Titre - Dans les mensonges et les regrets

Disclaimer – Tout ce qui relève de l'univers de JKR lui appartient.

Rating – M

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Note – Bonsoir...

Avant de me flageller en place publique pour ce retard monstrueux, sachez que... Ok, j'admets, j'ai honte. J'ai quand même eu une série de galères qui ont fait retarder cette publication, et j'ai même dû réécrire une bonne partie de ce chapitre après en avoir perdu les deux tiers. Par dessus tout, c'est un chapitre qui a été difficile à écrire, au contraire du précédent qui coulait de source. (Comment ça, je donne l'impression de geindre ?)

Pour ceux qui ont oublié de quoi parlait les chapitres précédents et qui ne seraient pas contre un rappel, j'ai soigneusement préparé un résumé des chapitres 1 à 9. Et pour ce faire, j'ai ouvert un blog. Oui, ça sonne un peu mégalo, cette affaire. Mais après moult considérations avec moi-même, je pense que c'est la solution la plus simple.

Donc, vous pouvez trouver un résumé ici : mona-morgenstern [point] blogspot [point] fr

Je mettrai l'adresse dans mon profil. De manière générale, ce blog servira à poster quelques informations, par-ci par-là, à propos de l'histoire.

Merci pour toutes les reviews, les ajouts en favoris et à tous ceux qui suivent cette histoire. Cela me parait dingue de voir que des personnes s'accrochent encore à cette histoire. Merci à vous.

Bonne lecture,

Mona

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Dans les mensonges et les regrets

Partie IBrumeux

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Chapitre 10 – Petites manipulations entre amis

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Tout était flou. Obstrué par une chape de brouillard. Sans limite, infini dévastateur, réalité décrochée. Parfois, l'onirisme vient prendre le pas sur la réalité. Sans perdre pied, juste une confusion suffisante pour remettre en cause les subtiles barrières existantes entre ce qui relève du rêve et du réel. Être détaché de soi-même, dans une épaisse brume caligineuse, avec tant de difficultés à être présent qu'il suffirait de s'appuyer contre un mur pour être persuadé que la main s'enfoncerait dans la structure solide. Comme par magie.

Harry aurait dû s'y attendre. Les témoignages avaient été clairs – les quelques personnes qui s'en étaient sorties étaient dans une désorientation des plus alarmantes. C'était certes une chose de le savoir, il en était tout autre de le vivre concrètement. Ou de le rêver. Qu'importe.

Une courte sieste, à but de récupération, l'avait intimement convaincu qu'il était de retour dans la forêt de Cheshire. Après son réveil des plus pénibles, Harry était subitement arrivé devant le bureau de Dumbledore vendredi matin. L'enchaînement de ses actions semblait si disloqué que Harry doutait d'être réellement éveillé – peut-être même qu'il était encore dans cette abominable forêt ?

« Monsieur Curson ? » l'appela une voix embrouillée, comme si elle était sous l'eau. Des bulles s'échappaient de la bouche, noyant laborieusement les mots emprisonnés.

Harry mit du temps à réaliser qu'il s'agissait de lui – de faire correspondre ce nom à cette nouvelle identité empruntée. Il leva les yeux, cligna un peu sous la lumière matinale et réalisa qu'il était assis devant le bureau directorial de Dumbledore. Il n'avait pas vraiment eu conscience d'être entré et de s'être installé. Ni même d'un éventuel début de conversation.

Fronçant les sourcils, Harry tenta de chasser l'épais brouillard qui lui obscurcissait la vue, mais il s'empêtra de fatigue et retomba en lui-même, assis sur le fauteuil de velours côtelé d'un rouge sombre. Chaque petite nervure du velours lui touchait le bout des doigts et devant cet étrange effet, il leva sa main, paume vers lui. Il s'attendait à moitié à découvrir le velours toujours incrusté dans la paume, cousu à même la peau, mais il n'en fut rien.

« Monsieur Curson ? »

Harry releva la tête et il réalisa subitement qu'il se trouvait dans le bureau de Dumbledore – il ne se souvenait guère de comment il était arrivé là mais quelques flashs lui permirent de se voir lui-même toquer à la porte et prononcer quelques phrases. Des bribes revenaient, telles que « m'excuser de mon retard » « eut des problèmes » « pas pu prendre le Poudlard Express » « je comprendrais les retenues pour les cours manqués ». C'était quelque peu décousu.

« Je suis désolé. »

Dumbledore eut un sourire un peu las. « Vous me l'avez déjà dit un nombre de fois pour le moins conséquent. Êtes-vous certain de ne pas vouloir vous faire examiner à l'infirmerie ? J'ai l'impression que vous êtes quelque peu sous le choc – ce qui serait parfaitement naturel et compréhensible si vous avez été victime d'une des attaques. »

Les nouvelles de la Gazette apparurent dans ses pensées. Sur le moment, seule la colère vis-à-vis de Voldemort avait pris le pas. Puis, malgré son esprit qui dérapait de toute part, aussi glissant que le savon, il avait réalisé pleinement et avec horreur que son retard risquait de lui coller sur le front l'image du mangemort participant à une attaque. Après tout qu'est-ce qui aurait pu justifier une telle absence ? Au final, il s'était tant attendu à se retrouver sur le banc des accusés qu'il n'avait même pas envisagé qu'au contraire, cette attaque pouvait lui fournir un excellent alibi.

Toujours dans un état de flottement, Harry fut emmené à l'infirmerie – Dumbledore avait dû décider que c'était pour le mieux, et il cru comprendre que Madame Pomfresh comptait le garder un moment, le temps qu'il reprenne ses esprits. Après avoir englouti les potions qu'on lui tendait et s'être allongé dans un lit, Harry soupira de bien-être sur le tissu frais de l'oreiller et ferma les yeux. Ses pensées poursuivirent leur course folle, et, au centre du tintamarre ambiant qu'était son psychisme, Harry songea qu'il devrait rechercher des informations sur le coup d'éclat de Voldemort pour consolider l'alibi que Dumbledore lui avait si gentiment glissé entre les mains.

Alors que l'engourdissement du sommeil approchait, ses pensées s'atténuèrent doucement. Et, durant un bref instant, son esprit dériva sur Dumbledore et sa manie de détecter les mensonges – au-delà même de toute Légilimancie, mais simplement résumée à une intuition humaine remarquable. Un vieil assaut paranoïaque, loin de sa conscience, le fit imaginer Dumbledore lui offrant une excuse toute faite sur un plateau, enrobée d'un joli papier cadeau et d'un sourire charmant – parfaitement au courant qu'il ne s'agissait que d'une excuse.

L'impression que Dumbledore en savait peut-être plus qu'il n'en disait... Peut-être... Vieille chouette manipulatrice... Mais ses idées furent ensuite noyées dans les rêves lorsque le sommeil l'enlaça de ses bras d'un noir béant.

xXx

Dérouté devant les chuchotements oppressants de la Grande Salle, Harry se plia à cette nouvelle manie. C'est donc en marmonnant qu'il se pencha vers les quatre Poufsouffle pour poser la question qui lui brûlait les lèvres depuis qu'il était revenu de l'infirmerie.

« Mais où sont-ils tous passés ? »

« Heureux de voir que tu vas mieux, » se contenta de répondre Benjy, en le scrutant attentivement, le visage impassible. « Nous sommes passés te voir avant-hier à l'infirmerie, mais je crois que tu n'as pas vraiment perçu notre présence, et hier, tu dormais encore. »

Une grimace déforma le visage de Harry, mais il s'abstint soigneusement de répondre. Madame Pomfresh l'avait renvoyé de l'infirmerie il y a une heure à peine, pour qu'il puisse aller dîner avec ses « camarades ». Ce laps de temps avait été utilisé pour prendre une douche, vérifier qu'il avait bien apporté ses affaires à Poudlard – sait-on jamais, vu l'était confusionnel dans lequel il se trouvait quelques jours plus tôt – mais il n'avait pas lu attentivement les détails des attaques.

Et, si ce qu'il s'est produit explique seulement en partie cela, les choses se sont empirées de manière drastique, songea sombrement Harry en contemplant la Grande Salle. Les élèves disséminés en petits groupes épars étaient repliés sur eux, discutant à voix basse et jetant parfois quelques regards aux alentours. Il était rare de voir la Salle aussi vide pour une heure de repas habituelle. Le contraste avec le brouhaha joyeux et la masse d'élèves auxquels on pouvait assister auparavant était saisissant. Effrayant, même.

La tension était perceptible – dans ces dos raides, ces coups d'œils angoissés, ces mines défaites. Les Serpentard, remarqua Harry, étaient particulièrement silencieux. Mis à part quelques uns, ils ne pipaient pas mot.

Son regard croisa celui de Nadège Bladwell – elle l'observait, peut-être depuis son arrivée, et leva délicatement un sourcil interrogatif. De manière imperceptible, Harry haussa lentement les épaules, tira légèrement un coin de sa bouche en guise de sourire et nota mentalement dans un coin de son esprit qu'il lui faudrait rendre une petite visite nocturne à la Serpentard insomniaque. Sans bouger et sans attirer l'attention, un bref mouvement de tête de sa part signa son accord. Là-dessus, Nadège reprit son repas comme s'il ne s'était rien produit.

Seul un picotement vint signaler à Harry que l'échange n'était pas passé totalement inaperçu. Son estomac protesta légèrement en voyant le regard noir et insondable de Snape posé sur lui. Harry se força à détendre tous ses muscles faciaux et retourna le regard. Le Serpentard plissa légèrement des yeux, avant de reporter son attention sur les chuchotements de Rosier et Avery.

Légèrement inquiet – Harry se souvenait bien qu'il « en devait une » à Snape pour avoir tenu sa langue en le découvrant à la réunion de ces... apprentis mangemorts, juste avant les vacances de Noël – il essaya de ne pas y penser. Il ne pouvait rien faire pour agir là-dessus actuellement.

« Où sont-ils tous passés ? » s'entendit-il répéter.

« Il y a eu quelques décès parmi les élèves. Et depuis les attaques, certains parents préfèrent avoir leurs enfants auprès d'eux qu'ici. Beaucoup ne sont tout simplement pas revenus, » lui expliqua Benjy.

« Mais enfin, c'est ridicule ! Poudlard est très certainement le lieu le plus sûr dans les circonstances actuelles. Les barrières magiques et la présence de Dumbledore sont suffisantes pour réfréner Voldemort. »

Quelques crispations, et Adam siffla entre ses dents : « Ne prononce pas son nom ! »

« Va raconter ça à des parents terrorisés, » fit doucement Joyce à son encontre. « Mes propres parents ont failli m'obliger à rester avec eux. »

Harry ne sut que répondre. Les péripéties dans la forêt, l'imbroglio dans lequel il se trouvait et à présent la terreur qu'engendrait le mage noir le rendaient las. Il n'avait jamais vraiment su à quel point Voldemort avait semé la panique dans la communauté sorcière de Grande-Bretagne avant cette fatidique nuit de 1981. Il avait tout juste eu quelques dires de la part de ses proches.

Par association mentale, son regard se porta du côté des Gryffondor. Sa mère se tenait droite, raide comme la justice, perdue dans ses pensées – le regard au loin. Les Maraudeurs étaient plongés dans quelques murmures sombres, et Harry remarqua que les traits habituellement si arrogants et confiants de James Potter étaient à présent plissés, les sourcils froncés, la mâchoire un peu serrée, sous-tendant une certaine pression.

Le silence parmi les Poufsouffle se brisa.

« Nous raconteras-tu ce qu'il t'est arrivé ? » demanda Adam.

Harry se redressa, et lui accorda une grimace révélatrice. Avec une aisance qui ne lui était pas habituelle, il répondit le plus naturellement du monde : « Je ne me souviens pas de grand-chose. Je crois qu'il y a des choses que l'esprit préfère... occulter. Je ne saurais le détromper. »

Si Adam acquiesça, Harry surprit un regard entendu entre Benjy et Alice. Joyce le remarqua tout autant, et l'air préoccupé qu'elle afficha ne soulagea pas la curiosité et l'inquiétude de Harry. De toute évidence, son retard lui avait fait manquer quelque chose – et certains non-dits circulaient entre eux.

Petit à petit, la guerre faisait son œuvre.

xXx

C'est au détour d'un couloir, le lendemain entre deux cours, que Snape lui fourra discrètement un papier dans les mains alors qu'il passait nonchalamment à ses côtés. Harry poursuivit sa route, mine de rien, relativement fier de ne pas s'être arrêté ni d'avoir exprimé sa surprise. Lorsqu'il déplia le papier en cours de Sortilèges, les pattes de mouches caractéristiques de Snape lui indiquèrent qu'il s'agissait bien de ce dont il redoutait : il devait le retrouver cette nuit, à minuit, à côté de la salle des Trophées pour « s'accorder ».

Sa journée s'écoula dans un flou artistique. Non seulement il avait particulièrement mal dormi, le sommeil ponctué de flashs désordonnés de son excursion dans la forêt, mais en plus, il s'inquiétait de ce que Snape pourrait lui demander. Ajouté au fait qu'il n'avait pas rattrapé les cours manqués, ses difficultés à suivre les leçons n'améliorèrent pas son humeur. Les Poufsouffle se gardèrent bien de lui parler – même si Harry nota qu'ils ne se parlaient guère non plus entre eux. Cela ancra dans son esprit l'idée qu'il s'était produit quelques désaccords durant ces premiers jours de rentrée.

Lorsque l'heure fatidique arriva, Harry se plongea dans les ombres de la nuit pour parcourir sa route, la Carte du Maraudeur au poing.

« Par ici, » souffla la voix basse de Snape. Il se dégagea du recoin dans lequel il l'attendait et s'engagea dans un couloir, sa démarche à grandes enjambées rappelant les envolées de cape qu'il produirait quelques années plus tard en tant que professeur.

Harry s'empressa de ranger la Carte et suivit la cadence de marche du Serpentard avec peine. Ils entrèrent dans une salle de cours que Snape referma vivement, puis protégea et verrouilla à l'aide de sorts. Finalement, il se retourna lentement vers Harry et darda son regard perçant sur lui. Le silence s'appesantit durant l'observation du Serpentard. Par sécurité, ne connaissant guère les performances actuelles de Snape en Légilimancie, Harry se garda bien de le regarder droit dans les yeux et tenta, avec ses maigres compétences, de fermer son esprit et d'y former un semblant de mur opaque.

Il s'apprêtait à prendre la parole, mais une intuition lui disait que ce n'était pas un mouvement très stratégique. Mieux valait attendre que Snape prenne lui-même la parole et se découvre – le premier pas de danse, le premier coup d'échec qui annonçait la couleur à l'observateur et qui lui permettait de s'ajuster à son adversaire.

Le silence s'éternisa encore, les secondes s'égrenant lentement dans la tension manifeste des deux hommes. Finalement, quelques muscles tressaillirent sur le visage de Snape, il plissa des yeux, et se décida à ouvrir le feu.

