Titre – Dans les mensonges et les regrets
Disclaimer – Tout ce qui relève de l'univers de JKR lui appartient.
Rating – M
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Précédemment – Pour un résumé des chapitres de 1 à 10, je vous invite à vous rendre sur le blog que j'ai créé. ( mona-morgenstern [point] blogspot [point] fr ) Vous y trouverez aussi une liste des élèves de 7ème année ainsi que du personnel de Poudlard.
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Note – Bonsoir.
Après tant de temps, je ne sais quoi dire. Je n'ai pas d'excuses. Ce chapitre est encore plus long que d'habitude, et j'ai eu encore plus de difficultés à le terminer. Il a traîné longtemps, quasiment achevé dans mes documents, sans que je ne parvienne à le conclure une bonne fois pour toutes. C'est avec un certain soulagement que je le poste enfin, heureuse qu'il soit à présent derrière moi, pour poursuivre les prochains chapitres.
Néanmoins, je viens vers vous dans mes petits souliers. J'ai un peu honte. D'avoir été si lente, d'être si lente, de ne pas parvenir à écrire plus régulièrement. Je ne sais pas non plus si ce chapitre fera l'unanimité. On peut dire que c'est un chapitre de transition, et il a quelques spécificités qui le mettront à part, comme vous vous en apercevrez très vite.
Je ne sais pas s'il y a encore beaucoup de monde intéressé par cette histoire. Je remercie du fond du cœur tous ceux qui ont pu m'envoyer des reviews, MP, qui ont mis cette histoire dans leurs favoris. J'espère que vous n'êtes pas trop lassés.
J'insiste sur le résumé, pour éviter une relecture trop fastidieuse.
Bonne lecture,
Mona
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Dans les mensonges et les regrets
Partie I – Brumeux
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Chapitre 11 – Parenthèse à quatre voix
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Lèvres ourlées d'un sourire charmeur, regard en tenaille, Avery était penché vers deux troisièmes années. Il leur chuchotait des promesses clinquantes de gloire, de renouveau futur à conquérir et autres jacasseries imprudentes. Les noms des deux marmots Serpentard lui échappaient, ce qui révélait bien leur insignifiance – et malgré cela Avery ne s'embarrassait pas de caqueter effrontément.
À se demander comment cet inconscient pouvait encore se déplacer au sein de Poudlard en toute liberté. Le huis-clos relatif qu'apportait le château lui était peut-être profitable et lui attirait une protection superficielle, mais celle-ci ne manquerait pas de s'évanouir aussitôt qu'il gambaderait aussi imprudemment à l'extérieur. S'il persévérait dans cette direction, il faudrait que les Aurors soient de fieffés incompétents pour qu'ils ne parviennent pas à le claquemurer derrière les barreaux. Cela dit, l'heureuse inaptitude du ministère n'était plus à démontrer.
D'autre part, il était probable qu'Avery se régule de lui-même par la suite, il devait bien avoir un instinct minimal de conservation. Leur Seigneur ne permettrait pas non plus qu'il se dévoile autant de façon inconsidérée – ils en savaient bien trop.
Cela devait-il signifier qu'Evan soit obligé de ronger son frein en voyant les dangereuses messes basses qu'Avery dispensait aux jeunes Serpentard, sans assurer ses arrières ? Rationnellement parlant, Evan Rosier n'avait que faire de la sécurité d'Avery. Cela l'embêterait un peu, mais leur amitié était essentiellement factice. Non, ce qui posait problème, c'était que le manque de circonspection d'Avery risquait non seulement de le faire tomber, mais eux aussi par la même occasion – lui et John.
La perte de John Wilkes lui serait sincèrement regrettable. C'était bien le seul en lequel il avait placé une certaine confiance. Ils ne s'entendaient pas comme larrons en foire à Serpentard, mieux valait garder un minimum de distance. Les amitiés fortes et soudées ne faisaient pas légion dans leurs rangs, contrairement aux autres maisons.
Engoncé dans un fauteuil en cuir, Evan avait une vue imprenable sur les manigances d'Avery. Par-dessus-tout, il lui serait insupportable de tomber à cause de cet incapable inconscient – il ne le tolérerait pas. Il feuilletait négligemment une revue pour s'occuper les mains et donner l'impression de faire autre chose que de la surveillance. Il se sentait nerveux, cette nervosité qui l'habitait parfois et qu'il cachait soigneusement sous un dehors froid, voire agressif s'il le fallait.
C'était pour les mêmes raisons de discrétion prudente qu'Evan éprouvait des réticences à l'égard de l'entreprise revancharde d'Avery envers les Gryffondor. Répliquer suite à l'affront qu'ils avaient essuyé paraissait logique, pour leur honneur humilié, pour imposer leur voie et semer un chaos paranoïaque profitable – les avantages étaient certainement non négligeables. Mais, et Avery peinait à s'en rendre compte, tout feu tout flamme qu'il soit, il ne fallait pas occulter les risques majeurs. Avant de propager leur cause, la priorité était de protéger leurs arrières. Une notion avec laquelle Avery n'était manifestement pas familier.
À se demander comment il avait pu être réparti à Serpentard tant il présentait des défauts typiquement attribués aux Gryffondor. Sans doute son ambition flamboyante et évidemment son dédain pour les penchants chevaleresques.
Un mouvement sur sa droite fit réagir Evan, en état de vigilance constante. Il pivota la tête, quittant enfin Avery du regard, pour se tourner vers l'origine de ce remous. John Wilkes. Evan put se décontracter légèrement. Son ami fit un léger signe de tête du côté d'Avery, sans un mot, et planta son regard sur lui. Comprenant instantanément, il acquiesça.
« Pas discret, » déclara succinctement John.
« Je crains qu'il ne me faille lui remettre les points sur les i dès ce soir. Nous ne pouvons pas continuer dans ces conditions. »
« Il ne va pas apprécier que tu… empiètes sur son territoire. »
Ce que voulait dire John était très juste. Avery se plaisait dans son rôle de chef de file, ce qui convenait bien à Evan puisqu'il ne ressentait guère ce besoin d'être au-devant de la scène et qu'il se savait objectivement moins à l'aise dans ces démonstrations sociales que ne l'était Avery. Le fait de lui avoir laissé gracieusement cette place accroissait un peu trop l'ego d'Avery qui, flamboyant, se voyait aisément en leader, décideur incontesté des Serpentard. Il y avait toujours des petits caïds de ce type à Serpentard, c'était une tradition bien connue et naturelle. Les choses devenaient parfois plus subtiles lorsque des personnes comme Evan refusaient de se laisser marcher sur les pieds tout en dédaignant la précieuse place. Il s'agissait alors d'exercer un contrôle sur l'individu pour en faire sa marionnette.
Oui, Evan se voyait volontiers comme un marionnettiste, homme impitoyable de l'ombre et préférant le rester pour agiter son pantin dans les dangers de la lumière. Avery faisait un bon travail, concrètement. Mais il se gargarisait un peu trop, s'émancipait, se déployait bien au-delà de ce que Evan aurait souhaité. La marionnette avait déniché une paire de ciseaux et coupait malicieusement les fils.
La confiscation de ces ciseaux devenait urgente, et pour cela, il fallait rafraîchir la mémoire d'Avery et lui rappeler pourquoi il le craignait.
« S'il n'apprécie pas, je lui ferai savoir un peu plus fort que je n'apprécie pas. »
John lui lança une œillade sur le côté. « Jusqu'à la prochaine fois. Ne vaudrait-il mieux pas changer d'approche ? »
« Je pense que je vais prendre des dispositions pour que le message s'imprime sur le long terme, » fit négligemment Evan.
« Snape peut aussi être une option. »
Evan considéra la proposition à sa juste valeur. Snape était relativement intouchable à Serpentard. Dès la première année, Lucius Malefoy l'avait pris son sous aile, en compagnie de sang-purs reconnus et dont une bonne partie se retrouvaient probablement dans les rangs du Seigneur des Ténèbres. Avery n'avait sa place de tête actuelle que parce qu'aucun d'entre eux n'étaient encore présents à Poudlard, mais il n'osait jamais intervenir auprès de Snape. Ce dernier se retrouvait foncièrement indépendant, asocial, farouche, il ne leur accordait sa présence qu'occasionnellement et il se montrait toujours succinct dans ses paroles acides.
Evan avait appris à le respecter. Il avait réussi à obtenir une place malgré son déplorable statut de sang-mêlé et ses fines compétences n'étaient plus à démontrer. Snape demeurait pourtant un drôle d'oiseau, difficile à cerner, et de la même façon qu'Avery, Evan se gardait bien de l'approcher d'un peu trop près. En temps normal, il n'aurait donc pas songé à Snape du fait de ces difficultés positionnelles.
D'ailleurs, il répugnait à l'utiliser comme paravent vis-à-vis d'Avery. D'une certaine façon, c'était aussi lui accorder une forme de pouvoir, dont il se passerait bien. Mais Snape appréciait plus que tout son indépendance et sa vie privée.
« Tu as aussi remarqué ses nombreuses absences durant la nuit ? » demanda Evan d'un ton volontairement léger.
John acquiesça. « Il n'aime pas que l'on fouille dans ses affaires. S'il sait qu'on est tenté de s'intéresser d'un peu trop près à ses activités, quelles qu'elles soient, cela le fera peut-être réfléchir à accepter ce rôle. »
L'idée n'était pas mauvaise. Recadrer Avery à travers Snape pourrait être efficace. Cependant, c'était s'embêter pour quelque chose qu'il était apte à faire lui-même. Il faudrait juste frapper un peu plus fort que d'habitude, peut-être de manière moins subtile pour qu'Avery puisse saisir pleinement la situation.
C'est pourquoi Evan secoua la tête en dénégation. « Non. C'est moi qui dois le faire. »
John le fixa d'un air parfaitement impassible – son visage carré laissait rarement transparaître quoi que ce soit. Il n'était pas froid, ni dur – on ne sentait même pas ce contrôle que certains Serpentard exerçaient en guise de masque – seulement l'absence émotionnelle dans sa plus grande représentation. Aucun tressaillement, aucune crispation. Vide.
Ce vide étonnait toujours Evan, mais c'était une chose qu'il appréciait chez son ami – ce manque de turbulence lui provoquait un effet apaisant, lui qui sentait des injonctions nerveuses s'agiter en lui régulièrement.
« Fais simplement attention à ne pas dépasser les limites, » lui conseilla son ami.
xXx
Evan trépigna d'impatience contenue jusqu'au moment de passer à l'action. L'angoisse sourde de se retrouver enfermé à vie – cette angoisse qui ne le quittait pas depuis qu'il avait une idée précise de son avenir et dans quoi il s'engageait – pouvait être matée seulement par l'action. Il avait découvert très tôt les bénéfices de prendre la place de l'agresseur, de se retrouver en position dominante face à l'autre pour entraver efficacement cette peur. Agir avant d'être paralysé. Envoyer en l'air son avenir n'était pas une option, et il se sentait pousser des crocs affamés de sang pour éviter toutes les situations déplorables qu'il imaginait le soir, au creux de la nuit, lorsque la peur lui léchait le corps.
Non pas que son avenir soit libre de toute entrave. La mort l'arrêterait avant – mais tant qu'à faire, il préférait que le temps qui lui était imparti se passe en liberté et non derrière des barreaux. Les ailes noires de la mort planaient sur son ombre, vorace. L'atmosphère sentait la mort, un sillage entêtant de rose poudrée, de vieux rouge à lèvres, d'étoffes noires poussiéreuses, de moisissure, de sang caillé et de viande en putréfaction. Les années passant, l'odeur était plus forte, presque obsédante – il ne pouvait pas l'ignorer.
Alors, tous les moyens seraient bons pour qu'Avery ne commette pas une bévue.
Il se contint, puis le lendemain soir, il réussit à le coincer dans le dortoir. Il n'y avait personne d'autre qu'eux. Alors que le Serpentard se dirigeait tranquillement vers la porte, Evan la referma avec un calme trompeur, d'une main ferme. Avery s'arrêta, leva les sourcils en le regardant. Evan prit soin de maintenir un silence absolu.
« Rosier, un problème ? » demanda finalement l'effronté, un soupçon moqueur dans le ton de sa voix.
Evan sortit sa baguette d'un coup sec et verrouilla la porte. Des charmes d'impassibilité furent placés : aucun son ne devait sortir de cette pièce. Quelques-uns supplémentaires pour l'avertir de l'arrivée d'un individu. Avery le regarda faire, mais le changement subtil de position de son corps permettait de savoir qu'il comprenait que les actions qui allaient suivre ne seraient guère plaisantes.
Ils agirent de concert.
Les baguettes frappèrent l'air, sifflèrent, les sorts se répercutèrent. Frappant le mobilier, provoquant des détonations. L'angoisse lancinante qu'Evan ressentait s'évanouit, et l'espace d'un instant, il se délecta de cette sensation vivace de puissance, d'exaltation devant le danger – de vie, littéralement – l'odeur de la mort s'éloignait dans ces moments, renforçant sa conviction intime d'agir tel qu'il le devait. La détermination de faire passer le message à cet incapable s'implanta bien plus férocement, et il gagna du terrain.
Avery fut soufflé par une malédiction, son dos frappa violemment un mur et il s'effondra sur le sol. Evan ne perdit pas de temps : il en profita pour ligoter pieds et mains le Serpentard. Satisfait, il se permit un sourire victorieux, mais dut contenir l'éclat qui mugissait en lui. Cet incomparable enivrement que lui permettait la libération des pulsions. Il empoigna le corps d'Avery, encore sonné, et le maintint contre le mur.
Une gifle heurta sèchement la joue gauche d'Avery. Ce dernier reprit ses esprits, saisit immédiatement la situation et se tortilla pour tenter de dénouer ses liens. Sans succès.
« Par Salazar, Rosier ! Quel est ton problème ? » siffla-t-il, sans se laisser démonter.
Ses sourires charmeurs n'étaient plus présents, seulement sa hargne. Evan réajusta tranquillement le bandana ridicule que mettait souvent Avery dans ses cheveux, contribuant à son allure de pirate. D'escroc des bas-fonds. Vermine. Petite frappe, sous-fifre impétueux. Evan laissa soigneusement entrevoir sa satisfaction.
« Tss, tss, tss. Voyons, Avery, prenons notre temps. Nous avons toute la soirée devant nous. Testons un peu tes piètres capacités d'analyse. Que penses-tu que soit mon problème, au juste ? »
Le sourire charmeur et effronté d'Avery fut de retour. « Tu veux vraiment mon avis ? Le plus sincère ? » Il ricana. « Tu es juste un sadique qui n'arrive pas à se contrôler et qui doit faire sortir son agressivité contenue de temps en temps. À se demander si tu ne désires pas rejoindre le Seigneur des Ténèbres par goût de la souffrance plutôt que par conviction. »
Evan sentit son estomac se tordre. Il était bien trop proche de la réalité. Sa main empoigna la gorge d'Avery – il sentit sa pomme d'Adam, sa déglutition, sa trachée, le retour sanguin de la palpitation du cœur dans la carotide – et resserra lentement sa prise. Nouvelle déglutition.
« Rosier, » intervint Avery, voix cassée.
« Nos raisons nous regardent. Nous serons d'accord pour dire que nous souhaitons tous les deux la mise en place des idéaux que prône le Seigneur des Ténèbres. Nous savons que c'est l'unique voie pour sauver notre genre. »
Il desserra un peu ses doigts, et Avery prit une longue inspiration avant de tousser convulsivement.
« Cette idée implique une notion de préservation. Et je ne tiens pas à préserver nos traditions, notre culture, notre magie, si je dois pour cela passer le reste de ma vie en prison – c'est cela aussi, la préservation. »
Evan s'assura de la solidité des liens, qu'Avery ne pouvait bouger du mur et que sa baguette était bien hors de portée. Il s'écarta pour aller fouiller ses affaires auprès de son lit, il en dégagea un fin poignard argenté, précieusement ouvragé. Il retourna lentement auprès d'Avery, et posa bien en vue le poignard sur le lit le plus proche.
« Maintenant, imaginons que je ressente une certaine inquiétude devant le comportement d'un camarade – comportement qui pourrait nous faire tous tomber. »
Avery lui lança un regard incrédule.
« Mordred, Rosier, tout ce cirque pour ça ? » Il se mit à rire à gorge déployée. « Dire que je commençais à m'inquiéter ! Il suffisait de le dire si tu mouillais ton slip de peur que je ne fasse une erreur. »
« Tu vois, un bon Serpentard éviterait d'insulter l'individu qui t'a mis dans la position délicate où tu te trouves actuellement. »
D'un mouvement souple, il attrapa le poignard. Du coin de l'œil, il aperçut Avery se tendre.
« Nos pères se connaissaient bien, depuis Poudlard. Nous connaissons tous les deux nos situations familiales. » Il s'approcha, se pressa contre le Serpentard et ses lèvres vinrent frôler son oreille. D'une voix très basse, mais distincte et qui ne souffrait d'aucun compromis, il murmura : « Je connais donc la… faiblesse de ta mère. Tragique histoire, vraiment. Enfermée chez vous, après qu'elle ait perdu l'esprit suite à un accès de colère de ton père, qui a fait durer un Doloris un peu trop longtemps ? »
Presque avec délicatesse, ses doigts vinrent s'enrouler autour de la gorge d'Avery. « Alors, peut-être bien que mes pulsions que tu as pointées et qui ne demandent qu'à sortir seraient… curieuses de savoir quel genre de cri ta tarée de mère serait encore capable de pousser si on la… forçait un peu. »
La pomme d'Adam déglutit difficilement sous la pression de ses doigts.
« Rosier, tu fais ça, je te tue, » répondit Avery d'une voix blanche, un peu étouffée. Evan resserra une nouvelle fois ses doigts.
