Titre - Dans les mensonges et les regrets

Disclaimer – Tout ce qui relève de l'univers de JKR lui appartient.

Rating – M

Bêta – Srithanio

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Note - Bonjour !

Si, je vous jure, je suis (presque) dans les temps, ce n'est pas un rêve ! Je suis plutôt fière, c'est une petite victoire personnelle. Ce chapitre me laisse un peu plus perplexe, mais il était inévitable.

Je remercie chaleureusement tous les reviewers, cela me touche particulièrement et vraiment, merci, merci. J'espère n'avoir oublié personne dans mes réponses.

Un petit remerciement supplémentaire pour les anonymes auxquels je ne peux malheureusement pas répondre – c'est frustrant ! – et surtout Heyyo pour cette magnifique review pleine de perspicacité, qui m'a fait sauter de joie mais aussi réfléchir… !

Je vais être ambitieuse et essayer de poster le prochain chapitre dans un mois.

Bonne lecture à tous et à toutes !

Mona

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Dans les mensonges et les regrets

Partie IBrumeux

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Chapitre 5 – Chassés croisés

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Le lendemain laissa place à un Harry très distrait, perdu dans les tréfonds de ses pensées en compagnie d'un chercheur hongrois. Comme toujours lorsqu'on trépigne d'impatience, l'évènement tant attendu semble toujours aussi éloigné et les secondes s'étirent de tout leur long. Cette journée ne dérogea pas à la règle, et Harry garda un œil fixé sur une horloge durant les cours : mais pourquoi donc cette petite aiguille avançait-elle si lentement ? Ne pouvait-on pas déjà être la nuit afin qu'il puisse poursuivre ses recherches ?

Frustré, Harry dut battre le record du nombre de soupirs poussés en une heure au grand amusement d'Adam et de Joyce – même si cette dernière connaissait le sens des mots discrétion et subtilité. Ce qui n'est pas le cas de tous, fut la réflexion de Harry en soupirant et alors Adam ajouta un bâton de plus au coin de son parchemin. Un regard agacé de Benjy lui rendit un peu de sérieux et Harry soupira. Encore deux cours. Soupir, soupir. Un cours. Plus qu'un misérable cours et la nuit arriverait. Soupir. Un cours peut être très long lorsqu'il le souhaite. Soupir, soupir et soupirs. Très long. Avec un dernier soupir, la journée prit fin. Harry sauta hors de la pièce et se retrouva coincé dans la Grande Salle pour dîner. Soupirs.

Heureusement, même si les secondes et les minutes peuvent être très capricieuses, il faut bien qu'elles poursuivent inexorablement leur route : Harry se leva satisfait aux alentours de minuit. Il commençait à être un peu plus hardi, et la limite entre le moment où les garçons du dortoir s'assoupissaient et celui où il sortait s'amincissait. Harry s'aventura donc une fois de plus dans la bibliothèque, attentif au moindre bruit, les yeux rivés sur la Carte du Maraudeur. Et autant la journée lui avait paru d'une lenteur infinie, autant la nuit se déroula aussi vite qu'une chute dans un escalier – c'est frustré que Harry s'installa à la table des Poufsouffle le lendemain matin.

Les jours suivants le même schéma s'opéra, mais au fil du temps la frustration de Harry atteignit son paroxysme. Il semblait impossible de trouver plus de renseignements sur le Hongrois. Pourtant, il était déterminé à trouver – c'était la seule solution qu'il avait, à portée de main ! Mais qui lui échappait encore et toujours. Le petit groupe des Poufsouffle ne procéda à aucun commentaire puis il y eut quelques insinuations qu'Harry ignora effrontément, jusqu'à ce qu'ils demandent très clairement ce qu'il n'allait pas chez lui. Harry esquiva la question, ne pouvant rien répondre et n'ayant aucun mensonge valable sous les bras.

Une semaine plus tard, il fixait son café d'un air morose, cherchant quelque réponse au fond du liquide noir et des volutes de fumée. Les bruits de conversations, de couverts cliquetants, de gloussements intempestifs, de bâillements profonds et de ronchonnements habituels emplissaient la Grande Salle. Le courrier arriva – le volume sonore augmenta d'un cran : la mère d'un tel lui avait envoyé de nouvelles confiseries, le frère de l'autre lui faisait parvenir les nouvelles croustillantes des histoires de famille… et un cri déchira ce bourdonnement joyeux. Harry leva son nez de sa tasse – tout comme les autres élèves, intrigués. Une fille de quatrième année à Gryffondor fixait une lettre entre ses mains tremblotantes, la bouche entrouverte, le souffle court et les yeux écarquillés d'horreur.

Quelques amis autour d'elle se penchèrent dans sa direction – sans doute pour connaître la raison de son effarement – et d'autres tentèrent de lire le parchemin par-dessus son épaule. La jeune fille reprit ses esprits, plaqua la lettre contre son torse et sortit vivement de la salle, une main crispée sur son visage, comme pour le maintenir en état et éviter qu'il ne s'effondre. Le léger flottement que le cri avait provoqué se transforma en nouveau brouhaha – et surtout, la grande question fatidique se posa : mais que contenait la lettre ?

Harry repiqua le nez dans son café, méditant sur les mauvaises nouvelles que les hiboux étaient capables d'apporter. Il but une gorgée et l'idée qui venait de jaillir de son esprit lui fit avaler de travers. Il toussa un instant, les larmes aux yeux puis Alice revint aux nouvelles : elle avait réussi à savoir ce que disait la lettre via Mary McDonald de Gryffondor. Effectivement, la nouvelle était terrible. Il s'agissait d'une lettre de sa mère lui expliquant que son père était décédé. Il occupait la place de chef des Aurors. Une seconde fois, Harry faillit s'étrangler.

« Il faut bien que le chef des Aurors fasse quelque chose. Crois moi, j'ai envie de le retenir quand je le vois partir au travail le matin, mais il m'en voudrait car – je crois qu'il serait heureux de pouvoir l'arrêter quoi qu'il lui en coûte, si cela pouvait sauver des vies par la suite. »

La femme qu'il avait entendue sur la terrasse de Fortarôme ! Harry goûta amèrement à l'ironie de la situation ; ce que cette femme et mère de famille avait tant redouté s'était produit.

« Et qui penses-tu qu'ils vont nommer à sa place ? » demanda Benjy, l'air grave.

Alice se mordilla la lèvre inférieure. « Peut-être Maugrey ? Mais Scrimgeour et Brooks ont aussi leur chance. Une chose est sûre, selon le nouveau chef, les changements au sein des Aurors risquent d'être plus ou moins importants, dans un sens… comme dans l'autre. »

« Brooks, c'est celui qui est proche de Croupton, non ? » Benjy fronça ses sourcils alors qu'Alice acquiesça, la mine sombre.

Harry observait minutieusement Alice et Benjy et chercha dans sa mémoire : qui était donc le chef des Aurors lors de la première guerre ? Il était quasiment sûr que ce n'était pas le cas de Maugrey – trop atypique – et Scrimgeour était devenu chef à la chute de Voldemort, juste après la nomination de Bagnold en tant que Ministre. Il était donc possible qu'il s'agisse de ce Brooks – et si comme venaient de le dire les Poufsouffle, il était ami avec Croupton… Harry vida d'un trait son café, se brûlant un peu la langue. Un regard aux alentours lui apprit que Joyce était assise parmi les Gryffondor, le visage attristé et consolant quelques filles. Quant à Adam, il était chez les Serdaigle, auprès de sa sœur jumelle. Le moment, au vu de l'effervescence actuelle, semblait être parfait pour s'éclipser.

Il s'excusa auprès d'Alice et Benjy, les laissa réfléchir à la situation de la société et à toutes leurs sombres considérations. Pour sa part, Harry se raccrochait à sa première idée : les hiboux ! D'une simplicité remarquable. Pourquoi, mais pourquoi donc n'y avait-il pas songé ? La réponse lui semblait simple : envoyer un hibou à l'aveuglette pour une personne inconnue était une idée un peu saugrenue dans son esprit. C'était un concept totalement sorcier auquel il n'était pas encore habitué. Son éducation moldue lui courait toujours après.

Il entra vivement dans la salle commune des Poufsouffle vide et jeta un coup d'œil à l'heure indiquée sur la grosse horloge mécanique au-dessus de la cheminée. S'il se dépêchait, il aurait peut-être le temps d'écrire sa lettre avant le début des cours. Il posa ses affaires sur une table de travail, sortit plume et parchemin, et resta figé dans son geste. Comment allait-il pouvoir formuler ça ?

Cher Monsieur Gusztàv Szabolcs,

Je vous écris présentement car je souhaiterais vous rencontrer dans les plus brefs délais. Que je m'explique, si je n'ai pas encore perdu la raison, il me semble que j'ai remonté le temps d'une vingtaine d'années. Je sais que vous êtes l'un des chercheurs ayant créé le Retourneur de Temps, je suppose donc que vous êtes plus que qualifié pour me prodiguer conseils et surtout m'expliquer comment diable un tel acte de magie est possible.

PS : Je n'ai pas utilisé de Retourneur de Temps. A dire vrai, je n'ai remarqué mon voyage dans le temps qu'en apercevant la date sur le quotidien la Gazette. Ce voyage est non volontaire, et j'ignore quand et comment il a pu se produire.

PPS : Je vous assure que je ne me suis pas évadé de la psychiatrie de Sainte Mangouste.

Avec mes sentiments les plus distingués,

Un pauvre inconnu perdu dans les méandres du temps.

Bien sûr que non. L'idée était parfaitement ridicule avant même qu'il n'ait posé sa plume sur le parchemin. Il ne pouvait pas clamer haut et fort qu'il avait voyagé dans le temps ; et si la lettre était interceptée pour une raison ou une autre ? Ce qu'il essayait de cacher depuis des semaines serait réduit à néant par une étourderie totalement stupide et une malchance implacable. Or Harry ne voulait pas titiller sa chance, qu'elle se repose le plus possible. Mais dans ce cas, comment pourrait-il convaincre l'homme de le rencontrer ?

Monsieur Szabolcs,

Je suis un étudiant en théorie magique sur les multiples magies explorées au cours des derniers siècles et leurs limites. Ainsi, dans le cadre d'un devoir, j'aimerais parler des Retourneurs de Temps. J'ai néanmoins des interrogations à propos de leur fonctionnement, très peu expliqué dans les livres. Je me permets donc de vous demander une rencontre afin que je puisse poser librement mes questions.

Dans l'espoir que votre réponse soit positive,

Mes sentiments les plus distingués,

Harry relut sa lettre maladroite, hésitant. Serait-ce suffisant ? Il se passa la main sur le visage et consulta l'heure. Il sursauta, regroupa ses affaires et fourra la lettre dans son sac : le cours de Métamorphose venait de commencer et le temps d'y aller… Alors que certains élèves entraient tranquillement dans la salle commune, Harry sortit en trombe et slaloma entre les élèves à travers les longs couloirs du château. C'est essoufflé qu'il arriva avec cinq minutes de retard et McGonagall le fit entrer, lèvres pincées, puis retira cinq points pour Poufsouffle. C'était de bonne guerre, et Harry acquiesça avant de s'affaler aux côtés de Joyce.

xXx

Après l'envoi de la lettre commença la longue attente. Il fallait que la chouette se déplace jusqu'au lieu de résidence du Hongrois. Dans le pire des cas, s'il habitait à l'autre bout de l'Angleterre, l'oiseau mettrait environ quatre jours. Deux ou trois jours le temps que l'homme réponde, et encore quatre jours pour le retour. Soit une grosse dizaine de jours. Autant dire l'éternité aux yeux de Harry. Il entreprit alors de continuer ses recherches sur le Hongrois, en vain. Toujours cité comme l'un des créateurs du Retourneur de Temps, il avait également participé à de nombreux autres projets de recherches magiques qui n'avaient pas abouti.