« Je n'ai eu que peu d'échos à ton encontre, Curson. Le moins que l'on puisse dire, c'est que tu cultives relativement bien une certaine distance non négligeable. »

Harry s'efforça de garder un visage impassible, attendant la suite.

« Néanmoins, malgré le peu d'intérêt que tu sembles susciter, j'ai... entendu dire que tes compétences en duel et en Défense contre les Forces du Mal s'avéraient être des plus pointues et surprenantes. »

Aucun d'eux ne bougèrent, mais, sans quitter Snape du regard, Harry acquiesça lentement.

« Il se pourrait même que tu sois considéré comme étant l'un de ceux s'adonnant à des méthodes moins scolaires que l'élève lambda et ayant une certaine... fluidité d'action. À défaut d'autre... utilité, tu pourras peut-être apporter une contribution commode à ce niveau-là. »

Harry haussa les sourcils, légèrement surpris de la tournure des choses. Snape était un excellent duelliste, et il avait déjà entendu dire qu'il était arrivé à Poudlard en ayant des connaissances en magie noire qui dépassaient celles des septièmes années. Au regard de ceci, il ne voyait guère comment il pourrait être utile à Snape en Défense.

« Qu'attendrais-tu de ma part ? »

Les yeux noirs de Snape brillèrent dans la pénombre, dévoilant une ambition flamboyante qu'il ne se serait jamais permis d'afficher dans le futur. Cette constatation détendit un peu Harry. Snape était peut-être d'une redoutable intelligence et pétri de connaissances, mais il n'était à présent encore qu'un adolescent, au même niveau que Harry. Dans un contrôle formidable pour son âge, mais bien moindre par rapport à ce qu'il deviendrait. Et, songea Harry, il avait tellement eu l'habitude de se confronter à un Snape qui le haïssait de toutes ses tripes, qui le rabaissait et qui avait clairement le dessus, que se retrouver face à un jeune Snape lui donnait une perception des choses bien plus relaxée. En effet, le jeune homme n'avait pas connaissance de son identité, ignorait qu'il faisait face au fils de l'un de ses pires ennemis et avait donc une approche somme toute neutre - dans la mesure où le mépris suintant qu'affichait à tout vent Snape soit neutre.

« Des duels. Un entraînement en duel, avec moi. »

Harry fronça les sourcils, perplexe. Il ne s'attendait vraiment pas à ça.

« N'as-tu pas quelqu'un d'autre dans ton entourage qui pourrait t'aider à ce niveau ? »

« Si j'en viens à cette demande, il me semble évident que la réponse est négative, » fut la réponse sarcastique.

Bien sûr, grogna Harry. Il aurait bien insisté – après tout, il tournait autour de certains Serpentard, non ? Ces futurs camarades mangemorts, Avery ou Rosier, ne pouvaient-ils pas mieux convenir à cette tâche ? En soi, Harry était plutôt soulagé de cette demande – cela lui servirait également, d'autant plus que Snape était un adversaire de haute volée. Néanmoins, cela impliquait de passer un temps assez important en sa charmante compagnie et il aurait préféré s'en débarrasser sans ambages.

De plus, Harry sentait un peu le coup fourré venir, avec sa méfiance grandissante. Vigilance constante, disait Maugrey. Et il avait bien raison, fut la réponse. Il aurait apprécié avoir un peu plus de temps pour étudier le service qu'il devait à Snape, mais il n'y avait guère de possibilités qu'il puisse simplement refuser.

Et, songea-t-il, le fait qu'il ne le dénonce pas auprès d'Avery, et qu'il demande à un inconnu de s'entraîner au duel avec lui et non à ses camarades mangemorts dénotait une personnalité foncièrement solitaire, indépendante... qui poursuivait des buts toujours aussi nébuleux que dans le futur.

Harry s'attendait étrangement à un Snape loyal de bout en bout, avec une certaine ferveur dans ses convictions et une fierté de rejoindre Voldemort. De toute évidence, les choses étaient terriblement plus complexes et plus subtiles qu'il ne l'aurait cru.

En fait, peut-être qu'il préférait s'entraîner avec Harry plutôt qu'avec les futurs mangemorts, histoire de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Parce que cela impliquerait de montrer justement l'étendue de ses connaissances et compétences aux mangemorts, et dévoilait plus de choses qu'il n'en voudrait – pour un 'au cas où'.

Il s'agissait sûrement d'une certaine prévoyance méfiante. Et, s'ils ne savent pas de quoi il est capable, ils peuvent alors imaginer – l'imagination sera toujours plus forte et plus puissante que la réalité.

Parce qu'il a entendu dire que j'étais bon en Défense, qu'il a entendu parler des questionnements qui avaient été soulevés à la suite des cours de DCFM, mais qu'il ne me juge pas dangereux pour lui – contrairement aux autres futurs mangemorts.

« Bien, » acquiesça lentement Harry en observant Snape fixement. « Un entraînement mutuel. Où voudrais-tu que nous nous retrouvions ? »

« C'est là que le bât blesse. Je n'ai pas encore trouvé d'endroit adéquat. J'envisage une grande salle de cours – protégée avec des sortilèges appropriés, cela devrait pouvoir suffire. »

Harry fit la moue. « Il est probable que nous fassions cela en dehors des heures de la journée – je ne veux pas disparaître à certains moments, les questions pourraient commencer à devenir gênantes. »

Snape leva les yeux au ciel, semblant à moitié exaspéré par ses paroles. « Cela va sans dire. Le fait de se retrouver la nuit allait de soi. Le moment ne change pas les dispositions à prendre pour le lieu. »

Harry hésita. Ses souvenirs de sa cinquième année flottaient dans son esprit. Il avait une solution bien plus adaptée, bien plus sécuritaire. Avec recul, il s'étonnait même de ne pas y avoir songé dès le début d'année pour lire tranquillement et faire ses recherches – mais, comme il n'avait jamais utilisé cette salle dans un contexte aussi différent, cela ne lui était pas spontanément venu à l'esprit comme ici.

En revanche, autant cette solution était séduisante, autant elle impliquait de montrer la Salle sur Demande à Snape. Les questions que la connaissance de cette salle allaient soulever étaient des plus déplaisantes. Après tout, comment Stephen Curson, alors qu'il était à Poudlard depuis quatre bons mois aurait-il pu connaître un tel secret, au contraire d'un Serpentard présent depuis sept ans ? Et qui de toute évidence sortait des sentiers battus du règlement de Poudlard sans la moindre considération. Snape, en tant que professeur, avait pu cracher sur Harry Potter pour son tempérament à briser les règlements mais il semblerait qu'étudiant, il n'ait pas fait mieux. Ce fourbe hypocrite et de mauvaise foi.

« Et bien ? Sommes-nous d'accord ? » lâcha Snape en le sortant de ses pensées, s'impatientant visiblement.

Les yeux plissés en une légère fente, le noir que Harry entrevoyait dans la pénombre brillait d'intelligence et de suspicion. Raide, une tension était perceptible dans les épaules de Snape par la manière dont ses bras ne pendaient pas nonchalamment à ses côtés – presque comme s'il était sur ses gardes pour saisir à tout moment sa baguette.

Que ce soit d'une intuition ou par la situation, Harry sut instinctivement que le Serpentard ne faisait de toute façon confiance à personne mis à part lui-même. Les Serpentard n'étaient pas ses amis – tout juste des connaissances qui s'orientaient vers un futur commun – et Harry doutait que son professeur futur ait eu la moindre relation de confiance envers quiconque. Peut-être Dumbledore, pensa-t-il, et encore. Mais, cela n'arriverait pas avant quelques années.

Solitaire, indépendant, si quelqu'un pouvait comprendre la valeur des secrets, c'était bien le garçon caractériel devant lui. Alors, il se lança : « Nous sommes d'accord. En revanche, on va faire ça à ma manière. »

La tension de l'autre garçon monta d'un cran. « Je ne crois pas. Tu oublies que c'est à moi que tu en dois une, Curson, et non le contraire. »

« Je ne l'oublie pas, » fit Harry en levant les yeux au ciel devant ce mauvais caractère. « Mais je t'assure que nous en serons tous les deux gagnants. Suis-moi. »

Il sortit sa baguette pour défaire les sortilèges posés par Snape et ouvrit lentement la porte. Un coup d'œil au couloir, et il sortit prestement – avant de revenir sur ses pas. Snape était resté en arrière, mortellement suspicieux.

Harry grogna. « Bon sang, Snape. Je ne vais pas t'attirer dans un piège. Si cela doit se passer ainsi, il va falloir un minimum de confiance entre nous. »

Sans un mot, Snape sortit alors de la salle et ils grimpèrent les escaliers pour arriver au couloir du septième étage. Une fois devant, Snape l'observa incrédule, un sourcil levé, faire les trois demi-tours devant le mur jusqu'à l'apparition de la fameuse porte. Dans une expression typiquement représentative de lui, Snape fronça les sourcils.

Harry ouvrit la porte et entra. « Voici ce que sera notre lieu d'entraînement. »

Il s'agissait d'une grande salle vide, avec quelques objets de Défense contre les Forces du Mal, quelques fauteuils et livres disposés sur les bords des murs – relativement semblable à la pièce qu'il faisait apparaître lors de sa cinquième année pour les séances de l'Armée de Dumbledore.

« Comment - »

« Il s'agit de la Salle sur Demande ou Pièce Va-et-vient. Lorsqu'on fait trois demi-tours devant le mur avec certaines volontés ou désirs, une pièce apparaîtra, répondant à notre demande – il peut s'agir d'une pièce pour se cacher, pour se reposer... ou pour s'entraîner. L'avantage – non négligeable – c'est que personne ne peut rentrer à l'intérieur s'ils n'ont pas exactement la même demande. Du coup, aucun professeur ne pourra venir, nous ne serons pas interrompus, et cela sera bien plus efficace que n'importe quel sortilège qui peut être aisément détecté si le sorcier sait où chercher. »

Il referma la porte derrière Snape qui le suivait du regard, l'air impassible – aucune émotion, le visage illisible, Harry ne pouvait pas savoir ce qu'il pensait à cet instant présent, même s'il pouvait en avoir une petite idée. Harry coula son regard vers lui, l'évaluant. Il savait qui était Snape, et, à défaut de connaître l'étendue de ses connaissances, ce n'était pas un enfant de cœur et son rapport à la magie noire avait toujours été des plus douteux.

« Un autre avantage, » poursuivit-il lentement, « est que cette pièce se retrouve hors des défenses de Poudlard. Étant changeante et secrète, elle possède une place particulière. Cela implique qu'il peut se produire tout type de magie ici sans que cela ne puisse se remarquer par les défenses de Poudlard ou par le directeur. »

Il fit une pause, voyant les yeux de Snape s'écarquiller légèrement de compréhension.

« Y compris donc la magie noire. »

« Voilà qui est... impressionnant. » Le garçon parcourut la salle du regard. « N'importe qui se poserait la question de savoir comment tu as eu ce genre de connaissance. »

« Effectivement. »

Le silence s'étira, et Snape leva un sourcil. Finalement, Harry se décida de répondre à la question implicite.

« Non, je ne dirais pas comment. Néanmoins, je suis sûr que tu comprendras bien l'importance de ne pas avoir une confiance aveugle dans le premier venu. »

Snape acquiesça. « Mais je remarque que tu as suffisamment confiance – il cracha presque le mot – pour m'indiquer cette salle. Qui te dit que je ne vais pas aller en parler à n'importe qui, et éventer ce petit secret ? »

Avec un calme olympien, Harry sut qu'il arrivait à maîtriser la situation et que cela se déroulait précisément de la façon dont il avait entrevu les choses. Le garçon était quelqu'un de très intelligent, mais il ne connaissait pas Stephen Curson, là où lui, avait l'avantage de cerner un tant soit peu Snape.

« Pour les mêmes raisons que tu es venu me demander en guise de service un entraînement. Arrête-moi si je me trompe, mais le fait de rechercher quelqu'un que tu ne connais pas pour effectuer des duels démontre bien que tu n'as personne pour les faire. Tu prends bien garde à ce que cela ne soit pas connu, alors il y a peu de raisons pour que tu ailles clamer ta connaissance de cette salle. Non seulement cela réduirait à néant notre collaboration future et entraverait l'entraînement que tu souhaites pratiquer, mais cela montrerait aussi au grand jour quelques liens avec moi – ce que tu ne veux pas. »

Snape inclina la tête sur le côté, comme s'il était face à un problème particulièrement curieux.

« Je t'ai peut-être sous-estimé, Curson. Soit. Commençons-nous ce soir ? »

Harry caressa l'idée un instant – il se sentait encore déphasé par ce qui lui était arrivé, et il n'avait pas eu encore le temps de se poser calmement, seul, pour réfléchir à ce qu'il s'était produit dans la forêt – mais après tout, cela pourrait attendre. Rien ne pressait, et se mettre directement dans le bain des entraînements était somme toute une bonne idée. Il hocha la tête, et vint se placer au centre de la pièce.

De son côté, Snape s'écarta, sans le quitter des yeux. L'expression de son visage s'était modulée, en quelque chose qui laissait entrevoir une certaine attente, et... et bien, peut-être du plaisir. Harry projetait probablement cette idée, parce qu'il sentait lui aussi une excitation suspendue monter en lui – l'adrénaline d'un combat imminent, ajouté au fait qu'il s'agissait de Snape. Il était bien évidemment hors jeu devant son professeur du futur, bien trop compétent et avec des années d'expérience et de guerre derrière lui. Mais, il avait à présent le même âge que Harry, et ce dernier n'était pas exempt d'expériences de batailles – ces faits combinés l'amenaient à être extrêmement curieux de se confronter à Snape.

Il leva sa baguette, en même temps que le garçon, et ils restèrent dans l'expectative durant quelques secondes. Soudain, d'un coup précis et rapide, deux sortilèges fusèrent au même moment dans la salle.

Harry se décala souplement plutôt que de chercher à neutraliser le sort avec un bouclier, et sans même attendre la suite, il enchaîna avec des sortilèges de désarmement et de découpe. Snape les intercepta aisément, avec souplesse et renvoya la pareille, ponctuée de certains sorts qu'Harry sentit instinctivement qu'il ne valait mieux pas qu'il les touche.

Très vite, les choses s'accélérèrent, et Harry dû augmenter autant la puissance de ses sorts que ses esquives physiques. Ils s'interrompirent un instant, tous les deux haletant. Sa désorientation et sa fatigue s'estompaient au profit du moment présent, focalisé sur le duel comme il pourrait l'être sur la lumière d'un tunnel, balayant momentanément l'encombrement pataud de son esprit. Voilà longtemps qu'il n'avait pas ressenti cette adrénaline du combat et cette difficulté – depuis, en réalité, qu'il avait été pris par les mangemorts juste avant d'être envoyé mystérieusement dans le passé. Il y avait bien eu son duel avec Dumbledore, mais il relevait plus d'un challenge que d'une aura de danger. On pouvait également compter l'illusion en Défense, mais la fausseté de cette expérience en avait émoussé la vivacité de son souvenir.