« Mais voyons, je n'aurais pas à le faire si tu te tenais réellement à carreaux ! Lorsque je dis que tu nous mets en danger, tu ne discutes pas, tu te rétractes. Lorsque je dis que des personnes ne sont pas fiables, elles ne sont pas fiables et tu ne leur dis rien. Arrête de prêcher la bonne parole avec aussi peu de prudence, ainsi nous n'irons pas à Azkaban et ta mère restera précieusement dans sa tour sans la moindre anicroche. »
Sa main droite, qui tenait encore le poignard se leva, le pressa contre son poignet gauche qui maintenait la gorge d'Avery. Le sang perla et d'un doigt, Evan en prit une goutte qu'il porta à ses lèvres. Le goût le fit tressaillir de plaisir – tant de Vie ! – et ses doigts se contractèrent un peu plus. Une nouvelle fois, il pressa la lame du poignard contre la gorge d'Avery, juste assez pour ouvrir une estafilade.
« Tu restes à ta place et il n'arrivera rien à ta mère. Vois-tu, ceci n'est pas une menace. C'est une promesse. »
Et il pressa son poignet contre la gorge, mélangeant un instant son sang avec celui d'Avery – livide. Une chaleur se répandit au point de contact, signal que la magie prenait acte de l'engagement.
Puis Evan se recula, lâchant Avery et d'un mouvement de baguette dénoua les liens qui l'attachaient. Sans plus tenir compte du Serpentard, il rangea soigneusement son poignard dans ses affaires, referma sa plaie au poignet. Alors qu'il allait se redresser pour sortir de la pièce, il se retrouva avec la baguette d'Avery entre les deux yeux.
Il inspira un coup pour garder son calme. « Voyons, Avery. Je n'ai peut-être pas été clair sur ce point, mais la moindre attaque à mon encontre serait clairement interprétée comme un manquement à ta place. Tu ne voudrais pas que j'interprète mal tes actes, non ? »
La main d'Avery trembla, puis s'abaissa avec un sifflement de frustration. Définitivement plus de sourire charmeur sur son visage, nota Evan.
« Tu fais le malin, Rosier, mais je vais te faire une promesse aussi. Sans magie ni mise en scène arrogante. Simplement, je te le jure, tu le regretteras. »
Sur ces mots, il fit demi-tour, rompit les sortilèges placés sur le dortoir et s'engouffra à l'extérieur d'un pas rageur. Evan contempla longtemps la porte ouverte, puis s'assit lentement sur le lit, un sourire sur les lèvres. Après tout, John pourrait être satisfait : il n'avait pas dépassé les limites, il était resté très sage, et pourtant, le message semblait bien passé.
Pas sûr que Snape aurait pu faire mieux.
Les effluves entêtants de la Mort s'estompaient sous les assauts de magie, de sang et de vie.
xXx
La descente jusqu'à la salle commune fut emplit d'un sentiment victorieux, de puissance et de sérénité retrouvée. Il aurait pu paraître étrange qu'après un tel déversement de violence maîtrisée, Evan Rosier paraisse aussi serein, en harmonie avec lui-même, mais il avait compris le mécanisme depuis longtemps.
Une partie de lui savait que ce besoin d'agressivité remplacée par la peur qui le tiraillait n'était pas ce qu'il y avait de plus sain, il savait que ce n'était pas la voie la plus judicieuse à arpenter, mais c'était celle qui le préservait le plus – il valait mieux assumer ses penchants sadiques et se montrer fort, puissant, plutôt que de se laisser aller pitoyablement à ses faiblesses, se recroqueviller dans un coin, en position fœtale, à subir ce que le monde extérieur vomissait régulièrement à la face de tout un chacun, d'attendre lamentablement que la Mort vienne enfin l'embrasser, écrasant ses lèvres sur lui et l'emplissant de sa pourriture.
Alors non, il n'allait pas se sentir coupable, non, il n'allait pas non plus avoir un sursaut de conscience : il était dans son bon droit. Il faisait simplement ce qu'il fallait pour ne pas se retrouver parmi les soumis, les plus faibles individus qui n'inspiraient que du dégoût ou de la pitié. Il survivait.
Étrangement, une ambiance toute particulière planait dans la salle commune. Cette atmosphère particulière qui donnait une saveur métallisée sur le bout de la langue, un peu poisseuse de gêne et de sueur, aux sentiments confinés et sentant le renfermé. De nourriture passée, tournée par la peur. Avery trônait au centre du canapé principal de la pièce, seul. Des petits groupes disparates chuchotaient, lançaient des œillades en sa direction.
Evan pouvait se voir lui-même presque de l'extérieur, se mettant en scène, un air détaché, évitant de montrer sa jubilation – bien qu'il n'en pensait pas moins. Calmement, il s'installa en face d'Avery, et John vint bien vite les rejoindre.
« Alors, avez-vous avancé dans ce stupide devoir de Slughorn ? » interrogea Evan d'un air dégagé. Seule la complicité étroite qu'il partageait avec John lui permit de voir l'éclair d'amusement traverser son visage, et il sut instinctivement qu'ils s'étaient tous les deux parfaitement compris.
La reprise du contrôle d'Avery replaça cette histoire de vengeance vis-à-vis des Gryffondor sur le tapis. Evan était réticent à ce projet, mais il serait délicat et peu adroit de passer outre maintenant que la machine était enclenchée, l'émulation de groupe s'était propagée à travers le château. Un retour en arrière n'était plus envisageable, d'autant plus que les enjeux politiques au sein des Serpents étaient considérables. À présent, il n'y avait plus qu'à maîtriser la situation et frapper fort, à leur avantage.
Alors que les élèves plus jeunes partaient se coucher et que les autres travaillaient – le moment de curiosité et de gêne étant passé, bien qu'il demeure un filet de cette sensation – ils pouvaient s'exprimer plus librement.
« Faisons le point. Sur qui pouvons-nous compter au sein de la maison ? Qui dans les autres maisons ? Combien ? Et surtout, comment allons-nous procéder ? »
Les jours suivants, la rumeur se propagea – non pas la rumeur dite à voix haute, en toute simplicité, mais celle qui se murmurait en secret, au coin d'un couloir sombre, en s'assurant que personne n'était dans les parages pour voir cet échange d'informations – tout en sachant pertinemment que tous les élèves faisaient de même, au même moment. Ces rumeurs que l'on fait semblant de ne pas connaître. Le fonctionnement fut le même que pour toutes les rumeurs, mais avec un principe bien plus pernicieux – le secret ajoutait du piment et amenait à donner une ampleur bien plus importante.
Avery, John et Evan se lancèrent des sourires satisfaits au dîner, quelques jours plus tard. À présent, tout le monde savait que l'affrontement aurait lieu dans deux semaines – et tout le monde pouvait être invité à cette petite fête. Ils avaient décrété que le meilleur moyen de semer la pagaille, c'était que tout le monde soit concerné, que tout le monde sache. Amasser un maximum d'élèves, en pleine nuit, au même endroit.
Les leurs se seraient préalablement enduits d'une potion qui les immuniseraient contre les effets d'une autre potion corrosive – le contact cutané avec cette potion provoquait de grandes brûlures aussi vives qu'un ébouillantement, et seule la protection préalable permettait de s'y soustraire. Il suffirait alors de lancer en grande quantité cette potion – et leur victoire serait totale.
Échec et mat. Bien évidemment, logistiquement parlant, cela demandait une préparation importante. Les deux potions en question étaient d'un niveau allant bien au-delà des ASPICs – et n'auraient pas été au programme de toute façon, étant donné le simulacre de bienséance qui s'exerçait dans leur société décadente.
Forcément, ils avaient impliqué Snape. Le Serpentard avait accepté à condition qu'il ne soit pas présent lors de la débâcle. Evan n'avait pas apprécié le terme utilisé, mais il avait dû se maîtriser – forcément. Il paraissait incompréhensible qu'il se carapate ainsi, et Avery et lui s'étaient retrouvés d'accord sur ce point, pressant Snape. Il était resté inflexible. L'usage des potions leur assurant un avantage incontestable, ils avaient finalement accepté ses conditions.
Avery s'occupait de recevoir les ingrédients nécessaires de l'extérieur, Evan contrôlait la progression des rumeurs, John plaçait ses oreilles à droite et à gauche. Le besoin d'être nombreux n'était plus aussi présent qu'au départ – leur victoire serait stratégique et non numéraire, et aucune fuite ne pouvait être tolérée.
C'est pourquoi Evan s'installa face à Nadège Bladwell, un soir, dans la salle commune, avec la ferme intention de faire passer un nouveau message.
xXx
Il s'avachit sur la chaise, adoptant une attitude relaxée, conciliante. Il passa nonchalamment le bras derrière le dossier et mima un sourire chaleureux. Il se savait beau : ce n'était pas une vantardise, mais un fait – objectivement parlant. Il avait les traits réguliers, fins, ses yeux bleus déstabilisaient souvent les filles. Son intérêt pour la gente féminine était plutôt limité, mais lorsqu'il avait atteint ses quinze ans, il avait été intéressant de noter l'effet qu'il produisait. Ainsi, il devenait facile de séduire, de charmer.
En revanche, il se cassait un peu plus les dents sur des irréductibles telles que Bladwell. De toute façon, il était bien connu à Serpentard que cette fille n'était pas nette. Honnêtement – Evan la dévisagea de pied en cape – négligée, maquillée à outrance, les cheveux en pagaille, cet air désabusé à moitié exécrable qu'elle affichait sur son visage… Sans compter ses traits un peu trop durs, anguleux. Nous étions bien loin de la classe et la retenue que l'on demandait à des jeunes femmes de son rang – rien que sa vue soulevait le cœur de n'importe quel sang-pur.
« Je sais parfaitement que tu joues une parodie de sympathie, Rosier. Ne crois pas que je sois idiote, ton manège ne prend pas. Dis-moi plutôt ce qui t'amène. »
Evan se crispa. Elle n'avait aucun bon sens social. Qu'est-ce qu'elle faisait à Serpentard elle aussi ? Elle aurait mieux fait de se retrouver chez les traîtres à leur sang.
« Cela pourrait très bien être une visite de courtoisie, mais si tu aboies dès qu'on t'approche, il ne faut pas t'étonner que tu te retrouves isolée ainsi. Pourtant, tu devrais savoir qu'une brebis isolée du troupeau est bien plus vulnérable. »
À sa décharge, Bladwell conserva son flegme et maintint son regard un brin provocateur.
« Est-ce une menace ? »
« Oh, non, » s'exclama Evan en battant des mains. « Une simple remarque. »
« Dans ce cas, à moins que les droits individuels n'aient été modifiés à mon insu, je ne vois pas en quoi une brebis solitaire serait obligée de rejoindre le troupeau du moment qu'elle reste une simple brebis dans son coin et ne devient pas un loup offensif. »
Evan entra dans la danse avec plaisir : « Sauf que le troupeau peut s'inquiéter de cette brebis solitaire, elle peut simplement avoir un déguisement de brebis pour cacher sa nature de loup. »
« Dans ce genre de cas, ne serait-il pas plus intelligent que la brebis déguisée en loup se mêle au troupeau, afin de s'y fondre et d'attaquer contre toute attente ? » interrogea Bladwell.
« Peut-être que le troupeau est lui-même composé de loups déguisés en brebis. Peut-être que le potentiel loup solitaire le sait et craint les conséquences s'il était découvert par les autres loups. Il ne pourrait pas attaquer sans conséquence et préfère ainsi rester éloigné par sûreté. Cela ne l'empêche pas en revanche de fureter et fouiner autour du troupeau. »
Son ton était bas, sinuant au cœur de la tension qui s'installait entre eux deux. La morgue de Bladwell était toujours présente, mais Evan sentait qu'elle était crispée. Pourtant, c'est l'agacement qui perça dans sa voix : « Peut-être qu'elle reste aux abords du troupeau simplement parce qu'ils sont dans le même environnement et qu'elle n'a pas la possibilité de sortir de l'enclos. »
Evan plissa les yeux. Il ne parvenait pas à croire qu'elle soit aussi transparente qu'elle le prétende. Croyait-elle le duper ? Personne n'était exempt de perfides intentions. Tout le monde prenait part dans cette vaste comédie – il entendait bien les murmures.
« Est-ce que cette brebis désire sortir de l'enclos pour rejoindre le troupeau du berger voisin ? »
« Ou peut-être, » Evan sentit l'exaspération enfler chez Bladwell dans sa façon d'accentuer plus sèchement les syllabes, « que la brebis ne supporte pas d'être redevable à un berger et qu'elle aimerait éviter d'être coincée dans un enclos, quel qu'il soit. Cette brebis ne pourrait-elle pas simplement s'évader et vivre en liberté ? »
Son agacement était-il la preuve qu'Evan mettait en lumière ses intentions ? Le sourire affable d'Evan s'évanouit aussitôt pour laisser place à un visage sans expression. « Le problème, vois-tu, » expliqua froidement Evan, « c'est que les brebis ne sont pas réputées pour vivre seules en liberté. Ce sont les loups qui aspirent à l'exaltation de la liberté et à la solitude. Et un loup est fondamentalement dangereux. D'où l'interrogation suspicieuse du troupeau. »
Bladwell soupira, évacuant son irritation et un rire nerveux l'agita.
« Tu fais chier Rosier, tu sais ? Nous savons que ce troupeau est une meute. Le berger en question est en réalité l'alpha – dirons-nous. Quel intérêt a le loup solitaire d'attaquer la meute si l'alpha accepte la liberté du fameux loup ? Ne pourrait-il pas tolérer cette liberté si elle n'est pas en contradiction avec les objectifs de la meute ? »
Evan allait réussir à l'acculer. Coincée, elle dévoilerait ses intentions.
« Les objectifs de la meute sont d'accroître sa taille, afin d'être plus forte et de renverser le berger voisin. Je crains que cette… solitude puisse donc déranger l'alpha. »
Elle lui lança un regard blasé. Et oui, elle était coincée.
« C'est peut-être aussi ce qui dérange le loup solitaire. Un loup alpha qui impose à un autre loup de faire partie de sa meute verse dans l'autoritarisme, en désaccord avec le besoin de liberté du solitaire. Ne devrait-on pas avoir la possibilité de choisir d'entrer dans la meute ou non ? »
Evan se redressa sur son siège. Elle persistait dans son idée de liberté. Sornettes.
« Dans ce genre de cas, le loup alpha peut se demander pourquoi le loup refuse d'entrer dans la meute. La raison logique est d'être en désaccord avec l'alpha. Si le loup solitaire est en désaccord, pourquoi n'irait-il pas dans le pré voisin se déguiser en brebis et aider le berger à renverser l'alpha ? »
Elle soupira une nouvelle fois, plaça tous ses parchemins en un tas unique. « C'est ce qui pourrait arriver si l'alpha forçait le loup solitaire à entrer dans sa meute. Ne sommes-nous donc pas d'accord qu'il serait plus raisonnable et rationnel de la part de l'alpha d'éviter cette possibilité ? Le loup solitaire n'est pas nécessairement en… désaccord fondamental avec l'alpha, il préfère simplement rester… solitaire. Écoute… Cela va-t-il durer encore longtemps ce cirque ? Ta présence délicieuse accroît considérablement mon besoin de nicotine. »
Evan ne comprit pas son dernier terme, mais il se garda bien de signaler son ignorance – l'ironie était suffisante pour savoir qu'elle se fichait de lui. Elle restait sur ses positions comme si elle voulait rester à part pour le simple plaisir d'être à part. Sa frustration commençait à bouillir, des fourmillements dans ses veines lui indiquaient que sa maîtrise devenait plus difficile.
« Certains loups de la meute sont aussi de nature solitaire. D'où l'impression que si le loup est solitaire, ce n'est pas par besoin de solitude, mais par désaccord. S'il y a désaccord, eh bien… nous revenons à la conclusion précédente. »
Bladwell referma ses livres brusquement. « Ne pouvez-vous pas simplement me lâcher le chaudron ? »
Il n'y avait plus de trace de fausse affabilité chez Evan lorsqu'il répliqua distinctement : « Dans ce cas, évite de donner l'impression de tourner autour de la meute. »
« L'enclos est limité. C'est peut-être à la meute de prendre garde à ne pas être en plein milieu de l'enclos mais de se regrouper à l'abri des solitaires. Soyons honnêtes. Je ne suis pas la seule à ne pas faire partie du troupeau. Si la meute s'inquiète, pourquoi n'est-elle pas plus discrète ? »
Elle l'observa un instant. « Va déverser tes inquiétudes paranoïaques ailleurs, Rosier. Canalise-les. Fais en sorte de créer un enclos privé pour la meute, contrôle les loups trop ostensibles, mais laisse-moi tranquille. Ce n'est que pour quatre à cinq mois – après, tu n'entendras plus jamais parler de moi. »
Un sourire froid traversa le visage d'Evan. Il ignora ses provocations : il n'était pas paranoïaque, c'était les autres, tous ces murmures qui l'oppressaient de leurs poids, c'était la nature humaine qui l'obligeait à être précautionneux. « Alors, soyons clairs dans ce cas. Si le troupeau prend garde à ne pas être à portée d'oreilles solitaires, il n'y aura pas de loup solitaire qui traîne à tout hasard dans ce coin de pré ? Sommes-nous bien d'accord que si d'aventure cela arrivait, cela voudrait bien dire que le loup solitaire fouine, et que cela serait clairement considéré comme une agression ? »
Il ne parvint pas à déchiffrer le regard qu'elle lui accorda. La tête penchée sur le côté, presque peinée… Doucement, elle acquiesça : « Si nous pouvons au moins être d'accord sur ce point... »
Ils s'évaluèrent un instant du regard. Evan doutait toujours des intentions de Bladwell, mais au moins les cartes avaient été posées sur la table. Il l'avait prévenue. Cela ne l'empêcherait pas de la surveiller – et au moindre faux pas de sa part, au moindre soupçon… Son petit privilège de chambre séparée ne serait pas suffisant pour écarter les problèmes dans lesquels elle se serait fourrée. Il ne restait plus qu'à voir si, à défaut de trahir son genre, elle avait au moins la décence de rester réellement à l'écart. Elle voulait de la liberté ? Qu'elle prenne l'air.
xXx
John s'appuya sur le mur, l'observant silencieusement. Evan détacha son regard de la fenêtre qui donnait sur les profondeurs du lac – hypnotisé par les méandres vertes qui ondulaient doucement devant lui, il se laissait aller à ses inquiétudes. Il avait fait attention à ne pas baisser la garde, et ces derniers temps avaient été éprouvants. Placé un peu trop sur le devant de la scène à son goût, il devait se maîtriser constamment, faire attention à ses expressions faciales, aux mots employés. Il surveillait constamment les alentours, dans un état d'hyper-vigilance extrême.