Face à la stérilité de ses recherches, Harry s'enhardit un soir à franchir la ligne si significative : celle de la Réserve. Il passa par-dessus la chaîne en acier et resta un moment sans savoir où se diriger. Les livres de la Réserve s'entassaient pêle-mêle sans ordre ni indication contrairement à la partie 'tout public' de la bibliothèque. Harry s'engagea à tout hasard dans une allée et au fur et à mesure qu'il s'éloignait, l'impression de ne pas être à sa place se développa alors qu'il lisait certains titres de magie noire. Les jours suivants furent ainsi appauvris en lecture nocturne, seul son arpentement de la Réserve fut conséquent.

Harry n'était pas tombé sur la perle rare qui lui indiquerait tout sur les Retourneurs de Temps ou sur ses créateurs mais au moins, il commençait à comprendre comment les livres de la Réserve étaient rangés, ce qui n'était pas une mince affaire. Il existait des parties consacrées à différentes formes de magies non enseignées à Poudlard, mais les livres s'accumulaient selon leur date de parution et ainsi on pouvait en trouver sur des rituels d'anciens chamans ou les poisons olfactifs, puis trois allées plus loin, une autre section parlant de cette même magie de manière plus actuelle.

Ce fut ainsi le retour de Frustration la Grande, qui joua avec son humeur, ses nerfs, et la lenteur exécrable de ses secondes machiavéliques. Le matin, Harry levait le nez pour guetter le hibou durant les cours, il écoutait vaguement les professeurs en tapotant ses doigts contre son bureau de manière frénétique – ce qui agaçait Joyce : « Arrête, je t'en prie, ça me stresse et je vais finir par faire une crise de nerfs. » - alors il passa aux jambes qu'il secouait de bas en haut par une flexion de la cheville – « Stephen, bon sang, reste immobile ! Je préférerais affronter Benjy le studieux que toi et ça. » - puis il se rabattit sur le griffonnage de parchemin sous l'approbation tacite de Joyce.

Malheureusement, son temps de sommeil fortement écourté eut d'autres conséquences sur son humeur. Lorsque Fatigue fut bien plus puissante que Frustration, il tripla sa dose de café et s'affala régulièrement à sa table pour avoir le loisir de fermer juste quelques secondes – trop courtes ! – les yeux. D'élève prometteur, il devint l'un des bons derniers, et de nombreux professeurs le rabrouèrent, le secouèrent pour qu'il réagisse et se remette d'aplomb. En vain.

À trop tirer sur la corde, elle finit par craquer : il fut très malavisé de sa part de s'endormir en cours de métamorphose. La mine pincée de McGonagall valait certes le détour, mais Harry ne fut pas près de recommencer. Elle l'envoya sèchement à l'infirmerie, et qu'il se repose suffisamment pour qu'elle ne l'y reprenne plus.

Docile, Harry fut amené à Pomfresh par Benjy qui tenta en chemin de lui tirer les vers du nez.

« Écoute, Steph. Je ne sais pas ce qu'il t'arrive et tu ne veux rien nous dire. Soit. Mais si cela continue, il se pourrait que je sois dans l'obligation d'intervenir. »

Harry tourna paresseusement la tête vers le Poufsouffle, et il lui fallut quelques instants pour que les paroles lui montent au cerveau. Mais le sens lui échappa, et quelle que soit la manière dont il les tournait, il ne voyait toujours pas ce que Benjy voulait lui faire comprendre.

« De quoi ? » balbutia-t-il, notant au passage avec une certaine honte que sa voix semblait vraiment pâteuse.

« Ce que je veux te dire, » répondit Benjy avec une note d'impatience dans la voix, « c'est que je sais que tu pars toutes les nuits du dortoir. J'ai mis quelque temps avant de m'en rendre compte, mais après j'ai vérifié à chaque fois. Tu sors toujours entre minuit et une heure du matin et tu reviens vers cinq heures et demie. Où tu vas et ce que tu fais, je l'ignore. Et si tu souhaites le garder pour toi, très bien. En tant qu'ami, j'ai voulu fermer les yeux. Mais je ne pourrai pas le faire éternellement. »

Harry s'arrêta de marcher et observa Benjy avec stupéfaction. La portée de ce qu'il disait ne l'atteignait pas encore, mais au fond de son esprit brumeux, il savait que cela sentait mauvais. Très mauvais. Il ne répondit pas et reprit sa marche.

Le reste du parcours se fit en silence, pesant, lourd, dans lequel Harry eut l'impression de se noyer. Arrivés à l'infirmerie, Benjy expliqua succinctement ce qui se passait à Pomfresh et sortit. L'infirmière l'installa sur un lit puis l'examina avec inquiétude.

« Depuis quand n'avez-vous pas eu une nuit complète Mr Curson ? »

Harry haussa les épaules. Il l'ignorait véritablement. Une semaine ? Non, cela faisait une semaine qu'il avait envoyé la lettre et déjà auparavant ses nuits étaient diablement courtes. Deux semaines ? Plus ?

Pomfresh pinça ses lèvres dans une réplique de McGonagall, puis demanda d'un ton autoritaire la raison de ce manque de sommeil. Piteusement, Harry marmonna qu'il était insomniaque et qu'il faisait des cauchemars. Elle fronça les sourcils, sentant qu'il devait bien y avoir quelque mensonge sous ses paroles.

« Personne, pas même l'insomniaque le plus éprouvé, ne peut tenir trop longtemps sans dormir. Notre esprit, notre cerveau et notre magie ont besoin de sommeil. C'est la vie, c'est comme ça. »

Harry ne répondit pas, et l'infirmière lui donna une potion de sommeil. Sa tête se fit de plus en plus lourde, et il sombra dans les ténèbres.

« Tu crois qu'il fait quelque chose de répréhensible ? » La voix était angoissée.

« Je l'ignore, » fut la réponse laconique.

« Je me demande tout de même ce qui mérite qu'il s'accroche autant. Que peut-il bien faire qui soit si important, au point de négliger jusqu'à ses besoins élémentaires ? »

Un silence.

« J'ai cru pendant un moment que cela pouvait être une relation avec quelqu'un qu'il voyait en secret la nuit. Mais au vu des proportions que cela a pris, ça m'étonnerait. »

« Et la fille serait dans le même état que lui. Or il est seul. »

« C'est peut-être ce qu'il lui faudrait. »

« Comment ça ? »

« Et bien, une relation. Quelqu'un qui soit là pour l'écouter, pour être avec lui. Pour le détourner de ses grandes préoccupations mystérieuses mais aliénantes. »

« Je ne suis pas sûr que ce soit vraiment ce qu'il voudrait. »

« Et puis il nous a pour parler, non ? »

« Peut être qu'il ne se sent pas suffisamment à l'aise avec nous pour nous parler de ses problèmes. »

« Ou peut être que c'est justement trop grave pour qu'il nous en parle. »

Soupir. « On en revient aux pratiques illégales. On tourne en rond. »

Nouveau soupir.

« Venez, c'est l'heure du dîner. On reviendra plus tard. »

Des pas. Des bruits qui s'éloignent. Harry contracta un instant les muscles de son visage et il ouvrit les yeux. La lumière l'éblouit au même moment où un mal de crâne l'assaillit. C'était le genre de mal de tête de celui qui a trop dormi, pendant trop longtemps. Il se redressa et eut l'impression que sa migraine était en réalité une gueule de bois lorsque le moindre mouvement lui fit bringuebaler un poids lourd sur le cerveau.

Il posa sa tête entre ses mains, et se souvint que Pomfresh lui avait fait boire une potion de sommeil car il tombait littéralement d'épuisement. La conversation qu'il avait surprise était sûrement celle des Poufsouffle, ce qui ne le rassura guère. Il aurait à faire face à une multitude d'interrogations, et il ne savait vraiment pas ce qu'il pouvait y répondre.

Il se rallongea lentement et réfléchit à ce qu'il allait bien pouvoir raconter. Pour quelles raisons un homme passait-il ses nuits à faire on-ne-sait-quoi en dédaignant tout sommeil ? Très bonne question. La théorie de l'amante évoquée par les Poufsouffle n'était pas suffisante. Il fallait que ce soit moins futile, plus percutant.

Sûrement en rapport avec le passé de Stephen Curson.

Harry n'eut pas le temps de songer plus longtemps à quelques mensonges car Pomfresh arriva, et ses pensées furent momentanément interrompues.

« Ah, Mr Curson ! Comment vous sentez-vous ? »

« Comme quelqu'un qui a trop dormi, » lui répondit-il avec morgue.

Loin de s'en soucier, elle acquiesça. « Cela ne m'étonne guère. Vous êtes arrivé hier en fin de matinée et nous sommes à présent mercredi soir. Quasiment deux jours de sommeil. »

Harry écarquilla les yeux. « Vraiment ? Mais comment ? Vous ne m'avez pourtant donné qu'une seule potion. »

« Votre organisme vous a laissé dans ce sommeil prolongé car c'était nécessaire pour qu'il puisse récupérer. J'espère que cela vous servira de leçon et que vous serez plus soucieux et plus à l'écoute de votre corps désormais. Je n'apprécierais vraiment pas que vous reveniez dans le même état. »

Harry hocha la tête, songeant surtout qu'il allait devoir diminuer ses visites à la bibliothèque – ou trouver un moyen magique pour garder un peu d'énergie ? Et... et alors il se demanda avec effroi s'il allait seulement pouvoir le faire car à présent que Benjy était au courant... Il n'allait pas le laisser sortir impunément. Qu'allait-il faire ?

« Je peux donc sortir ? »

« Je ne vois rien qui vous retienne ici. »

Il aurait soudainement préféré se rendormir pour éviter tous les problèmes qui s'annonçaient.

xXx

Plutôt que de foncer directement dans les ennuis, Harry préféra exécuter un large détour par les environs du lac. Il sortit discrètement dans le parc, contournant les zones de passages importants, et inspira longuement l'air frais d'octobre. Il allait devoir faire face à des questions, et il devait être préparé à y répondre convenablement. Comment diable pouvait-il justifier son manque de sommeil ? Il n'était même pas envisageable de mentionner la bibliothèque. Son manque de subtilité et de pirouettes verbales allait-il lui être fatal ?

Il s'installa sur une petite corniche à l'orée de la Forêt Interdite, dont la vue donnait sur le lac et le château de Poudlard. Les lumières aux fenêtres illuminaient le lac noir, qui semblait briller doucement. Harry fixa longuement les légères vaguelettes que la brise fraîche créait à son frôlement de l'eau comme si elles pouvaient détenir toutes ses réponses.

Les mensonges les plus simples étaient souvent les plus efficaces.

Cependant, Harry avait beau se retourner le cerveau, il n'avait pas la moindre idée de ce qu'il allait pouvoir servir sur un plateau d'argent pour satisfaire la curiosité – parfaitement compréhensible – des Poufsouffle. Et voilà l'une des raisons qui prouvent que j'aurais fait un piètre Serpentard, s'amusa Harry, un sourire en coin légèrement sarcastique, qui faisait, bien malgré lui, très Serpentard.