Diantre, on dirait que je suis même un peu rouillé.

Les deux garçons s'observèrent, reconnaissant tous les deux implicitement qu'ils étaient en effet des adversaires à leurs justes valeurs. Harry ne laissa pas le temps se suspendre, et monta les choses d'un cran. Il appliqua un sort sur le sol, provoquant un simili tremblement de terre, puis poursuivit par une bourrasque de vent pour déstabiliser Snape – s'il était pétri de connaissances et lui lançait des sortilèges qui lui étaient complètement inconnus, Harry était plus physique, ce qui pêchait peut-être chez Snape. C'était une mince brèche, mais dans laquelle il allait s'engouffrer.

Il envoya donc un sort de découpe, puis d'immobilisation. Snape réussit à parer le second, mais il siffla entre ses dents en recevant celui de découpe. Son visage se contracta, et il envoya une salve de sorts. Harry para, esquiva et sentit qu'il perdait le contrôle. Il fit sortir un épais brouillard de sa baguette, pour que Snape ne puisse plus le viser. Il respira durant quelques secondes, se décala sur le côté, pour surprendre le garçon lorsque le brouillard se dissiperait.

Il lança des sorts de désarmements, que Snape parvint à éviter de justesse, mais Harry pu reprendre le dessus. Jusqu'à ce qu'un sort de découpe perce ses défenses, et vînt lui lacérer la jambe. Harry ferma un instant les yeux de douleur. Ce fut ce réflexe qui lui fut fatal et il n'eut pas le temps d'esquiver le sort de désarmement que Snape lui envoya. Sa baguette lui glissa des doigts et vint atterrir directement dans la main gauche du Serpentard.

Snape baissa sa baguette, sans le quitter des yeux. Harry acquiesça, essoufflé, et posa ses mains sur ses cuisses pour reprendre une respiration confortable. Il jeta un coup à sa jambe, sentant la coupure perler du sang. Il se redressa enfin – Snape s'était approché et lui tendit sa baguette. Ils marmonnèrent ensemble quelques sortilèges pour refermer les plaies.

« Bien, » fit Harry, en humidifiant ses lèvres. Il se dirigea vers un fauteuil et s'affala dedans, sans la moindre grâce. Le Serpentard le rejoignit à ses côtés, et le silence s'étira entre eux.

« Ce que j'ai pu entendre dire était justifié, tu as de bons réflexes, Curson. »

Harry acquiesça, curieux de ce qui semblait être un compliment dans la bouche de Snape – s'il savait qu'il disait ça au fils de James Potter...

« En revanche, tes maigres connaissances en sortilèges et maléfices viennent entraver tes quelques capacités naturelles. Tes acquis sont peut-être légèrement supérieurs à certains élèves de cette école – ce qui n'est guère difficile et en réalité fort peu louable – néanmoins, tu restes dans la même gamme. Tes instincts sont bons mais ne parviennent pas à compenser un savoir plus étendu que le tien. Cela t'amène à être vite prévisible. Trop. »

L'analyse était plutôt bonne et juste. Objective, étrangement – Harry n'avait pas l'habitude de cette objectivité chez Snape.

« Encore une dernière chose : tu affiches bien trop tes émotions sur ton visage – il suffit d'un minimum d'intelligence pour pressentir le moment où tu vas envoyer un sort. Tu es trop lisible. »

Harry grimaça – ça, c'était typiquement le genre de remarque que pouvait faire Snape.

« Je sais, » accorda Harry au Serpentard. « Je suis loin d'être optimal. » Il rassembla ses idées. « En ce qui te concerne, je n'ai rien à dire sur tes connaissances. En fait, » remarqua justement Harry, « tes faiblesses sont précisément là où je m'en sors le mieux – la réactivité, la spontanéité, l'adresse physique. » Et, au moment où il le disait, Harry comprit alors le besoin que Snape avait de s'entraîner au duel – ce n'était pas tant de progresser en tant que tel que de parvenir à fluidifier son style et ne plus faire les quelques erreurs qu'il avait pu percevoir. C'était une question de s'habituer à combattre, et éviter les quelques failles qui pourraient lui être fatales sur le terrain.

« Tu t'en doutais, » réalisa Harry à voix haute. « C'est pour cela que tu as saisi l'opportunité avec moi. Ta perception de la magie est plus fine que la mienne, mais tu savais que j'étais plus instinctif. Tu as besoin non pas d'un entraînement magique mais d'un entraînement plus physique. »

Voyant qu'il avait compris, Snape acquiesça sèchement. Avec une réluctance manifeste, il aborda ses points faibles.

« Depuis toujours, j'éprouve quelques… difficultés à avoir une bonne perception de l'espace et de la place que prend mon corps. Jusqu'à présent, je n'ai jamais eu à me préoccuper de cet état de fait en réalité, je le dédaigne volontairement mais les circonstances actuelles ne m'accordent plus la possibilité de laisser ce type de faiblesse perdurer. »

Harry s'humecta les lèvres, et ils abordèrent point par point le déroulement de leur duel afin d'analyser ce qui avait pu pêcher pour l'un ou pour l'autre, leurs stratégies et les maléfices qu'ils avaient employés. Snape lui fit remarquer son usage important de sortilèges qui provoquaient des réactions physiques sur son environnement, là où le Serpentard préférait employer des maléfices directement sur la cible. Un débat s'ouvrit sur la nécessité d'être expéditif et agressif plutôt que chercher à déstabiliser son adversaire sur son l'environnement – Harry prônait un usage des deux versants, Snape estimait que des maléfices suffisamment puissants devraient suffire au meilleur combattant.

Les lacunes de Harry par rapport aux références de Snape se déployèrent de manière évidente. Ce dernier s'avéra peu patient et ouvertement dédaigneux, Harry dû serrer les dents et prendre sur lui pour ne pas faire déraper leur conversation et brosser Snape dans le sens du poil.

« Regarde les choses ainsi : si tu veux progresser, cela doit se faire dans les deux sens, et il m'apparaît évident qu'il va falloir m'indiquer certaines de tes références. »

Finalement, Snape consentit à lui donner des titres d'ouvrages, et, bien plus précieux encore aux yeux de Harry, il lui expliqua comment annuler le sortilège que la bibliothécaire avait placé sur l'ensemble des livres pour qu'ils ne puissent pas être empruntés sans qu'une alarme ne se déclenche – comment l'ôter et le réactiver ni vu ni connu. Une information précieuse pour faire sortir des livres en pleine nuit et les ramener à leurs emplacements. Le temps où il s'asseyait à même le sol dans les rayons, animé par la crainte d'être découvert, était enfin révolu.

Ils se quittèrent en se donnant rendez-vous pour la semaine prochaine, vingt-trois heures devant la salle.

xXx

Son corps protesta lorsqu'il s'allongea dans son lit, les muscles endoloris. Devant ses yeux défilaient les images de sa rencontre avec Snape. Bien qu'encore surpris par la tournure incongrue des événements, Harry se retrouvait, à son plus grand étonnement, plutôt satisfait. Sa vision si négative de l'homme l'avait poussé à s'attendre au pire de sa part : quelque chantage retors ou de vils plans obscurs et serpentesques qui l'auraient empêtré dans sa coupe venimeuse. Il avait projeté de se retrouver encore une fois dans une situation inextricable, où il finirait amèrement perdant.

Au final, il était embrigadé dans un entraînement avec lui, et si cela signifiait tout de même passer du temps en sa compagnie, son besoin si désespéré de se perfectionner en Défense lui permettait d'espérer tirer du positif de cet accord insolite. Et, puisque Snape ne le regardait pas de cet air si caractéristique de dégoût absolu et de répugnance vivace qu'engendrait systématiquement le nom de « Potter », Harry pouvait raisonnablement dire qu'il s'en sortait bien. Après tout, une fois n'est pas coutume.

Bien entendu, il n'était pas question de passer outre les éléments qui lestaient la situation. Ce Snape adolescent était fasciné par le pouvoir, sa personne toute entière semblait se tourner vers une quête absolutiste de puissance – probablement lié à un désir brûlant de respect et de reconnaissance : tout ce que Voldemort lui promettait lascivement jusqu'à enivrer son ego. En cela, Snape était dangereux. Ses connaissances en magie noire pouvaient le tirer vers cette pente – Harry le refusait, bien évidemment, mais il admettait malgré lui le besoin de comprendre pour mieux réagir. On ne se bat pas contre de la fumée obscure, cela ne mène qu'à l'échec. Et c'était précisément l'échec que Harry ne pouvait se permettre.

Ses pensées dévièrent vers la prophétie et son combat inéluctable avec Voldemort, puis elles vinrent inévitablement faire un détour dans la forêt de Cheshire. Harry sentait qu'il reprenait la maîtrise de ses pensées, de lui-même, mais ses souvenirs de la forêt, même en les passant au crible, étaient d'un flou des plus frustrants. Des flashs décousus, des fragments nébuleux, rien de tangible.

L'association libre d'idées lui permit d'arriver brusquement à l'enterrement de Szabolcs. Les sensations de sa mort, alors qu'il puisait dans les dernières forces vitales du vieil homme pour lui soutirer par l'esprit les renseignements si ardemment attendus, ce filet de vie qui s'étiolait dans ses bras, jusqu'à la rigidité cadavérique et froide du corps auquel il s'agrippait.

Bon sang.

Et malgré ces horreurs, qu'avait-il appris sur les voyages dans le temps, au juste ? Du vent Potter, ricana une voix. Harry s'opposa frontalement à cette idée, ses souvenirs avaient beau être brumeux, il était sûrement possible de remonter le fil des événements et comprendre, mais la voix grinçante n'était guère d'accord. Il essaya de la faire taire, mais il ne pouvait pas – c'était comme se battre avec lui-même, s'empêtrer dans les noirceurs de son esprit – et plus il essayait, plus le rire résonnait impitoyablement.

« Mais pourquoi ? Pourquoi ne pourrait-on pas mettre en application la théorie ? »

« Ne m'avez-vous donc pas écouté ? Parce que les ressources magiques et mentales de l'être humain ne pourraient pas aller aussi loin. »

Il devait ouvrir son esprit, potentialiser ses ressources – c'était simple, après tout...

« Fermez votre esprit, Potter. »

Harry tournoya autour de lui-même, et se retrouva assis à une gigantesque table. Des assiettes volaient de toutes parts tandis qu'une dispute faisait rage. Dumbledore brandissait une théière menaçante à McQueen, elle-même occupée à hurler auprès de trois mangemorts masqués. Dans cette pagaille, James et Sirius provoquaient des explosions d'assiettes avec leurs baguettes, le premier ministre renvoyait les débris volant avec une raquette de tennis, Monsieur Weasley était occupé à tirer les cheveux de Lucius Malefoy qui répliquait par des coups de cannes, encouragé par Vernon Dursley. Snape versait soigneusement le contenu d'un chaudron sur la tête de la tante Pétunia qui piaillait en tirant la manche de Dumbledore.

« Ne vous inquiétez pas, c'est une simple convention sociale, » lui déclara calmement Szabolcs à ses côtés. « Reprenez un peu de Temps, vous vous sentirez mieux. »

Distraitement, Harry accepta la tasse que lui tendait l'homme, occupé à éviter les assiettes. Il voulait répliquer dans cette affaire, peu satisfait d'être mis sur le banc de touche alors qu'il se sentait concerné par la dispute. Dépité, il reposa la tasse vide, et sortit par la porte sous l'escalier. Aussitôt, une présence attira son attention : Voldemort.

« Que fais-tu là ? » grinça Harry. Il chercha sa baguette, mais elle n'était nulle part. Il balaya l'environnement du regard, mais ils étaient tous les deux dans le noir complet – sans aucune distinction de sol, de mur – le vide complet.

« Je suis là où je dois être, » ricana Voldemort.

Il pencha la tête sur le côté et ourla ses lèvres d'un sourire pervers. « Ton esprit fait-il la différence entre toi et moi ? »

« Nous n'avons rien en commun, Tom, » gronda Harry. Il préféra changer de sujet. « Ils se disputent dehors. Je crois que c'est à propos de nous. »

« Ah, c'est l'apanage des grands hommes de provoquer autant de chaos sans même être présents. Tu vois bien que nous avons tout en commun. »

Voldemort s'approcha de lui, et glissa une main dans le dos de Harry. Les yeux rougeoyant de malice, il plaça une main sur sa nuque, avec une lenteur toute lascive. Harry se raidit et toute pensée cohérente quitta son esprit. Lorsque le visage de Voldemort s'approcha de lui, Harry recula, trébucha et tomba dans le vide. Le mage noir plongea à sa suite et Harry eut la sensation d'atterrir brutalement dans son propre corps. Cette brusque impression le réveilla pleinement, trempé de sueur et le cœur battant. Ses doigts vinrent agripper les draps pour s'accrocher à la réalité, point d'ancrage pour canaliser son angoisse galopante.

Ses piètres tentatives pour se rendormir furent un échec, et ainsi, Harry s'installa sombrement à la table des Poufsouffle pour le petit-déjeuner. Néanmoins, au vu des visages tirés, il se fit la réflexion qu'il n'était pas le seul à avoir passé une mauvaise nuit tant et si bien que le silence régna entre eux, aussi prenant qu'une démangeaison cruelle.

Harry reprit donc cahin-caha les cours, Joyce lui ayant aimablement donné ses prises de notes des jours manqués. Pourtant, aussi adorable que soit le geste, ce n'était honnêtement pas la priorité de Harry. Ainsi, lorsqu'il se retrouva en fin de journée à la bibliothèque, il étala sans cérémonie les livres et les feuilles qu'il avait empruntés sans scrupule à Szabolcs. Il se plongea bille en tête dans les théorèmes d'arithmancie, les prises de notes, les commentaires, les vieux parchemins gribouillés de schémas et les longues explications alambiquées sur les voyages temporels.

S'il s'attendait à une illumination, il fut singulièrement déçu, car jamais les choses ne lui avaient autant paru embrouillées. Ses souvenirs déconstruits ne lui étaient d'aucune aide, et il se demanda avec inquiétude s'il allait réellement parvenir un jour à reconstruire la vague compréhension qu'il savait avoir eue durant un bref instant, dans la forêt.

De toute évidence, Szabolcs lui avait dit qu'il n'avait pas pu remonter dans le temps, tout simplement parce que l'énergie d'un voyage de vingt ans dans le passé était considérable. Il n'aurait jamais pu techniquement – mais c'était quelque chose de possible théoriquement. Mais alors, était-il vraiment remonté dans le temps ? C'était ce que son passage dans la forêt avait laissé pourtant sous-entendre. Il était confus.

Alors qu'il se débattait avec ses théories, ses idées, et les concepts complexes de voyage temporel, Lily Evans s'installa à sa table. Harry sursauta au moment où le sac se posa sans délicatesse sur la table – et en relevant la tête, il se retrouva face au sourire aimable de sa mère.