L'insouciance des uns et des autres ne faisaient qu'amplifier ses angoisses. Ne voyaient-ils pas l'épée de Damoclès qui planait dangereusement au-dessus de leurs têtes ? Personne ne pouvait être aussi aveugle. La seule raison rationnelle qui pouvait expliquer leur aveuglement, c'était qu'ils ne l'étaient précisément pas. Ils pensaient le duper, tous, mais cela ne marcherait pas. On ne l'y prendrait pas. Chaque regard se faisait présent, le poids des yeux, le poids des présences – présences partout, omniprésentes. Elles l'observaient, elles l'épiaient.
Il entendait leurs murmures et l'odeur de la Mort s'amplifiait de jour en jour. Les ennuis qui s'amoncelaient à l'horizon empestaient et sa pression montait en chœur, s'enroulant vicieusement autour de ses organes. Le front collé à la vitre, il sentait les vers de la peur et de la Mort remuer au fond de lui, le rongeant.
« Allez, qu'est-ce qui te démange ainsi ? » bougonna John.
Evan resta silencieux, les yeux fixés sur les algues qui dansaient paresseusement.
« Je vais mourir, » souffla-t-il du bout des lèvres.
« Comme nous tous, un jour, » fut la réponse pragmatique qui lui revint.
Evan secoua la tête. John ne comprenait pas. « Non. Je vais mourir. Bientôt. Je ne serai jamais père de famille. Je ne serai jamais vieux. Je sais que je vais mourir. »
John leva les yeux au ciel. « Allons bon, une crise existentielle. » Le ton sarcastique de son ami le fit réagir et il se sortit de sa contemplation pour se tourner vers lui.
« Juste un fait. Je vais mourir, » répéta-t-il, comme un mantra. « Mais cela amène à se poser d'autres questions. » Il hésita, puis faiblement, un ton encore plus bas, il chuchota : « Est-ce que tu te demandes parfois si nous faisons bien de... nous impliquer ? »
L'air se fit plus épais, écrasant sur son torse.
« As-tu peur de mourir ? » l'interrogea John, d'un air détaché.
« Tu n'as jamais peur ? »
John lui retourna le même regard vide qu'il avait parfois. « Non. »
Une réponse frustrante, qui donnait envie à Evan de crier, hurler... Et les pulsions remontèrent, l'envie de bouger, d'agresser, de bousculer l'ordre des choses. D'ébranler John. Il s'imagina un instant lui attraper les épaules, enfoncer ses doigts dans ses muscles, le secouer brusquement d'avant en arrière. Peut-être même de le pousser un peu plus fort en direction de la fenêtre, casser la vitre malgré les sortilèges placés dessus. L'engloutir sous la vague d'eau qui jaillirait fatalement. S'engloutir lui-même. Noyé. Le faire réagir.
Difficile dans ces conditions de s'épancher. Ce n'était déjà pas dans sa nature – ce n'était pas dans la nature de Serpentard, ni des sang-purs, ni des hommes.
Pourtant, un mouvement de la part de John se fit.
« Après, je ne suis pas quelqu'un qui doit cacher ce qu'il ressent : je ne ressens que peu d'émotions naturellement. »
Evan aurait voulu se sentir soulagé de cette aide apparente que John lui apportait : il lui tendait clairement la perche pour pouvoir s'exprimer s'il le désirait, sans aucun jugement. John était la personne en qui il avait le plus confiance, et pourtant, il ne put s'empêcher de sentir les morsures du doute le ronger impitoyablement. Et s'il se trompait ? La perche que lui tendait John n'était peut-être pas à but d'amitié. Comme il le disait, il ressentait peu d'émotions – cela impliquait forcément qu'il ne se sentait pas lié par l'amitié ténue qui les reliait.
Il était possible que John ait simulé durant des années cette amitié factice, dans l'unique but d'attendre patiemment le moment où il se retrouverait en état de faiblesse – et là, il serait présent, prêt à bondir sur sa proie.
L'odeur de poussière, de vieux maquillage et de pourriture s'amplifia crescendo, vibrante de menace – refrain dissonant, pesant. Tendu comme un arc, Evan jeta quelques coups d'œil derrière lui – son ombre – mais il était seul en compagnie de John. Pas de faucheuse fantomatique et vorace.
Il se força à revenir à sa contemplation des profondeurs verdâtres du lac, mais son attention était focalisée sur John. Ce dernier l'observait – quelle image il devait lui donner, si agité, nerveux, dans une tension permanente prête à exploser.
Si Evan se laissait vraiment aller à lui exprimer ses doutes, et que John répétait ses paroles à Avery, ou pire, au Seigneur des Ténèbres… Il serait un homme mort. Elle se matérialiserait enfin derrière lui, l'enveloppant, lui enfonçant sa langue venimeuse et fétide dans le gosier, contaminant son corps de sa viande avariée.
C'est avec un grand sentiment de solitude, soudain, qu'il comprit qu'il ne pouvait même pas abaisser un seul instant sa garde auprès de son ami – son présumé ami. Il n'avait aucun moyen de s'assurer de lui de façon complète, irrémédiable, et il y avait bien trop en jeu pour qu'il teste ainsi sa confiance.
Evan reposa son front contre la vitre, de façon lasse. Et seulement pour lui, dans son esprit se déroula la conversation qu'il aurait voulu avoir avec John.
'Je ne sais pas si j'ai vraiment envie de m'engager auprès du Seigneur des Ténèbres. Je crois en notre cause, je crois dans les idées véhiculées, c'est nécessaire d'agir, mais je ne me sens pas l'âme d'un révolutionnaire. J'ai peur de prendre cette voie pour des mauvais choix – parce que c'est ce qu'on attend de moi, parce que mon père travaille à ses côtés, qu'un refus de ma part ne serait pas accepté. Je ne veux pas que ma courte existence soit consacrée à remplir les désirs des autres. Je veux qu'elle ait un sens pour moi-même. J'ai peur de me perdre au cours de cette guerre, de me transformer.'
Il ferma les yeux, douloureusement.
'J'ai cette sensation oppressante, constante – je peux glisser, déraper si facilement, me laisser gagner par l'enivrement de la douleur des autres, du sang, juste pour être vivant. J'ai peur de me noyer dans mon agressivité, d'aller trop loin. J'ai peur de ce qui risque de ressurgir en moi. J'ai peur de mourir, je ne veux pas que cela arrive.'
La cadence rose poudré et viande putréfiée s'accéléra.
'Je danse avec elle, je cours, je contourne, elle me suit, je suis prêt à lui apporter toutes les victuailles que sa gueule viciée voudra dévorer pour m'accorder encore un peu de répit au risque de sombrer dans un appétit plus grand encore que le sien. Tu sais, elle rit de moi, cette danse n'a qu'une seule issue.'
'Alors, je me demande… À quoi bon résister ? Ne vaudrait-il mieux pas me laisser engloutir ? Donne-moi une bonne raison de mener la danse. Une seule bonne raison.'
Que répondrait John ?
'Arrête de t'apitoyer. Tu parlais de donner un sens, le voilà : veux-tu partir la tête haute ou tomber ? Fais ce qu'il faut, deviens ce que tu dois devenir. Vis.'
Il inspira un grand coup, puis se tourna vers son ami. Il étira ses lèvres mécaniquement, dans une parodie de sourire.
« Bien sûr. Mais c'est toujours intéressant de comprendre les émotions des autres, pour jouer dessus. Appuyer sur les bons boutons. Et je crois que la peur est l'une des émotions primaires les plus fortes pour faire plier un homme dans la direction que l'on souhaite. »
Il mesurait toute l'ironie de ses paroles et ce que cela renvoyait chez lui. Wilkes ne sembla pas tout à fait dupe, mais il n'avait rien pour répliquer.
« Avery en est une preuve. Tu as fait ce qu'il fallait, » se contenta de dire John.
Evan acquiesça pensivement. Il se retrouva une nouvelle fois happé par les nuances de l'eau verte. Oui, songea-t-il, la peur pouvait définitivement transformer un homme – le réduire à néant, l'écraser au sol ou lui faire déployer des ailes diaboliques. Courir dans les airs pour semer son ombre – celle empesée et pestilentielle de la Mort.
xXxXx
La salle commune des Gryffondor grouillait de bruit de part et d'autre en cette fin d'après-midi. Les cours s'achevaient et le froid encore mordant de l'extérieur en ce début de février amenait la plupart des élèves à s'entasser au sein de la salle commune, le feu ronflant. Remus Lupin faisait aisément abstraction de son environnement lorsqu'il devait se concentrer, mais il atteignait ses limites – depuis une petite heure, il était toujours bloqué sur la même page de son livre de métamorphose.
Le brouillon de son devoir lui apparaissait aussi convaincant que les excuses minables que donnait Sirius à McGonagall lorsqu'il venait de faire une bêtise. Le plan qu'il essayait tant bien que mal de construire s'avérait complètement bancal, partait dans tous les sens, s'éparpillant au gré de ses pensées. Sirius et Peter discutaient dans un coin et la tentation était forte de plaquer son devoir inachevé au fond de son sac pour le remettre à plus tard et rejoindre ses amis.
Après tout, il avait encore trois jours pour le terminer – mais l'accumulation de ses devoirs l'inquiétait un peu, d'autant plus qu'il lui faudrait sous peu dégager du temps pour réviser sérieusement ses ASPICs.
Révisions qui n'étaient que de la poudre aux yeux : qu'importent ses résultats aux examens, il savait pertinemment que son avenir serait des plus incertains. Qui voudrait employer quelqu'un comme lui ?
Tout à ses considérations, il remarqua à peine l'arrivée de James jusqu'à ce que ce dernier s'installe à ses côtés. Voyant que son ami ne pipait mot, Remus releva la tête et haussa les sourcils en guise d'interrogation muette. James l'observait d'un air soucieux.
Remus se fit plus attentif. Il allait peut-être enfin avoir le mot de la fin : voilà plusieurs jours que James semblait particulièrement perturbé, mais il était resté muet comme une carpe sur les raisons de son mouvement d'humeur. Intuitivement, Remus sut que James venait de prendre une décision. Les paroles suivantes confirmèrent son impression : « Réunion au sommet, » murmura le Gryffondor. Il remonta d'un geste machinal ses lunettes sur son nez. « Préviens les autres. »
Là-dessus, il se releva, un peu raide dans sa posture si nonchalante habituellement et se dirigea vers l'escalier menant aux dortoirs.
Remus prit une inspiration et rangea lentement ses affaires, désirant refouler le nœud qui se formait au creux de son estomac. Il était rare de voir James aussi sérieux et les moments où cela se produisait n'étaient jamais anodins – source d'ennuis conséquents.
Plus que cela, pourquoi le regarder lui aussi gravement, plutôt que Sirius et Peter ? Remus secoua la tête – voilà qu'il se faisait des idées. Il s'approcha des deux garçons, leur fit part que James désirait leur parler en privé dès maintenant.
Debout, face à la fenêtre, James observait le parc lorsqu'ils entrèrent. Sirius s'affala élégamment sur son lit, Peter regroupa divers oreillers pour s'installer confortablement sur le sol, à côté du lit de Sirius. Remus, un peu stressé, choisit de s'asseoir en tailleur contre la table de nuit de Sirius, face à Peter.
« Alors, que se passe-t-il ? Un peu d'action auprès des Serpentard ? » s'enquit Sirius. « On sait enfin quand est-ce qu'ils comptent passer à l'attaque ? Ou une idée de blague à mettre en place ? Cela fait longtemps, ça serait bien… L'autre fois, dans un livre, je suis tombé sur une plante qui provoque des rires hystériques et... »
« Parce que tu ouvres des livres, parfois ? » répliqua vertement Remus, incapable de retenir sa langue face à Sirius. Depuis les évènements de l'année dernière… Remus serra les dents et leva les sourcils face au regard de Sirius. Provocateur. Le défiant même de répliquer.
Sirius sembla comprendre qu'il ne faisait que chercher l'assaut verbal et resta muet. Voilà plusieurs mois qu'il était dans ses petits souliers face à lui, mais plutôt que de reconnaître l'expression de sa culpabilité dans cette attitude, cela ne faisait que renforcer la colère sous-jacente du loup-garou.
Il savait qu'il avait dû mal à digérer – depuis le temps, il aurait dû passer à autre chose, mais c'était plus fort que lui, il sentait toujours ces mêmes pulsions violentes et agressives envers son ami. Son ressentiment amer.
La culpabilité, pourtant, l'étreignit presque aussitôt. Paradoxalement, sa colère monta inexorablement – colère de se sentir coupable. Il était dans son bon droit ! Sirius avait commis un acte odieux. Dans les replis de la nuit, un cauchemar récurrent le bouleversait : transformé, il en venait à mordre Sirius. Le punir. Lui faire comprendre.
Bien évidemment, il ne pourrait jamais commettre une telle atrocité et il se sentait plus monstrueux que jamais d'oser avoir de telles pensées. Le cercle vicieux reprenait alors, et honnêtement, Remus ne savait plus comment freiner les machines. Faire marche arrière.
Comment pourrait-il réussir à reprendre des relations amicales avec Sirius, avec la simple et franche camaraderie qui les animait auparavant ? Comment faire pour revenir à avant ? Il lui semblait qu'il y avait un avant et un après, un mur chronologique qui s'était érigé au sein de sa vie, comme l'avait fait sa morsure.
« Ça suffit vous deux, » grommela James. Il s'était retourné vers eux et s'assit en tailleur sur son lit, face à celui de Sirius. « Vous devriez dépasser ça. »
Remus aperçut du coin de l'œil l'air outré de Sirius – et Remus inspira pour se contenir. Sirius considérait probablement qu'il subissait injustement les humeurs de Remus, qu'il était peut-être la victime dans cette histoire, et cette constatation n'arrangeait en rien le ressentiment de Remus.
« Il y a plus important, on doit rester soudés, » déclara James. Il paraissait particulièrement mal à l'aise, et la colère réprimée de Remus fondit comme neige au soleil, le stress revenant au grand galop.
« Ok, » marmonna James. Il inspira, prit délibérément une pose pompeuse, remettant en scène leurs habitudes de réunions facétieuses.
« Messieurs Patmol, Lunard et Quedver, en cet instant solennel, moi, Cornedrue, demande votre attention afin que nous nous accordions sur nos ingénieux larcins, que notre malicieux génie sème le chaos en toute transparence. L'objet de cette réunion est… » Le malaise revint tel un ressac. Embêté, James se passa la main dans les cheveux, les ébouriffant biens plus encore. « L'objet de cette réunion sera exposé par la suite – j'amène des informations à votre attention afin que nous décidions mutuellement de la meilleure marche à suivre. Je déclare à présent la séance ouverte. »
Attentifs, les Maraudeurs étaient suspendus à ses lèvres. Voir James chercher péniblement ses mots était inquiétant – il donnait tout ce qui lui passait par la tête avec une facilité déconcertante et un peu gênante. Un nouveau soupir ponctua la réflexion de James.
« Honnêtement, j'ai hésité à vous en parler. Je me disais que cela ferait peut-être plus de mal que de bien, mais on s'est juré de tout se dire, il y a longtemps de ça, vous vous souvenez ? En toute transparence. »
La tension qui planait dans le dortoir s'évapora à cette mention : d'un regard, le souvenir flotta dans l'air. Trois garçons venaient de découvrir la lycanthropie de leur ami. Remus sentit sa poitrine se comprimer devant la déferlante d'émotions liée à ce souvenir – les promesses qu'ils lui avaient faites, les liens indéfectibles qui s'étaient noués à ce moment précis. Les mains serrées entres elles et les murmures : « On ne se cachera plus rien entre nous. Notre transparence fait notre force, nos secrets partagés nous lient – ils ne doivent pas nous diviser. On sera toujours ensemble. »
Remus avait lutté pour ne pas pleurer.
« Toujours ensemble, » répétèrent-ils.
« C'est maintenant, plus que jamais, que l'on doit se serrer les coudes. J'ai eu une discussion avec Stephen Curson, » remit James en contexte. Remus cligna des yeux, et les silhouettes des quatre petits garçons s'évaporèrent. Il lui fallut un peu de temps pour réaliser qu'il venait de mentionner le nouveau Poufsouffle : il ne s'attendait pas du tout à ça, et manifestement, Sirius et Peter non plus.
« C'est par rapport à Lily, c'est ça ? » éclaira Peter.
James acquiesça. « Oui, mais finalement, ce n'est pas trop le sujet. Enfin, à la base, je voulais l'écarter de Lily. » James grimaça. « Il jouait le chaud et le froid avec elle, Lily était trop perdue pour que je puisse supporter ce type. »
Sirius et Peter échangèrent un sourire.