« Je ne m'attendais pas à rencontrer quelqu'un par ici, » déclara une voix douce derrière lui.

Harry sursauta et se retourna vivement. Puis il resta un instant en suspens, sans savoir comment réagir. Devait-il partir en courant ?

« Je ne voulais pas te faire peur, » s'amusa la jeune fille en face de lui. Elle rejeta ses cheveux auburn en arrière d'un léger mouvement puis s'assit à ses côtés. Harry se crispa et il retint sa respiration. Ouvrir la bouche, parler, énoncer clairement une phrase lui semblaient bien au-delà de ses moyens.

Elle interpréta son silence comme un désaccord, et elle tourna une mine inquiète vers lui. « Je ne te dérange pas, j'espère ? »

Avec toutes les difficultés du monde, Harry parvint à entrouvrir ses lèvres et murmura un faible : « Non, bien sûr que non. »

Un léger silence s'immisça entre eux, et Harry ne put retenir sa respiration plus longtemps. Il expira, puis inspira, et la faible fragrance de sa mère lui parvint au nez. Bien que légère et à peine perceptible, Harry eut l'impression que l'on venait de lui déverser un flacon de parfum sur le visage. Ce n'était pas une odeur de parfum lourd, âpre, enivrant ou tenace. C'était fleuri et léger, vert et naturel.

Et Harry eut l'impression, l'espace d'un instant, qu'une vague réminiscence se profilait. Une étreinte, brève, forte, maternelle. Des légers baisers sur le front, à l'odeur de fleur et d'amour. Il ferma les yeux, pour garder la magie de l'instant, pour laisser venir en lui les sensations floues de sa petite enfance.

« Tu vas bien ? » s'inquiéta Lily Evans, en fronçant ses fins sourcils. « N'étais-tu pas à l'infirmerie, ces derniers jours ? » ajouta-t-elle sur un ton quelque peu hésitant.

« Je viens de sortir, » répondit brièvement Harry. Il ne voulait pas s'étendre sur ce sujet. « Et toi ? Que fais-tu donc par ici ? La nuit tombe et l'heure du couvre-feu ne va pas tarder. »

Elle eut un sourire amusé. « Je suis préfète – contrairement à toi. Par conséquent, le couvre-feu m'atteint bien moins que toi. Mais de toute façon, je m'apprêtais à rentrer lorsque je t'ai aperçu. »

Harry resta silencieux, mais il se demandait pourquoi elle était venue. Sa présence le troublait bien plus qu'il n'aurait jamais pu l'avouer à quiconque. Son corps, sa voix, son parfum, ses yeux… Bon sang, était-elle obligée de le dévisager avec ses yeux verts brillant de sympathie et d'empathie ?

Elle était à portée de bras. Il lui suffirait de lever le bras pour le lui passer autour des épaules, se rapprocher de quelques centimètres, tourner son buste de quelques degrés et il pourrait l'attirer dans ses bras. Il enfouirait son visage dans le creux de son cou, ses cheveux lui chatouillant la peau, son odeur l'enveloppant, sa chaleur le drapant telle une couverture contre le monde extérieur...

Il s'imprégnerait d'elle, de son être, et pourrait alors lui raconter ses problèmes, son existence, ses peurs, ses doutes. Il se laisserait aller, pleurerait, sangloterait et elle frotterait sa main sur son dos, le berçant doucement, lui chuchoterait des paroles rassurantes.

« Chut, mon tout petit, tout ira bien, je suis là, je te protégerai. Tout ira bien, tu verras. Ne t'inquiète pas. Je ne t'abandonnerai pas, je te soutiendrai. »

Il la serrerait de toutes ses forces, pour qu'elle ne s'évapore pas, et il pourrait se libérer. Tout irait bien. Il n'aurait qu'à l'écouter, à se laisser guider. Ce serait si simple, si facile, si agréable ! Puis la réalité le gifla, lui laissant une boule à la gorge, un estomac de plomb, et les larmes aux yeux.

« Je pense que l'on devrait rentrer. Il va se faire tard, et dormir un peu ne te fera pas de mal. » Lily se mordilla la lèvre inférieure, en proie à un dilemme intérieur. « On dit que c'est à cause d'une fatigue intense que tu as été envoyé à l'infirmerie. Je ne suis pas sûre que rester dans le froid, ici, soit très recommandable. »

Harry acquiesça. « J'ai dormi ces deux derniers jours, je ne pense pas être encore fatigué. J'ai dormi plus que de raison. »

Il y eut un nouveau silence entre eux, avant que Lily ne reprenne la parole.

« Je peux te poser une question ? »

Harry pencha la tête sur le côté, et un sourire malicieux s'étira sur ses lèvres. « C'est ce que tu viens de faire, » souligna-t-il.

Lily roula des yeux. « Certes. » Elle eut un léger rire. Harry s'en reput, comme un assoiffé découvrant une oasis après des jours et des jours de marche dans le désert aride. « Tu viens bien de l'institut de Salem, n'est-ce pas ? »

La pente glissante large comme une maison que Lily venait d'ouvrir laissa Harry craintif. Prudemment, il acquiesça.

« Comment ça se passe là-bas ? Y a-t-il des différences majeures avec la scolarisation de Poudlard ? Est-ce que les matières sont les mêmes ? Et le programme ? »

L'espace d'un instant, Harry crut entendre Hermione, et un doux sourire naquit sur son visage. Son amie aurait très certainement posé les mêmes questions à un nouvel étudiant étranger fraîchement débarqué. Sauf qu'il ne connaissait fichtrement rien de cet Institut de Salem. Son emplacement, son blason, sa réputation, et encore.

Jouant le tout pour le tout, Harry abattit une carte Joker.

« Je n'ai normalement pas le droit d'en parler. Tout comme Beauxbâton et Durmstrang, Salem tient à maintenir le secret. Même si je n'en fais plus officiellement partie – et que je sais que tu n'en toucheras pas un mot si je te le dis – je préfère éviter. Certains sortilèges peuvent permettre de contrôler ce genre de secret. »

Lily acquiesça. « Je m'en doutais, que tu allais me répondre ainsi. C'est juste frustrant. Je ne comprends pas pourquoi ces écoles veulent maintenir autant de mystère. Poudlard ne le fait pas que je sache, et cela ne la dévalorise pas – au contraire ! Tous les livres que j'ai pu lire restaient très flous sur l'enseignement à l'étranger. »

Harry écarquilla les yeux, et il remercia mentalement Hermione et le tournoi des trois sorciers pour lui avoir permis de songer à cette réponse – la bonne visiblement. Avec un accès de paranoïa aiguë, il flirta avec l'idée que cette question de Lily était peut-être loin d'être innocente, et qu'elle avait cherché un moyen de vérifier la véracité de son histoire. N'en fais-tu pas un peu trop, Potter ?

« Je suis désolé, » ajouta-t-il avec un sourire affecté, extrêmement soulagé intérieurement.

« Ce n'est rien. À moi de faire mes propres suppositions à partir de tes compétences. »

Harry leva les sourcils et lui lança un regard interrogatif. Elle haussa les épaules en réponse.

« Et bien, ton niveau est légèrement différent des septièmes années de Poudlard. Cela ne signifie rien car sur une seule personne, c'est loin d'être représentatif et il diffère de par tes facilités et difficultés. L'exemple le plus flagrant est… - elle hésita – ton niveau en Défense. Pas nécessairement supérieur aux meilleurs d'entre nous, mais bien plus exploité, approfondi. Et d'après ce que l'on dit, tu te débrouilles bien avec une baguette, mais tu es d'une ignorance crasse en ce qui concerne les potions. »

Déchiré entre l'effarement d'une si belle analyse – bien trop précise à son goût – et l'amusement face à de telles interprétations, Harry lui retourna un sourire mi-figue mi-raisin.

« Mes faibles compétences en potions sont bien plus dues à une certaine inimitié entre mon ancien professeur et moi-même qu'à une faiblesse dans l'enseignement de l'Institut. Je trouve personnellement que les différences au niveau scolaire ne sont pas si importantes que ça. C'est moi qui ait un niveau très disparate selon les matières. »

« Ah, » fit Lily, pensive.

« À ce que je vois, il y a beaucoup de 'on' qui parlent de moi, » ajouta lentement Harry.

Les joues de Lily s'empourprèrent. « C'est l'un des aspects de Poudlard. Tout le monde parle de tout le monde et il est assez difficile de maintenir des secrets. »

« Ce qui s'est produit est un secret absolu, par conséquent, tout Poudlard est au courant, » cita Harry.

Lily éclata de rire. « C'est exactement ça ! Alors tu imagines bien qu'un nouveau un brin mystérieux et peu loquace, cela attire les conversations et les suppositions à son égard. »

Harry lui lança un regard un peu confus. « Ah. » Il avait cru qu'il avait réussi à passer plutôt inaperçu – malgré l'incident de l'illusion en Défense que personne n'évoquait en sa présence sans une grande prudence. C'était visiblement une grossière erreur de sa part. Son plongeon dans les livres et ses préoccupations temporelles l'avaient-il écarté à ce point du quotidien estudiantin ? Diantre.

Sa mère lui lança un regard compatissant. « Il est normal que tu aies quelques difficultés à t'intégrer. Je suppose qu'il ne doit pas être évident de débarquer parmi des personnes qui se connaissent de longue date. Mais tu as plutôt bien sympathisé avec Alice, Benjy, Adam et Joyce, non ? »

Harry acquiesça silencieusement, puis Lily jeta un coup d'œil sur sa montre.

« Il va être temps de rentrer, l'heure du couvre-feu approche et il ne faudrait pas que tu le dépasses. »

Harry se retint de répliquer que l'heure du couvre-feu et le respect des règles étaient parmi ses dernières préoccupations. Il n'avait pas envie de revoir les Poufsouffle : il craignait bien trop leurs éventuelles questions. Peut-être était-il un peu trop suspicieux et paranoïaque ? Peut-être qu'ils allaient le laisser tranquille ? Harry essaya d'y croire, de se persuader durant quelques instants, mais il fallait se rendre à l'évidence. Il ne pouvait pas revenir dans la salle commune des Noirs et Jaunes sans un argumentaire béton, des explications logiques et vraisemblables.

Il s'humidifia les lèvres, et tourna la tête vers Lily ; celle-ci l'observait minutieusement, et Harry se sentit rougir.

Maladroitement, il tenta de détourner son attention. « Tu ne m'as pas dit ce que faisait une préfète dans les environs, alors que la nuit était en train de tomber. »

Malgré l'obscurité, Harry put voir qu'il venait de toucher un point sensible. Elle détourna les yeux et se mordilla la lèvre inférieure, gênée. En proie à une intense hésitation, elle se lança peu après.

« Tu ne le diras pas ? » s'assura-t-elle.

Si sa première intention était de la focaliser sur autre chose que lui-même, Harry sentit sa curiosité légendaire être piquée au vif. Y avait-il derrière cette sortie quelques secrets et mystères juteux ?

Harry secoua la tête. « À qui veux-tu que je le dise ? Dans quel intérêt ? Je suis le nouveau mystérieux peu loquace, » souligna-t-il en reprenant ses propres paroles.

Elle eut un léger rire. « L'arroseur arrosé. Bien. » Elle fit une légère pause comme pour rassembler ses pensées, ou peut-être se demandait-elle si elle pouvait lui révéler sa raison ? Mais finalement, sa décision fut prise.

