tout ce qu'il savait d'elle.

- Tu n'es ni une hallucination, ni un fantôme, dit-il.

- Oui, oui, oui, admit-elle lassée. Je crois que tu l'as très bien retenu. Mais reviens aux choses élémentaires. Qu'est-ce que je suis ?

Jack plissa les yeux tandis qu'elle croisait les jambes. Il n'avait jamais eu beaucoup de logique et ce n'était pas maintenant qu'il allait faire des progrès.

- Alors ? demanda-t-elle avec insistance. Trouve la chose la plus évidente que nous ayons en commun.

- Tu es… humaine ? proposa-t-il

- Oui ! s'exclama-t-elle. Donc…

- Donc tu n'es pas une extra-terrestre, comprit-il.

Elle hocha affirmativement de la tête et l'encouragea du regard.

- Donc…

- Donc je ne suis pas victime d'une technologie extra-terrestre, poursuivit-il.

- Non, en effet. Mais moi, je…

Jack fut troublé par son air soudainement méditatif immobilisant son doigt couvert du chocolat fondant du gâteau. Mais bientôt elle reprit ses esprits.

- Qu'y a-t-il ? demanda-t-il

- Rien, répondit-elle en souriant. J'ai dû me fouler une neurone. Ça arrive de temps en temps…

- Non ! la taquina-t-il. C'est vrai ?

- Je t'assure ! Alors ? Qu'est-ce que je suis ? reprit-elle

- Le reflet de mon subconscient malade ? se hasarda-t-il

Cette proposition eut l'air de la surprendre et elle prit un moment pour répondre.

- C'est bien trouvé ! félicita-t-elle. Tu dis ça parce que tu crois que tu es le seul à vivre ce qu'il se passe maintenant ! Mais si j'étais réellement le reflet de ton subconscient, qui est loin d'être malade, je serais une hallucination.

Jack était effaré par la manière si experte dont elle pénétrait et décryptait ses pensées.

- A moins naturellement que tu penses que tu hallucines l'idée que je sois réelle. Ainsi, je pourrais manger, te toucher et agir avec et autour de toi mais seulement à l'intérieur de ton esprit. Mais comment expliquerais-tu que tu as pu manger tout cela sans avoir mal au ventre ? Et aussi que le livreur de pizzas t'affirme que tu n'étais pas seul le jour où il est venu ?

- Est-ce qu'il t'a vue ? demanda Jack

- Non ! répliqua-t-elle vivement. Ç'aurait été trop facile ! Mais il aurait pu me voir !

Jack secoua la tête lentement. Il n'aurait jamais cet esprit rationnel qui lui permettrait de comprendre ce qu'il se passait. Et pourtant, il voulait comprendre…

- Est-ce que tu sais toi-même qui tu es et ce que tu fais là ? demanda-t-il désespéré

- Je l'ai toujours su, Jack, et c'est pour ça que je suis ici.

Elle sourit tristement et il sut alors qu'elle souhaitait bien plus que lui qu'il découvrît la vérité. Il sentait que son plus grand désir était de lui révéler son identité et ainsi lui dévoiler le pourquoi de leurs rencontres. Mais il fallait que Jack trouvât la réponse seul et si elle avait réussi à l'éclairer un peu, il était loin d'avoir l'idée de génie. Il lui en voulut tout de même un peu de détenir cette information qu'il n'avait pas et qu'il avait l'impression de ne jamais pouvoir avoir.

- Tu n'as donc aucune faille ? demanda-t-il tristement

Elle baissa la tête timidement.

- Si, trop ou pas assez, avoua-t-elle. Ça dépend du moment.

Elle reposa le moule à gâteau maintenant vide.

- Dis-moi ce que tu veux.

Jack pencha sa tête en arrière douloureusement. C'était l'heure du départ. Elle allait encore disparaître et il ne pourrait pas le supporter une nouvelle fois. Alors il se tourna vers elle et la regarda droit dans les yeux.

- Je ne veux pas que tu partes ce soir.

Sa demande parut l'ébranler et elle lui caressa doucement la joue d'un air malheureux. Jack devina qu'il allait se passer quelque chose qui l'obligerait à se détourner mais il resterait là à la contempler.

Le vent souffla un peu plus fort à travers la fenêtre ouverte, renversant sur la nappe un des chandeliers. Il ne bougea pas. Le tissu prit feu. Il ne bougea pas. Il vit le reflet des flammes grandir dans ses yeux. Il ne bougea pas. Elle était encore là, c'était tout ce qui comptait. Mais ce qu'il lut dans son regard le glaça instantanément : elle devait partir même si c'était la dernière chose qu'elle voulait. Il soupira. Elle reviendrait… Demain…

Alors il se saisit de son extincteur et courut éteindre le feu. Lorsque tout fut revenu au calme et qu'il reposa la bouteille rouge à sa place, elle avait disparu.