« Ok, ok, j'étais peut-être un peu trop jaloux aussi – sérieusement, il débarque et quelques mois plus tard, elle papillonne devant lui ? » James s'agita un peu, changea de position sur son lit, puis repris sa position initiale. « Bref. Finalement… il a…. retourné la situation. »
Le nœud au ventre de Remus se fit plus pesant. Lourd. Ce qu'il sentait venir n'allait pas lui plaire. D'une impulsion, il voulut bondir pour faire taire James. Non, non, – je refuse.
« Il a essayé de me convaincre de ne plus l'approcher et m'a assuré qu'il n'approcherait plus Lily non plus. Il voulait que je le laisse tranquille. »
« Mais alors, quel est le problème ? » demanda Sirius, confus. « On s'en fout qu'il reste dans son coin si c'est ce qu'il veut. Du moment qu'il n'empiète pas sur… tes plates-bandes. C'était ce que tu voulais ! »
James secoua la tête. « Ce sont les arguments pour m'écarter qui me posent problème. Il a émis quelques menaces. »
Son regard se porta sur Remus, geste inconscient qui trahit beaucoup. N'y tenant plus, le Gryffondor se leva et les trois garçons l'observèrent marcher de loin en large à travers le dortoir.
« Accouche, Cornedrue, » lui recommanda Remus, prêt à la sentence.
« Il sait pour l'année dernière, » furent les mots de James.
Un sceau d'eau glacée se vida sur Remus, le paralysant complètement.
« Il m'a dit de rester à l'écart si je ne voulais pas qu'il divulgue nos secrets. Il a clairement sous-entendu qu'il savait pour toi, Remus, et qu'il savait ce que tu avais fait, Sirius. Que Dumbledore pouvait faire comme si de rien n'était, mais que si ça se savait, il ne pourrait rien faire pour retenir les rumeurs… et leurs conséquences. »
« Quoi ! » s'écria Sirius. À son tour, il se leva d'un bond. « Ce n'est pas possible ! »
La tension pesante au sein du dortoir se mua en agitation.
« On se calme, » tempéra Peter. « Cornedrue, tu as peut-être mal compris ? Il lançait des menaces en l'air, peut-être ? Un quiproquo ? »
Sirius acquiesça ostensiblement aux paroles de Peter. « Oui, voilà ! » Il se retourna vers James. « Il ne peut pas savoir, » rationalisa-t-il. « Il n'a aucun moyen de savoir. Tu as dû interpréter ça comme ça… Il doit y avoir un terme, non, pour ce genre de méthodes ? »
« Manipulation par induction, » fit Remus en se raclant la gorge. Un hérisson s'y était manifestement logé. « James, qu'a-t-il dit précisément ? »
« Je ne sais plus exactement. C'était… Qu'il allait s'assurer que je comprenne que je ne devais pas l'énerver auquel cas sa langue fourcherait. Il disait qu'il savait que je n'avais pas peur de lui, mais il pensait que j'aurais peut-être plus peur pour mes amis. Il n'avait pas vraiment tort dans son raisonnement, » ajouta-t-il sombrement. « En gros, que je ne voudrais pas que par ma faute, l'école sache ce que l'on fait lors des nuits de pleine lune. Que Dumbledore avait peut-être pu étouffer l'affaire l'année dernière, mais même sa position ne pourra pas nous sauver si les rumeurs se propagent. »
« Il a dit tout ça ? » s'exclama Sirius, atterré.
« Oui, bon sang, puisque je vous le dis ! » s'agaça James, les nerfs à vif.
« Mais ce n'est pas possible, » répéta Sirius, en se retournant vers Remus et Peter, comme pour avoir une confirmation que James était simplement en train de délirer. « N'est-ce pas ? Il ne peut pas savoir... »
Remus ferma les yeux. Curson avait émis ses menaces depuis plusieurs jours, s'il avait voulu les mettre à exécution, le drame aurait déjà été fait. La situation n'était donc pas si désespérée. Il tenta de rationaliser au maximum pour éviter de sentir la panique le gagner complètement.
C'étaient probablement tous les ressorts que possédaient Curson en guise de chantage, ce qui était bien suffisant, soit dit en passant, mais cela signifiait qu'il ne jetterait pas au vent ses munitions sans une bonne raison. En effet, une dénonciation de sa part propulserait les Maraudeurs dans un gouffre de problèmes abominables et les écarterait définitivement – oh bon sang, Remus n'osait même pas imaginer les répercussions ! – mais il n'aurait alors plus aucun point de pression. En toute logique, il garderait cette information pour une extrême nécessité.
Tout ce qu'il fallait faire, c'était se plier à sa demande, qui, en comparaison, n'était pas déraisonnable : il voulait les maintenir à l'écart, soit. Ils se maintiendraient à l'écart.
Remus inspira alors qu'il réalisait que tout n'était pas désespéré pour eux.
« Nous n'avons plus qu'à l'intimider à notre tour, dans ce cas ! » déclara Sirius. « Renverser une nouvelle fois la situation. »
Remus lui lança un regard effaré. « Non ! »
« Bien sûr que si. Nous avons très certainement les moyens de découvrir des choses pas nettes chez lui. Et on est d'accord pour dire qu'il n'a pas l'air net, ce type, non ? Déjà, quel Poufsouffle digne de ce nom ferait un tel chantage ? Ils ne sont pas censés être de doux agneaux ? En plus, s'il sait tout ça alors qu'il ne le devrait pas, c'est bien une preuve qu'il a appris ça d'une manière louche, » raisonna Sirius en babillant. « Eh ! En plus, les Aurors pensaient que c'était lui le meurtrier de Barantyn, non ? On peut sûrement jouer là-dessus... »
« Les Poufsouffle sont des blaireaux – ils chargent lorsqu'ils se sentent en danger, » nota Peter d'un ton docte. Personne ne prêta attention à son commentaire – Remus était bien trop catastrophé.
« Patmol. » James secoua la tête. « Non. C'est trop dangereux, il y a trop en jeu. S'il découvre nos intentions, il nous prendra de vitesse et nous serons cuits. Et rappelle-toi bien : à la moindre incartade supplémentaire de ta part, Dumbledore ne pourra pas fermer les yeux et sera obligé de te renvoyer. Il t'a prévenu, l'année dernière, que tu devais vraiment te tenir à carreau. »
Sirius apparaissait abasourdi par les paroles de James. « Je ne peux pas croire que tu dises ça, Cornedrue. Trop dangereux ? Laisse-moi rire ! On peut le prendre de vitesse. On a des moyens qu'il n'a pas. James, enfin ! »
« On ne sait pas comment il a su pour les pleines lunes, » commenta Peter. « Sans cette information, on ignore de quoi il est capable. »
Remus acquiesça, soulagé de voir que James et Peter partageaient son avis. Et, comment Curson avait-il pu savoir ? Se demanda-t-il, songeur.
« Enfin, les gars…, » voulut argumenter Sirius.
« Non. On ne fait rien, » répliqua fermement Remus. Il adressa un regard noir à Sirius. « Je suis le premier concerné, au cas où tu l'aurais oublié, et je ne veux pas prendre le risque. Et au cas où tu l'aurais également oublié, on ne parle pas de simples retenues, Sirius. C'est carrément Azkaban qui pourrait te pendre au nez, tu n'as toujours pas l'air d'en avoir conscience. C'est la condamnation prévue pour des animagus non-déclaré. C'est ce qui vous pend tous au nez. Je ne mentionne même pas la tentative d'assassinat. Alors si tu veux foutre ta vie en l'air, très bien ! Mais évite je te prie de faire la même chose avec la mienne et celle des autres. »
Sirius le dévisageait, bouche bée. « Tentative d'assassinat… N'exagérons pas... »
Remus se leva, en colère. Sa vue devenait rouge sang, il ne pourrait plus se contrôler. Mettre de la distance entre lui et Sirius paraissait la seule solution viable. Il enjamba Peter, contourna James et sortit du dortoir en claquant la porte. Il descendit quatre à quatre les marches, traversa la salle commune et se dirigea vers l'extérieur. Prendre l'air.
Il se sentait déchiré entre l'affection tenace qu'il éprouvait pour Sirius et sa rancune envers son inconscience – il ne paraissait toujours pas avoir le moindre sens commun ! Sirius était un abruti. Et lui, gémit-t-il, un adolescent perdu dans les sentiments qu'il éprouvait pour l'un de ses plus proches amis. James et Peter ne provoquaient jamais autant de remous en lui.
xXx
Marcher lui permit de faire tomber sa colère, mais l'inquiétude revint, sournoise. Stephen Curson savait qu'il était un loup-garou. Il savait probablement que James, Sirius et Peter étaient des animagus non déclarés. Comment diable pouvait-il savoir ? Avaient-ils été imprudents cette année, au cours d'une pleine lune ? Les avaient-ils surpris ?
Le vieux doute qui l'étreignait depuis la rentrée ressurgit. Remus avait mis consciencieusement ces impressions dans un carton, au fond de son esprit : c'était souvent comme cela qu'il gérait les problèmes. Faire comme si de rien n'était, les fuir. Rien de bien glorieux, mais c'était efficace la plupart du temps. Cela aurait pu marcher cette fois encore, mais voilà que ses doutes se rappelaient à lui.
Il avait cru qu'il s'agissait peut-être d'un rêve. Après tout, il était à moitié endormi, le souvenir était vague, mais l'impression persistante. Quelqu'un s'était introduit dans leur dortoir, à la rentrée, pour tenter d'y dérober la Carte du Maraudeur qu'ils avaient créée. Quelqu'un qu'il avait pris momentanément pour James. Quelqu'un qui était probablement Curson.
Remus n'avait pas fait le lien immédiatement, mais au fur et à mesure qu'il croisait Curson, il sentait quelques concordances indescriptibles entre lui et James. Leur visiteur impromptu aurait pu être n'importe qui, mais il était curieux que cette 'visite' coïncide avec l'arrivée de Curson à Poudlard – cela ne faisait qu'appuyer ses intuitions.
Réfléchissons. Curson était un américain arrivé en Angleterre cet été – une information que tout le monde connaissait. Comment diable aurait-il pu connaître la Carte avant Septembre ? Personne ne savait, mais il ne serait pas absurde de penser que des élèves aient pu découvrir certains de leurs secrets. Ce serait plus probable plutôt que d'imaginer qu'un inconnu débarque en sachant pour la Carte. Peut-être qu'il se trompait, finalement – c'était peut-être quelqu'un d'autre que Curson.
Mais s'il s'agissait de lui… Peut-être qu'il savait pour les pleines lunes au début de l'année. Remus buta, perdu au sein d'un labyrinthe.
Rien n'avait de sens. Ce type ne pouvait pas avoir la science infuse, il y avait forcément une faille qui n'était pas portée à sa conscience.
Ou, le postulat de base était erroné.
Il ne voyait qu'une seule solution, une seule possibilité pour sortir de ce dédale alambiqué : Curson n'arrivait pas des États-Unis. D'ailleurs, son accent était un peu trop typiquement anglais.
Remus s'assit dans l'herbe humide, au bord du lac. Il resserra un peu sa robe, regrettant de ne pas avoir pris de cape pour s'emmitoufler. Il n'y avait qu'un pas pour penser que si Curson mentait sur sa provenance, il mentait sur d'autres pans de ce qu'il affirmait.
Peut-être même qu'il les connaissait avant la rentrée mais Remus était convaincu qu'aucun des Maraudeurs ne connaissait Curson avant lui.
Il n'est pas ce qu'il montre.
Remus frissonna. Avait-il changé de nom ? Était-il précédemment à Poudlard ? Pourtant, l'année précédente, aucun élève ne s'était retiré de l'école. À moins qu'il ne soit en réalité plus âgé et soit sorti de Poudlard les années précédentes ? Après tout, Curson n'était pas mauvais en cours et paraissait un peu plus mature que certains d'entre eux. Ce n'était pas une hypothèse si farfelue.
Mais pourquoi diable quelqu'un s'amuserait-il à repasser son année d'ASPICs sous un autre nom ?
Remus ferma les yeux et se releva – il avait besoin de bouger, des tours autour du lac lui dégourdiraient les jambes.
La question paraissait presque absurde au vu des temps qui couraient. Les raisons de se cacher étaient nombreuses en début de guerre. Son niveau en Défense contre les Forces du Mal n'était pas anodin. Deuxième hypothèse : nous l'avons connu en dehors de Poudlard. Mais cette idée était bancale : les autres sorciers qu'ils connaissaient étaient soit adultes, soit à Poudlard.
Il devait s'agir d'un ancien élève. Pourquoi changer de nom ? Pourquoi se cacher ainsi ? Était-il en danger ?
Cela n'expliquait pas non plus comment il avait pu faire pour découvrir le secret des Maraudeurs. Ils avaient toujours été prudents et mis à part Snape qui fourrait constamment son nez dans leurs affaires… Pourtant, même lui n'était pas parvenu à les découvrir.
Enfin, il savait seulement pour sa condition, et il avait fallu que ce soit Sirius qui lui mette le pot-aux-roses sous le nez. Peut-être était-ce Sirius qui avait été trop bavard ? Après tout, son contexte familial lui avait permis de rencontrer un nombre non négligeable de Sang-Purs – et certains d'entre eux préféraient instruire leurs enfants avec des précepteurs extérieurs.
Non. Même Sirius n'aurait pas été si… inconscient.
Il passait ses nerfs sur lui sans preuve. D'une façon ou d'une autre, il lui faudrait connaître la véritable identité de Curson – à partir de là, les choses s'éclaireraient sans aucun doute, lui mettant à portée de main le levier nécessaire pour faire chanter à son tour le Poufsouffle.
Il tablerait bien sur le bluff s'il n'y avait pas autant d'enjeux. Lui faire savoir qu'il avait compris sa véritable identité sans avoir l'information – le fameux procédé par induction. Néanmoins, les risques que Curson ne marche pas dans la combine étaient bien trop importants – Remus le voyait à travers les cours de Défense, il possédait une nature suspicieuse.
Sans compter qu'il paraissait être constamment sur ses gardes – une tension l'habitait perpétuellement, ce qui s'expliquait aisément s'il arborait un masque avec une fausse identité.
Y avait-il un quelconque moyen pour obtenir cette information discrètement ?
Remus s'arrêta brusquement. La Carte, pardi !
Les pensées fusèrent avec fulgurance. Comment avait-il pu ne pas y penser plus tôt ? Curson ne l'avait pas obtenue, puisque Rusard la leur avait confisquée l'année précédente. Ils avaient supposé que Rusard l'avait détruite, mais au fond, ils n'avaient jamais cherché à savoir ce qu'il en était. Pourtant, ce serait l'outil merveilleux en cet instant qui résoudrait bien des problèmes… Moyen discret, efficace, imparable.
Et alors, ils sauraient…
Si Curson avait choisi de cacher son nom, il serait probablement bien embêté s'il devait être dévoilé. L'unique moyen à portée de main pour apporter un statut quo, protégeant ainsi les Maraudeurs.
Le nœud au creux de son ventre se dénoua légèrement. Il avait une ligne d'action, un moyen de renverser la situation. Aucune garantie, mais il pouvait toujours s'accrocher à cette idée. Néanmoins, il serait bien avisé d'éviter d'en parler pour l'instant à ses amis. Il contrôlerait mieux la situation seul – Sirius était une tornade imprévisible.
Il n'aurait qu'à entrer dans le bureau de Rusard pour le fouiller de fond en comble. Cependant, il lui faudrait également s'assurer que Rusard ne le prenne pas sur le fait – comment détourner son attention ?
Il aurait quand même besoin d'une aide supplémentaire. Le candidat était évident : il devait parler à Peter.
xXx
Peter plissa les yeux, et prit la même approche circonspecte qu'il avait eu dans le dortoir : « T'en es sûr ? »
« Non, » répliqua Remus en chuchotant. « Mais ce doute ne partira pas comme ça. Je pense que c'était vraiment lui dans le dortoir, cette nuit-là. »
Les deux amis restèrent un instant silencieux, seuls dans un couloir. Peter agitait ses doigts, machinalement, grattait les petites peaux mortes à côté de ses ongles, un pli lui barrant le front.
« Et ce n'était pas un rêve ? » insista-t-il.
« Je l'ai cru, le lendemain, mais avec toujours cette même impression d'incertitude. Et s'il sait pour nous, il ne serait pas impossible qu'il sache aussi pour ça. »
« Mais dès la rentrée ? » Peter secoua la tête d'incrédulité. « Quand Cornedrue nous en a parlé, je pensais qu'on avait dû se faire surprendre… »
« Tu comprends pourquoi je dois en avoir le cœur net ? Il faut récupérer la Carte. »
Remus attendait un verdict – quelque chose – Peter était le plus prudent d'eux tous, celui qui détectait les failles dans leurs plans, qui envisageait des solutions de repli, qui émettait l'hypothèse 'et si les choses tournaient mal ?' pour se préparer, celui qui était suspicieux et qui doutait volontiers de tout. Pas nécessairement le plus difficile à convaincre, mais le moins prompt à sauter aux conclusions.
« Très bien. Que fait-on ? » demanda Peter.
Cette acceptation soulagea Remus, appréciant l'aval de Peter, son soutien, et de pouvoir enfin passer à l'action et ne plus se sentir comme un loup en cage.
« Pas un mot à James et Sirius. Ils monteraient des plans sur la comète. On reste discrets. Une blague, ou des bombabouses dans un couloir pour appâter Rusard, tu montes la garde discrètement – par tes moyens particuliers – et je fouille son bureau. »
Ils s'exécutèrent le lendemain.