« Je récupérais quelques plantes à l'orée de la Forêt Interdite. Pour une potion. Ou plutôt pour des recherches sur des potions. Je - » Elle lissa consciencieusement sa jupe plissée. « - J'avais un ami avec qui je faisais ces recherches avant. Nous testions toutes sortes de choses, sous certaines conditions, pour trouver une préparation optimale ou encore de nouvelles interactions entre produits. »

Harry sentit ses sourcils se lever sous la surprise. Il ne s'attendait clairement pas à ça. Il savait que Lily était une élève particulièrement douée pour les potions – Slughorn ne tarissait pas d'éloges à son encontre – mais il avait une image d'élève modèle et scolaire dans son esprit. Comparable à Hermione en réalité. Son amie avait parfois eu quelques écarts face au règlement– le polynectar était l'un des meilleurs exemples – mais c'était toujours pour des raisons nobles : aider ses amis à découvrir la vérité, à déjouer les pièges de Voldemort… Hermione ne ferait jamais de recherches risquées de son côté. Sa confiance envers les manuels était presque sans faille.

Les expérimentations étaient plutôt faites pour les jumeaux Weasley. Harry pencha la tête sur le côté, pour mieux voir le visage de sa mère. Elle semblait mal à l'aise, mais il la vit subitement sous un nouveau jour. Une élève passionnée, curieuse, intrépide ? Un doux sourire étira ses lèvres.

« Mais… la Forêt Interdite n'est-elle pas interdite mademoiselle la préfète ? »

Elle examina attentivement ses mains posées sur sa jupe. « Ces recherches sont importantes pour moi. Je me suis disputée avec cet ami, et depuis, je poursuis mes expérimentations pour faire comme si de rien n'était, tu vois ? J'ai l'impression qu'il fait la même chose de son côté, et c'est agréable de me dire que j'ai encore des points communs avec lui. À travers ce travail, je suis toujours reliée à lui, malgré nos divergences. Alors les quelques entorses au règlement que cela nécessite… et bien… je suis prête à les faire car j'en ai besoin. Ce n'est nullement comparable à ceux qui font ça pour dépasser les limites. Comme Potter et Black. »

Harry manqua de peu de sursauter aux noms inattendus de son père et de son parrain dans la conversation. Touché par la confiance de Lily, il aurait voulu savoir qui était ce fameux ami, mais il avait conscience que ses questions risquaient d'être trop indiscrètes. Il avait l'impression qu'elle lui en avait dit beaucoup, bien plus qu'à n'importe qui. Peut-être parce qu'il ne connaissait pas cet ami et qu'elle savait qu'il ne pourrait pas la juger ? Pour se décharger de ses sentiments ?

« Je ne te demandais pas d'explications, » fit-il doucement. « Je plaisantais, et je suis mal placé pour donner des leçons de morale. »

Lily expira lentement – visiblement, elle venait bel et bien de se décharger d'un poids – puis elle eut un sourire malicieux. « Tiens donc ? »

Harry réalisa alors la portée de ses paroles, et il eut envie de se mordre la langue. Ne pouvait-il pas un peu réfléchir à ce qu'il prononçait ? Mais heureusement, Lily n'exploita pas la carotte qu'il venait de lui agiter sous le nez. « Tant que tu ne deviens pas un autre Potter et Black, c'est l'essentiel à mes yeux. »

Elle venait de rediriger la conversation sur un terrain que Harry jugeait être de la plus haute importance, et il ne put s'empêcher de poser la question qui lui brûlait les lèvres.

« Que leur reproches-tu au juste ? »

Lily fronça les sourcils, comme si cette question était d'une absurdité sans nom. « Leur immaturité doublée d'arrogance dégoulinante. Ils se croient drôles alors qu'ils sont moqueurs, injustes, irrespectueux. La majorité de ces petites blagues qu'une grande partie des septièmes années apprécient tant sont surtout humiliantes pour les victimes. Ils aiment pointer les défauts, les déficits des autres, pour mieux se valoriser. C'est – écœurant. »

Harry tourna cette fois-ci sa langue sept fois dans sa bouche, il ne voulait pas déraper. Ce qu'elle venait de lui dire collait avec ce souvenir de Snape, dans la pensine. « Jusqu'à présent, je les ai trouvés exubérants, mais pas désagréables ou humiliants. Mais je ne crois pas qu'il y ait eu de farces depuis que je suis présent, non ? »

Lily eut alors une grimace qui glaça Harry. Elle donnait l'impression d'être en train d'avaler un citron entier, et cette expression particulière lui rappela Pétunia. Il eut un léger mouvement de recul, comme pour faire fuir ce sentiment fugace. Lily, avant d'être sa mère, était la sœur de Pétunia.

« C'est vrai, » fit-elle à contrecœur. « Ils n'ont rien fait cette année, mais je ne crois pas qu'il s'agisse d'un apport de maturité inattendue. Il me semble plutôt que les quelques tensions dans leur petit groupe freinent toute tentative de blague stupide. »

Harry cligna des yeux stupidement durant quelques instants. « Quelques tensions ? Vraiment ? Ils ont l'air pourtant très soudés. Qu'est-ce qui se passe ? »

« Alors ça – Lily haussa les épaules en signe d'ignorance – grand mystère. Il y a eu quelques problèmes à la fin de l'année dernière, mais c'était plus ou moins passé et maintenant, sans que personne ne comprenne vraiment, ça a repris. » Elle fit une pause durant un moment, plongée dans ses pensées. Harry, ne voulant pas l'interrompre et couper le fil de sa réflexion, préféra rester silencieux, attentif. « Le principal problème vient de Remus et Black. C'est très étrange parce que Remus n'est pas du genre à se disputer… »

« Black et Lupin ? » répéta Harry. L'année dernière. Sirius et Remus. L'incident de sixième année. La blague à Snape. Était-ce à cause de cette plaisanterie qu'il y avait des tensions ? Harry se mordilla la lèvre inférieure. Il croyait que la page avait été tournée, mais ce n'était pas forcément le cas.

« Et donc du coup, Potter est pris entre eux deux, sans trop savoir comment réagir, j'ai l'impression, » reprit Lily, « C'est au moins un bon point. »

Harry resta encore une fois silencieux, mais un sourire malicieux ne put s'empêcher de s'étirer sur ses lèves. Il détourna la tête pour éviter que sa mère ne l'aperçoive.

« Bien, » fit brusquement Lily, comme si elle se réveillait soudainement, « il est temps d'y aller. » Elle se leva, se passa les mains sur sa jupe, tant pour la défroisser que pour en enlever les brindilles d'herbes, puis passa quelques boucles de cheveux derrière ses oreilles.

À contrecœur, Harry se leva à son tour, puis ils prirent le chemin descendant vers le lac, en direction du château. Harry prit alors sa décision : Lily venait de lui fournir une excuse toute faite. Les mensonges les plus simples étaient les meilleurs.

xXx

« Tu es sorti de l'infirmerie, » constata Alice en se levant du fauteuil dans lequel elle était affalée avant qu'il ne rentre dans la salle commune des Poufsouffle. Harry acquiesça silencieusement, et s'approcha du petit groupe.

« Comment vas-tu ? » s'inquiéta Joyce.

« Je crois que j'ai trop dormi, » plaisanta Harry. Il évita soigneusement le regard perçant de Benjy qui le fixait depuis qu'il était entré dans la pièce. Léger silence, durant lequel Harry attendit patiemment la bombe.

« Alors…, » commença lentement le brun, « qu'est-ce qu'il s'est passé pour que tu sois dans cet état ? »

Ils retinrent leur souffle, pendus à ses lèvres. Harry prit un air gêné, se mordilla volontairement la lèvre inférieure, puis fixa le bout de ses chaussures.

« Vous savez que mon niveau est un peu disparate ici. Je suppose que c'est dû à ma scolarisation à l'Institut de Salem qui est bien différente d'ici. Et – euuuh– donc j'ai voulu me rattraper sur certains points durant la nuit. Enfin, j'aimerais passer en candidat libre sur un ASPIC dont j'ai eu les cours à Salem, mais qui n'est pas étudié ici. J'utilise donc la nuit pour continuer à m'instruire dans cette matière. »

Benjy haussa les sourcils, visiblement surpris, et intéressé. « Vraiment ? De quoi s'agit-il ? »

Harry humidifia ses lèvres. « Les rituels – il remarqua un léger mouvement de recul de la part des Poufsouffle - On en a souvent une mauvaise idée car certains peuvent être un peu glauques, mais d'autres, pas mauvais, sont peu usités voire oubliés car complexes à exécuter. C'est quelque chose d'intéressant à apprendre car cela aide aussi sur les propriétés de certaines plantes, requiert quelques notions en arithmancie et demande beaucoup de puissance et de concentration en sortilège. »

Harry ne s'y connaissait pas vraiment en rituels et faisait un gros coup de bluff, mais le rituel qu'avait exécuté Voldemort lors de sa renaissance les avait conduits, Ron, Hermione et lui, à apprendre quelques bases sur les rituels magiques en tout genre lors de sa sixième année avortée. Et effectivement, la majorité d'entre eux demandait des sacrifices, du sang, de la chair, ou d'autres éléments humains. Ainsi, les rituels avaient acquis au fur et à mesure des siècles une réputation de magie noire. Pourtant, ce n'était pas toujours le cas. Très rarement, certes, mais Harry jouait avec l'ignorance probable des Poufsouffle sur ce point.

« Mais pourquoi faire ça pendant la nuit, au risque de te faire prendre et de t'épuiser ? » demanda à voix basse Alice.

« Je ne sais pas. Je dors mal à la base, et je ne me voyais pas faire ça devant tout le monde. C'est un peu étrange, tu vois ? Je n'aime pas vraiment attirer l'attention, et cela aurait fait jaser, et blablabla… La nuit me semblait être la meilleure solution, la plus discrète et la plus rentable, » murmura Harry.

Il jeta un coup d'œil à Benjy, qui l'observait toujours attentivement, mais il semblait convaincu. Harry soupira mentalement de soulagement. Il allait devenir bon acteur à force, et surtout bon menteur.

Le lendemain fut donc détendu, jusqu'à l'arrivée d'un hibou pour Alice. Sa mine devint de plus en plus sombre à mesure qu'elle progressait dans la lecture de sa lettre. Une fois achevée, elle la rangea soigneusement dans son sac puis se pencha vers eux pour leur parler sans que les autres ne puissent entendre quoi que se soit.

« C'était une lettre de Franck. Il m'apprend que Brooks a bien été nommé nouveau chef des Aurors, et il a tout de suite pris des mesures… radicales. » Elle fit une légère pause, clairement contrariée. « À présent, et ce durant le temps de la guerre, les études pour devenir Auror vont être réduites à un an. Au-delà d'un an, ils apprendront sur le tas. Et donc… Franck est à présent considéré comme un Auror à part entière. »

Joyce prit subitement la main d'Alice et la serra. Après une longue inspiration, Benjy rejeta sa tête en arrière et proféra un juron qui surprit Harry. Ils restèrent un instant silencieux. Harry ne savait pas que de telles mesures avaient été prises, mais cela ne le surprenait pas. Après tout, dans quelque temps, les impardonnables allaient être autorisés pour les Aurors. Raccourcir les études permettait d'augmenter les effectifs, ce qui allait de mise avec la légitimité que Croupton allait leur accorder.

Il lança un regard à Alice, les traits tirés. Elle devait être particulièrement inquiète pour Franck. À présent Auror, il allait être amené sur le terrain et devrait se débrouiller du mieux possible alors que sa formation était incomplète. Il tenta maladroitement de la réconforter.