« Stephen, » le salua chaleureusement Lily. Elle s'assit, et l'observa un instant. Harry se troubla devant ce regard vert pénétrant, et détourna le regard, sentant ses joues chauffer.

« Comment vas-tu ? »

Harry haussa les épaules. Comment allait-il ? Voilà une très bonne question à laquelle il était incapable de répondre. Il n'allait pas mal – il s'était d'ailleurs senti bien pire – mais alors, il s'était déjà aussi senti en meilleure forme. Dire qu'il allait bien était peut-être un peu trop. Ne voulant pas mentir, il biaisa : « Fatigué, dans l'ensemble. Et toi ? »

« De même, » fut la réponse. « Tu n'étais pas présent lors des premiers jours de rentrée. »

Il lui expliqua alors brièvement comment il avait été pris au cœur de la bataille sur le Chemin de Traverse – Harry avait lu un peu les journaux pour se renseigner un peu plus sur les circonstances, au cas où – et heureusement qu'il avait eu cette présence d'esprit. Il avait reçu un méchant sortilège, s'était senti confus, et les jours suivants étaient des plus flous. La glorieuse histoire s'arrêtait là. On aurait pu s'étonner que quelqu'un d'aussi performant en Défense comme Stephen Curson ait été lamentablement touché, mais après tout, la malchance et l'inattention pouvaient causer bien des dégâts.

Ils discutèrent alors un peu de la guerre, à mot couvert. C'est au court de la conversation que certaines choses s'éclairèrent. Harry avait bien senti certain non-dits entre les Poufsouffle, des tensions qu'il n'arrivait pas à expliquer. Et, de manière assez ingénue, Lily lui apporta ces réponses.

Au détour de la conversation, elle expliqua qu'elle avait l'opportunité de se lancer réellement dans le combat – dans la guerre. Elle exprima à mi-mot ses frayeurs, mais en même temps, sa conviction profonde qu'il fallait faire quelque chose, que les choses n'allaient pas s'arranger si personne ne se soulevait, et se laissait faire par passivité et terreur. Il fallait se battre, parce que sans cela, ils couraient tous vers leurs pertes.

« Et, bien évidemment, » poursuivit-elle, « tout le monde est effrayé de se lancer sérieusement là-dedans. Ce n'est pas quelque chose comme les leçons de Défense. C'est la vraie vie, et on sait très bien que l'on risque de mourir. »

Elle déglutit, son regard tombant vers ses mains qui tordaient sa plume de nervosité.

« Comment en vouloir à ceux qui ont peur pour leur vie ? Comment départir les choses entre ceux qui n'ont pas cette flamme combative en eux, et ceux qui préfèrent rester en retrait – sans les mettre automatiquement dans le même panier que ceux qui veulent le rejoindre ? »

C'est à ce moment-là que Harry comprit qu'elle lui parlait de l'Ordre du Phénix. Venait-il de se fonder ? Suite aux attaques désastreuses de Voldemort sur le Chemin au jour de l'an ? Il se souvenait qu'Alice avait aussi fait partie de l'Ordre. Il serait surprenant qu'ils soient au courant de tout cela – déjà – alors qu'ils n'étaient même pas encore diplômés – mais c'était peut-être l'origine des dissidences entre les Poufsouffle. Le petit groupe avait dû être confronté à cette terrible décision – s'impliquer ou non.

Et quelle décision ! Alors qu'ils étaient si jeunes. Harry s'amusa cyniquement du fait qu'il ne pouvait se compter lui-même parmi « les jeunes » - il n'avait jamais eu de choix à prendre dans la guerre contre Voldemort. Dans son cas, il s'agissait d'une question de vie ou de mort – de survie. Si d'aventure il avait pu être libre de toute contrainte vis-à-vis de Voldemort, libre de simplement lui tourner le dos, comme n'importe qui, l'aurait-il réellement fait ? Quelle décision aurait-il prise ? C'était le genre de questions affreuses auxquelles il n'avait jamais été sincèrement confronté. Même à onze ans, il n'avait pas pu simplement faire demi-tour devant le mage noir : il avait déjà cette conviction inébranlable qu'il était seul face à lui – et personne d'autre. Le reste du monde derrière lui.

Sombrement et d'une voix basse, Harry lui répondit : « La guerre pousse les individus dans leurs retranchements les plus primaires. Elle dévoile les personnalités, exacerbe les émotions, les instincts et les tensions, infiltre les jugements et la confiance. Elle amène à des actions dont on ne se serait jamais cru capable. Elle ronge tout, comme un bataillon noir de larves sur une charogne en putréfaction, dévore toute essence humaine jusqu'à la moelle. Et ça, c'est quelque chose que le Seigneur des Ténèbres use avec la plus grande habileté. Il sait attiser, il sait séduire et il sait faire gronder la peur. Tout va changer, maintenant. »

Il reporta son regard vers la fenêtre, songeur – les cumulonimbus de janvier, annonciateurs des violents phénomènes qui se profilaient à l'horizon, s'amoncelaient dangereusement dans le ciel.

« Dans les temps qui viennent, il va falloir choisir soigneusement ses alliés. Je pense, dans ce que tu me dis, qu'on ne peut pas forcer les gens à participer à la guerre. Mais beaucoup se rendront compte que c'est la guerre qui risque de venir à eux, inexorablement. »

Fatalement.

Lily eut un faible sourire, représentatif de la douleur visible dans ses yeux. « Ce que j'apprécie chez toi, Stephen, c'est que je peux réellement partager. Je veux dire, j'ai l'impression d'être comprise. Tu saisis très bien les choses. Avec une maturité surprenante. »

La gorge serrée, Harry inspira difficilement. L'espace d'un instant, les yeux mi-clos, il s'imagina faire le tour de la table et prendre sa mère dans les bras. À la place, Lily le ramena à la réalité : « Quoiqu'il en soit, tu as parfaitement raison. D'ailleurs, les choses se sont déjà enclenchées, la guerre a contaminé Poudlard. » Elle joua un moment avec son livre de sortilèges, cherchant ses mots. « C'est le cas chez les Gryffondor. Potter, Black, et d'autres têtes de file chez les sixièmes et cinquièmes années... Ils deviennent complètement dingues. Je crois que Potter perd les pédales. » Sa voix s'était un peu enrouée, alors qu'elle gardait soigneusement les yeux sur son livre.

D'une voix atone, comme si elle essayait de se couper de tous les affects que cela pouvait engendrer, elle lui raconta alors qu'il y avait eu des incidents au château dès les premiers jours de la rentrée – « Tu n'étais pas là, Stephen, et je ne sais pas si l'on t'en a parlé. » Après que Harry ait secoué mécaniquement la tête, Lily poursuivit.

Menés par Potter, Black et trois autres élèves en sixième et cinquième année, un large groupe de Gryffondor était descendu jusqu'aux cachots pour se confronter aux Serpentard – une revanche puérile de ce qu'il s'était produit au jour de l'an, un exutoire de ce qu'ils macéraient dans le ventre. Ils étaient arrivés jusqu'à la salle commune et avaient réussi à pénétrer en pleine nuit dans les dortoirs. Les dernières années de Serpentard avaient répliqué, et une bataille des plus sanglantes s'était propagée.

« Au bout d'un moment, Slughorn est arrivé, alerté par un élève, » poursuivit Lily. « Pour la première fois, il s'est mis en colère, lui pourtant si coulant, placide... Mais il n'a pas réussi seul à calmer le jeu. »

Les yeux écarquillés, Harry écoutait le récit, statufié. Lily lui expliqua comment, à ce qu'il paraît, même Dumbledore était intervenu en compagnie d'autres professeurs. Il avait fallu immobiliser certains – mais la plupart avaient essayé de s'échapper et se disperser à la vue des professeurs, dans le plus grand chaos. Plusieurs élèves s'étaient retrouvés à l'infirmerie, apparemment dans un état lamentable.

« Dumbledore était furieux. Il disait qu'il n'avait jamais vu les choses déraper autant au sein du château – que c'était une honte. Tous les élèves qui ont été attrapés ont fait perdre des centaines de points, et ils sont en détention pour les deux prochains mois. Dumbledore disait que c'était une chance insolente que personne ne soit mort par leur stupidité. Certains sont encore à l'infirmerie – cela fait plusieurs jours, » expliqua Lily.

Les choses n'avaient pas pris une telle ampleur à l'époque de Harry, tant et si bien qu'il resta sans voix. La résistance qu'il y avait eue lors de sa cinquième année était cachée – Voldemort n'était pas officiellement de retour. Puis, une fois sa sixième année entamée, la guerre s'était propagée plus rapidement, plus férocement, mais du coup, l'ambiance explosive du château n'avait pas pris le temps de s'allumer complètement avant que Poudlard ne ferme ses portes.

Et tout ça, c'est probablement une idée de ton père et de ton parrain, Potter.

Harry serra les dents.

« Maintenant, les Serpentard veulent apparemment se venger et faire une 'descente' chez nous. Certains n'attendent que ça. Les événements prennent des proportions... considérables. De nombreux camps se forment, se lient. Quelques Serpentard demandent aux maisons de Poufsouffle et de Serdaigle de s'impliquer – et il en est de même pour les Gryffondor. Mais en plus, ce n'est pas aussi simple... »

Elle semblait désemparée. La logorrhée qu'elle faisait sortir à flot était peut-être autant pour elle que pour Harry.

« Au sein même des maisons des dissensions apparaissent. Cela va exploser à un moment donné. Sous peu de temps. C'est peut-être une question de semaines, mais il va y avoir un carnage à Poudlard. »

« Et Dumbledore ? Ou les professeurs ? » demanda-t-il.

« Les professeurs sont mis au courant, mais que veux-tu qu'ils fassent pour empêcher ça ? Personne ne sait quand les choses exploseront. Ce n'est même plus une question de coupe, de points pour les maisons – ni même de détentions, certains ne s'en inquiètent pas. Regarde, Dumbledore est dans une situation complètement coincée et désespérée. Il sait que la seule sanction qui ait encore un sens, qui soit significative, c'est l'expulsion. »

La position délicate de Dumbledore s'éclaira alors pour Harry. Prit d'une inspiration, il poursuivit le raisonnement :

« Mais il ne peut pas expulser des élèves à présent, qu'importe leurs camps. S'il vire des futurs mangemorts, il ne ferait que les pousser dans les bras de Tu-Sais-Qui et cela accélérerait probablement les choses. Au contraire, quel intérêt pour lui de jeter des personnes qui se battent contre les mangemorts ? Ou plutôt, comment pourrait-il consciemment expulser un élève de dix-sept ans en sachant qu'il le jetterait en plein milieu d'une guerre ? »

Poudlard offrait depuis tout temps une protection contre les menaces extérieures – et même encore à présent, l'extérieur était bien pire que ce qui se profilait dans le château. La complexité de la situation se dévoila sous le regard éberlué et inquiet de Harry. Il n'était pas étonnant que les Poufsouffle soient tendus en ce moment. L'ambiance qu'il percevait depuis qu'il était revenu pris un tout nouveau sens – rien de surprenant à ce qu'il ait ressenti cette pression agitée mise sous verre en débarquant dans la Grande Salle.

Désemparé, il ne put trouver les mots pour faire part à Lily de son soutien. Il attrapa alors sa main et la serra fort pour lui faire passer ses émotions.

xXx

Le lendemain soir, il était temps pour Harry de retrouver sa connaissance insomniaque. Le nom de Nadège Bladwell flottait sur la Carte du Maraudeur au niveau de la même salle dans laquelle il avait l'habitude de la retrouver. Harry leva les sourcils, surpris – à présent qu'elle avait sa propre chambre, elle n'avait plus aucune raison de venir là-bas, au risque d'être prise par un professeur.

Elle était là, toujours assise de la même façon, les jambes pendant nonchalamment dans le vide. Harry s'assit à ses côtés.

« Je t'attendais, Curson. »

« Vraiment ? »

« Oui, puisque tu as un moyen étrange et insoupçonné de trouver la trace des gens, je me suis dis qu'en me postant à nouveau ici, tu viendrais de toi-même. »

Reprenant les sarcasmes qu'elle avait l'habitude de lui faire, Harry tourna la tête et ses lèvres s'étirèrent d'un sourire moqueur : « Oh, mais voyez-vous cela. Je te manquais ? »

Elle ricana. « Une cigarette ? »

Harry en tira une du paquet que lui présentait Nadège. Un petit mouvement de baguette pour l'allumer, et il tira une bouffée. La fumée s'engouffra en lui, et les tensions qu'il sentait dans ses épaules et au creux de son estomac depuis plusieurs jours vinrent légèrement se dénouer.

« Je me doutais que tu ne viendrais pas me rendre visite directement dans ma chambre – et... » Elle tira une bouffée, le regard bleu à nouveau porté au loin, « Et je ne voulais pas complètement perdre contact. Ce n'est pas courant pour moi de croiser des personnes qui peuvent me supporter. »

Cette admission touchante fit sourire doucement Harry.

Et alors, les mots se débloquèrent entre eux. Elle lui parla de la descente des Gryffondor chez les Serpentard, il lui parla de l'attaque, ils parlèrent de la guerre.

C'est alors qu'elle lui mentionna ses projets après Poudlard : comment elle comptait partir dans le monde moldu, contre l'avis de sa famille, contre les traditions, contre ce qui était attendu de sa part. Comment elle allait se cacher pour échapper à la guerre – parce qu'elle savait que d'une façon ou d'une autre, on ne lui permettrait pas de rester neutre, qu'elle était déjà en situation déplaisante seulement à Poudlard, alors que la guerre était aux portes de l'école et allait leur exploser à la gueule lorsqu'ils auraient passé leurs ASPICs. Elle lui expliqua la culpabilité qui la rongeait d'agir ainsi, qu'elle se donnait une impression de lâcheté, mais qu'elle ne pouvait pas faire autrement, c'était sa seule solution – et puis, qu'aurait-elle fait ?

« Je suis lamentable en magie, » fit-elle durement remarquer, « Que ce soit en métamorphose, sortilège, défense, j'ai tout juste le niveau, et encore. Je sais que tout n'est pas à rapprocher d'un manque de puissance chez moi, mais aussi de travail – je n'en ai jamais fait une – mais je sais aussi que même en donnant réellement tout ce que j'ai, je n'ai dans le ventre que ce qui paraît dérisoire pour certains sorciers bien plus puissants. Regarde-toi, Curson ! Tu as du potentiel à en revendre – ce serait me mentir lamentablement que de ne pas l'avouer sans fard : je ne suis pas puissante. »

« Et, en vertu de cela, il convient de comprendre que si je me retrouve au sein de la guerre, qu'importe ma place, je n'aurai que très peu de chance de survie. L'instinct de survie est une chose formidable, n'est-ce pas ? C'est ce qui va tous nous animer dans quelques temps. Les choses arrivent déjà. Vois ce qu'il s'est passé chez les Serpentard, l'autre nuit. Et le sang appelle le sang, la vengeance appelle la vengeance. Maintenant, la roue est enclenchée. Tout ce qui se passera à présent ici va se répercuter au centuple dehors. »

D'une voix faible, exténuée, Harry répliqua simplement : « Puis-je avoir une autre cigarette ? »

Nadège l'observa un instant, ses sourcils noirs se fronçant. « Tu m'as l'air bien abattu. » Harry ne répondit rien, et alors, Nadège sortit un paquet non entamé. « Tiens, garde-le. C'est un cadeau empoisonné, mais parfois, ça aide. »

Machinalement, Harry la remercia. Ce n'est qu'après de longues minutes qu'elle reprit la parole.