Lorsque Remus entra dans le bureau de Rusard, il inspecta rapidement les lieux du regard : un simple bureau et une armoire, ce serait rapide. Il lui fallut aussi peu de temps pour découvrir un tiroir intéressant, qui indiquait les objets confisqués. Il ne s'encombra pas de chercher la clé, un simple sortilège lui permit de le déverrouiller. Le tiroir était rempli, mais il n'y avait pas de trace de parchemin. Les autres tiroirs ne contenaient que des fournitures de bureau, des dossiers… L'armoire fut aussi infructueuse.
Dépité, Remus reverrouilla le bureau et se dirigea vers la tour des Gryffondor comme s'il ne venait pas de briser un nombre important de règlements. Un rat le rejoignit et Remus se baissa pour qu'il puisse entrer dans sa poche. Une fois dans le dortoir, Peter se métamorphosa.
« Il était encore occupé à tout nettoyer. Alors, tu l'as ? » demanda son ami d'un air avide.
Remus soupira. « Non. »
« Non ? »
« J'imagine que Rusard a bel et bien brûlé la Carte, comme nous l'avions pensé de prime abord. »
La déception visible de Peter mit un peu de baume au cœur de Remus. Au moins, il n'était pas le seul dans cette galère. Il se jeta sur son lit, bras en croix.
« Que fait-on alors ? » le relança Peter.
« Rien. C'était la seule solution. Si on n'a pas la Carte, je ne vois pas comment on peut découvrir la potentielle vraie identité de Curson, et on a donc aucun moyen de pression à son encontre. » Il fixa pensivement le plafond. « Il y a juste à espérer qu'il tienne parole et garde le secret si nous restons loin de lui. »
« Et s'il ne tient pas parole ? » s'enquit la voix aux accents de catastrophisme de Peter. Remus ne lui répondit pas. La question restait en effet en suspens.
xXxXx
Un claquement pourtant discret brisa le silence de la nuit avancée. Les paupières lourdes, Joyce cligna péniblement des yeux, essayant d'évacuer les brumes du sommeil. Le bruit qui venait de la tirer de sa somnolence était le même que celui qu'elle entendait régulièrement ces dernières semaines. La porte de la salle commune se refermait doucement, dans une tentative d'étouffer le son et de passer à pas de velours, furtivement. Joyce garda sa position, la joue appuyée sur son bras, en travers d'un vieux grimoire relatant les péripéties d'une guerre sorcière en Europe de l'est du XVIIème siècle.
Entre ses paupières, elle entrevit la silhouette de Stephen se déplacer rapidement vers les dortoirs. Comptant mentalement, elle se permit de se relever au bout d'une longue minute, les muscles de sa nuque protestant douloureusement. Engourdie, elle consulta l'heure et ne put s'empêcher de grimacer : trois heures du matin passées.
Ce n'était pas si surprenant au vu des habitudes de leur compagnon silencieux et taciturne. Mystérieux. Il apportait plus d'énigmes et de questionnements que de réponses – toujours élusif, peu bavard, souvent renfrogné.
L'embêtant, c'est qu'elle savait que Benjy avait une ronde de préfet à faire ce soir, aux alentours d'une heure – elle devait s'être déjà assoupie – et il n'avait pas dû manquer l'absence de Stephen dans son lit, une fois de plus. À coup sûr, il allait la cuisiner demain pour savoir à quelle heure il était rentré.
Benjy allait déborder d'ici peu de frustration et de colère contenue. La réaction de Stephen était déjà convenue : il allait se braquer. On ne pourrait rien en tirer, et l'ambiance générale se refroidirait d'environ dix degrés – alors qu'on sentait déjà de l'électricité dans l'air.
L'orage arrivait.
En effet, cela ne loupa pas. Sans surprise, le lendemain matin, Benjy l'amena à l'écart sur le chemin vers la Grande Salle. « Quelle heure ? » fut la question. Joyce l'observa sans expression, embêtée. Mentir paraissait une bonne option, mais cela ne changerait pas la donne à long terme. Elle finit par pousser un long soupir.
« Écoute. Laisse-moi d'abord faire ça à ma manière. Tu n'arriveras à rien – non, ce n'est pas une insulte, et je sais que tu veux faire de ton mieux. J'espère simplement que tu seras d'accord avec moi : il ne crachera rien si tu lui fais face de front. Au pire, il te donnera quelques éléments qui t'amèneront à te poser plus de questions et tu te feras encore plus de scénarios abracadabrants. »
Benjy s'apprêta à répliquer, mais elle le prit de vitesse. « Non, tu sais que j'ai raison. Ou au moins, laisse-moi juste essayer à ma manière. Si cela ne donne rien, s'il fait la sourde oreille, je te laisserai le champ libre. J'ai juste besoin d'une bonne occasion, d'un contexte propice aux confidences. »
« Bien, » concéda Benjy. « On va faire ça à ta manière. Mais il faudra bien qu'il comprenne à un moment donné qu'il ne peut pas sortir en pleine nuit en toute impunité. Il n'est pas l'exception à la règle. Je ne sais pas dans quoi il plonge, mais qu'il ne s'étonne pas de se retrouver dans des situations embarrassantes comme l'affaire avec Rosie Barantyn. Si personne ne le soutient, il n'y aura personne pour contredire de potentielles affiliations avec Tu-Sais-Qui. Vu les suspicions ambiantes et la paranoïa qui s'installe partout… Je ne donne pas cher de sa peau. Cela dépasse même de simples infractions au règlement. »
Joyce acquiesça et interrompit ce tête-à-tête au plus vite. Elle sentait toujours cette gêne honteuse lorsqu'elle se retrouvait seule face à lui – la fuite était la meilleure solution qu'elle avait pu élaborer. L'expression à la fois agacée, concernée et oppressante de Benjy était d'ailleurs bien trop proche de celle qu'il affichait peu après l'accrochage qui avait bouleversé à jamais leur relation. Le lien d'amitié indéfectible qu'ils avaient forgé au cours des années de scolarité ne pourrait jamais se réparer.
L'idée avait été bien douloureuse, il s'agissait de celui dont elle avait été le plus proche. Autant elle appréciait profondément Alice, autant elle savait que leur amitié s'étiolerait rapidement après les ASPICs – elle ne se faisait aucune illusion là-dessus. Elles n'allaient pas évoluer dans le même univers.
Depuis, elle s'était rapprochée d'Adam. Bien qu'elle ait été moins proche de lui au début de leur scolarité, ils se retrouvaient à présent avec une approche de vie similaire, une mentalité bien plus compatible qu'avec Benjy et Alice.
Elle savait aussi que la guerre avait fissuré leurs relations bien plus profondément qu'ils n'osaient tous se l'avouer. Ils maintenaient les apparences, ils arrivaient à plaisanter encore, mais ils jouaient cette étrange comédie pour garder une illusion de normalité. Quelques mois à tenir, et ils seraient dispersés à l'extérieur. Quoi que l'extérieur puisse leur promettre.
À présent, Stephen s'était incorporé à leur petit groupe branlant, et malgré une présence parfois oppressante et troublante, elle se trouvait des affinités avec lui. Il était de ces personnes qui arrivaient à faire passer des messages sans dire un seul mot – une communication non verbale plus significative et plus intime que tous les discours possibles. Elle le sentait dans les œillades, les sourires échangés, ces moments où ils parvenaient à savoir qu'ils pensaient à la même chose, au même moment, en synchronisation.
Elle pouvait bien plus facilement accepter ses mystères et son indépendance que ne pouvait le faire Benjy, trop contrôlant. Pas assez coulant. C'est pourquoi elle était la plus à même de faire tampon entre Benjy et Stephen. Si leur parodie de groupe soudé pouvait perdurer jusqu'aux examens, les mois à venir seraient plus faciles pour eux – c'était tout ce qu'elle espérait.
Si elle était honnête avec elle-même, elle pourrait dire qu'une impression persistante la poussait aussi à parler seule à seule avec Stephen. Peut-être qu'elle projetait un peu trop ses propres problématiques sur des personnes avec qui elle pouvait sentir une certaine connexion – peut-être que les affinités qu'elle éprouvait à son égard lui occultaient une vision plus objective de la situation. En dépit de tout, elle n'arrivait pas à se départir de cette idée : le mal-être qu'il affichait régulièrement n'était pas anodin et ressemblait un peu à ce qu'elle avait pu vivre.
Le déni. La volonté profondément enracinée de ne pas y croire – parce que de toute façon, cela ne peut pas être possible, n'est-ce pas ? Cela arrive toujours aux autres. Cela est mal vu. Leur particularité était encore taboue dans certaines franges de la société. Elle savait à présent qu'elle avait une part de chance, malgré elle : leur époque était tout de même plus conciliante que ce qu'elle avait pu être auparavant. Le mélange culturel qui se produisait lentement aidait en partie. Du peu qu'elle s'était renseignée, les moldus n'appréciaient pas non plus cette différence, mais ils avaient de plus en plus tendance à les voir comme des originaux – toujours en dehors de la norme – mais avec des plaisanteries grasses et piquantes.
Ce n'était pas toujours agréable, mais il valait mieux l'humour déplacé à l'hostilité massive. Parfois, elle avait l'impression que les choses se décantaient aussi dans le monde sorcier – elle avait déjà entendu des élèves faire quelques plaisanteries à ce propos, jamais rien de sérieux, mais le tabou poisseux et honteux se levait un peu.
Un peu. Peut-être qu'il était plus facile d'accepter l'idée de loin. Intérieurement, Joyce tressaillit en distinguant sous ses paupières fermées le visage choqué et horrifié de Benjy. Il avait écarquillé les yeux, trébuché en arrière. S'était éloigné – physiquement, et émotionnellement par la suite.
Elle s'installa donc à la même petite table, dans un coin de la salle commune, entre un pouf et des plantes vertes, et sortit ses recherches personnelles d'Histoire. Elle comptait après les ASPICs éditer une petite étude sur les conflits sorciers au cours des âges – en corrélation avec l'actuel. Il ne suffisait pas toujours que d'un mage noir pour semer la discorde, des racines s'y déployaient préalablement, avec des thématiques similaires que l'on pouvait dégager et mettre en exergue.
La salle commune se vida petit à petit, l'attention de Joyce s'affaissa, ses paupières piquèrent. L'instant d'après, le bruit caractéristique l'éveilla de sa somnolence. Contrairement aux semaines précédentes, elle s'astreignait à se réveiller aussitôt.
« Stephen ? » l'interpella-t-elle. La silhouette se figea. Pris sur le fait. L'hésitation se fit sentir, mais finalement il s'approcha.
Elle sentit immédiatement que quelque chose n'allait pas. Pas du tout. On aurait dit qu'il venait d'être littéralement choqué. Le visage exsangue, il paraissait franchement maladif, et son expression n'était jamais apparue aussi tourmentée.
« Est-ce que ça va ? » s'inquiéta-t-elle. Quelque chose s'était-il produit pour qu'il soit dans un pareil état ? Il secoua machinalement la tête.
« En fait... » Il paraissait avoir des difficultés à parler – ce qui sortait de sa gorge ressemblait plus à un croassement bloqué. Puis, soudain, ses traits se déformèrent d'une douleur aiguë. Il porta sa main à sa bouche, comme pour se retenir, et des spasmes l'animèrent. Il inspira un coup, mais son corps était toujours secoué, ses mains agrippèrent ses cheveux et un râle franchit la barrière de ses lèvres. Un bruit à fendre le cœur, d'animal brisé, désespéré, venant des tripes.
Joyce resta coite un instant devant cette expressivité brutale – lui qui semblait tout retenir, qui ne donnait rien à voir – puis elle fut vite retournée émotionnellement de le voir ainsi. Elle se leva pour s'agenouiller à ses côtés.
« Stephen, » murmura-t-elle péniblement. Est-ce que je peux faire quelque chose ? Voulut-elle demander. Que se passe-t-il ? Était également en bonne position. Elle posa une main maladroite sur ses épaules. Ce contact sembla l'électriser et il parut reprendre un instant le contrôle.
« Désolé, » ses yeux hagards lui déchiraient le cœur. « Je viens juste de me rendre compte... » Sa voix se cassa, et l'espace d'un instant, elle crut qu'il allait fondre en larmes. Mais au prix d'un effort qui paraissait magistral, il se reprit. « J'avais… J'avais des amis. Des piliers dans ma vie. Là-bas… Aux États-Unis. Et... » Il déglutit, en proie à une tornade intérieure. « Je ne les reverrai plus. »
Il remonta ses genoux contre lui, se balançant lentement d'avant en arrière. Joyce aurait bien aimé le prendre dans ses bras pour le réconforter, mais elle n'osait se permettre ce type de familiarité avec lui. À la place, elle serra plus franchement sa main au creux de son épaule, et se mordit les lèvres pour ne pas se laisser gagner par l'émotion qu'il dégageait.
« Je… Je ne me suis jamais senti aussi… seul. Aussi perdu. Sans aucun repère. » Il se recroquevilla un peu plus, et d'une voix très faible – si bien qu'elle dut tendre l'oreille pour saisir ses paroles, il chuchota : « J'ai l'impression d'avoir tout perdu. »
Mal pour lui, Joyce hésita sur la conduite à tenir. « Je ne prétends pas comprendre… Mais tu n'es pas seul, tu sais. Nous ne pourrons pas remplacer les tiens, mais... »
Stephen secoua la tête, laissa échapper un « Désolé » puis se releva promptement, chancelant, les mâchoires serrées. En un clin d'œil, il s'enfuit en courant à moitié vers les dortoirs.
Joyce resta agenouillée à côté de la chaise, sans bouger.
Elle avait l'estomac complètement noué, et se sentait strictement incapable d'aller simplement se coucher, comme si de rien n'était. Elle avait l'impression d'avoir manqué un escalier entier, et surtout, de ne pas avoir su dire les bons mots – alors que pour une fois, il laissait tomber ce qu'il retenait.
Près de vingt minutes plus tard, dans un silence irréel, elle se releva, les jambes endolories et elle rassembla lentement ses affaires. C'est le cœur lourd qu'elle emprunta le petit couloir rond descendant jusqu'aux dortoirs des filles.
xXx
« Que s'est-t-il passé hier ? » demanda Benjy. « Il a l'air d'avoir dormi sur le sol de la salle de bain. Il s'était enfermé. On a dû frapper durant un bon moment ce matin avant qu'il n'ouvre la porte. » Il regarda un instant par-dessus son épaule pour observer brièvement Stephen, deux rangs plus loin. « Et honnêtement, il a une tête de déterré. Je crois que les Inferi respirent la joie et la santé à côté de lui. »
« À vrai dire, je ne sais pas trop, » dit finalement Joyce. « Il a craqué, manifestement. Il a dit qu'il ne reverrait plus ses amis, qu'il se sentait seul. Et qu'il avait tout perdu. Je ne sais pas. On aurait dit un mal du pays, mais ça paraissait franchement violent. » Elle hésita. « Un peu trop pour un simple mal du pays. Et pourquoi ne pourrait-il plus les voir ? J'ai pensé qu'il avait peut-être appris qu'ils étaient morts, mais la tournure de ses phrases ne laissait pas entendre ça... »
Benjy fronça les sourcils. « Bon, et donc… Qu'est-ce qu'on fait, maintenant ? »
« On attend, » répliqua Joyce. « On attend. »
Et ils attendirent. Les jours passèrent, et l'inquiétude que Joyce éprouvait vis-à-vis de Stephen grandit considérablement. Il avait peut-être eut un comportement étrange – et ce, depuis le début, mais un changement radical venait de s'opérer depuis cette soirée où tout semblait s'être effondré pour lui. Maintenant, au moins, ils savaient tous où il passait son temps, mais ce n'était pas plus rassurant de le voir grignoter deux trois miettes aux repas pour se traîner directement jusqu'à son lit.
Il ne sortait plus la nuit. Plus de disparition, plus rien. À vrai dire, 'rien' était un bon terme pour le décrire. Le vide absolu. Il semblait complètement déconnecté de la réalité.
Même Benjy, qui bouillait précédemment de ses mystères et qui commençait à s'agacer sérieusement changea d'attitude envers lui. Il devait bien s'être rendu compte de la détresse de Stephen, et que, quelque plan diabolique qu'il ait pu lui prêter, ce n'était plus à l'ordre du jour. Adam s'attendait à une explosion à tout moment et Alice voulut agir.
« On devrait faire quelque chose, » déclara-t-elle un soir. « On ne peut pas le laisser dans cet état. »
« Qu'est-ce que tu veux faire ? » soupira Benjy, un peu désœuvré.
« Vous ne pensez pas qu'il faudrait l'emmener voir Pomfresh ? » demanda Alice d'un ton hésitant. « Son état n'est pas normal, non ? On dirait… on dirait qu'il est dépressif. Peut-être que Pomfresh peut faire quelque chose. »
« Je ne sais pas si c'est une bonne idée, » intervient Adam. « Il a eu pas mal de passages difficiles depuis la rentrée non ? Avec des hauts et des bas. Et il a toujours eu l'air de refuser de l'aide. Ça pourrait le braquer encore plus. »
« Je vais essayer de lui parler, » répliqua catégoriquement Joyce.
Ce qu'il s'était produit l'autre soir donnait l'impression qu'elle s'était… fourvoyée dans ses hypothèses, mais elle n'arrivait toujours pas à en démordre. Peut-être que l'idée de ne jamais retrouver les siens – quelle qu'en soit la raison – et se rendre compte de sa particularité… C'était fort probable que ce soit la potion qui ait fait déborder le chaudron. Et, sous ce jour, il paraissait toujours compréhensible qu'il se sente seul.
Elle-même se sentait seule. Après avoir traversé cette longue période de dégoût de soi-même, de dénégation, lorsqu'elle était parvenue enfin à s'accepter un tant soit peu, le deuxième choc avait été de garder ce secret. On pouvait dire que cela ne regardait qu'elle – c'était sa vie privée, après tout ! - mais elle se sentait parfois si exposée. L'impression qu'il était inscrit sur son front le mot fatidique, la mettant à jamais en marge des autres. D'être différente.