« Ils ont tout intérêt à envoyer les meilleurs et les plus anciens pour les missions les plus risquées. À mon avis, les nouveaux seront envoyés sur les tâches les plus simples qu'ils ne peuvent plus exécuter car ils doivent être littéralement débordés. »

Alice acquiesça dans le vide, mais il sembla que ses paroles ne l'avaient pas atteinte. Harry soupira et leva les yeux au plafond qui dévoilait les gros nuages gris du ciel d'octobre. Il songea un instant à la réponse du Hongrois qui ne venait toujours pas, mais il préféra mettre cette pensée de côté pour le moment. Il s'accordait une journée sans préoccupations. Haut challenge.

Alice, d'habitude joyeuse et pétillante, fut morose durant toute la journée. Alors que Joyce lui conseillait doucement de penser à autre chose, Alice approuva et partit aussitôt vers la table des Serdaigle. Interloquée, Joyce resta immobile alors qu'Adam ricanait de la situation. Alice revint dix minutes plus tard, en compagnie d'Estelle Reilly. Harry ne fut pas le seul perplexe, mais il devint embarrassé lorsque toute l'attention d'Estelle se porta sur lui quelques instants plus tard.

« Et… ça n'a pas été difficile de quitter tes amis, voire peut-être une petite amie ? » demanda Estelle en fixant Harry du regard. Ce dernier leva ses sourcils, lança quelques coups d'œil aux Poufsouffle en guise d'appel à l'aide, mais ils restèrent tous muets, à son désarroi, aussi intéressés par sa réponse que la Serdaigle. Bande de traîtres !

Harry se racla la gorge, fit glisser ses yeux sur tout sauf le visage d'Estelle. La table des professeurs par exemple, d'où Dumbledore était encore absent aujourd'hui.

« Oh, je suppose que c'est un sujet sensible ? Je suis désolée. Ta petite amie te manque beaucoup ? » s'inquiéta Estelle, avec une moue que Harry trouva insupportable.

« Er – Non. Mes amis me manquent, mais pas vraiment de petite amie. »

Ce fut sans doute le signal qui déclencha une drôle de lueur dans le regard de la Serdaigle brune. Elle se rapprocha un peu de lui et joua avec sa manche du bout des doigts. Harry retira rapidement sa main pour éviter le contact avec Estelle. À son geste, elle passa sa main dans les cheveux, l'air un peu embêtée.

« Pas vraiment ? Hm, une histoire compliquée alors ? C'est encore plus intéressant… »

Harry termina d'un trait son verre, lança un regard noir à Alice qu'il suspectait d'être l'auteure de cette stupide mise en scène. De quoi se mêlait-elle bon sang ? Il se leva du banc, clairement agacé. « Vous m'excuserez, je n'ai plus très faim. » Et il s'éloigna aussitôt de cette fille envahissante.

Il travaillait sans conviction réelle sur un devoir de Métamorphose lorsque le petit groupe de Poufsouffle entra dans la salle commune. Ils s'installèrent autour de sa table de travail, et sortirent à leur tour livres, parchemins et plumes. Joyce, à sa droite, se pencha pour lui murmurer : « Il y a une chose que tu dois savoir à propos d'Estelle Reilly. Plus un garçon lui résiste et semble être mystérieux, plein de secrets, plus elle s'accroche. C'est l'une des rares filles qui préfère des Serpentard obscurs plutôt que les sympathiques et ouverts Gryffondor de septième année. »

Harry maintint sa plume en l'air durant quelques instants, et une goutte d'encre tomba sur son parchemin, créant ainsi une grosse tâche sur le « fig » de transfiguration. « Donc - » commença-t-il lentement, « cela signifie que mon attitude de tout à l'heure ne va faire que l'encourager à - » Il ne termina pas sa phrase, embarrassé.

Joyce acquiesça, compatissante, et ouvrit son dictionnaire de runes anciennes. Une autre tâche se forma sur le « to » de totale. Adam, situé à sa gauche, se pencha à son tour vers lui.

« Pourquoi est-ce que cela semble te contrarier à ce point ? Physiquement parlant, c'est une très belle fille et beaucoup aimeraient avoir son attention. »

Harry pinça ses lèvres. « Je ne suis pas 'beaucoup' ou 'la plupart' voire 'la majorité'. »

« Ne me dis pas que tu es un de ces romantiques qui ne veulent que sortir avec la femme de leur vie, ou quelque chose comme ça ? »

Harry fronça les sourcils, ouvrit la bouche pour s'indigner de ce questionnaire absurde, et resta en suspens. Le fait qu'il se trouve vingt ans avant sa propre génération ne l'incitait pas à avoir n'importe quelle sorte de liaison, mais même à son époque, il n'était pas du genre à se lancer dans une relation s'il ne se sentait pas profondément amoureux.

Son statut de Survivant l'avait peut-être un peu freiné. Seule Cho avait pu faire battre son cœur, et encore, la déception avait été grande – et le recul lui faisait penser qu'il s'agissait seulement d'un béguin. Puis il avait commencé par ressentir quelque chose d'énorme pour Ginny, mais la guerre et les problèmes ne lui avait pas permis de faire quoi que ce soit. Hermione lui avait dit qu'il était 'trop chevaleresque' – Ron se s'embêtait pas autant, et lorsqu'il avait l'occasion de sortir avec une fille, il sautait toujours dessus si elle lui semblait plaisante à regarder.

Devant son silence, Adam se mit à ricaner, ce qui ajouta de l'huile sur le feu de la colère de Harry. « Je ne vois pas pourquoi cela vous intéresse, et encore moins pourquoi subitement, par le pus grand des hasards, cette fille porte son intérêt suspect sur moi, » chuchota-t-il avec virulence. Son regard noir se porta une nouvelle fois sur Alice, qui fixait soigneusement son parchemin. Un léger silence flotta, puis elle leva les yeux.

« D'accord, d'accord. Je l'ai peut-être poussée à venir te voir. Il fallait bien que je me change les idées, tu vois ? Avec Franck, les risques qu'ils courent, et - » sa voix se cassa, et Harry resta stupéfait durant un instant.

« Je rêve ou tu essaies de me faire culpabiliser, à la manière d'un Serpentard ? » Il fit une pause, et les Poufsouffle s'échangèrent des regards significatifs. « Depuis quand les Poufsouffle se mettent à agir en Serpentard ? » répéta Harry, d'une voix un peu trop forte et un peu trop aiguë.

« Poufsouffle ne rime pas avec niais, Steph, malgré la croyance populaire, » répliqua doucement Joyce, « et les Serpentard n'ont pas le monopole de la ruse. »

« J'ai vraiment voulu me changer les idées, et j'ai sauté sur l'occasion pour m'occuper un peu de toi, » déclara Alice, mal à l'aise. « Tu sembles seul, préoccupé, malgré tout ce qu'on peut faire pour toi. J'ai pensé, peut-être à tort, qu'une petite amie te ferait du bien. Je savais que depuis la rentrée, Estelle te trouvait à son goût, mais qu'elle ne savait pas comment t'approcher. Tu l'impressionnais un peu. »

« Elle n'avait pas l'air impressionnée pour deux sous, tout l'heure, » grinça Harry, « Et je ne vois pas en quoi elle pourrait m'apaiser ou – et en plus, on n'essaie pas de caser aussi vulgairement quelqu'un. Ça ne marche pas comme ça ! »

« Donc j'avais raison ! » triompha Adam. « Tu es vraiment une espèce de romantique ! Pourtant, je suis sûre qu'elle pourrait t'apaiser. Te soulager, tu vois ? »

Harry eut un mouvement de recul, et une grimace étira ses traits. « Mais qu'est ce que tu sous-entends ? »

« Elle ne te plaît pas physiquement ? » insista Adam.

« Mais ce n'est pas la question ! » s'énerva Harry, les joues rosies. Joyce lui posa sa main sur son avant-bras pour le calmer. « Laisse, tu n'es obligé à rien. Alice et Adam pensaient bien faire. Tu verras comment les choses évoluent entre toi et Estelle, et c'est tout. D'accord ? »

Harry acquiesça et plongea son regard dans son parchemin, parsemé de tâches d'encre. Il soupira, et recopia le début de son devoir sur un parchemin vierge. Il était révolté, mais ne comprenait pas pourquoi l'attitude d'Adam et d'Alice l'avait autant énervé. Parce qu'ils se mêlent de tes affaires, Potter. Voilà pourquoi, siffla une petite voix en lui.

xXx

Le hibou envoyé revint alors qu'il ne l'attendait plus. Harry resta un instant figé sous la surprise, puis l'excitation l'envahit et il détacha la lettre. La fameuse réponse de Szabolcs se trouvait entre ses mains. Harry la fixa, imaginant les deux possibilités qui s'offraient à lui : soit la réponse était positive, il aurait alors un entretien avec le Hongrois sans trop de problèmes et donc potentiellement des réponses – soit la réponse était négative et alors… Harry stoppa le fil de ses pensées et décacheta la lettre. Dès les premiers mots, il se figea.

Monsieur Szabolcs, je suis un étudiant en théorie magique sur les multiples magies explorées au cours des derniers siècles et leurs limites. Ainsi, dans le cadre d'un devoir – Harry rejeta la tête en arrière et fixa le plafond nuageux. C'était sa lettre. Revenue en l'état. Qui ne semblait pas avoir été ouverte. Pas ouverte ! Harry jura tout bas. Comment cela pouvait-il seulement être possible ? Les hiboux ne sont-ils pas censés toujours trouver le destinataire ? Les écoles magiques étaient incartables mais cela n'empêchait nullement les hiboux de venir ! De même, le Square Grimmault, pourtant sous fidelitas, permettait la venue de ces oiseaux nocturnes. Alors par quel processus magique pouvait-on empêcher un hibou d'arriver à destination ?

Peut-être – Harry froissa la lettre et la fourra dans son sac – peut-être que Szabolcs avait vu le hibou et l'avait laissé là, sans y toucher. Le hibou n'allait pas rester éternellement, n'est-ce pas ? Pouvait-il abandonner et revenir à l'expéditeur dans ce cas ? Probable. Comment le savoir ? Avec un soupir, Harry savait sur quoi allait porter ses recherches de cette nuit. Il avait déjà songé à chercher un moyen de ne pas perdre trop d'énergie ou de récupérer rapidement des heures de sommeil pour éviter de répéter le même problème. Cependant, il se doutait qu'il ne serait pas évident de trouver quelque chose – si c'était facile, cela se saurait. Ce fil de recherche pouvait attendre, dès à présent, les hiboux avaient la priorité.

La journée fut donc aussi lente que les précédentes mis à part que cette fois, Harry se retrouva avec une Serdaigle dans les pattes. Estelle Reilly semblait obstinée et d'une manière ou d'une autre, Harry n'eut que très peu de répit. Il savoura les cours durant lesquels il n'y avait pas de Serdaigle car elle se mettait à côté de lui dès qu'ils avaient un cours en commun. Alice, Adam, Joyce et Benjy ne se bousculaient pas au portillon pour se mettre à ses côtés en cours.

Heureusement pour les nerfs de Harry, Estelle avait abandonné la tactique des multiples questions – pour le moment ! – à son plus grand soulagement. Elle abordait à présent des sujets plus légers, quelques plaisanteries ou remarques cocasses. Harry mit donc une meilleure volonté à se montrer ouvert et la présence de la jeune fille se révéla moins gênante ou embarrassante que ce qu'il avait pensé au premier abord.