« Que comptes-tu faire après les ASPICs ? »

« Je l'ignore. » Un rire sans joie l'anima. « Les choses n'étaient déjà pas agréables auparavant, mais au moins, elles étaient claires et je savais où j'allais. À présent, je ne sais plus. »

Elle acquiesça, pensive. « Il n'est peut-être pas si étonnant que je ne parvienne pas à te cerner complètement si tu restes une entière énigme à tes propres yeux. Après tout, je n'ai toujours pas de réponse à ma question initiale. Qu'est-ce qui te fait avancer, Curson ? »

Harry appuya sa tête contre le chambranle de la fenêtre. Retourner à son époque, était-ce une réponse encore valable ? C'était après tout son objectif depuis plusieurs mois à présent, et il sentait que de nombreuses heures allaient encore être consacrées à cette histoire. Mais c'était un objectif qu'il voulait à court terme, et qui pourtant s'étirait sans fin, le plongeant dans la lassitude. Là, le voilà à moitié dépressif ! Il avait l'impression de lutter contre du brouillard, dans un sur-place frustrant. Non, il lui fallait autre chose, un autre souffle pour le dynamiser. La question était : qu'est-ce qui l'animait réellement ?

D'un frisson, il ressentit l'excitation et l'adrénaline de son duel avec Snape. Du besoin implacable de survivre. Et l'un ne peut vivre tant que l'autre survit.

Détruire Voldemort, était-ce vraiment le genre d'objectif malsain qu'il visait dans sa vie ?

Alors que la langueur qui le suivait depuis quelques temps se dissipait lentement, qu'il en venait à sentir avec acuité les goulées d'air frais de la nuit, Harry sut que cette expérience temporelle, quelle qu'elle soit, lui montrait une chose. L'ensemble des sorciers étaient terrorisés par Voldemort, parce qu'il bousculait leurs vies, leurs espoirs, parce qu'ils craignaient de tout perdre.

Il lui sembla que l'air froid s'infiltrait profondément en lui, mais il n'en prit pas garde.

Peut-être qu'il devait tout perdre, pour pouvoir avancer avec l'assurance de celui qui n'a plus qu'un objectif, fusse-t-il mortifère.

« Merci. » Harry s'anima, se retourna vers la salle de cours et sauta au sol. « Les choses paraissent un peu plus claires, à présent. »

« Parle pour toi ! » clama la voix de Nadège dans son dos.

D'abord, Harry continuerait à persévérer dans ses recherches temporelles. Honnêtement, les cours posaient problème, ils prenaient une place importante dans son emploi du temps, mais il fallait bien admettre qu'il était obligé de faire avec. Son temps libre dans la journée était consacré à la bibliothèque.

L'astuce de Snape pour désamorcer les sortilèges de surveillance et de pointage des livres révolutionna son emploi du temps de manière magistrale et lui offrit la possibilité, non négligeable, de lire n'importe quoi à toute heure de la journée – y compris sous le nez de Madame Pince, sans que qui que ce soit ne remarque rien. En revanche, cette possibilité lui aurait été bien plus utile auparavant. En effet, il prenait son temps pour relire toutes les notes de Szabolcs, que ce soit celles qu'il avait prises lorsqu'il était dans la forêt avec lui ou ses notes précédentes – il passait son temps à feuilleter ses livres. Ce qui impliquait qu'étant maintenant en sa possession, il pouvait les lire en toute impunité à la bibliothèque – sans même avoir recours aux sortilèges de Snape.

Plongé dans des livres d'arithmancie d'un côté, les notes de Szabolcs de l'autre, Théories temporelles, entre aberration et magie ouvert devant lui, Harry mordillait sa plume, les sourcils froncés, à la recherche de l'illumination. Il piétinait et les nombreuses équations magiques qui se déployaient sous ses yeux n'avaient aucun sens, tant et si bien qu'il avait l'impression de tourner en rond. Son passage dans la forêt lui paraissait toujours incompréhensible, et la plupart des souvenirs étaient si flous... Il devint frustrant de relire les mêmes calculs, les mêmes phrases en boucle sans parvenir à en saisir l'essence.

Reprenons les choses depuis le début. Il tapota sa plume contre le parchemin, pensif. Le temps se retrouve en tout point de l'espace, de l'univers, tout comme la magie. Le principe du Retourneur de Temps est de former une 'distorsion' dans cet espace pour permettre à l'individu de revenir en arrière. Pour cela, il agit sur la magie du sorcier et sur ses connaissances empiriques de ce qui est arrivé.

Donc. Pourquoi un Retourneur de Temps ne pourrait-il pas fonctionner sur vingt ans ?

La réponse, Potter, est que la puissance du sorcier ne pourrait pas être suffisante pour provoquer une distorsion aussi importante. Et, il faut ajouter qu'il doit être capable de se projeter psychologiquement – ou quelque chose comme ça – sur les années écoulées.

Mais, cela ne pouvait pas s'appliquer à lui, n'est-ce pas ? Parce qu'il n'avait rien fait pour remonter le temps, ce n'était pas son entreprise personnelle, son désir, sa volonté. Ce qu'il s'était passé était extérieur à lui – de ce fait, il n'avait pas eu à se projeter.

Alors quoi ? grogna Harry, est-ce qu'il est possible qu'il s'agisse d'une source extérieure ? Quelqu'un qui a mis cette volonté et cette magie à l'œuvre pour que je remonte le temps ?

Ce point soulevait la dérangeante idée que quelqu'un était derrière tout ça. Ses pensées s'échappèrent vers McQueen et son comportement étrange depuis sa rencontre inopinée avec elle.

Tu n'as aucune preuve Potter.

Admettons que ce soit quelqu'un d'extérieur qui ait fomenté ce retour dans le temps, ce quelqu'un doit venir de ton époque, non ?

Dans ce cas, il était improbable que McQueen soit derrière tout ça. Il ferma les yeux et rejeta la tête en arrière.

Et tout ça ne t'avance guère pour revenir à ton époque.

Sans compter que l'hypothèse d'une illusion n'est toujours pas à écarter, ricana une voix grinçante dans son esprit.

Plutôt que de rester inlassablement bloqué sur ce qu'il appelait à présent le 'projet temporel', il comptait investir son entraînement avec Snape. Il devait cette nouvelle flamme qui l'animait à sa discussion avec Nadège Bladwell – et recentrait considérablement ses objectifs. Le voyage dans le temps était une chose, enrichir ses compétences pour détruire Voldemort était tout autant primordial, et Snape était un tremplin succulent pour y parvenir.

Il faut dire ce qui est : la confiance et la joie ne régnaient pas entre eux, et s'il y avait certains accrochages, Harry arrivait à garder son sang froid – puisque Snape était lui-même un glaçon digne des icebergs polaires, ils restèrent tous les deux dans une politesse civile et pragmatique, toute empreinte de curiosité intellectuelle.

Et si le Serpentard avait un foutu caractère, hautain et méprisant, Harry devait lui reconnaître une chose : son incroyable intelligence. En réalité, il savait déjà que Snape était un homme intelligent, mais il n'avait peut-être jamais eu l'occasion de s'en rendre compte d'aussi près. Il excellait dans une compréhension de la magie assez extraordinaire, manipulait des notions théoriques qui dépassaient Harry, et il apprenait même certaines choses très rapidement et avec une intuition remarquable là où Harry savait qu'il lui avait fallu un temps considérable pour intégrer péniblement ces notions.

Cela lui faisait mal de se l'avouer, et il ne l'aurait prononcé à voix haute pour rien au monde, mais il était fort probable que Snape ne soit pas juste un garçon un peu plus intelligent que la moyenne, mais en réalité un véritable génie.

L'un des avantages à cet état de fait, bien que cela puisse exaspérer Harry et que Snape soit lui-même parfois exaspéré par la lenteur d'esprit de Harry et le traitait régulièrement d'idiot – les choses ne changeaient pas tant que cela, finalement – c'était que Harry soit suffisamment stimulé pour se hisser toujours plus haut. Il prenait réellement les choses à cœur, et quitte à se lancer dans un entraînement magique avec Snape, autant faire les choses jusqu'au bout.

Si la technique pour désamorcer le pointage des livres n'était plus utile au 'projet temporel', elle s'avérait vraiment nécessaire en ce qui concernait les références que Harry avait péniblement arrachées à Snape. Ce dernier n'était pas tellement disposé à la base à aider Harry dans cette entreprise – son seul but initial était de gagner en souplesse, rapidité, incision dans ses duels – mais il avait dû lui apparaître au bout d'un moment qu'il avait tout à gagner à ce que Harry progresse lui-même.

Comme à ses bonnes vieilles habitudes, il s'était glissé dans la bibliothèque en pleine nuit pour commettre ses forfaits. Sans guère de surprise, c'est dans la Réserve qu'il trouva l'un des livres que Snape lui avait 'conseillé'. Un vieux grimoire poussiéreux, aux feuilles jaunies et craquantes, une couverture en peau d'alligator, une aura de magie noire inquiétante qui s'en échappait et nommé en lettres gravées : Considérations Métaphysiques de la Magie. Le nez froncé, tant par la poussière que par la noirceur qui s'en dégageait, Harry le prit entre ses mains, surpris par le poids important de l'ouvrage.

Il marmonna les enchantements pour enlever les sorts de trace, et le rangea dans son sac avant de poursuivre son cheminement parmi les rangées étroites de la Réserve. Ayant singulièrement l'impression de faire ses courses, Harry procéda de la même manière avec un livre plus récent : Répertoire de sorcellerie et maléfices. Le dernier à rejoindre les autres fut l'ombrageux Prendre l'ascendant sur vos ennemis. En le feuilletant distraitement, Harry fut tenté de le reposer aussitôt : des schémas de torture s'étalaient sur plusieurs pages, avec une précision qui ne laissait que peu de place à l'imagination. Avec un haut-le-cœur, il se raisonna. Sa confrontation avec Snape avait bien mis en évidence son manque de connaissance dans ces sujets, et cela lui avait coûté.

Pour se défendre des Forces du Mal, il fallait d'abord savoir de quoi il s'agissait, non ?

Le cœur un peu lourd, il referma son sac et sortit prestement de la Réserve, comme pour se dégager de l'influence noire des ouvrages présents sur les étagères. Mais à présent, il se promenait avec ceux-là dans son sac. Si tu es pris avec ça entre les mains, tu seras foutu Potter.

C'était vrai. Il était bien trop dangereux de les trimbaler impunément. Harry grimpa les étages pour se retrouver dans la Salle sur Demande. Il avait fait apparaître une petite étude, avec un bureau, fauteuil et cheminée, des étagères courants sur les murs, une fenêtre aux lourds rideaux rouges, donnant une vue plus ou moins approximative sur la forêt interdite.

Ainsi, les journées étaient consacrées au 'projet temporel', mais dans la nuit enveloppante, il venait dans ce simili d'étude pour parcourir les ouvrages et se plonger dans la connaissance des Forces du Mal. Les débuts avaient été ardus, il fallait bien l'avouer, et lorsqu'il avait commencé sa lecture de Considérations Métaphysiques de la Magie, il avait failli jeter l'éponge devant le discours abscons et alambiqué de l'auteur. Un mystérieux mage noir du Moyen-Âge, dont le nom n'avait pas réussi à traverser cette époque obscure, palabrait de long en large et en travers sur ses interrogations et ses expérimentations patinées de réflexions philosophiques abstraites.

Cependant, petit à petit, au fil des nuits, les choses s'éclairaient, et la lecture prenait une dimension terriblement fascinante. L'auteur abordait le cœur même de la magie, sa nature intrinsèque et le lien qui se développait entre le sorcier et sa magie.

Le temps considérable qu'il passait à ses propres recherches phagocytait tout moment disponible, et faisait reléguer les devoirs scolaires au tiers plans – Harry s'accordait très peu de temps pour les faire, et les rédigeait au dernier moment, dans un grossier bâclage encore jamais atteint de sa part. Sa fatigue générale faisait qu'il en venait souvent à somnoler en cours, et une bonne partie des informations entraient tant bien que mal dans une oreille, et sortaient avec aisance de l'autre côté.

La fatigue reprit très rapidement le pas, et c'est alors qu'il envoya un hibou à Claudia McQueen. Dans son courrier, il lui fit un rapport sur les événements survenus à l'école depuis la rentrée – la descente des élèves chez les Serpentard, les tensions... et glissa vers la fin qu'il désirait avoir un stock de potions énergisantes. Échange pour échange, n'est-ce pas ?

Les potions énergisantes permettaient de réduire le temps de sommeil – elles donnaient un élan à l'organisme et le faisait fonctionner sur des réserves sans que les capacités de la personne n'en soient touchées. Le désavantage était bien évidemment l'accoutumance, l'addiction possible, et prises à haute dose durant un laps de temps trop court, il pouvait être possible d'amener l'organisme dans un épuisement qui ne pouvait pas être réparé par seulement quelques heures de sommeil. Mais, c'était un risque que Harry était prêt à prendre. Après quelques lectures à ce propos, à raison de quatre ou cinq fioles par semaine, il devrait pouvoir maîtriser la situation.

La réponse de McQueen arriva quelques jours plus tard, où elle fit part de son soulagement d'avoir de ses nouvelles, de savoir qu'il allait bien depuis sa petite entreprise de Noël, et elle finissait par le remercier de son rapport, lui demandant de garder encore ses yeux et ses oreilles ouverts pour elle. Un stock non négligeable de potions était joint au courrier.

D'une certaine façon, il ne s'était jamais autant senti seul. L'ambiance entre les Poufsouffle était toujours pesante, et plongé comme il l'était dans ses recherches et études diverses, Harry se sentait plus déconnecté que jamais des relations humaines. Il observait avec détachement les tensions explosives qui débordaient régulièrement dans le château.

L'ensemble des professeurs semblaient à cran, les cours n'avaient jamais été autant réglementés. Il devenait extrêmement courant de voir des groupes d'élèves sortir les baguettes, comme une traînée de poudre à canon, insultes aux lèvres. Les groupes d'amis se déchiraient, les ennemis s'en repaissaient et saisissaient toute opportunité pour ajouter de l'huile sur le feu, déclenchant des discordes jamais atteintes. Harry se sentait distant de tout ce climat, anesthésié.