Elle avait appris à ne rien dire, à garder pour elle, sous clef, ses pans d'elle-même – pourtant importants, structurants, mais qu'il était impossible de dévoiler. La peur, en tenaille, était devenue une compagne d'infortune. Présente dès qu'on abordait de très loin le sujet, tapie au fond à chaque instant, prête à surgir, à bondir et broyer ses entrailles. Une seule idée était devenue obsédante : que personne ne sache. Il n'y avait aucun moyen que cela puisse se savoir – ses cauchemars d'être marquée sur le front n'étaient justement que cela. Personne ne pouvait savoir, et si elle maintenait le silence, personne ne la rejetterait. Car c'était ce qui ne pouvait qu'arriver, n'est-ce pas ?
Et puis, Benjy avait foutu en l'air toutes ses résolutions, comme une tornade balayait les arbres.
xXx
La Défense contre les Forces du Mal n'était pas la matière favorite de Joyce – de loin – mais c'était celle de Stephen et il y excellait. Ils avaient tous admis qu'il serait intéressant de le faire réagir en lui insufflant un peu de désir à ce sujet – en rédigeant leurs devoirs en commun, mais ce fut un échec. Morel était toujours un professeur étrange – bien qu'ils aient tous leurs particularités à ce poste – mais ses devoirs étaient vraiment différents de ce à quoi ils étaient habitués.
La magie en elle-même n'était pas au cœur de ses priorités : Morel souhait apparemment leur apprendre la Défense sous un angle stratégique, analytique, plutôt que s'appuyer sur une force magique. Ce n'était toujours pas au goût de Joyce, mais c'était un peu plus amusant : les devoirs portaient plus sur une réflexion digne des jeux d'échecs que des avantages et désavantages de tels maléfices et des méthodes de duel.
Le cours de Défense à propos des illusions eut lieu. Joyce traîna les pieds jusqu'à sa place et s'enfonça sur sa chaise dans l'espoir insensé de glisser sous la table, jusqu'à en devenir invisible. Passer inaperçue. Elle gardait un mauvais souvenir de son passage dans cette stupide illusion.
De la même façon que la première fois, Morel expliqua le procédé et Flitwick vint les rejoindre pour lancer le sortilège. Le petit panier rempli de fioles de potion les attendaient, et Joyce se rembrunit un peu plus.
Alice lui planta un coup de coude.
« Allez, » chuchota-t-elle, « tu t'en fous, c'est juste un mauvais moment à passer, non ? Et puis, comme ça on verra un peu Stephen à l'œuvre. Cela le fera peut-être réagir un peu plus. »
Joyce glissa son regard vers Stephen, au fond de la classe. Il était appuyé contre un mur, la mine fatiguée, fixant ses mains. Elle ne savait pas comment Stephen pouvait réagir au danger, mais une chose était sûre, si elle se sentait au plus mal, ce type d'épreuves risquait bien plus de l'enfoncer qu'autre chose.
Le raisonnement d'Alice lui échappait – et elle le lui fit savoir avec une moue dubitative, mais Alice avait toujours l'air excitée. Comment pouvait-elle imaginer qu'affronter des monstres en ayant l'impression de se battre pour sa vie, de façon réelle et horriblement concrète, pouvait faire sortir quelqu'un d'un état léthargique et dépressif ?
Le même bal se produisit que la première fois. Joyce s'en désintéressa rapidement, même si en toute bonne foi, elle pouvait dire que c'était des cours instructifs. Benjy et Alice se débrouillèrent aussi bien que prévu, Morel leur conseilla de poursuivre dans cette optique, mais de faire attention à leur manque d'originalité, ils n'étaient guère surprenants dans leurs attaques, d'élargir leur palette. Adam se planta, évidemment, et cela remit Joyce un peu de bonne humeur.
Une nouvelle fois, il désira argumenter, parlementer, trouver des compromis… Il en était à la moitié de son discours qu'un sortilège de mort le frappa d'un rayon vert. Il se redressa sur sa chaise avec le même air outré. Sa respiration était néanmoins rapide et il paraissait un peu ébranlé. Morel se frotta les yeux de la main, demandant à Adam d'éviter de se mettre dans ces situations, parce qu'il ne donnait pas cher de sa peau.
« Mais j'espère que vous accepterez tout de même pour votre ASPIC de lancer un sortilège offensif devant l'examinateur. Si c'est dans vos cordes. »
Vint le tour de Stephen Curson.
Il avait le même air renfrogné que d'habitude, mais une certaine réticence fut perceptible lorsque Morel lui tendit la fiole. Il fronça du nez, serra les dents et poussa un long soupir. Puis il capitula en avalant d'un trait. Joyce se redressa inconsciemment sur sa chaise. Alice et Benjy étaient on ne peut plus attentifs – mais c'était également le cas pour une majorité des Gryffondor. Beaucoup avaient attendu le tour de Stephen. Adam cachait son sourire derrière ses mains, mais il ne la dupa pas.
L'image se forma sur le tableau, donnant la même impression que de regarder des souvenirs au fond d'un lac.
Stephen était dans une salle sombre – un cachot, remarqua aussitôt Joyce avec un frisson de dégoût en voyant les chaînes attachées aux murs. Une lourde porte était entrouverte et laissait passer un mince filet de lumière. Stephen resta sur place un bon moment – il fallait toujours un temps d'adaptation lorsqu'on se retrouvait projeté au sein d'une illusion sans comprendre comment on avait pu atterrir là, mais il ne bougea pas. Quelques pas se firent entendre, et Stephen recula pour ne pas se retrouver dans le champ de vision de la porte.
Un sorcier, vêtu d'une longue cape noire pénétra dans ce qui devait être une cellule. Stephen ne perdit pas de temps pour agir, cette fois. Un sort fusa, et le sorcier s'effondra avant même d'avoir pu se rendre compte de ce qui lui arrivait. Stephen ferma doucement la porte, puis attrapa le sorcier sous les épaules. Ses gestes étaient précis, sûrs et l'impression de vide, de fatigue lasse qu'il avait depuis des jours n'était plus présente.
Une part d'elle l'aurait préféré. Le regard perçant, sous tension, froid. Un frisson saisit Joyce. Stephen amena le sorcier jusqu'aux chaînes et le menotta soigneusement. Il s'empara de la baguette, l'examina, puis la fourra dans les poches de sa robe. Avec la sienne, il fit de nombreux mouvements dans les airs, puis se tourna vers le sorcier.
« Enervate. »
C'était les premiers mots prononcés, d'une voix basse. Il s'agenouilla pour se retrouver nez à nez avec le sorcier, plaça délicatement sa baguette au creux de sa gorge.
« Cette pièce est insonorisée. Vous êtes entravé. Quoi que vous puissiez tenter, cela se soldera par un échec. Je vous conseille vivement de coopérer, et vos désagréments seront moindres. »
Joyce sentit sa mâchoire se décrocher lentement – à ses côtés, Benjy inspira longuement. Adam ne souriait plus.
Le sorcier menacé ne répliqua pas. Il se contenta d'observer Stephen. D'autres bruits se firent entendre dans le couloir. Stephen se releva souplement, et se reposta derrière la porte. Lorsque celle-ci s'ouvrit, il put stupefixer deux adversaires, et un duel s'engagea avec le troisième. Les sorts fusèrent avec fluidité – si bien que Joyce ne suivit guère ce qu'il se produisit – jusqu'à ce qu'un maléfice de Stephen fasse mouche. Il enchaîna et assomma complètement cet adversaire.
Il procéda de la même façon avec les trois sorciers – il les enchaîna, méthodiquement, sous le regard silencieux du premier. La scène qui suivit fut affreusement longue, et les minutes s'égrenèrent de façon morbide dans la salle de cours. Joyce jeta un coup d'œil à Morel, le visage illisible, pendant que Stephen endormait tour à tour chacun des sorciers pour les interroger. Il n'en tira absolument rien. Finalement, il se décida pour sortir de la cellule.
Enfin.
Un long couloir éclairé par des torches s'étendait, avec des portes similaires de part et d'autres. Stephen s'avança prudemment, jetant quelques coups d'œil dans les autres cellules. Arrivé au bout, une porte qu'il déverrouilla. Un escalier grimpait en colimaçon, mais dès que Stephen posa le pied sur la première marche, une alarme retentit.
On l'entendit jurer vulgairement, et son regard balaya instantanément son environnement. Il déverrouilla une autre porte d'un cachot, et entra – se plaquant contre le mur, de la même façon qu'il avait fait tout à l'heure.
Une troupe de sorciers débarqua dans le couloir, se dispersa. Stephen essaya quelques sortilèges – Joyce ignorait quoi – mais manifestement, ils échouèrent. Il porta nerveusement sa main à son front, plaquant ses cheveux, un geste que Joyce avait souvent remarqué chez lui. Puis finalement, il s'agenouilla sur le sol, et marmonna des formules. Recommença. Jusqu'à ce qu'il parvint à faire apparaître un objet moldu. Sur roues. Une voiture, d'après les maigres connaissances de Joyce, mais miniature. Stephen la remonta mécaniquement, puis entrouvrit lentement la porte et lâcha ce drôle de petit objet.
Il y eut un vrombissement dans la direction opposée aux escaliers. Il y eut des mouvements. La porte s'ouvrit, Stephen, toujours accroupi, lança des stupéfix. Il se releva ensuite et fila vers les escaliers. Des cris, des sortilèges.
Joyce sentait son cœur battre. Stephen montait les marches quatre à quatre, puis il débarqua enfin à l'étage. Une grande salle s'étendait sous ses yeux. Des dizaines d'Inferi marchaient lentement dans sa direction. Stephen demeura un instant interdit, le visage figé, mais d'un large mouvement de bras, il fit ensuite apparaître des langues de feu gigantesques.
L'image se brouilla un instant – Joyce comprit que Flitwitck avait été particulièrement étonné aussi, si bien que sa concentration avait visiblement faibli. Il se reprit, et la classe entière put voir Stephen courir prestement vers une porte – elle donnait sur l'extérieur. Il la referma aussitôt, s'appuyant un instant contre elle, le souffle court, puis soudain ses yeux s'écarquillèrent démesurément.
« Non, impossible, » dit-il d'une voix blanche.
Le cri perçant d'une bête, et Stephen se remit à courir. À l'opposé d'une gigantesque créature de plus de quatre mètres, serpent ailé monstrueux, aux plumes argentées et aux pattes crochues qui ne paraissait guère être satisfaite et se précipita immédiatement à la poursuite de Stephen.
Joyce ne sut combien de temps dura cette course-poursuite haletante, jusqu'à ce que Stephen décide de passer à l'attaque, en désespoir de cause. Les sortilèges envoyés n'eurent pas d'effet véritable mis à part d'enrager la créature et de rajouter de l'huile sur le feu.
Finalement, Stephen brandit sa baguette, et trois arbres majestueux se déracinèrent, lévitant dans l'air. Concentration. Il eut un autre mouvement avant que l'Occamy ne soit sur lui, et les arbres se jetèrent de toute force vers la créature. Un cri retentit, et elle fut éjectée au sol, visiblement étourdie.
Stephen se remit à courir. Longtemps, à travers les arbres, jusqu'à ce que son rythme ralentisse. Puis une haute muraille se profila à l'horizon. Deux sorciers montaient la garde devant une majestueuse grille. Stephen en stupefixa un avant d'engager un duel avec le deuxième.
De toute évidence fatigué, il était moins réactif, et fut blessé. Il se roula au sol pour éviter un maléfice fatal, puis renvoya un autre sort – inconnu. Le sorcier se plia aussitôt en deux, les mains portées à l'abdomen, et cracha du sang. Stephen attira à lui les baguettes, puis, chancelant, il se dirigea vers le portail libre. Les portes s'ouvrirent avec un grincement, dévoilant ce qu'il y avait au-delà. De la brume, dans le vide.
« Quoi ? »
Dans la salle de cours, Stephen se redressa d'un coup, pâle. Ses mains tremblaient.
« Une potion calmante ? » proposa affablement Morel. Stephen ne répondit pas, restant silencieux, en proie à un état de choc soudain. Puis, d'une grande inspiration, il murmura : « Ça ira. » Il se leva, chancelant, et se dirigea jusqu'à sa place.
Morel resta silencieux un instant.
« J'ignore s'il s'agit réellement d'une amélioration due à mes cours et mes devoirs versés vers la stratégie, donc je vais éviter de me gargariser seul. »
Quelques rires détendirent l'atmosphère pesante.
« Quoiqu'il en soit, je pense que l'on peut noter une amélioration pour vos tactiques, M. Curson. C'est d'autant plus visible que vous avez été le seul à terminer le petit parcours construit dans l'illusion – les bords brumeux auxquels vous avez été confronté forment les limites – au-delà, il n'y avait plus rien, le néant. Une illusion possède toujours des limites, on ne peut pas construire un monde infini, et c'est bien ce qui la distingue de la réalité. Que pouvez-vous analyser, M. Curson, à la suite de ceci ? »
Stephen regardait Morel avec des yeux dans le vague, lointain, la bouche légèrement entrouverte, comme s'il venait de comprendre une information. Puis il cligna des yeux, se reprit, et fronça des sourcils.
« Euh… » commença-t-il, mal à l'aise. « Par rapport à la première illusion de l'année, j'étais moins dans l'attaque directe, plus défensif. Plus méticuleux. Du moins, au début, après j'ai commencé à me faire un peu dépasser et je suis revenu à mes méthodes habituelles, à savoir : foncer dans le tas et espérer que tout se passera bien. »
Morel eut un bref sourire. « Même foncer dans le tas, comme vous dites, paraissait moins frondeur, il y avait une notion de sauvegarde de soi. Comme si habituellement vous tentiez le tout pour le tout, convaincu de ne pas en sortir vivant, là où ici, vous pensiez revenir. »
Stephen ne répondit pas, mais son visage se crispa un peu.
Quelques derniers élèves passèrent. Joyce sentait la crispation de Benjy à ses côtés et elle se doutait qu'une conversation serait nécessaire à la suite ce qu'il s'était produit.
À la fin du cours, Morel leur demanda de rédiger un rapport de ce qu'ils avaient vécu et ressenti dans l'illusion, de construire une analyse de leur mode d'action, de ce qu'ils auraient pu faire pour améliorer la situation et de comparer avec la première fois.
xXx
Cela ne loupa pas. Benjy la prit à parti un peu plus tard, voulant pousser Stephen à parler.
« Ne va pas me raconter qu'il est perturbé ou je ne sais quoi ! S'il est perturbé, ce n'est pas une victime. Tu as bien vu ce que j'ai vu, enfin ! »
Joyce grimaça. Tout ceci allait dans une direction différente des quelques idées qu'elle avait à propos de Stephen. Alors soit les raisons étaient multiples – ce qui n'était pas impossible – soit elle s'était bien fourvoyée, et elle n'avait fait que projeter sur lui son passage difficile et son impression de solitude. Mais une chose était quand même bien présente, une chose qu'elle ne pouvait pas oublier.
« Non, Benjy ! Tu ne lui diras rien. Tu n'étais pas là, l'autre soir. Je n'ai pas inventé cette impression de désœuvrement. Ce n'était pas une feinte, ni une demande de pitié pour nous amadouer – arrête de le diaboliser, enfin ! On dirait que tu ne seras satisfait que lorsque tu auras la preuve qu'il trempe dans la magie noire, ou qu'il veut devenir un partisan de Tu-Sais-Qui ou même le prochain mage noir, tiens ! »
« Bien ! » répliqua sèchement Benjy – probablement vexé. « Bien. Fais donc ce que tu veux, je ne m'en occuperai plus. »
Elle décida de passer à l'action le soir-même. À sa grande surprise, elle n'eut pas à attraper au vol Stephen alors qu'il allait se carapater au fond de sa couette – comme il le faisait depuis deux semaines – mais avant qu'il ne parte de la salle commune pour aller on ne sait où.
« Attends, Stephen ! »
Mais la porte s'était refermée, trop tard. Elle se demanda un peu s'il les évitait délibérément, mais préféra laisser la question de côté. Il n'y avait plus qu'à attendre qu'il revienne. Elle laissa de côté ses recherches historiques pour travailler un peu plus sérieusement les autres matières et avoir une vision d'ensemble de ce qu'il faudrait qu'elle révise pour les examens.
Seulement, quelques heures plus tard, elle craqua et revint vers son premier amour. Elle extirpa les parchemins et les livres d'Histoire, et se plongea dedans. Lorsqu'elle releva la tête, sa nuque protesta, et l'heure lui indiqua qu'il était deux heures du matin passées. La salle commune était vide.
Elle insulta Stephen mentalement. Alors, certes, il avait passé son temps à dormir les deux dernières semaines, mais pour autant, comment diable faisait-il pour dormir aussi peu et rester éveillé ? Elle sentait ses paupières s'alourdir… Elle sursauta brusquement au bruit familier.
« Stephen ! » l'interpella-t-elle aussitôt. Une heure s'était écoulée.
Traînant un peu des pieds, Stephen s'installa en face d'elle – le même endroit que la dernière fois, lorsqu'il avait craqué. Manifestement, au vu de son expression faciale, il pensait à la même chose.
« Je me demande comment tu fais pour rester aussi facilement éveillé, si longtemps. »
« Avec de mauvais moyens. »
« Tu sais, je n'ai pas pu m'empêcher de repenser à ce que tu disais l'autre soir... »
Stephen se tendit. « Et tu aurais pu t'en passer. »
« Je voulais juste te dire que tu n'étais pas complètement seul. Et… peut-être que je me trompe, mais il est possible que je sois passée par quelques étapes… similaires. »
Le sourire de Stephen fut amer : « Je ne crois pas, non. »
« Comment peux-tu en être sûr ? Ce n'est pas le genre de chose que l'on dit. »
Il cligna des yeux, l'observa un instant, sans rien dire. Elle avait capté son attention.