Malgré ce que l'on pouvait croire, il n'était pas aveugle, et il remarqua bien que la situation amusait grandement Alice et Adam – bon sang, il avait presque l'impression que ces deux-là s'installaient confortablement dans un fauteuil avec un paquet de pop corn pour les regarder, tel un bon divertissement. Au contraire, Joyce et Benjy se montraient d'une neutralité extrême – ou au moins, ils avaient le tact de ne pas lui montrer ce qu'ils ressentaient. Quant aux autres élèves, il semblerait que cette avancée dans son insertion au sein des élèves était largement commentée. Harry y était plutôt insensible. Après l'Héritier de Serpentard, le fou en manque d'attention et l'Elu, il était peu touché par les étiquettes qu'on pouvait lui coller. Les regards constants étaient surtout embêtants pour la discrétion à laquelle il aspirait, mais qu'ils se focalisent sur ces choses superficielles était un bon point.

De son côté, il se surprenait lui-même à observer longuement les Maraudeurs. Dès qu'il entendait la voix de l'un d'eux, son attention se portait sur lui, les oreilles à l'affût. Lorsqu'ils entraient dans son champ de vision, il se pouvait s'empêcher de les fixer. Lui qui, à son arrivée, avait tout fait pour ne pas les regarder - comme pour nier leur présence, leur existence, pour ne pas s'attacher à cette situation abracadabrante de voyage dans le temps – voilà qu'il se prenait à ce fameux piège qu'il avait senti des kilomètres à la ronde. Sa bonne conscience lui chuchotait qu'il ne s'agissait que d'une observation temporaire pour vérifier les dires de Lily.

Cependant, cette vérification ne dura guère longtemps. Il suffisait d'un minimum d'attention pour s'en rendre compte. Remus évitait clairement Sirius, ce qui semblait agacer James qui préférait du coup la compagnie des filles de Gryffondor – et donc celle de Lily. Peter, face à cette ambiance plutôt orageuse, appliquait admirablement le principe du « Courage, fuyons. » La curiosité de Harry s'amplifiait de plus en plus, clairement agrippée à son cœur. Il voulait savoir, comprendre ! ce qui s'était passé.

Est-ce qu'il s'agissait vraiment de l'incident avec Snape, à la fin de l'année dernière ? Les circonstances coïncidaient : Remus en voulait à Sirius de l'avoir mis dans une telle position et d'avoir été si stupide. Pourtant, Harry avait toujours pensé que Remus n'en avait jamais tenu compte. D'une part parce qu'il avait évoqué cette scène sans rancune ni ressentiment et d'autre part parce que Remus ne s'opposait jamais à ses amis. Son inactivité en tant que préfet était l'un des meilleurs exemples possibles. Et subitement, pour certes une plaisanterie dangereuse et de mauvais goût, il affronterait Sirius pour lui dire le fond de sa pensée ? Cela ne cadrait pas du tout à l'image qu'Harry avait de Remus. Ce jeune Remus était peut-être plus vivace et sociable que celui de son époque, mais – bon sang, il l'avait vu dans la pensine de Snape ! Ce n'était juste pas possible.

Il voulait donc savoir mais toutes ses observations ne pouvaient lui apporter de réponses satisfaisantes. Parfaitement conscient qu'une quelconque investigation à ce sujet allait lui apporter non seulement des problèmes mais aussi un attachement aux Maraudeurs – une concrétisation de leur existence en tant qu'êtres vivants et non de simples acteurs ou souvenirs fugaces que l'on regarde de loin, à travers une barrière infranchissable telle que le temps ou un écran. Et après, Potter, n'ose pas dire que ce sont les ennuis qui viennent à toi. Harry avala sa dernière bouchée et se leva. Sans réfléchir à son geste, il accorda à Estelle un sourire qui signifiait quelque chose comme : 'Ce n'est pas que tu me déranges, mais je dois y aller, excuse-moi, à plus tard'.

De retour à la bibliothèque obscurcie par la nuit, Harry se sentit à son aise. Les hautes formes noires des étagères paraissaient impressionnantes voire menaçantes, hostiles lors de ses premières nuits mais elles étaient maintenant de bonnes amies qui lui indiquaient le chemin et le cachaient des éventuelles rondes des professeurs. Cependant, trouver des informations sur les hiboux fut plus ardu que prévu : Harry ignorait par où commencer et surtout où aller. Qui écrirait un livre sur les hiboux ? Après quelques moments de réflexions, Harry se retrouva plongé dans un livre sur l'introduction au monde de la magie.

Il resta ainsi durant deux grosses heures, et malgré le temps qu'il lui restait, Harry se décida pour aller se coucher. Il lui fallait être raisonnable. Armé de la Carte du Maraudeur, il sortit silencieusement de la bibliothèque – Rusard n'était pas en vue. Son regard se porta néanmoins sur une petite étiquette qu'il avait déjà remarquée auparavant. Nadège Bladwell semblait se retrouver régulièrement à cet endroit précis, immobile dans une salle de cours inutilisée. Harry aurait été bien avisé de faire demi-tour et descendre vers les galeries des Poufsouffle, mais la fille n'était pas préfète et donc en position de lui attirer des ennuis. Alors, qu'est-ce qui l'empêchait de jeter un coup d'œil dans cette salle ?

Il bifurqua, puis se planta devant la porte. Quelques hésitations le reprirent d'assaut – C'est juste indiscret Potter, tu agis comme une fouine, si tu vois ce que je veux dire – mais finalement, il tourna la poignée et entrebâilla la porte. Elle eut un léger couinement à peine perceptible mais qui sembla résonner dans le silence de la nuit. Il parcourut la salle du regard : les vieilles tables branlantes étaient recouvertes d'une fine couche de poussière et un froid mordant emplissait la salle. La fenêtre grande ouverte, Nadège Bladwell était assise sur le rebord, les jambes pendantes dans le vide.

Harry frissonna sous la température fraîche et il serra machinalement ses bras autour de son torse. Après avoir refermé la porte derrière lui, il fixa un moment la Serpentard qui n'avait pas bougé d'un poil – elle avait pourtant dû entendre quelqu'un rentrer. Il s'approcha et put ainsi remarquer qu'elle fumait une cigarette – Harry se souvint de la première fois qu'il l'avait aperçue, elle allait sortir du château pour la même activité. L'odeur âcre de la fumée le prit et il eut de légers picotements au niveau de sa gorge lorsqu'il respira une bouffée alors qu'il appuyait ses coudes sur le rebord.

Sans discrétion – elle devait l'avoir vu – il la fixa. Ses yeux d'un bleu clair perturbant semblaient fascinés par le vide, au loin, tandis qu'elle portait régulièrement sa cigarette à ses lèvres pour inspirer une bouffée de cette toxine. Harry détourna la tête et son regard se porta sur ce point imaginaire que la Serpentard regardait si intensément. Il faillit prendre la parole, mais se retint. Les minutes défilèrent, et elle brisa enfin le silence.

« Décidément, pour un Poufsouffle, tu as tendance à te trouver dans des endroits plutôt incongrus. »

Comprenant qu'elle mentionnait la fois où elle l'avait surpris dans les escaliers menant aux Serpentard, il pencha la tête sur le côté. « Cela fait un mois et demi que je suis un Poufsouffle, j'ai sûrement encore beaucoup à apprendre, » ironisa-t-il.

« Hmm, » fit pensivement Nadège en tirant une nouvelle fois sur sa cigarette, « Tu n'as pas tellement le profil d'un Poufsouffle de toute façon. »

La bouche de Harry s'assécha et son estomac fit une petite cabriole à ses paroles. « Vraiment ? » répliqua t-il d'une voix qu'il jugea un peu plus aiguë que d'habitude.

Elle ne répondit que d'un sourire entendu – comme s'ils partageaient ensemble une bonne plaisanterie – et lui tendit son paquet de cigarettes. « Tu en veux une ? »

Harry secoua la tête, « Non merci, je ne fume pas. Qu'est-ce que tu voulais dire par je n'ai pas le profil - ? »

« Moi non plus je ne fume pas lorsque je n'ai pas de clopes en main – c'est un peu dur sinon. » Harry tiqua devant cette logique mais il ne marcha pas dans sa direction et la fixa, attendant qu'elle réponde à sa question. Elle termina lentement sa cigarette, puis l'écrasa sur le rebord et la lâcha dans le vide.

« Tu sembles trop indépendant pour être un Poufsouffle pur jus. C'est un point commun pour la plupart d'entre eux : ils sont tous en petits groupes, soudés et fidèles les uns envers les autres. Tu as beau avoir intégré le groupe de Fenwick, il n'empêche que tu restes un peu à l'écart – et ce, volontairement. Enfin, les Poufsouffle sont tous ouverts à leur manière. Fenwick connaît bien tous les élèves, Belinski est d'une douceur ahurissante, Robert fait amie-amie avec tout le monde et Bones s'accommode de toutes les personnalités. Macmillan aide qui il peut à n'importe quel moment et Burnel passe son temps avec les Serdaigle. Pour ce qui est de Fleming et Drayton, ce sont deux petites commères stupides qui cancanent avec toutes les autres filles faites dans ce moule. »

Harry resta longtemps silencieux, le regard au loin. Bladwell semblait avoir une idée bien arrêtée sur chaque élève, à un point presque dérangeant. Qui aurait pu sortir aussi froidement une telle description ? Lentement, il s'assit sur le rebord, jambes dans le vide. Il se pencha légèrement et ne put que se rendre compte à quel point cinq étages, c'était vraiment haut. Il s'humidifia les lèvres.

« Et donc… contrairement à eux tous, je ne me mélange pas avec tout le monde ? Pourtant, je suis bien là en train de parler avec une Serpentard. »

Un sourire étira les fines lèvres de Bladwell. « C'est une autre preuve en fait. Tu sais, les Serpentard ne sont pas toujours bien appréciés – et en ce moment c'est d'autant plus notable. On est un peu les bêtes noires de l'école. Mais oui – elle fouilla dans sa poche pour en sortir son paquet – tu restes en retrait. J'avoue – elle hésita et prit une nouvelle cigarette entre deux doigts – que j'ai quelques difficultés à te cerner. »

Elle sortit sa baguette et la tapota contre la cigarette pour l'allumer. « Tu es sûr que tu n'en veux pas ? »

Harry ne répondit pas, un peu trop surpris par la confession de Bladwell. Généralement, les Serpentard ne déclaraient pas sur le ton de la conversation une quelconque faiblesse ou autre. Elle tira une bouffée et la fumée piqua encore une fois les yeux de Harry.

« On pourrait penser que c'est parce que tu n'es pas là depuis longtemps, mais s'il y a bien une chose que je réussis, c'est d'analyser les personnes. Les Septièmes années sont des jouets d'étude : je connais leur fonctionnement sur le bout des doigts. Mais toi, je n'arrive pas à déterminer ce qui te fait marcher. Qu'est-ce qui te fait marcher, Curson ? »

Elle planta ses yeux trop clairs dans les siens, et Harry fut déstabilisé une fois de plus. Il détourna le regard vers la Forêt Interdite, longue étendue sombre frémissante au gré du vent.

« Tu penses vraiment si bien connaître tout le monde ? » répliqua Harry, en rentrant un peu dans le tas pour détourner son attention.

Elle ricana : « Est-ce une manière de me faire cracher ce que je sais sur ces malheureux étudiants ? »

Encore une fois, Harry préféra ne pas répondre – c'était visiblement la meilleure manière pour la faire parler.