C'est probablement ces circonstances qui l'amenèrent à savourer les temps passés à la bibliothèque avec Lily. S'il se sentait coupable de passer du temps avec elle – il avait l'horrible intuition qu'il se dirigeait droit vers un mur – il l'avait laissée volontiers venir s'installer à sa table reculée de la bibliothèque. Et puis, le temps passant, il en vint à attendre ces moments, avec anticipation... jusqu'au moment où c'était à présent lui qui venait aussi s'installer à ses côtés. L'exaltation que cela lui amenait était peut-être l'une des raisons pour lesquelles Harry parvenait à garder la tête hors de l'eau.

Ils travaillaient studieusement, ou s'expliquaient divers points des cours... ou abordaient n'importe quel sujet qui leur traversait l'esprit. Ainsi, il avançait peu dans son 'projet temporel', mais puisqu'il pataugeait, Harry songeait que c'était un mal pour un bien. Ces moments privilégiés, à voix basse, dans l'intimité, étaient des plus savoureux, comme un cocon douillet. L'alchimie entre eux, déjà bien présente dès le début, ne faisait que se renforcer. C'était simple, coulait de source, et pour rien au monde Harry n'aurait voulu rompre avec ses nouvelles habitudes.

Mais alors, il ne s'attendait pas à ce que les choses prennent une tournure des plus déconcertantes.

Elle lui parla à mi-mots de sa relation avec James Potter – qu'elle ne supportait pas son désir d'écraser les Serpentard, sa colère, sa fougue et sa haine des « ennemis », mais que l'ambivalence de certains, leur manque de prise de position, lui paraissait tout aussi intolérable. Et, songea Harry, ajouté aux sentiments ambigus qu'elle avait pour son père, il était facile de comprendre qu'elle était perdue. Mais, à sa plus grande surprise, lorsqu'il évoqua doucement ses sentiments pour James, Lily secoua la tête.

« Non, j'ai cru... mais nous n'avançons pas du tout sur la même longueur d'onde. Il ne me comprend pas comme toi tu le fais. »

Le regard qu'elle lui porta alors fut des plus déstabilisants. L'estomac de Harry se tordit violemment, à la fois glacé d'horreur et d'appréciation. Il ne savait pas s'il devait fondre en larmes, vomir ses tripes, ou la prendre dans ses bras. Ou les trois en même temps.

Devant sa réaction, Lily se mordilla la lèvre inférieure – un geste anodin, mais dans lequel Harry se retrouvait.

« Je suis désolée si je t'ai embarrassé. Je voulais juste... » Elle ne termina pas sa phrase, sa voix se cassant légèrement. Sa main se leva, s'avança vers lui, et lentement, frôla du bout des doigts la main de Harry. Il sentit ses yeux s'embuer, sa gorge se nouer – au même moment où une vague glacée s'empara de lui.

Harry eut à la fois envie de retourner sa main pour serrer celle de Lily – mais il savait intiment que ce geste ne devait pas se faire. Il cligna des yeux, et mit toute son énergie pour refouler tout le panel d'émotions qui l'assaillaient – et qu'il ne voulait même pas analyser. Lentement, il dégagea sa main pour réunir ses papiers. Il se racla la gorge dans le silence pesant qui venait de se former entre lui et Lily. Une tension qu'il n'avait encore jamais sentie entre eux – et une tension qui lui semblait malsaine.

« Je vais y aller, » chuchota-t-il.

Lily ramena sa main contre elle, les joues roses.

« Bien, » fit-elle avec une voix étrange et basse. Avant de partir, Harry se risqua à regarder Lily, elle-même l'observait du coin de l'œil. Il se détourna prestement, et en quelques pas, il sortit de la bibliothèque. Le chemin se passa dans un brouillard mental – il se vit, complètement détaché de lui-même, poser ses livres sur son lit. Automatiquement, il se dirigea vers la salle de bain. Dès que la porte fut refermée, il s'effondra au sol en un bruit sourd, et enfouit sa tête dans ses bras, sur ses genoux, la respiration bloquée.

Mais que venait-il juste de se produire ?

xXx

Harry évita la bibliothèque durant la semaine qui suivit. Il jugea qu'il était préférable de procéder ainsi, ne voulant même pas se confronter, ni même songer, à ce qui était en développement sous-jacent. S'il n'y pensait pas, et s'il laissait les choses se tasser – ce serait exactement comme s'il ne s'était rien produit, n'est-ce pas ? Rien n'existait.

Au final, maintenant qu'il avait soudainement réalisé qu'il pouvait venir dans la Salle sur Demande, il n'avait plus aucune obligation d'aller s'installer à la bibliothèque. Il n'y allait que pour la voir. À présent, dans l'état actuel des choses, ce n'était même plus envisageable.

Du coup, hormis ses apparitions en cours, il devenait un véritable fantôme dans le château puisqu'il passait son temps libre durant la journée dans la Salle – et de même pour ses nuits. La petite étude qu'il faisait apparaître était devenue au fur et à mesure des jours son repaire complètement tapissé de livres qui s'empilaient, la bibliothèque complète de Szabolcs aux murs et un bureau branlant où s'éparpillaient bon nombre de vieux parchemins couverts de notes. L'un des pieds du bureau se dévissait, bancal. Harry y glissa des morceaux de parchemins en guise de cale.

C'est probablement pour cette raison qu'il ne remarqua pas immédiatement que Lily essayait de lui parler. Cependant, lorsqu'au bout d'une semaine, il réalisa qu'elle tentait à tout bout de champ de se retrouver seule à seule avec lui, il ne lui devint plus possible de nier.

Il développa alors des trésors d'imagination pour l'éviter à tout prix – sa connaissance pointue de Poudlard et de ses passages secrets, armé de la Carte du Maraudeur fut particulièrement rentabilisée. Il aurait bien voulu briller par son absence durant les cours de Métamorphose et de Défense qu'il avait en commun avec les Gryffondor, mais c'était précisément deux cours qu'il ne pouvait pas se permettre de sécher.

D'une part, les cours de Défense lui étaient indispensables – et même s'ils n'apprenaient toujours pas beaucoup de magie et que la pratique était peu présente, l'approche stratégique, voire même militaire, de Morel, était toujours des plus prenantes et intéressantes pour Harry – c'était précisément ce qui lui manquait. D'autre part, bien courageux était celui qui se permettrait de s'absenter aux cours de McGonagall. En rassemblant ses affaires rapidement, il parvenait alors à s'éclipser de la salle dès la sonnerie, avant même que quiconque ait eut le temps de partir.

Cette stratégie dura efficacement pendant un certain un temps.

À sa grande surprise, ce ne fut pas le parent attendu qui réussit à le coincer début Février.

« Curson, » le salua froidement James Potter.

Adossé contre une tapisserie, entrée d'un passage secret, la baguette tournant nonchalamment et ostensiblement entre ses doigts, James avait réussi à l'intercepter avant qu'il ne disparaisse dans les étages. Harry jura entre ses dents.

Il répondit d'un ton poli et peu concerné - « Potter » - puis choisit de poursuivre mine de rien son chemin dans le couloir, comme s'il s'agissait de sa direction prévue.

« Non, pas par là, » dit James. « Je te conseillerais plutôt par ici. » Il fit un petit geste vers la tapisserie. Harry s'arrêta au milieu du couloir, plissa ses yeux. Que pouvait bien lui vouloir son père ? Au vu du visage fermé et vindicatif de celui-ci, il n'était pas convaincu qu'il s'agissait d'une plaisante entrevue.

« Je ne vois pas de quoi tu parles, Potter, » grogna Harry.

« Oh, je t'en prie, Curson, traite-moi d'imbécile tant que tu y es. Je sais que tu empruntes systématiquement ce passage depuis quelques semaines en sortant du cours de Métamorphose. Alors, tu vas simplement m'écouter, et me suivre par ici. J'ai quelques mots à te dire, et je préférerais que cela se fasse dans un endroit peu fréquenté. Je suis sûr que cela sera aussi ta préférence, en y réfléchissant bien. »

Lentement, Harry s'approcha, frôla du bout des doigts la pierre qui faisait pivoter le mur derrière la tapisserie, et s'engouffra dans le passage, la main serrée fermement contre sa baguette. Il entendit les pas de James le suivre. En sortant quelques étages plus haut dans un couloir abandonné, Harry se tourna vers son futur paternel, le visage fermé.

« Donc, de quoi s'agit-il ? »

Mais, avant même qu'il n'ait eut le temps de comprendre ce qu'il se passait, son père s'approcha en deux enjambées furieuses et lui balança violemment son poing au visage. Le geste le fit basculer en arrière alors que la douleur irradiait sa joue. Il reprit tant bien que mal son équilibre, James s'apprêtait à lui donner un deuxième coup, mais il réussit à l'éviter de justesse et s'empressa de marmonner un maléfice pour expulser James quelques mètres plus loin.

« Je peux savoir quel est ton problème ? »

James se releva d'un bond, la colère l'animant et déformant les traits de son visage – tant et si bien qu'il semblait seulement vouloir lui faire mal à main nue, éclipsant toute magie. Harry recula de quelques pas, maintenant James à distance avec quelques sortilèges de protection. Agacé, il répéta :

« Pourrais-je avoir l'immense honneur de comprendre ce qu'il se passe ou tu es tellement aveuglé par ton désir de me flanquer à terre que tu n'arrives pas à rejoindre deux neurones pour formuler des phrases cohérentes ? »

Si on lui demandait, Harry nierait toute influence de Snape dans sa verve – mais cela eut l'effet escompté : James prit une grande inspiration et réussit à endiguer un peu de colère.

« Lily. Je ne sais pas ce qu'il se passe entre elle et toi, mais je tiens à te faire rentrer un message clair et net : ne t'approche plus d'elle. »

Nous y voilà, réalisa Harry. Suis-je le seul ici à me rendre compte de l'absurdité de la situation ?

« Puisque tu ne sais visiblement pas de quoi tu parles, je vois difficilement en quoi cela nécessite que tu m'agresses de manière aussi vulgaire. »

« J'ai bien compris l'essentiel. Cela allait mieux entre nous – jusqu'à ce que tu viennes semer le doute dans son esprit. Veux-tu un dessin peut-être ? »

Harry n'eut pas l'occasion de répondre puisque son père, ayant de toute évidence réalisé qu'il ne pourrait pas s'approcher de Harry sans utiliser la magie, lui envoya quelques sortilèges. Harry para avec facilité, troublé par la situation.

« Écoute Potter, tout ceci est ridicule – »

Il absorba un maléfice, en dévia un autre, et évita d'un saut le troisième.

« – tu imagines des choses, je n'ai jamais voulu – »

James se déchaînait littéralement, lançant tout ce qui lui passait par la tête, et Harry n'osait pas contre-attaquer. La seule défense ajoutait de l'huile sur le feu de la fureur de son père.

« – me mettre entre toi et Lily. »

James réussit à percer ses défenses, et il se jeta sur lui. Ils tombèrent d'un seul mouvement et la tête de Harry percuta le sol, l'étourdissant momentanément. James ne se fit pas prier pour saisir l'occasion et le frapper une nouvelle fois au visage. Harry plia ses jambes en guise de levier pour reprendre le dessus sur son père. S'en suivirent des roulés-boulés et des mesures de force. La baguette de Harry fut éjectée par un coup de pied de James et alors qu'il rampait pour la récupérer, une vive brûlure l'assaillit à la cheville droite.

Sa main se referma sur sa baguette au même moment où il siffla de douleur. Il prit une respiration pour réguler l'élancement déchirant qu'il ressentait, se retourna sur le dos et lança un maléfice du Saucisson – autant pour son cher paternel, mais il le mettait au pied du mur. Le rayon toucha James et Harry prit le temps de fermer les yeux pour gérer la brûlure insupportable de sa cheville qui irradiait jusque dans sa jambe.

Il se releva sur les coudes puis enleva sa chaussure et chaussette difficilement – son pied se mettait à enfler de manière inquiétante, et surtout, une vilaine plaie donnait l'impression qu'on lui avait enfoncé une aiguille chauffée à blanc dans l'articulation – mais qu'avait fait James ?

« Je ne voulais pas en arriver là, Potter. Tu ne m'as pas laissé le choix. Mais puisque je sais que tu peux voir et entendre ce qu'il se passe, nous allons nous mettre d'accord. Je ne compte pas m'interposer entre vous deux, et je ne compte pas continuer à fréquenter Lily. Tu vas donc me laisser tranquille, et j'oublierais ta désastreuse tentative d'intimidation – ou quoique ce fut. »

Il se leva et jura violemment lorsqu'il s'appuya sur son pied. Il allait devoir passer à l'infirmerie, parce qu'il était incapable de marcher correctement dans ces conditions. Essayant d'écarter sa blessure de son esprit, Harry savait qu'il allait d'abord devoir s'assurer que James ait bien compris, et s'il se détestait d'avance pour ce qu'il allait faire, la douleur ne le rendait pas patient et l'ensemble de la situation enflammait bien trop son acrimonie pour qu'il s'embarrasse de dentelle.

« Étant donné que personne ne passe par ici, je vais devoir lever mon sortilège. Histoire de m'assurer que tu ne vas pas tenter une nouvelle fois de m'attaquer, je vais devoir être plus clair. Tu as tout intérêt à me laisser partir et ne plus t'approcher de moi – parce que non seulement je te promets de m'assurer que Lily m'oublie, mais aussi parce que tu ne voudrais pas réellement m'énerver. Ma langue risquerait de fourcher malencontreusement. Et si je suis convaincu que tu ne crains pas pour toi, tu seras peut-être plus inquiet vis-à-vis de tes amis : je suis sûr que tu ne voudrais pas que, par ta faute et ton hardiesse déplacée, l'ensemble de l'école sache ce que vous faites lors des nuits de pleine lune – Oui, je suis au courant. »

Oh, je suis tellement, tellement désolé.

Même pétrifié, le regard de James fut suffisamment éloquent pour comprendre son choc. Pour faire bonne mesure, Harry prit soin de porter le dernier coup :

« Et si Dumbledore a pu étouffer l'affaire l'année dernière, ne fais pas l'erreur de croire qu'il puisse endiguer toutes les rumeurs et que sa position puisse éternellement vous sauver. »

Un sourire froid étira les lèvres de Harry.

« Je suppose que je me suis bien fait comprendre cette fois-ci, Potter ? »

Il plongea son regard dans celui de son père, cloisonnant son cœur dans un recoin, laissant sa détresse et son dégoût de lui-même au placard, et trouvant la furieuse résignation qu'il pouvait voir dans les yeux de James suffisante pour parier que le message était passé.

« Parfait. »

Il fit volte-face et clopina jusqu'au passage secret qu'il activa. Avant de s'engouffrer dedans, il se retourna une dernière fois pour lancer un finite. Le mur se referma aussitôt, et vu l'allure à laquelle il boitait, Harry ne perdit pas de temps à se laisser submerger par l'émotion. À la place, il serra violemment les dents et poursuivit le plus dignement possible sa route jusqu'à l'infirmerie.

xXx

« Vos signes cliniques correspondent à une violente décharge magique. Vous êtes sûr, Mr Curson, que vous ne voulez pas m'expliquer comment vous avez pu vous retrouver avec ce type de blessure ? »

« Sans façon, » grinça Harry, allongé sur un lit, crispé. « Vous ne pouvez pas juste... arranger ça ? »

Madame Pomfresh l'observa d'un air sévère et un peu pincé.