« Ce n'est pas quelque chose qui regarde les autres, certes, mais on ne peut pas s'empêcher d'y penser. Et de se sentir différent, mis à part. D'avoir constamment peur des répercussions. »
« Oui ! » Stephen s'anima brusquement – et Joyce retint sa respiration – alors pendant tout ce temps, elle avait raison ?
« C'est encore plus pesant de ne pas savoir quelles répercussions cela aura, alors on prend garde à chacune de ses actions, de ses paroles, pour éviter de dévoiler le secret, pour éviter les catastrophes – on doit alors toujours être sur nos gardes, et on se transforme – on n'est plus nous-mêmes. »
Joyce sentit une bouffée d'émotions l'envahir.
« Jusqu'à ce qu'on se rende compte que ce n'est pas si important – on peut être 'nous' sans être complètement dévoilé, l'un n'empêche pas l'autre – un secret ne provoque pas nécessairement un mensonge si profond sur ce que l'on représente réellement. Pourquoi ça devrait forcément représenter notre nature profonde ? »
Il fronça les sourcils. « Mais, on mime quand même quelqu'un d'autre ! On raye tout ce que l'on a été ! »
Ce fut au tour de Joyce de froncer les sourcils.
« Pourquoi devrais-tu tout rayer ? »
Stephen resta interdit.
« Mais… de quoi parles-tu ? »
Joyce ouvrit légèrement la bouche, prête à répondre, puis la referma, perplexe. Elle sentit ses joues chauffer désagréablement.
« Eh bien, je voulais dire… Tu ne vois pas ? »
Le silence perplexe s'étira comme un élastique.
« Je pensais que tu avais compris… On ne parle pas du tout de la même chose. N'est-ce-pas ? Pourtant, j'étais sûre que ça allait te parler, que c'était quelque chose que tu vivais… Et une impression, comme ça, que tu étais bien… »
« Quoi ? » demande Stephen, perdu. « Je n'arrive pas du tout à voir de quoi tu parles. Je croyais que c'était toi qui avais vécu la même chose et qui avais eu suffisamment d'éléments que j'ai dispersés malgré moi pour faire le lien – mais ça me paraissait aberrant qu'une chose pareille se reproduise ! »
Joyce eut l'impression d'avoir manqué trois étages complets.
« Je parlais de nos préférences. Personne ne sait pour moi – mis à part Benjy. J'ai été obligée de lui en faire part à un moment donné… Il… Il voulait un rapprochement entre nous deux que je ne pouvais pas lui accorder, parce que mes goûts se portaient ailleurs. Il en a été… dégoûté. Nous n'en parlons plus, il ne l'a jamais mentionné, mais c'est une distance qui plane toujours. Alors, je pensais comprendre que ce soit pesant. »
Stephen resta bouche bée un instant – un terrible instant où Joyce avait l'impression de chuter en haut d'une falaise, sans rien pour se rattraper – puis il éclata de rire. Il se détendit, rejeta la tête en arrière, et rit – à la plus grande gêne de Joyce. Ses joues s'enflammèrent bien plus et elle se passa une main fraîche discrètement sur le visage.
« C'était juste ça ! Oh, excuse-moi, je suis juste complètement soulagé. On s'est effectivement mal compris. »
Finalement, tentant le tout pour le tout, Joyce se lança : « Donc tu ne te sens pas concerné ? »
Stephen redevint immédiatement sérieux, et d'un coup, son visage se ferma. « Pourquoi me sentirais-je concerné ? Nous avons eu un quiproquo, c'est tout. »
Joyce plissa des yeux – quelque chose dans l'attitude de Stephen lui paraissait révélateur. Mais, elle arrivait trop tôt, finalement.
« Je pensais que tu pouvais peut-être te sentir concerné... »
« Eh bien, tu t'es manifestement trompée. »
Là-dessus, Stephen se leva et partit se coucher. Dans les jours qui suivirent, Stephen se remit à disparaître la nuit. Benjy prit sur lui pour ne rien dire. Peut-être qu'elle n'avait pas compris tout ce qu'il s'était passé, mais au moins elle pouvait affirmer que Stephen n'était pas dangereux – il cachait quelque chose, c'était évident, mais c'était malgré lui.
xXx
La petite salle d'étude bourdonnait des chuchotements des élèves – souvent un bon compromis pour travailler, entre les salles communes bruyantes et la bibliothèque silencieuse – ou du moins, dans laquelle Madame Pince faisait des tours de garde, tel un chien féroce qui aboyait au moindre bruit.
Joyce s'installa dans un coin, contre le mur. Elle détestait littéralement être au centre d'une pièce, sentir la présence des gens derrière elle, dans son dos, se sentir encerclée. C'était l'une des raisons principales pour lesquelles elle ne se sentait jamais bien à l'aise durant les repas dans la Grande Salle. Elle faisait avec, mais elle écourtait ces moments au maximum – malheureusement, la table des Poufsouffle se trouvait au centre.
Elle repéra Peter Pettigrow, lui aussi dans un coin. Pour une fois qu'il était seul et non en compagnie de ses amis, elle s'approcha. Elle appréciait bien Peter – timide et maladroit, son malaise lors des relations sociales était perceptible.
« Salut, il n'y a pas les autres ? » demanda-t-elle en s'installant en face de lui.
« Non, James et Sirius sont partis je ne sais où, et Remus a un cours en plus en ce moment. J'essaie de m'avancer en botanique et en potions. Tu comptais bosser quoi ? »
Ils ne se connaissaient pas beaucoup, leurs relations étaient souvent très superficielles, mais elle se sentait bien avec lui – c'était peut-être ce malaise, cette impression de timidité. Elle-même n'était pas très expansive, elle se sentait vite rassurée en sa compagnie. Et puis, il était posé, et c'était souvent agréable de travailler avec lui. Il n'était pas ce type d'intello comme Benjy, qui savait tout mieux que tout le monde – elle se sentait à égalité avec lui.
Et, pour autant qu'elle puisse en dire, s'ils avaient tous les deux appris à travailler régulièrement ensemble quand l'occasion se présentait, c'était probablement parce qu'il ressentait la même chose avec elle.
Elle le soupçonnait de développer un bon complexe d'infériorité vis-à-vis de ses amis – James et Sirius étaient des élèves brillants et pourtant, il semblait qu'ils ne travaillaient pas réellement ; l'aisance désinvolte qu'ils affichaient leur suffisait déjà à se retrouver régulièrement dans les têtes de classe. Remus était probablement plus travailleur, mais il avait aussi des facilités dans de nombreux domaines.
À l'inverse, Peter devait toujours faire plus d'efforts qu'eux pour se maintenir à un niveau adéquat, cette situation laborieuse lui était manifestement éprouvante. Joyce possédait aussi son lot de difficultés scolaires, mais la différence résidait dans le fait qu'elle n'en prenait pas ombrage, abandonnant sans vergogne ce qui l'embarrassait et se concentrant sur ses habilités et goûts naturels.
C'était ce qui les avait justement amenés à travailler ensemble : ils appréciaient tous les deux l'Histoire de la magie. Évidemment, les cours étaient mauvais, inintéressants au possible, rasoirs. Binns n'apportait ni motivation ni entrain, et du coup, il était rare de trouver des élèves qui appréciaient malgré tout cette matière. Peter était l'un d'entre eux.
« Ah, non pas potions, » grimaça Joyce. Elle bifurqua directement vers ce qui stimulait son intérêt. « Tu as commencé l'essai que Binns a demandé ? Tu comptes faire sur quel sujet ? »
Peter posa ses papiers à côté.
« Je ne sais pas trop encore. C'est un essai important, non ? Pas autant que celui que nous devrons écrire pour les ASPICs, mais c'est l'un des écrits majeurs que nous devons réaliser dans l'année et si nous voulons un apprentissage, c'est le genre de choses qui peuvent être demandées d'être lues. Donc il faut bien choisir son sujet pour s'orienter directement dans la bonne direction. »
Joyce acquiesça. « Oui, c'est ça. C'est justement pour ça que je te demandais. Je crois qu'on n'en a bizarrement jamais parlé. Tu sais ce que tu veux faire plus tard ? »
Peter fronça les sourcils, et tritura ses parchemins d'un air nerveux.
« Non. Enfin, je ne sais pas ce que je pourrais faire – je ne suis véritablement bon en rien, donc... »
« Tu es bon en histoire, pourtant, » souligna Joyce. « Et tu n'es pas mauvais dans d'autres matières : soins des créatures magiques, il me semble, ainsi que métamorphose. »
« Non, je n'ai pas d'aptitudes particulières en métamorphose. Ce sont James et Sirius qui sont bons là-dedans et qui m'ont aidé. Mais non. J'ai pensé aux créatures. J'apprécie beaucoup. Tu sais, je me disais qu'un métier simple pourrait me convenir, comme monter une boutique de créatures magiques, ou travailler au ministère dans le service des régulations… Mais... »
« Mais quoi ? »
« Mais ce n'est pas très valorisant, non ? »
Joyce resta interdite un instant. Elle ne s'attendait pas à ce genre de réplique. « Et alors ? Si c'est ce que tu veux faire ? On s'en fiche de ce que pensent les autres. »
Peter ne répondit pas mais la regarda longuement avec une grimace.
Doucement, Joyce lui dit : « Tu dois te détacher de ce que pensent les gens à ton égard. »
« James et Sirius pourtant... »
« Non. » Elle se sentit agacée. Elle n'appréciait pas outre mesure Potter et Black – les gens populaires comme eux, qui se croyaient les meilleurs parce qu'ils étaient les plus appréciés de l'école et les plus doués… Et surtout, elle sentait qu'ils n'aidaient pas du tout Peter à se sentir bien dans sa peau. Il y avait un petit quelque chose de malsain.
Après, elle ne pouvait pas juger, elle ne les connaissait pas et elle avait énormément d'a priori sur eux en les observant simplement de l'extérieur. Mais, il y avait un déséquilibre entre eux – et généralement, ces inégalités étaient un mauvais terreau pour les amitiés.
« Non, » répéta-t-elle. « James et Sirius rien du tout. Tu ne vis pas pour eux, tu ne vis pas pour les contenter. Pense à toi, à ton avenir. Imagine, si ça se trouve – je ne l'espère pas pour vous – mais si ça se trouve, vous ne serez plus amis dans quelques années. Et tu te retrouveras bien bête d'avoir calqué ton avenir sur eux. Fais ce qui te plaît à toi, pas ce qui est attendu, pas ce qui paraît chouette comme eux. »
Les joues de Peter se mirent à rosir. Elle savait qu'elle avait touché un point clé, un peu sensible.
« Moi, » continua Joyce, « j'ai envoyé une candidature auprès d'un historien. J'aimerais relier les liens sociaux à l'histoire – expliquer comment notre société fonctionne par rapport aux évènements passés. Donc, du coup, je compte orienter mon essai dans cette direction. Rien de très compliqué, mais peut-être, comme je m'intéresse aussi aux périodes qui ont fait émerger des mages noirs, montrer que cette émergence n'est jamais due au hasard mais bien à un questionnement sociétal sous-jacent. »
Peter secoua la tête. « Tu vois, je ne suis pas capable de faire ça. Si je m'en sors bien en histoire jusque-là, c'est parce qu'il suffit de lire les livres, retenir les dates et les évènements – il n'y avait pas avant d'analyse à effectuer, juste à ressortir ce qu'on savait. Je ne me sens pas capable d'expliquer quoi que ce soit. »
Joyce resta un peu gênée. Elle ne savait pas trop quoi répondre, pour le coup.
« Tu dois pourtant avoir des avis personnels. Non ? Tu disais que tu aimais bien aussi le soin aux créatures magiques. Tu ne pourrais pas relier les deux ? Au moins pour ton essai. Ensuite, tu verras pour ton métier. Mais réfléchis à ce que je t'ai dit. Pense à toi, d'abord. Je crois qu'il faut être particulièrement égoïste dans ses choix. C'est trop personnel. »
« Tu as quand même vachement bien pensé à ce que tu voulais faire plus tard. C'est le cas de tous les autres ? »
« Hm. Je sais qu'Alice veut devenir Auror. Benjy, je ne sais pas trop. Il veut surtout… s'impliquer, je crois. Et il verra après ce qu'il compte faire réellement. Adam aimerait – il ne sait pas trop, il est un peu perdu, mais il s'intéresse pas mal au monde moldu. »
Peter l'observa étrangement.
« Et… Curson ? »
« Stephen ? » s'étonna Joyce. Elle grimaça. « Alors, là ! Bonne question. Je n'en ai absolument aucune idée. Dans le genre mystérieux, tu ne fais pas mieux. »
Peter eut un drôle de mouvement. Il se redressa lentement, pencha la tête légèrement sur le côté et la dégagea un peu de son cou.
« Ah oui ? » releva-t-il.
Joyce acquiesça pensivement.
« Comment ça ? » insista Peter.
« Il ne parle pas trop de lui. Et on ne sait jamais trop ce qu'il fait, où il va… Ce genre de choses. »
« Tu veux dire qu'il s'absente souvent ? Pourtant, il vient en cours. »
« Non, la nuit, par exemple. Il n'est jamais là. C'est d'autant plus important en ce moment, comme s'il était pris dans quelque chose qui lui prend tout son temps – il disparaît constamment. Insaisissable, littéralement. »
« Il sort la nuit ? » s'étonna Peter. « Mais il ne se fait jamais prendre ? Par les profs, ou Rusard ? »
Perplexe, Joyce se rendit compte qu'elle ne s'était jamais trop posé la question. Le comportement de Stephen était déjà bizarre en soi, ses absences suspectes, mais elle n'avait jamais réellement remarqué que malgré ses infractions très régulières du règlement, il n'était jamais pris sur le fait. Il n'avait fait perdre que très peu de points, et n'avait que très peu de retenues au compteur.
Elle fronça les sourcils : « Non, c'est vrai. Il passe toujours entre les mailles du filet. » Elle haussa les épaules. « Je ne sais pas, il doit avoir de la chance. »
« Hum... » Peter dodelina de la tête, lentement. « De la chance ? Et cela fait des mois qu'il sort régulièrement hors du dortoir ? »
« Eh bien, quoi ? C'est peut-être possible. Le château est grand. Il ne passe probablement pas non plus toute la nuit à errer dans les couloirs – je ne sais pas ce qu'il fait, mais il doit juste y avoir les trajets qui sont risqués. Peut-être qu'il a vite fait attention aux heures de rondes de Rusard. »
Peter sourit. « Oui, ça doit sûrement être ça. Il n'y a aucune autre explication possible. »
Il replongea le nez dans ses parchemins, mais il n'écrivit rien durant les minutes qui suivirent, et ses yeux restèrent fixés dans le vide. Joyce haussa les épaules. Le comportement de Peter était un peu curieux, mais après tout, elle n'était plus à ça près. Tout le monde paraissait avoir des comportements 'curieux' en ce moment.
Elle noua ses cheveux en un chignon lâche, et sortit un brouillon pour déblayer les grandes idées qu'elle voulait mettre dans son essai. Elle avait le temps avant de le rendre et pourtant bien des devoirs plus pressés, mais son intérêt était un peu limité. Le devoir de Défense pourrait être fait ce soir avec les autres, de toute façon.
xXxXx
« Réunion au sommet, » chuchota Potter, le visage penché au creux de sa nuque.
Lily frissonna involontairement et se fustigea pour cet aveu de faiblesse. Elle espérait que Potter ne remarquerait rien. Il repartit aussi promptement qu'il était arrivé, sans lui accorder un regard plus insistant. Lily referma son livre après avoir soigneusement marqué la page, cette fois-ci écartelée entre la déception et l'agacement d'être déçue.
Avant, Potter passait son temps à essayer de croiser son regard, faire en sorte qu'elle le remarque, en passant sa main dans ses cheveux, en prenant des postures ridicules – tous ces petits gestes qui l'avait toujours exaspérée… et qui, à présent qu'il ne lui prêtait plus une attention aussi soutenue, lui manquaient. C'était d'une telle ironie ! Dire qu'elle avait tant espéré qu'il lui fiche enfin la paix, qu'il l'oublie, la laisse vivre sans qu'elle ne soit embourbée de sa présence.
Elle avait l'impression d'être tombée bien bas – en manque de l'attention de Potter ! Franchement… Elle inspira un coup pour mettre de côté ses émotions et rejoignit le petit groupe qui se formait dans un coin de la salle commune. En retrait, elle écouta Potter, Sirius et deux élèves de sixième année qui abordaient devant les autres la fameuse 'bataille' en préparation, contre les 'aspirants mangemorts' qui 'polluaient' Poudlard. Il s'agissait avant tout d'une course aux alliés – trouver le maximum de personnes prêtes à se battre, pour dépasser numériquement le camp d'en face.
Lily fit la moue, ne sachant toujours pas comment se positionner face à cette idée, et envisagea de rejoindre son livre. Remus, à ses côtés, dut le sentir car il l'informa d'une voix basse de rester jusqu'au bout, car Peter avait de nouvelles informations à transmettre. La jeune Gryffondor prit donc son mal en patience et ne bougea pas pendant que la majorité des élèves retournèrent à leurs activités.
Potter, Sirius, Remus, Peter et les deux sixièmes années se rapprochèrent.
« On a un problème, » planta immédiatement Peter. « J'ai entendu que les Serpentard comptent préparer deux potions. Une corrosive et une protectrice. Je crois qu'ils vont déverser la corrosive sur l'ensemble du lieu de bataille, et se protéger avec l'autre. De cette façon, nous serions sévèrement handicapés ou blessés, leur donnant un avantage certain. »
« Comment as-tu eu de telles informations ? » demanda l'un des sixièmes années.
