Jack entra dans son jardin et écrasa sa canette de bière vide entre ses deux mains. Elle n'était que l'une des nombreuses victimes de la nuit dernière et de la terne journée qui avait suivi.
Il avait voulu oublier. Pas que ce qui lui arrivait n'était pas normal. Non. Il voulait oublier que quoi qu'il fît, elle finirait par partir. Jamais il ne pourrait s'endormir avec l'espoir qu'il se réveillerait auprès d'elle. Jamais il ne pourrait se débarrasser du manque qu'elle avait créé dans sa vie par son absence.
Il avait réfléchi autant que son esprit embrumé par l'alcool le lui avait permis et en définitive s'était fait une raison. Il ne savait pas comment cela avait commencé et il lui était impossible de savoir si cela durerait toujours, même si c'était son plus grande souhait. Alors, il devrait prendre ce qu'elle lui donnerait, s'en contenter et surtout espérer trouver ce qu'elle attendait qui les délivrerait tous les deux.
Donc, il était là, assis sur le banc en face du barbecue et éclairé par la lumière éblouissante de la Lune, se préparant à l'accueillir avec ses nouvelles résolutions. C'était un jeu maintenant de savoir où elle allait apparaître mais pour une fois, il lui aurait été agréable qu'ils fussent un couple ordinaire. Un couple qui regardait les étoiles, serrés l'un contre l'autre pour se tenir chaud. Bientôt, il la sentit tout près de lui.
- Salut, dit-il doucement en passant son bras autour de ses épaules.
- Salut, renifla-t-elle presque.
Il la regarda enfin et resta, comme tous les soirs, interdit devant ce nouveau contact visuel. Elle était comme emmaillotée dans un long et chaud plaid bleu et seule sa tête dépassait. Cette nuit, ses yeux étaient aussi noirs que de l'encre et, pour la première fois, bordées de prémices de pattes d'oies, marques du temps. Ses interminables cheveux blonds se déployaient tels des fils d'or tout autour d'elle et, à la voir si raide dans sa posture, on aurait pu croire voir la tête d'une sainte décapitée.
- Eh ! s'exclama Jack alarmé. Que se passe-t-il ?
Ses lèvres délicates tremblèrent et son regard pur et innocent se tourna vers lui.
- J'ai besoin de toi, murmura-t-elle cruellement touchante. J'ai si désespérément besoin de toi.
Elle se blottit contre lui comme s'il était son ultime refuge. Jack ne savait pas comment réagir face à cette émotivité si soudaine. Cette fêlure qu'il sentait aujourd'hui en elle, cet appel à l'aide qu'il entendait sortir de chaque fibre de son être le déstabilisait complètement. Cependant, d'un certain point de vue, il était flatté qu'elle se tournât vers lui. Enfin, comme si elle pouvait se tourner vers quelqu'un d'autre…
- Tu crois que je suis devenue faible ? demanda-t-elle tandis que son corps tremblait malgré elle
- Non ! répliqua-t-il immédiatement
Elle sourit enfin et il la sentit se décrisper un peu.
- Je comprends, dit-elle avec une voix désarmante. Quand il s'agit de toi, c'est une faiblesse.
Jack soupira puis la serra encore plus fort contre lui. Il n'aimait pas vraiment être mis à jour mais cela semblait nécessaire ce soir.
- Oui, admit-il. Quand j'ai besoin de quelqu'un, j'estime que c'est une faiblesse.
- J'ai cru que c'était pareil pour moi, lui apprit-elle d'une voix moins brisée. Mais j'ai compris.
Sa main palpitante se posa doucement sur la sienne et Jack fut ému au plus haut point par ce contact.
- Qu'est-ce que tu as compris ? demanda-t-il lentement
- C'est une force de ne pas pouvoir compter uniquement sur soi. On comprend que l'on n'est plus seuls et que l'on peut être faillible sans craindre de terribles conséquences. La seule faiblesse est le fait de croire que s'en remettre à quelqu'un en est une. Ça prouve que l'on n'a pas confiance en soi.
Jack eut un rire nerveux.
- Ça fait longtemps que je n'ai plus eu confiance en moi.
- Depuis la mort de Charlie ?
- Oui, admit-il sans même se demander comment elle pouvait connaître l'existence de son fils. Depuis Charlie. Il comptait sur moi pour le protéger de tous les dangers et je n'ai pas été à la hauteur.
- Et tu comptais sur lui pour s'écarter du danger auquel il s'est exposé, non ?
- Oui.
- Alors qui a failli ?
- Mais c'était un enfant. J'aurais dû être là.
- Et maintenant, tu n'arrives plus à croire que tu pourrais être présent pour ceux qui ont besoin de toi. Pourtant, tu as sauvé à de nombreuses reprises la Terre, persévéra-t-elle.
- Ça ne compte pas, répondit-il du tac au tac. Je pourrais sauver la Terre mille fois que ça ne changerait rien.
- Et pourtant tu es fort, poursuivit-elle tenace. Parce que tu sais que les autres seront là pour toi. Et c'est aussi pour ça que je suis forte malgré tout ce qu'il m'est arrivé et malgré tout ce qu'il m'arrivera. Grâce à toi. Parce que je sais que tu seras toujours là.
Jack la regarda avec stupeur. Tout ce qui, quelques minutes auparavant, la rendait vulnérable et vacillante semblait s'être envolé. Il avait désormais à ses côtés une femme solide, invincible et aguerrie aux épreuves de la vie, une femme qui voulait lui transmettre la sagesse qu'elle avait pris tant de temps à acquérir. Maintenant, c'était lui qui avait envie de se blottir contre elle, refermer ses deux bras-asiles autour de lui pour enfin être en sécurité contre les attaques du monde extérieur.
- Mais seras-tu toujours là pour moi si tu dois partir ? lui demanda-t-il subitement désarmé
- N'oublie pas que même si je pars, je suis toujours là, dit-elle d'une voix sûre en posant sa main sur son cœur. En toi. Et ça, il n'y a que toi qui pourrais le changer.
- Je ne le changerai pour rien au monde, promit-il.
Il semblait comprendre enfin ce qu'elle tentait de lui inculquer. Il ne saurait peut-être jamais qui elle était mais elle lui avait appris de grandes choses.
Elle se débarrassa lentement du plaid puis se leva. Il comprit tout de suite ce qui allait suivre et sentit toutes ses bonnes résolutions fuir.
- Ne le dis pas…
Elle lui sourit courageusement mais il savait que le cœur n'y était pas. Elle lui prit tendrement les mains et les serra à lui en faire mal. Il se rendit compte alors qu'elle avait maintenant les cheveux courts.
- Dis-moi ce que tu veux.
- Demain, dit-il fébrilement en pressant ses mains comme si sa vie en dépendait, je serai à la base et j'aimerai que tu sois là.
Une sirène de voiture retentit au loin. C'était le signal. Jack chercha sans intérêt réel sa provenance. Quand il fixa de nouveau son attention sur elle, ses mains étaient vides et il y avait un plaid abandonné à côté de lui.