« Bien sûr, mais il m'aurait été plus utile de connaître les circonstances de la blessure. Soit. » Elle s'affaira auprès de ses placards. « Une potion de régénération tégumentaire et sanguine fera l'affaire pour la blessure en elle-même. En revanche, pour l'inflammation, ce sera une autre paire de manche. Il va falloir vous retirer la magie déchargée, et cela risque d'être désagréable – il faut faire ça à la baguette, et cela va amplifier la douleur. »

Après qu'il ait avalé les potions, Madame Pomfresh s'installa sur une chaise à ses côtés, et l'avertit une dernière fois. Le bout de sa baguette vint délicatement se poser contre la peau nue de sa cheville, et soudainement, Harry sentit un flux se retirer, être aspiré, tirant et brûlant tout sur son passage.

Il siffla de douleur – et sur le « Je vous avais prévenu, Mr Curson » - il porta ses mains à ses tempes, comme pour gérer la souffrance. Après un temps qui lui sembla interminablement long, Harry se retourna dans le lit de l'infirmerie, prenant bien garde à sa cheville, et ferma les yeux, à la recherche du sommeil – il devait passer la nuit ici, Pomfresh voulant s'assurer le lendemain matin que tout était bien résorbé et guéri.

Étrangement – ou pour quelque raison médicale obscure – elle ne lui avait pas fourni de potion de sommeil sans rêve, alors qu'il n'aurait pas craché dessus. Loin de là. En réalité, s'assommer l'esprit avec n'importe quelle drogue lui paraissait être un paradis sans nom – tout était bon pour ne pas penser et s'anesthésier complètement.

Ne pas penser à ce qu'il venait de se produire avec son père. Ne pas penser à quel abruti James Potter était, à l'amère déception qui lui étreignait le cœur, ni au relent d'aigreur qu'il sentait au fond de sa gorge.

Ne pas penser à ce qu'il allait devoir faire pour que Lily ne vienne plus le voir. Ne pas penser bien évidemment au sentiment de détresse et d'abandon que cela lui procurait.

Merde, tu es un idiot Potter. Depuis le début, tu savais qu'il ne fallait pas que tu t'approches d'eux. Qu'il était plus prudent de rester éloigné et invisible. N'est-ce pas pour cette principale raison que tu es allé à Poufsouffle ?

Bien évidemment, il fallait que tu fasses tout rater, une fois de plus. Une fois de plus, tu as cherché les ennuis – et tu oses te lamenter de manière aussi misérable ?

Une petite voix enfantine, au fond d'un placard noir geignit. Ce n'est pas moi, c'est elle qui a commencé. C'est elle qui est venue vers moi.

Harry se recroquevilla sur lui-même, en chien de fusil, et serra les couvertures – protection illusoire à la recherche d'une sensation trop peu connue.

Ça n'empêche pas que tu ne seras pas capable de la repousser. Alors, persifla quelque chose au fond de lui, il fallait trouver une alternative. Pendant que Harry sombrait vers les ténèbres, un élément lui revint spontanément en tête, insidieusement. Une solution, un moyen détourné à la fois monstrueux et terriblement tentant – si facile.

Le lendemain, après inspection, Madame Pomfresh le libéra, satisfaite de sa récupération. Harry isola les protestations de son estomac et préféra se rendre directement à la bibliothèque plutôt que d'avaler son petit-déjeuner dans la Grande Salle. L'heure matinale lui assurait de la tranquillité pour procéder aux vérifications nécessaires.

Il espérait tant une affirmation qu'une infirmation – à la fois parce que cette solution était une alternative séduisante et lâche et parce qu'il n'avait pas envie de se confronter à la possibilité de choisir réellement. Pourtant, Potions d'amour lui indiqua bel et bien que la potion de compulsion amoureuse développait bien lentement des émotions factices qui donnaient une illusion de sentiments envers la cible, puis s'atténuait de manière tout aussi subtile et indétectable par la personne concernée et l'entourage extérieur.

La même potion que lui avait envoyé Claudia McQueen pour soutirer des informations à Estelle Reilly, plus de deux mois auparavant. La même potion qu'il n'avait pas utilisée, et qui était toujours cachée dans ses maigres affaires.

Potion qui paraissait être si... opportune. Combattant la violente nausée qui l'assaillait, Harry referma violemment le livre de potion, le remit à sa place sur les étagères et sortit prestement de la bibliothèque.

Il ne pouvait pas réellement songer à commettre une telle atrocité ? Volontairement, en toute connaissance de cause, de manière préméditée. À sa mère.

Est-ce que tu réalises même ce que cela impliquerait, Potter ?

Ses cours se déroulèrent comme dans un rêve.

Il se souvenait avec une horreur glacée qu'il s'était demandé, après son passage dans la pensine de Snape, comment ses parents, qui se détestaient tellement, avaient-ils pu se mettre ensemble. Bien évidemment, Lily avait déjà des sentiments pour James – il ne créait rien, ce ne serait qu'un petit... coup de pouce supplémentaire, une petite pichenette pour amorcer le mouvement. Ce n'était pas comme s'il obligeait sciemment ses parents à se mettre ensemble.

Après sa douche, il se traîna jusqu'à son lit, et s'enroula dans ses couvertures alors que le dîner n'était pas encore achevé.

Ce n'était pas comme s'il serait la cause de sa propre naissance. Il ne faisait que remettre les événements à leur place – après tout, s'il n'avait pas été là, peut-être qu'ils seraient déjà ensemble. Peut-être que sa simple présence avait fait retarder ce qui était inexorable. Il replaçait alors les cailloux qui avaient roulés hors de leur trajectoire dans l'ornière du temps. Une réparation de ce que sa présence erronée avait engendré.

N'est-ce pas ?

Corps de fumée, volutes d'un blanc pur, désincarné. Pas assez consistant. Le contact avec l'autre se fit plus pressant. Plus impérieux. Harry s'arqua, à la rencontre de ces perceptions, ouvert. Il s'agrippa à l'autre, la chair douce palpita sous ses doigts, ses ongles s'enfoncèrent avidement. Il voulut mordre cette peau à pleine bouche, en profiter entièrement. Ses membres s'agitèrent, ses mouvements se désordonnèrent, son souffle se précipita. Sa bouche rencontra celle de l'autre, sa langue s'y engouffra, vorace. Il voulait plus, plus intense encore, mais l'autre était toujours aussi peu présent – une sylphide bien trop vaporeuse – ou du moins son appétit ne paraissait pas si impératif et pressant que le sien. Doux, chaud. Moite. Les bras l'encerclèrent chaleureusement, tendrement. Harry flancha, une hésitation suspendue.

Il sentait toujours une urgence ardente dans son désir inassouvi, un gouffre insatiable, mais il était si béant qu'il était tout autant apte à accepter ce que l'autre voulait lui accorder. Tout paraissait bon à prendre, même cette troublante tendresse maladroite et mal ajustée. Une langueur s'installa dans son corps, il ondula plus sensuellement. Avec amour. Ses doigts se firent caresses, s'enroulèrent dans la chevelure de l'autre. Une vague plus forte que lui le submergea, et il voulut faire parvenir à l'autre toutes ses fabuleuses sensations, cette chaleur incroyable – partager tout ce qu'il y avait à partager.

Alors qu'Harry se répandait dans la moiteur ambiante, un léger chuchotement lui vint, comme une brise : « Mon chéri – » La voix se répercuta dans toutes les terminaisons nerveuses du corps de Harry, l'odeur familière assaillit son nez et avec une acuité vivace, il entraperçut une chevelure rousse et des yeux verts étincelants sous le corps d'albâtre de l'autre. Un hurlement mental - « Non ! » - et ses yeux s'ouvrirent dans l'obscurité, son organisme raidit et humide, la négation devinée sous l'horreur de son visage crispé.

Harry se redressa presque d'un bond dans son lit, si paniqué qu'il lui fallut quelques minutes pour réaliser qu'il venait de se réveiller. Son cœur battait fort dans sa poitrine, l'estomac pris dans un étau – il ne put que se recroqueviller sur lui-même, rempli à ras-bord d'une honte poisseuse, horreur gluante. D'atroces tentacules s'agitèrent dans la nuit.

Ses pas l'avaient conduit à l'aube aux abords lu lac, grise étendue aussi sinistre que son désarroi. L'air était froid, humide et traversait ses couches de vêtements, le faisant spontanément trembler. Le ciel menaçant planait comme une sourde accusation.

Il avait cours de Sortilège dans une demi-heure, mais il s'installa par terre, détaché de lui-même. Malgré l'heure matinale, il chercha dans ses poches – le paquet de cigarettes que Nadège lui avait donné. Les mains un peu tremblantes, il en prit une entre ses doigts et l'alluma.

Le malaise au creux de son estomac lui donna l'impression de se desserrer au bout de quelques bouffées. La nausée reflua, sa tête tourna un peu.

Peut-être pouvait-il essayer de parler à Lily ? Elle avait suffisamment d'intuition pour saisir la situation sans qu'il ne soit obligé d'avoir recours à certaines extrémités. La fumée l'égarait doucement, emportant ses pensées chaotiques avec les volutes qui dansaient gracieusement vers le ciel gris, et il paraissait si facile, en cet instant précis, de tout lâcher. Disparaître dans la nature, tout oublier. Voldemort, l'époque, ses parents, sa vie. Laisser dans son dos ses problèmes, les enterrer une bonne fois pour toutes, et vivre tant bien que mal une autre vie. Il avait la possibilité de prendre une nouvelle identité, de tout recommencer depuis le début.

Parviendrait-il à avancer en reniant tout ce qui l'avait forgé ?

Il écrasa son mégot dans l'herbe et il se leva avec un manteau de plomb sur ses épaules. Il allait être terriblement en retard en cours, mais ce détail lui semblait tellement dérisoire qu'il marcha paresseusement jusqu'au château. La légère douleur qu'il ressentait à sa cheville le soulageait presque de la tempête qui régnait en lui. Ressentir extérieurement les choses détournait ses pensées de l'intérieur.

La décision devait être prise, et rien ne devait le détourner – il n'aurait simplement pas la force. Comme une potion immonde qu'on avalait d'un trait pour mieux la faire passer, comme un saut dans le vide qu'on effectuait d'une impulsion courageuse, comme l'os que l'on remboîtait violemment pour contenir la douleur dans un unique pic vivace, il devait simplement agir au plus vite, d'un trait.

Surtout ne pas penser.

Ne pas songer au regard colérique de son père. À son envie de fondre en larmes comme un enfant pour s'excuser. Rester sur les choses concrètes : sa douleur à la cheville. Son visage semblait engourdi par une pâte argileuse qui empêchait tout mouvement, le desséchait. Le masque tenait tout juste en ne bougeant aucun muscle facial. La moindre petite expression risquait de le faire craqueler douloureusement.

Cette impression de rigidité nécessaire, de contenant fragile le suivit durant le cours de Sortilège. Il avait à peine remarqué les points que Flitwick lui avait retirés, à peine entendu les remarques des Poufsouffle. Avec une impression de surréalité, l'environnement aussi vague qu'un rêve brumeux, un accio au moment opportun lui permit d'attraper discrètement l'écharpe de James Potter posée nonchalamment auprès de ses affaires. Une rapide inspection lui permit de trouver quelques cheveux glissés entre les mailles rouges et or, et d'un mouvement de baguette, l'écharpe vint retrouver sa place sur le sac – les attentions dispersées habituelles du cours de Flitwick servant à ses desseins.

Les quelques cheveux furent soigneusement gardés dans une petite poche et il sortit du cours sans prendre garde à ses entrailles figées dans du plâtre, aux relents acides qui refluaient au fond de sa gorge. Il ne se permit pas de s'arrêter un seul instant et il regagna son dortoir tel un automate pour prendre ce dont il avait besoin. La mèche se désagrégea dans la fiole de potion que Harry fourra dans sa poche, les doigts crispés dessus. La prochaine étape fut de trouver sa mère. Elle avait rejoint la bibliothèque après le cours, naturellement assise à sa place. Elle se leva comme sur ressort en l'apercevant, manifestement étonnée de le voir arriver.

« Stephen ! » Elle s'humecta les lèvres. « J'ai essayé de te parler ces derniers temps, tu étais… introuvable. »

La langue en carton, il lui fut ardu de prendre la parole.

« Nous allons pouvoir parler. Peut-être ailleurs ? Suis-moi. »

Il sortit de la bibliothèque et attendit à l'extérieur le temps qu'elle range ses affaires. Les tendons de sa main droite l'élançaient. Lorsqu'elle le rejoignit, ses sourcils se froncèrent, manifestement curieuse et inquiète de son expression. Pourtant, elle dû sentir qu'il n'était pas encore temps d'aborder les choses : leur trajet se passa dans un silence tendu – grande première entre eux.

Il se brisa quand Harry chatouilla la poire : les portes des cuisines s'ouvrirent et la mâchoire de Lily se décrocha légèrement. « Où… ? Comment ? »

« On ne peut pas sortir de Poudlard, et j'ai songé qu'il serait peut-être appréciable d'avoir quelque chose à boire pendant qu'on parle, » s'expliqua succinctement Harry. « Les cuisines semblaient le lieu tout indiqué. »

« À cette heure ? » protesta Lily – mais elle ne poursuivit pas sa pensée, sans doute bien trop satisfaite d'avoir enfin l'opportunité de lui parler. Des elfes de maison vinrent immédiatement les accueillir et Harry leur demanda deux bièraubeurres et des petits gâteaux. Pour commencer.

Ils s'installèrent dans un coin, à une table que les elfes s'empressèrent de nettoyer. Contrairement à ses habitudes, Harry n'eut pas la force d'intervenir pour qu'ils ne s'embêtent pas à la tâche. Lily restait muette de stupéfaction, les yeux écarquillés en parcourant les cuisines du regard : les cinq longues tables identiques à celles de la Grande Salle, la multitude d'elfes qui fourmillaient de toutes parts, les immenses fourneaux et les alcôves de réserves de nourriture.

La première gorgée de bièraubeurre passa difficilement, mais humidifia sa bouche sèche.

« Tu voulais me parler, » commença Harry.

L'attention de Lily délaissa aussitôt les cuisines pour se porter vers lui. Les yeux verts désarmèrent Harry – il inspira un grand coup pour ne pas flancher.

« Oui… » Elle semblait embêtée, ne sachant guère comment commencer. « J'ai eu l'impression que tu essayais de m'éviter ces derniers temps. J'ignore ce que j'ai pu faire ou dire qui t'aurait conduit à… »

« Je pense que tu le sais. »

« Sais quoi ? » interjeta Lily avec audace, en relavant le menton et en le défiant du regard. Piégé, Harry ne sut quoi répondre. Les mots ne pouvaient pas être placés ainsi. Pourtant, la fiole présente dans sa poche l'obligeait à verbaliser. Il lui devait – et par-dessus tout, il devait même à lui-même d'essayer. S'il y avait la moindre chance pour que cela soit suffisant, il devait la saisir.