Elle haussa les épaules : « De toute façon, cela m'importe peu. Les petits secrets de quel élève veux-tu que je te dévoile ? Les amis les bons Poufsouffle ? Fenwick, par exemple ? Il se rend plus sympathique que Strader, mais il n'en est pas moins autoritaire. Les Poufsouffle sont dit justes, lui pousse au paroxysme sa bonne justesse et devient plutôt intransigeant. C'est – comme beaucoup – son enfance qui a été déterminante : son père s'est enfui avec une autre, le laissant se débrouiller seul avec sa mère dépressive. Il s'est occupé d'elle et s'est élevé lui-même - »

Elle fit une pause pour tirer une nouvelle bouffée, « – d'où son caractère un peu meneur, et il ne pardonne pas si facilement. Je le soupçonne même d'avoir développé quelques troubles obsessionnels compulsifs durant cette période – au niveau du rangement et de l'hygiène. C'est léger, mais présent : à table et en cours, il positionne soigneusement ses couverts, parchemins et plumes. Il fait souvent un crochet aux toilettes, non ? Pour se laver les mains. »

Harry avait la tête qui se mettait à tourner – il ignorait si c'était dû aux émanations de l'engin toxique que Bladwell fumait allégrement ou s'il s'agissait de sa manière de parler de Benjy : si froide et pourtant elle lui dévoilait des parties intimes de sa vie qu'il ignorait totalement ! « Arrête ! » Le pire devait être cette vérité qu'elle dévoilait ; oui, il allait souvent aux toilettes, c'était un détail auquel il n'avait pas prêté attention mais il savait que c'était le cas. Et oui, il avait un côté un peu maniaque…

« Quoi ? » ricana-t-elle, « cela te dérange ? Je pourrais aussi te dire à quel point il refoule ses sentiments. Tu sais, il aime ton amie, Belinski, la charmante polonaise blonde, mais il sait pertinemment que ce ne sera jamais possible et pour garder son amitié, il fait semblant d'être intéressé par Fearn, une fille de Gryffondor - »

« - je t'ai dit stop ! » Harry se redressa, lui lança un regard noir. Il se sentait mal à l'aise vis-à-vis des Poufsouffle et bon sang, cette Serpentard était-elle vraiment capable de disséquer tous les Septième années ainsi ? Elle lui faisait penser à cette profession de moldu – comment ça s'appelait déjà ? Ah !

« On dirait une psy moldue. »

Le regard de Bladwell se fit un peu plus vague et elle acquiesça : « C'est quelque chose qui m'aurait intéressé. Mais voilà, je suis une sorcière. » Elle soupira avec une once de rancœur et de fatalité puis termina son mégot. « Je suis plutôt mauvaise en magie et j'aime l'observation, l'analyse des personnes, c'est - » Elle se tut subitement puis se tourna vers lui, « mais tu étais bien pressé de ne plus entendre ce que j'allais te dire. Tu voulais préserver Fenwick ? Peut-être que tu te sens proche de lui, et tu ne veux pas être dévoilé comme je le dévoile ? Peut-être parce qu'il semblerait – d'après les rumeurs – que ton enfance ressemble à la sienne ? »

Elle avait baissé d'un ton et parlait rapidement, comme pour mieux lui faire digérer la pilule. Sa voix sinuait jusqu'à Harry, qui resta interdit. Mais de quoi – et après il comprit. Lorsqu'elle lui parlait d'enfance, il pensait à ses parents, à Voldemort et aux Dursley : il lui avait fallu un moment pour comprendre qu'elle évoquait cette enfance factice avec ce père disparu et cette mère morte durant l'été dernier.

« Non, je ne m'identifie pas à Benjy, je connais juste le concept d'intimité. »

« C'est vrai. Tu ne ressembles pas à Fenwick. Là où il est imposant, tu es discrétion. Pourquoi ? »

L'indignation de Harry grimpait le long de son œsophage, il savait que si elle continuait dans cette voie, il allait s'énerver et éclater. Cependant, il se doutait que c'était ce qu'elle voulait et il n'allait pas lui donner cette joie. Il inspira un petit coup, rabroua méchamment son indignation et changea clairement et peu subtilement de sujet.

« Que fais-tu à fumer ici, en pleine nuit ? Cette salle est loin des Serpentard, pourquoi augmenter le risque de te faire prendre pour quelques cigarettes ? »

Bladwell lui lança un regard torve qui signifiait 'Je ne suis pas dupe mais tu as de la chance : je m'amuse.'

« Les Poufsouffle aussi sont tout aussi loin du cinquième étage que les Serpentard. Qu'est-ce qui t'a fait grimper jusqu'ici ? » Elle joua avec une nouvelle cigarette en la faisant rouler entre ses doigts puis elle la rangea dans sa boîte.

« Il n'est pas toujours bon d'être à Serpentard ces temps-ci. J'ai été prise dans une situation délicate et plutôt que de jouer avec le feu et de me faufiler entre les mailles du filet, j'ai déclaré mes… souhaits. J'espère bien que cette tactique va bien plus payer à long terme que ceux qui jonglent plus ou moins habilement. Cependant, sur le cours terme, disons que cela pose quelques problèmes - Enfin, ce que je veux dire c'est que je préfère dormir ici plutôt que dans mon dortoir. »

La stupéfaction cloua Harry, et lentement, il se tourna vers la salle de cours. Elle dormait ici. Alors, dans l'angle en face de lui, collé au mur, il remarqua le matelas et la couverture. En entrant par la porte, il était difficile de le voir mais de ce point de vue, il était impossible de le louper.

« Mais comment ? » murmura Harry. Il n'aurait jamais pensé qu'un élève pouvait dormir impunément hors de son dortoir ! Et ce qu'elle sous-entendait sur les Serpentard le laissait ahuri. Craignait-elle vraiment de dormir dans son dortoir ?

« De quoi ? »

Harry réorganisa ses pensées qui filaient à toute vitesse. « Tu dors vraiment ici ? Parce que tu – il capta son regard – tu crains les éventuelles représailles des Serpentard ? Nous sommes à Poudlard, ils ne peuvent rien faire de toute façon, non ? Et puis… Je veux dire, les Profs… et Dumbledore ! Ils n'ignorent pas que tu es ici et ils ne disent rien ? Et… pourquoi ne dors-tu pas dans ce cas ? »

Bladwell sembla mal à l'aise et elle tritura du bout des doigts les manches de sa chemise. « Si tu crois qu'ils ne feraient rien, tu viens de me prouver que tu es aussi naïf qu'un Poufsouffle. En ce qui concerne les Profs… ils ne vont pas dans toutes les salles abandonnées durant leurs rondes donc je suis toujours passée au travers. Par contre, oui, je pense que Dumbledore sait, mais alors, que peut-il y faire ? Il ne peut m'assurer une protection totale ni une chambre. Le mieux qu'il puisse faire est de se taire. Ce qu'il fait très bien. »

Harry grogna pour approuver.

« Et enfin, je ne dors pas car j'ai quelques insomnies parfois. Rien de grave, mais je n'ai pas besoin de beaucoup de sommeil. Il faut dire que je ne m'épuise pas à la tâche durant la journée. Mais tu ne m'as pas dit comment tu as pu me trouver. De toutes les salles, tu es tombé sur moi… »

Harry détourna le regard, passa ses jambes de l'autre côté et sauta au sol.

« Je pense qu'il commence à se faire tard – ou tôt selon le point de vue. Je devrais donc te laisser dormir et je vais moi-même regagner mon lit. »

Bladwell eut un sourire amusé devant sa tentative d'esquiver le sujet, mais elle n'insista pas. Harry avait la fâcheuse impression qu'elle analysait toutes ses réactions pour dresser son petit profil dans sa tête. Quelle horreur… Il déglutit alors qu'elle reprenait la parole.

« Si par hasard l'envie t'en prend, n'hésite pas à revenir par ici. Ta compagnie est plutôt divertissante et rafraîchissante. Tout ce dont j'ai besoin. »

Harry lui lança un coup d'œil, il n'était pas vraiment dupe. « Tu veux dire que tu n'as pas encore réussi à découvrir ce qui me fait marcher, hm ? Donc il faudrait que le sujet revienne quelques fois pour que tu puisses te pencher encore dessus, n'est-ce pas ? »

Elle rejeta la tête en arrière et éclata de rire, dévoilant ses dents jaunies par la nicotine. « Tu comprends vite pour un petit Poufsouffle. Très bon potentiel. Mais c'est donnant-donnant, si tu le souhaites. Tu n'as qu'à me donner un nom, et je te dirai ce que je sais. Cela te convient-il ? »

Harry haussa les épaules, certain qu'il n'allait pas demander de sitôt, même si la tentation était forte de prononcer les noms des Maraudeurs et de sa mère. Que pouvait-elle savoir d'eux ? Il se sentirait si mal si jamais elle en savait plus… Mais ce ne pouvait pas être possible. La Carte du Maraudeur, les Animagus, la lycanthropie de Remus étaient des éléments totalement secrets. Il lui adressa un sourire mi-figue mi-raisin.

« Et bien, si je reviens, tu verras bien si cela me convient ou non. Bonne nuit. »

Il se retourna et ouvrit la porte qui grinça en chœur avec le ricanement de la jeune fille. Il entendit qu'elle lui souhaitait une bonne nuit d'une voix encore un peu railleuse, et il sortit. La porte refermée, il empoigna la carte et chercha d'éventuels professeurs ou Rusard. Un fois certain que la voie était libre, il s'éloigna dans les couloirs de Poudlard, les ombres de la nuit le cachant partiellement.

xXx

Les jours suivants défilèrent : cours, travail et Estelle qui lui tournait autour. Au grand soulagement de Harry, le comportement de Bladwell n'indiqua en aucune manière qu'ils avaient eu une petite conversation nocturne. Cependant, il fut plus observateur auprès des Poufsouffle, et les légers troubles de Benjy ne lui échappèrent pas. Il fallait le savoir pour le voir et Harry se demanda comment diable elle avait pu remarquer une telle chose alors qu'elle ne passait même pas ses journées en sa compagnie. C'était plutôt inquiétant sur ce qu'elle pouvait découvrir de lui, mais la tentation de lui demander ce qu'elle savait des Maraudeurs lui trottait dans la tête, et rien ne put balayer cette idée insidieuse.

Ses recherches sur les hiboux avaient été légères, mais il avait au moins appris qu'il existait un vieux sortilège de repousse-hibou. C'était le type de sort que plus personne n'utilisait : il était courant au XVIIème siècle, puis il était tombé dans la désuétude car les sorciers n'avaient plus aucune utilité à repousser les hiboux après l'apparition du sortilège de Fidelitas. Certains paranoïaques pouvaient penser que le hibou pourrait être pisté, et donc qu'on trouverait l'existence du lieu d'habitation, mais alors, le sortilège Fidelitas garantissait que personne d'autorisé ne puisse rentrer.

Ainsi, les chances que Szabolcs utilise ce sortilège étaient minces, très minces, mais elles existaient. De plus, les hiboux pouvaient effectivement revenir à l'expéditeur au bout de quelques jours d'attentes si le destinataire ne venait pas prendre la lettre, à moins d'un ordre express d'attendre. C'est pourquoi Harry renvoya la même lettre, en faisant clairement comprendre au hibou d'attendre une réponse de la part de Szabolcs. Il n'était pas vraiment sûr que le volatile serait fidèle à ses recommandations, après tout, il n'en était pas le propriétaire comme pour Hedwige.

Un autre fait était notable malgré plusieurs nuits complètes, il ressortait totalement épuisé des cours de Sortilèges et Métamorphose. La puissance demandée pour réaliser les exercices était certes assez importante, mais pourtant Harry devait inhabituellement forcer pour les réussir. Le phénomène était étrange, d'autant plus qu'Harry se souvenait vaguement que lors de l'illusion, pour l'un de ses derniers maléfices, sa baguette avait exercé une certaine pression et qu'il avait dû lui-même pousser pour que le sort puisse avoir effet. Il savait qu'il s'agissait d'une simple baguette d'entraînement, mais elle devait normalement n'avoir aucun caractère et donc elle ne devrait pas poser ce genre de problème.

Halloween approchait, et durant une petite visite de Harry, Hagrid lui montra les citrouilles géantes dont il était si fier. Harry le félicita chaudement et il s'enquit de l'avancée de ses recherches sur les croisements. Elles en étaient au point mort, mais Hagrid semblait totalement occupé par l'élevage de ses chers sombrals. Harry réussit d'ailleurs à lui faire cracher le morceau, et une fois fait, Hagrid se montra tellement enthousiaste qu'il l'emmena pour lui montrer une partie du troupeau – et Harry lui en fut reconnaissant de ne pas commenter le fait qu'il puisse les voir.

Sa visite à Hagrid lui donna l'impression d'une grande goulée d'air frais, et c'est optimiste qu'il reprit le soir même ses recherches. Cependant, son optimiste inopiné fut de courte durée : pour une raison ou une autre, le nombre de personnes qui pullulaient dans les couloirs alors que minuit avait déjà sonné depuis un moment était proprement ahurissant. Il contourna un couple, en évita un autre et faillit trébucher sur une fille. Elle était allongée à même le sol, et son copain était à genoux à côté d'elle, à moitié adossé contre le mur.

« Ne peux-tu pas faire un peu attention ? » grogna le garçon. Vertement, Harry lui fit remarquer qu'il n'avait pas à lui reprocher quoique ce soit dans la mesure où l'un comme l'autre n'étaient pas autorisés à se trouver ici à cette heure de la nuit. Le garçon ne commenta pas, s'excusa du bout des lèvres et lança un regard angoissé à sa copine lorsqu'elle se mit à rire toute seule et à bafouiller quelque chose qui ressemblait à : « Un peu plus haut, la vague, un peu plus, je n'arrive pas à l'atteindre. » Elle tendit alors son bras droit à la verticale, semblant vouloir attraper quelque chose.

Perplexe, Harry l'étudia un peu mieux à la lueur de la pleine lune. Ses yeux étaient écarquillés, le teint blafard et la respiration irrégulière, ses épaules tressautaient violemment. Il la reconnut comme étant une fille de Gryffondor, de la classe de sa mère. « Mais qu'est ce qu'elle a ? » demanda Harry, totalement dérouté. Le copain en question ne semblait pas en mener plus large.

« Je ne sais pas, » fit-il d'une voix angoissée, « Je ne sais pas, je ne sais pas - »

« Oh, calme-toi d'abord. Ensuite, pourquoi ne l'amènes-tu pas à l'infirmerie ? Elle n'a vraiment pas l'air bien. » C'était un bel euphémisme. À présent, la fille se redressait tant bien que mal pour se positionner à quatre pattes et elle semblait vouloir s'échapper.

« Non, non, tu ne m'auras pas, lâche-moi ! Mais lâche-moi ! »

Sa voix partait dans les aigus alors qu'elle secouait violemment sa jambe droite.

« Tu la touches, là ? » demanda à voix basse Harry. Le garçon – un Serdaigle, remarqua Harry – secoua négativement la tête. Les cris de la fille se faisaient plus puissants – elle semblait en proie à une peur panique et elle avait complètement perdu pied avec la réalité. Oh, bon sang, elle va rameuter tout le château si elle continue ainsi. Il hésita à prendre lui-même les devants et l'amener à l'infirmerie, mais après tout, c'était au copain de le faire.

« Fais quelque chose, bon sang, il faut qu'elle aille voir l'infirmière ! Je ne peux pas rester là. Je ne veux pas rester là à la voir délirer pour me faire coincer au final.» Le garçon fixait sa copine, les yeux écarquillés, la bouche entrouverte et Harry s'éloigna prestement dans un soupir. Il lui fallait déguerpir au plus vite. Bien lui en prit, car la voix de Morel retentit derrière lui. Prestement, Harry se plaqua contre le mur et utilisa un renfoncement pour se dissimuler de la douce lumière de la lune. Il se glissa derrière une armure, cachette de fortune qui ne tiendrait pas face à un œil acéré et vigilant, mais qui pourrait suffire. Avec un peu de chance, l'attention de Morel serait concentrée sur la fille délirante et il ne l'apercevrait pas.

« Mais qu'est-ce qu'il se passe ici ? Goujon ! Je veux des explications ! »

Harry retint sa respiration et entendit l'oreille – la fille s'était calmée mais elle gémissait. « Je ne sais pas, Monsieur. Tout allait bien et elle est devenue de plus en plus étrange – je ne sais pas, je ne comprends pas. Je vous jure que je n'y suis pour rien. »

« Bien, vu les circonstances je ne vais pas vous tenir rigueur d'être dans les couloirs aussi tard. Retournez dans votre dortoir et que je ne vous y reprenne pas ! »

« Et Rosie, Monsieur ? »

« Je m'en occupe, ne vous inquiétez pas. Allez, déguerpissez de ma vue avant que je ne décide de vous retirer des points ! »

Harry entendit effectivement le garçon détaler comme un lapin effrayé, puis un murmure et une lueur rouge et enfin le silence total lui apprit que Morel venait de stupéfixer la fille. Puis plus rien, et enfin quelques bruits de pas qui s'éloignaient. La curiosité aidant, Harry se pencha et il jeta un coup d'œil à gauche : Morel portait la Gryffondor dans ses bras et il plongea dans l'obscurité. Harry resta un moment ainsi, sans bouger. Alors qu'il allait s'emparer de la Carte du Maraudeur pour vérifier si la voie était libre, il entendit des voix s'approcher depuis la droite.

Cette école devient un véritable moulin, ma parole !

« - Et moi je te dis de me laisser tranquille ! Ce n'est pas si compliqué, que je sache ? »

« Ah, tu te crois important maintenant, n'est ce pas ? Et si j'avais l'ordre de te surveiller ? »

« Ce n'est pas le cas, tu le sais, je le sais. Tu es simplement d'une jalousie maladive. Maintenant, laisse-moi faire mon boulot ! »

Alors qu'ils arrivaient à son niveau, Harry put voir qu'il s'agissait de Rosier et d'Avery.

« Peuh ! Ton boulot ! » cracha Avery de manière dédaigneuse – et alors, il ne fut pas assez rapide pour empêcher Rosier de pointer sa baguette sur lui et de le stupéfixer. Avery tomba au sol peu élégamment, et dans un grand bruit. Sans un regard en arrière, Rosier poursuivit prestement son chemin.

Durant de longues minutes, Harry fixa les yeux écarquillés le corps d'Avery. Il essayait de joindre les deux bouts, de comprendre ce qui se passait par ici et surtout, pourquoi Rosier en était-il arrivé à de telles extrémité avec son camarade alors qu'ils étaient censés être dans le même bateau – celui des mangemorts en puissance ? Avant que le maléfice ne se dissipe de lui-même, Harry s'apprêta à sortir du renfoncement, mais alors un adulte passa rapidement devant lui. Il enjamba négligemment le corps d'Avery et poursuivit sa route, la même que Rosier.

Harry cligna des yeux un instant, inspira pour rester calme mais c'est avec fébrilité qu'il sortit la Carte du Maraudeur. Il marmonna la formule et à la manière d'un alcoolique retrouvant une vieille bouteille, il chercha avidement le couloir. La réponse le laissa perplexe. C'était un certain Grant Arnance qui venait de passer, nom inconnu pour Harry. L'étiquette rejoignit celle de Rosier et ils marchèrent côté à côté le long d'un couloir. Ils croisèrent un certain Joshua Berckley et se stoppèrent à son niveau. Harry attendit patiemment un long moment, jusqu'à ce que Berckley reprit sa route, opposée à celle de Rosier et Arnance.

Sentant poindre un mal de crâne d'une taille colossale, Harry comprit qu'il n'arriverait pas à se concentrer dans ses recherches. Il était bon pour faire demi-tour et il rêvait d'être couché dans son lit, tranquillement, sans être importuné par personne. Il emprunta le premier escalier venu, bifurqua à droite et faillit se cogner contre quelqu'un. Harry ferma les yeux et tenta de juguler son ras-le-bol qui l'assaillait tel un véritable ras-de-marrée. Puis il ouvrit les yeux, et se retrouva face à face avec un étudiant de Serpentard – qui n'était ni professeur, ni préfet. Harry soupira de soulagement et l'élève – comment s'appelait-il déjà ? Wexomb, Wexcomt, quelque chose comme cela – fut visiblement aussi satisfait que lui-même. Il lui adressa un sourire malicieux puis posa doucement son index sur ses lèvres pour lui intimer le silence – ce à quoi Harry acquiesça sobrement. Puis ils partirent dans des directions opposés.

Le cœur battant, c'est un Harry heureux qui entra dans la salle commune des Poufsouffle. Jamais elle ne lui avait paru aussi agréable qu'à ce moment là. Une fois allongé dans son lit, l'idée d'avoir à présent de nombreuses heures de sommeil devant lui balaya cette soirée étrange de son esprit.

Le lendemain matin, reposé et serein, Harry fila à la salle de bain. Il était le dernier à s'être levé dans le dortoir et visiblement, les Poufsouffle devaient être déjà partis prendre leur petit-déjeuner. Mais arrivé à la salle commune, ses sourcils se froncèrent : de nombreux élèves allaient et venaient, chuchotaient, frémissaient – l'ambiance était clairement tendue. Oh, non… Que s'est-il passé encore ? Harry slaloma entre les élèves et arriva à la grande salle, persuadé qu'une attaque de Voldemort avait eu lieu et que des proches des élèves avaient dû y laisser la vie.

Personne ne mangeait, tous les élèves présents semblaient attendre quelque chose. Harry s'approcha et questionna les Poufsouffle du regard.

« Il est arrivé quelque chose cette nuit, » commença Benjy d'une voix étrange, « un élève a disparu, Dave Goujon, et une autre, Rosie Barantyn, a été retrouvée dans un très mauvais état – selon toutes les probabilités, elle est, euuh – enfin, tu vois. Morte. Nous attendons une confirmation. »

Harry fixa sans un mot le visage tiré de Benjy. Il préféra l'examiner, à essayer de détecter une quelconque plaisanterie, plutôt que bouger et ressentir d'une manière violente le bloc de glace qui s'était fiché dans son estomac à ses paroles. Mais il ne pouvait rester ainsi éternellement, sans se mouvoir.

Avec difficulté, il déglutit, inspira et tourna la tête. La table des professeurs était entièrement vide et tous les visages étaient tournés vers les portes, dans l'attente de la venue du personnel de Poudlard. Il décolla sa mâchoire pour poser une question :

« Barantyn, c'est bien une fille de Gryffondor, non ? Et Goujon, un Serdaigle ? »

Les Poufsouffle acquiescèrent sans un mot, et Harry était reparti, plongé au cœur de la nuit dernière, à observer le visage angoissé du Serdaigle qui tenait sa copine fermement alors qu'elle délirait, convulsait, criait et pleurait.