Alors que le silence s'étira, la détermination de Lily s'effrita et elle se tassa un peu sur elle-même.

« Stephen… » murmura Lily. « Tu as peut-être raison. Je pense savoir. Mais ce que je pense n'entre pas réellement en jeu dans la mesure où je ne sais pas ce que toi tu penses. Mais si tu veux tout savoir et si je dois être honnête, je pense que tu as peur. »

Elle but quelques gorgées de bièraubeurre.

« J'ignore… Mince, j'ignore réellement ce que tu as pu traverser – parce que manifestement ton passé te hante – et du coup, je ne sais pas à quel point cela entrave tes relations avec les autres. Mais je pense que quelque chose te retient. »

Un frisson le traversa. Était-il si transparent ? Si lisible ? Il effleura sa poche et rassembla son courage.

« N'as-tu pas songé que ce qui me retenait était l'impression que nous pensions justement des choses différentes ? »

« Je l'ai envisagé, évidemment. Mais… je n'arrive pas réellement à y croire. Je n'invente pas. » Ses yeux verts se plissèrent, attentif à ses réactions. « Tu n'aurais pas réagi ainsi si tu n'avais pas ressenti ce que je pense que tu ressens. Tu ne m'aurais pas évitée ainsi. »

Pris sous le feu du regard vert, Harry n'osait bouger : il ne cilla pas, il ne respira même pas. C'est avec désarroi qu'il sentit son esprit se vider complètement, la liste d'arguments qu'il avait crayonnés dans un coin de son espace mental s'était effacée d'un coup de chiffon ravageur, le laissant au dépourvu, bras ballants comme un idiot, tout juste bon à être béat devant elle. Il fit tourner sa choppe sur son axe, le petit raclement contre le bois ajoutant une pincée de cette sourde pression pâteuse qui planait entre eux.

« J'aurais parfaitement pu t'éviter parce que je ne voulais pas te confronter à ce sujet – attendre simplement que les choses se tassent. »

Implacable, Lily objecta aussitôt : « Et pourtant les choses ne sont pas tassées que je sache. Qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis ? Pourquoi une confrontation plutôt que faire perdurer ta fuite ? »

Harry ferma les yeux douloureusement.

« Je me suis peut-être dit que c'était la ligne de conduite correcte à avoir. »

« Peut-être ? » répliqua Lily – mais malgré son air bravache, elle semblait moins sûre d'elle. « Je ne suis pas convaincue que donner de fausses excuses soit la meilleure attitude à avoir. Autant vis-à-vis de moi-même que de toi. » Elle avança sa main par-dessus la table. « Parle-moi, Stephen. »

Harry cacha promptement ses mains sur ses genoux, hors de portée. Il n'osait lever les yeux, la tension était suffisamment palpable. Ce n'était plus son estomac qui était obstrué par du plâtre – c'était l'air entier qui l'empêchait de respirer convenablement.

« D'accord. Ce n'est pas correct – mais… tout ça n'est pas correct non plus. »

« Tout ça quoi ? » le pressa Lily.

« Cette situation ! »

Elle resta silencieuse. « Pourquoi ? » Son buste se pencha en avant, son regard ne cilla pas – comme si elle voulait lire dans son esprit. L'interrogation resta en suspens, s'étira. Harry, englué, se débattait dans sa propre toile.

« J'avais donc bien raison, » murmura Lily, d'une voix inhabituellement basse. « Quelque chose te retient. Tu as peur. Tu ne ressens absolument pas les choses différemment – mais c'est ce qui t'effraie. Pourquoi est-ce incorrect ? »

Les torches lui léchaient la peau, mais là où il s'attendait à la voir s'orner d'ombres cuivrées, Harry s'étonna bien au contraire du contraste : son teint éclatant irradiait d'une douce nitescence, manifestation de sa pureté. La poisseuse honte qui l'accablait s'alourdit, pesante, le plongeant dans la dérangeante sensation de n'être qu'un vulgaire amas de pulsions malsaines, aussi dépravées que déplacées.

Harry termina d'un trait sa bièraubeurre, son bras tremblant.

« Je vais nous en chercher d'autres, » l'informa-t-il en prenant les choppes. Il s'éloigna vers les fûts, s'appuya un instant contre eux pour faire taire les protestations de son estomac et exécuta ce qu'il avait à faire. Lorsqu'il rejoignit sa mère attablée, les mots qui jaillirent de sa bouche furent celui d'un autre.

« Ce n'est pas correct parce que tu ne possèdes pas toutes les cartes en main. Parce que tu ne sais pas dans quoi tu aimerais t'engager, parce que si tu les avais tu serais horrifiée. C'était une grave erreur de ma part de te laisser approcher de moi, et c'était une autre erreur de te faire croire qu'il pouvait y avoir une quelconque réciprocité dans les illusions stupides que tu t'es forgée. »

Le visage de Lily devint livide. Harry la vit lentement porter sa bièraubeurre à ses lèvres pour se donner une contenance.

« Tu penses que j'ai peur ? Détrompe-toi. C'est toi en réalité qui devrait avoir peur. Tu ne sais pas qui je suis. » Il s'assombrit, et les flammes des torches vacillèrent. Sa détermination resta de marbre. « On ne t'a jamais dit de prendre garde à ce que tu désires ? On ne t'a jamais signalé qu'il était dangereux de placer sa confiance dans des inconnus qui se drapent de sombres mystères ? Ne comprends-tu pas que la situation actuelle est déjà suffisamment dangereuse ? »

Il l'observa gravement. « Les choses ne sont jamais ce qu'elles paraissent être. Tu ferais mieux de te diriger vers des personnes honnêtes et qui tiennent sincèrement à toi – malgré leurs défauts – que de t'enticher de celui qui te repousse et te ment ostensiblement depuis le début – malgré les qualités jetées comme de la poudre aux yeux. »

Il se leva, vacillant. « Si tu avais réellement les cartes en main, je t'assure que ton comportement aurait été tout autre. Tu as été abusée, Lily, seulement pour ma propre satisfaction, mon propre égoïsme. Rends-toi service : oublie-moi. » Pour bien ponctuer ses mots, Harry se pencha au dessus d'elle, l'ombre de sa silhouette enveloppant dans l'obscurité la peau si lumineuse et éclatante. « Ne t'approche plus de moi. »

Il s'écarta. Lily, un air peinée sur le visage, lança quelques mots frêles, bien qu'encore trop aiguisés.

« Tu as tort. Si la moitié de ton discours était vrai, tu ne l'aurais pas dit. C'est la preuve que tu es quelqu'un de bien. »

Harry jeta un coup d'œil à la choppe vide de sa mère et secoua lentement la tête pour démentir ses paroles. Bien évidemment, elle n'allait pas changer d'avis le concernant, elle se laisserait seulement emportée par d'autres perspectives plus chatoyantes dans les jours à venir. L'incoercible nausée le submergea une nouvelle fois et il s'échappa de la cuisine sans un dernier mot. Il voulait mettre le plus de distance possible entre eux. Il tituba jusqu'à son dortoir, referma violemment la porte de la salle de bain. Le plâtre, la bile rejoignit la cuvette des toilettes, mais les tentacules qui l'étouffaient ne se rétractèrent pas dans la brume. Le raclement d'ongles strident dans les chairs de son esprit l'aveugla de douleur.

Fermer les yeux ne l'aida pas : c'était trop tard.

xXx

« Ça suffit. Autant arrêter les frais ici, tu es définitivement bon à rien ce soir, Curson. »

Harry s'effondra dans le siège derrière lui, en sueur, mais blanc comme un linge. Il ferma les yeux un instant. « Désolé. Cela fait quelques jours que je suis malade. »

Snape lui lança une œillade qui lui signifiait son désintérêt absolu pour ses états d'âme.

« Je ne vois pas en quoi je suis concerné. N'importe quel ennemi ne va pas poliment demander si le moment de t'attaquer est opportun. »

Les yeux un peu vitreux, Harry observa Snape, se sentant peu concerné par les reproches évidents du garçon.

« Oui, oui, je sais. Seuls les imbéciles portent leur cœur en bandoulière. Je connais le refrain. »

« Exactement, » fut la réponse satisfaite.

C'est peut-être la sensation de fièvre qui l'amena à poser négligemment la question : « Que sais-tu de la Légilimancie et de l'Occlumancie ? Ou plutôt, sais-tu comment apprendre seul ? »

Snape se tendit, méfiant.

« Pourquoi ? »

« Par curiosité. Par intérêt personnel, » répliqua honnêtement Harry. « Ne cherche pas midi à quatorze heure, Snape. C'est une simple question, il n'y a pas de piège machiavélique derrière. »

« Généralement, ce sont des disciplines qui s'apprennent avec un maître, étant donné qu'elles sont basées sur l'interaction avec un autre esprit. Mais si la pratique n'est pas accessible pour... certaines raisons, il est toutefois possible de se forger des bases solides à partir d'une compréhension uniquement théorique. » Snape lui accorda un sourire mauvais. « Du moment que l'on possède un esprit suffisamment aiguisé et subtil. Ce qui n'est malheureusement pas… l'apanage de tous. »

Harry leva les yeux au ciel devant les simagrées de Snape – il ne se sentait plus insulté par ces piques incessantes et possédait bien trop peu d'énergie pour se débattre inutilement.

« Admettons qu'il y ait déjà des bases peu solides de la part d'un esprit peu subtil... »

« Je pourrais bien dire qu'un tel esprit est sans espoir, mais je suis convaincu qu'une motivation suffisante peut amener même l'individu le plus désespérant à un niveau correct. L'instinct de survie peut amener l'esprit le plus obtus dans des retranchements salvateurs. »

Il était parfois étrange de voir combien Snape, qui haïssait manifestement parler, se laissait aller à d'amples explications lorsqu'on touchait à ses passions.

« Dans cette optique, il serait plus avisé de poursuivre l'apprentissage auprès d'un maître. Si les raisons communes qui restreignent cette possibilité sont bien celles auxquelles je pense, il peut être utile de savoir que certains maîtres acceptent des serments magiques pour garder confidentiel ce qui a été appris, tels que des Serments Inviolables, voire même de recevoir un oubliette lorsque s'achève l'apprentissage. »

Harry médita ses paroles. Légèrement hésitant à se dévoiler un peu trop à son goût, il poursuivit tout de même dans sa lancée. « Et où peut-on trouver ce genre de personne ? »

La voix de Snape naturellement basse se fit murmure dans ses indications. 'Dangereux' et 'prendre garde' furent implicites, 'difficile d'approche' et 'besoin de convaincre' furent évidents.

Leur rencontre s'arrêta là, le rendez-vous pour la semaine prochaine fixé, et Harry put rentrer à son dortoir, appelé par le besoin d'une longue douche chaude pour délasser ses muscles endoloris et faire disparaître les sueurs froides qui collaient à sa peau depuis quelques jours.

C'est avec satisfaction qu'il se glissa dans son lit, savourant le poids chaud et doux de la couette sur son corps, s'étirant et plongeant son visage dans le coton moelleux de son oreiller. L'épuisement physique lui permettait de faire le vide dans son esprit, d'avoir un semblant de paix au sein des tensions qui l'animaient.

Tandis qu'il fermait les yeux, Harry laissa paresseusement ses pensées et ses souvenirs flotter au dessus du lac noir de son esprit. Il chassa tout nuage menaçant, se concentrant exclusivement sur la vision des filets argentés et lumineux pour se relaxer, tandis que les associations d'idées se faisaient tranquillement – chaque entrelacs étant libre de se lier et se rapprocher des autres. Il allait se laissait couler dans l'eau noire lorsque d'un coup, il trébucha, ouvrit les yeux promptement, le cœur battant.

Il venait de réaliser...

Tant de temps passé ces dernières semaines à décrypter les notes de Szabolcs, à essayer de retrouver la cohérence de ses souvenirs, à ce que tout fasse sens… Sans succès, dans la plus grande frustration.

Et maintenant, enfin...

Se sentant à présent parfaitement réveillé, la torpeur du sommeil s'étant aussitôt dissipée, Harry rejeta ses couvertures, et à tâtons, il s'habilla prestement. Il descendit dans la salle commune, la traversa et s'élança dans les couloirs sans aucune considération pour les éventuelles rencontres impromptues qu'il pourrait faire. Bien trop préoccupé. La porte de la Salle sur Demande apparut et Harry s'installa sans cérémonie au bureau, étala l'ensemble des documents qu'il avait récupérés de chez Szabolcs, parcourant fiévreusement les lignes. L'intuition diffuse devint plus forte, plus vive.

Enfin, ses souvenirs venaient de prendre sens. À la fois électrisé et envahi d'un frisson glacial, il chuchota pour lui : « La personne revient au moment et à l'endroit précis où elle a effectué la distorsion. » Il se passa la langue sur les lèvres et sa respiration s'accrocha. Il songea à voix haute. « Il est possible de se projeter psychiquement dans le passé, parce que c'est arrivé. Mais, le futur n'étant pas arrivé, si une distorsion dans ce sens est théoriquement possible, l'esprit humain n'en est pas capable. On ne peut tout simplement pas tordre quelque chose que l'on ne perçoit pas. »

Le cœur au bord des lèvres, Harry fixa les formules arithmétiques comme si elles étaient le diable en personne. Tout faisait sens, à présent. Il était bien naturel que cette compréhension ne lui soit pas revenue facilement depuis son passage dans la forêt – ce n'était tout simplement pas ce qu'il désirait se remémorer. L'idée était trop horrible, étouffante, ignoble…

Mais à présent, il ne pouvait plus fermer les yeux : c'était trop tard.

Qu'importe la manière dont je suis arrivé, je ne pourrais pas faire un bond de vingt ans dans le futur. Je voulais revenir à mon époque, revenir dans le présent – mais ce qui se déroule en ce moment même est le présent. On ne peut pas se projeter dans le futur.

La bouche vidée de toute salive, âpre, formula alors les mots de Szabolcs, subitement revenus à sa conscience, avec toute l'horreur qu'ils laissaient présager :

« Qu'importe le médiateur, intrinsèquement, nous ne pouvons agir que d'une seule façon sur le temps. La boucle doit toujours être bouclée. »

Il resta figé, le visage dans une expression de saisissement et d'épouvante.

Je suis coincé ici. La seule façon de revenir à mon époque est de boucler la boucle – il n'y a pas de demi-tour possible.

Il frappa violemment du poing le bureau. Le choc fut suffisant pour rompre le pied branlant. Tout s'effondra, les parchemins se dispersèrent sur le sol. Il n'en prit pas garde. Au bord du gouffre, Harry osa formuler consciemment ce qui lui pendait au nez depuis des mois à présent.

Je dois vivre les vingt années qui me séparent de 1997.