Potter balaya la question d'un revers de main : « Peter a des moyens pour ça. Tu sais de quelle potion il s'agit ? »
Peter secoua la tête. « Ils ne l'ont pas dit explicitement. »
« C'est bien un truc de Serpentard, d'utiliser de tels moyens déloyaux plutôt que s'affronter sur un pied d'égalité, » marmonna Sirius, l'air dégoûté.
« Mais alors qu'est-ce qu'on va faire ? » intervint l'autre sixième année.
« L'une des solutions est d'annuler cette bataille, » glissa Lily.
« N'importe quoi ! » s'exclama Sirius. « On ne va quand même pas se carapater et les laisser gagner ! »
Lily fronça les sourcils. « Il vaut mieux éviter d'enflammer encore plus les tensions. La position la plus sage serait de ne pas répliquer. Laissez-moi expliciter : la solution la plus sage aurait été de ne pas les provoquer de prime abord. »
« Évidemment, si tu penses qu'il est préférable de les laisser croire qu'ils peuvent nous faire plier, la meilleure solution est encore de jouer l'autruche, » répliqua Potter.
Sirius, Remus et Peter se lancèrent des coups d'œil.
« Il y a une différence considérable entre jouer l'autruche et garder de la retenue pour ne pas pousser des personnes encore indécises dans l'autre camp, » déclara vertement Lily. Il y eut un instant de flottement, de calme avant la tempête.
« Ne sois pas stupide. On sait tous où se positionner au sein de la guerre, et pour ceux qui hésitent, ce n'est qu'une question de temps avant qu'ils ne se retrouvent à le servir. Ils auraient été trop faibles pour lui résister, par manque de convictions et mener l'offensive ne fait que mettre en évidence ce qu'il se serait produit ! »
Les paroles sèches l'atteignirent plus que de raison.
« Ils peuvent le rejoindre justement parce que depuis des années, tu t'amuses à écraser les personnes qui ne pensent pas comme toi ! »
Potter lui adressa un regard noir. « Ne mélange pas tout. »
« Je ne mélange pas tout ! Ne te rends-tu pas compte que les mauvaises plaisanteries immatures que tu infliges aux élèves peuvent les pousser à ses pieds ? N'as-tu pas conscience de la cruauté dont tu peux faire preuve en attisant ainsi leur rancœur ? Vous êtes tous là, à vous croire invincibles, alors que vous attisez le feu de la guerre ? »
« Ne les mêle pas à ça ! » tonna Potter.
Peter passait son regard de l'un à l'autre en tirant la manche de Remus. Sirius se leva lentement. « Okay, euh… On va peut-être vous laisser, hein ? »
Les deux sixièmes années acquiescèrent aux paroles de Sirius et s'éclipsèrent tous, en faisant mine de rien, pendant que Lily foudroyait toujours Potter du regard. Elle sentait la colère vibrer en elle, une frustration montante qu'elle n'avait pas eu conscience de garder pendant si longtemps et qu'elle éprouvait un besoin vivace d'expulser. Si au passage, elle pouvait emporter Potter, le secouer…
« Tu es là, avec tes grands airs, à juger, mais que fais-tu d'utile ? Tu restes convaincue d'avoir tellement raison, d'être la plus juste, sans même te rendre compte que l'on ne fait plus de blagues mais que l'on agit pour garder l'avantage dans cette guerre ! »
« Ah, oui ? Et tu crois que c'est juste d'attaquer des élèves ? Tu crois vraiment qu'ils sont tous des partisans de Tu-Sais-Qui ? » fit Lily en haussant le ton.
« ILS VONT LE DEVENIR ! » beugla à son tour Potter.
Ils se redressèrent tous les deux en se dévisageant.
« Tu n'en sais rien ! Ce ne sont que des préjugés à la noix que tu as depuis le début ! Tout ce que tu veux, c'est t'afficher pour donner l'impression d'être le meilleur, le plus fort – tu n'en as rien à faire des autres ! »
« Mais c'est justement pour garder de l'espoir que l'on doit faire quelque chose ! Si on ne fait rien, c'est la peur qui va se répandre, tout le monde sera effrayé et personne n'osera se lever contre eux ! »
Cette pseudo-justification alimenta un peu plus le feu de colère qui s'embrasait en Lily.
« Arrête de faire croire que tu fais ça pour les autres ! Tu caches seulement ton arrogance à travers des excuses ridicules ! » s'exclama-t-elle, acide et vibrante de rage contenue.
Potter eut un rire méprisant. « Tu es incapable de me voir autrement que comme un sale type, hein ? Tu te crois meilleure ? Tu penses vraiment que la meilleure conduite c'est de ne rien faire ? »
« Tu délires complètement ! C'est toujours mieux que de pousser les autres en plein feu dans la guerre, de les pousser à devoir se défendre contre toi ! » La colère commençait à déborder de toutes parts, la tension qui l'animait était sur le point de lui faire monter les larmes aux yeux.
« Mais que comptes-tu faire Lily ? Ramener les Mangemorts à la raison ? En leur disant gentiment que c'est mal de tuer ? Et c'est moi qui suis en plein délire ? TU es en plein délire ! TU refuses la réalité ! AH, OUI, C'EST PLUS FACILE DE CROIRE QUE JE SUIS LE CONNARD DE L'HISTOIRE PLUTÔT QUE DE RECONNAÎTRE TES TORTS ! »
« AH PARCE QUE DE NOUS DEUX, JE SUIS CELLE QUI FAIT PREUVE DE MAUVAISE FOI ? » hurla Lily, hystérique.
« Tu es celle qui est méprisante, oui ! C'est sûr, c'est mieux de dire que ce que l'on fait est mal, sans proposer d'alternatives. C'est sûr, c'est mieux de croire que tout va se résoudre en attendant que ça passe ! Alors je te trouve vraiment gonflée d'arriver avec tes grands airs, tes idées humanistes idéalistes complètement à la masse ! TU M'ENTENDS ? Tu es celle qui est complètement à la masse ! »
« Je n'ai jamais dit que j'avais raison, ou que j'avais la bonne solution ! Tu déformes complètements mes propos ! Je voulais juste que tu te remettes en question ! Mais ça, ça c'est trop difficile, Monsieur-Je-suis-le-Meilleur-Regardez-Moi ! »
Elle n'avait jamais vu Potter avec un air si furieux et si blessé. Ah, il était blessé ? Tant mieux !
« Tu es prête à croire n'importe quoi qui puisse te conforter dans l'idée que je suis un abruti sans fond ! Hein ? TU NE M'AIMES PAS ? OK ! Mais ne fais pas empiéter le dégoût que tu me portes sur cette guerre ! » La voix de Potter baissa d'un ton : « L'enjeu est trop important pour que tu te bloques par rapport à moi. »
La colère de Lily retomba aussitôt – elle se sentait simplement mal à l'aise. D'un coup, elle se demanda si elle n'avait pas été aveugle, retourna la dispute brièvement dans son esprit pour essayer de comprendre ce qui venait de déraper et comment ils en étaient venus là.
« Je n'ai jamais dit que je ne t'aimais pas, » murmura-t-elle – contraste saisissant avec leurs hurlements précédents.
Potter écarquilla les yeux, abasourdi. Un rire nerveux l'anima. « J'ai dû mal entendre, ou tu fais encore preuve de mauvaise foi. Arrêtons là les frais. »
Les jambes de Lily flanchèrent et elle s'assit misérablement sur le bord d'une chaise. Les émotions fortes retombées, l'envie de pleurer se faisait d'autant plus présente.
« Je n'ai jamais dit que je ne t'aimais pas, » répéta-t-elle.
« Il me semble t'avoir déjà entendu dire que je te dégoûtais, » déclara James, raide dans sa posture mais paraissant déchiré entre plusieurs attitudes.
Lily ferma les yeux. Un unique filet de voix passa : « Je suis désolée. Tu as raison, je suis restée dans mes positions uniquement par orgueil. Et peut-être aussi pour me protéger. » Elle se leva lentement et se dirigea vers l'entrée de la salle commune.
« Te protéger de quoi ? » fit la voix grave de Potter qui lui vint dans le dos.
Elle frissonna, un pincement dans son bas ventre. « Je vais faire des recherches sur la potion que préparent les Serpentard. J'ai quelques idées en tête. » Elle ouvrit la porte et s'enfuit dehors, laissant un malaise en plein milieu de la salle commune, qui s'était vidée au fur et à mesure que leurs cris s'étaient propagés.
xXx
Le lendemain soir, Lily était statufiée, observant du coin de l'œil Potter, qui l'observait elle-même du coin de l'œil. Un fil de tension tranchante les reliaient tous les deux. Lily pouvait presque le sentir, et elle savait qu'en fermant les yeux, elle aurait pu se convaincre de toucher ce fil, cette tension, ce lien entre eux.
Elle était en équilibre sur un chemin de cordes et de planches faisandées, au-dessus d'un ravin, prise dans les vents impétueux. Figée, les mains crispées sur les cordes, elle craignait d'avancer. Et pourtant, c'était la seule chose à faire.
Ne nous trompons pas : elle était ainsi depuis plusieurs mois déjà, mais il s'agissait alors seulement d'une petite brise qui balançait la passerelle en suspension. Potter était planté devant elle, mais il lui avait si souvent tendu la main auparavant qu'il était maintenant échaudé, les bras le long du corps. Si elle voulait avancer sur ce pont, il faudrait que ce soit elle qui avance la main – elle le savait.
C'était terriblement difficile.
Ce fut Sirius qui s'avança. Comme s'il avait senti qu'elle avait besoin d'aide pour faire un mouvement.
« Hé, Evans. Tu avais dit l'autre fois que tu avais des vinyles de musique moldue rock n'roll ? »
Surprise, Lily acquiesça. « On pourrait les mettre là ? » Il pointa un vieux gramophone au coin de la salle commune.
« Je vais les chercher. » Là-dessus, Sirius fit un cri de victoire en levant les bras au ciel.
Elle grimpa quatre à quatre les marches des escaliers, fouilla dans ses affaires pour en sortir une petite pile de vinyles, la Langue de Mick Jagger sur le dessus. En redescendant, Sirius s'était changé entre-temps, troquant sa robe de sorcier pour un jean rapiécé et un perfecto en cuir. Ses cheveux mi-longs détachés, il avait tout du bad-boy. D'ailleurs, il attirait les regards des filles ainsi.
Lily leva les yeux au ciel, agacée, et plaça L.A. Women des Doors sur le gramophone.
« Wouhou ! » fit joyeusement Sirius lorsque les premières notes graillèrent. Il attrapa la main de Lily et la fit valser. Sa bonne humeur fut contagieuse et tira malgré tout un sourire sur les lèvres de Lily, cachant ainsi sa nervosité et la sensation des yeux de Potter qui lui perforaient le dos.
Sirius sauta comme un chien fou à travers la salle, attrapa les mains d'autres élèves pour les faire se lever, tourbillonner et danser. C'est dans une ambiance légère, plaisante et bien venue que la soirée du vendredi s'étira, sous les gesticulations de Sirius grimé en rockeur.
Lily profita de ce moment pour s'approcher de Potter, qui curieusement, était resté en retrait à observer son ami. Lorsqu'elle fut devant lui, le fil de tension vibra fortement, provoquant des ondes oppressantes, d'un bleu électrique.
Alors, elle avança sa main, lâchant la corde de la passerelle brinquebalée au-dessus du ravin.
« Tu viens faire un tour dehors ? » lui proposa-t-elle.
Potter cligna des yeux, et resta un instant à l'observer de manière intense avant de hocher la tête, un léger sourire en coin.
« Mais dites-moi, Mademoiselle la préfète, accepteriez-vous de sortir hors de cette salle alors que l'heure ne vous le permet pas ? »
Lily eut un sourire. « Peut-être que Mademoiselle la préfète n'est pas opposée à ce genre d'idées. Peut-être que si elle râle, c'est pour des choses d'un autre ordre – ne mélangez pas tout, Monsieur Potter. »
Ils échangèrent un sourire de connivence, et la tension changea de couleur, s'empourprant de carmin.
« Dans ce cas, veuillez m'attendre un court instant, gente demoiselle, je vais chercher de quoi nous mettre sur les épaules. »
Il sauta de son fauteuil et courut vers les escaliers des dortoirs. Lily l'observa s'éloigner, les yeux caressant son dos, son estomac perturbé par des sauts périlleux et le cœur battant. Il fut rapide, comme s'il craignait qu'elle ne change d'avis le temps de ces quelques courtes minutes de réflexion. Ce qu'elle envisagea – il était encore temps pour elle de fuir – mais c'était de la peur, et non plus des doutes.
Ils sortirent dans les couloirs, laissant derrière eux la musique des vinyles de rock. Potter s'arrêta un instant pour entrouvrir sa cape, et en sortir une étoffe fluide et brillante. « Approche. »
Lily lui envoya un regard torve.
« Mais non, » s'amusa Potter. « Ta vertu est sauve avec moi. Ce n'est pas pour ça. »
Il les recouvrit alors tous les deux d'une cape, Potter s'approchant de ce fait très proche d'elle – suffisamment pour qu'elle sente sa chaleur corporelle et des effleurements. Mais son attention fut détournée lorsqu'elle s'aperçut de quel type de cape il s'agissait.
« Eh oui, » se gargarisa Potter.
« Alors c'est comme ça que vous pouviez préparer tous ces coups pendables en étant si peu pris la main dans le sac. Tu m'étonnes que vous réussissiez à faire des mauvaises plaisanteries avec tant de facilité ! »
« Elles ne sont pas toujours mauvaises ! » grommela James.
Ils sortirent dehors sans encombre, et s'installèrent dans un coin du parc, dans l'herbe. Le nuage de tension aux couleurs rougeoyantes s'épaissit un peu plus.
« Je suis désolée pour hier, » chuchota Lily. Et alors, ils discutèrent calmement, s'excusèrent mutuellement, se pardonnèrent, s'expliquèrent, et eurent très certainement la conversation la plus apaisante qu'ils aient jamais eu auparavant.
La lune se reflétait sur les eaux noires du lac, au loin. Lentement, Lily posa sa tête sur l'épaule de Potter. Non. De James. Et s'il se moquait d'elle ? Et si, finalement, il n'avait été intéressé par elle que parce qu'elle lui résistait, comme un enfant gâté désirant un cadeau, puis le délaissant ensuite ? Si une fois dans ses bras, il s'en détournait ?
En silence, il passa son bras derrière elle et posa sa main sur son bras opposé, l'attirant un peu plus proche de lui. Elle ferma les yeux, et le nœud encore présent se dénoua un peu plus. Le nuage se fit agréablement cotonneux.
xXx
Dimanche midi, elle s'installa en face de James et de ses amis.
« Problème en vue, » dit-elle à voix basse. Ils grognèrent de concert. « J'ai effectué des recherches pour savoir quelles potions les Serpentard comptent utiliser, pour que nous puissions faire celle de protection. »
James hocha la tête. « C'est logique. Si nous avons aussi cette potion, sans qu'ils ne s'y attendent, se reposant uniquement sur celle corrosive, ils seront probablement en sous-nombre et surpris par notre résistance. Ce sera alors facile de leur régler leur compte. »
Ses tâtonnements à la bibliothèque lui avaient pris une bonne partie du week-end, à la recherche de cette potion corrosive et de son homologue de protection. Lily avait eu une idée, un vieux souvenir poussiéreux datant de sa quatrième année, en compagnie de Severus… Il lui avait fallu du temps pour retrouver le livre adéquat, mais une fois obtenu, elle sut qu'il s'agissait bel et bien d'une potion de Sulfurosiar.
D'une part, c'était une potion de haut niveau, et elle ne connaissait que peu de monde qui serait capable de l'effectuer au sein de Poudlard. En revanche, les ingrédients étaient basiques, bons marché – c'était la préparation qui était instable, minutieuse et ardue. Autrement dit, si l'on en avait les capacités, il s'agissait d'une potion peu onéreuse, et faisable en de grandes quantités.
Elle pouvait être contrée par une unique autre potion, bien particulière elle aussi, qui possédait les mêmes caractéristiques – introuvable sur le marché car trop spécifique, aux ingrédients peu onéreux et faciles à trouver, mais à la préparation bien trop délicate.
Il n'était guère difficile de comprendre quelle était la personne qui, du côté des Serpentard, pouvait confectionner de telles potions. Il avait même dû être celui qui avait pensé à cette potion.
Voilà longtemps qu'elle n'avait pas songé à lui. Mais Lily ne s'y était pas attardée, fixée sur son but, et la page devant elle était formelle : le temps que la potion protectrice repose et soit complète, la bataille serait passée.
« Nous devons repousser la date de la bataille ou alors je ne pourrai pas avoir le temps de préparer ce dont nous avons besoin. »
« De combien de temps ? » lui demanda James.
« Si dans les deux jours suivants, je parviens à avoir les ingrédients nécessaires, alors il faut repousser d'une semaine et demi. »
Peter cligna des yeux : « Comment veux-tu que l'on repousse la date ? On ne va pas aller les voir et leur dire 'oh, ça nous arrangerait bien qu'on fasse notre petite sauterie un peu plus tard, nous ne sommes pas prêts. »
James grimaça. « Non, c'est sûr. Comment repousser sans qu'ils ne se doutent de rien ? »
« Il faut que l'idée vienne d'eux – que ce soit eux qui aient besoin de repousser la date, » intervint Remus.
« Mais comment ? » demanda Sirius, perplexe. Remus haussa des épaules, signifiant bien qu'il n'en avait absolument aucune idée. Lily resta silencieuse, le regard dans le vide. Ils avaient besoin de plus de temps pour préparer la potion – alors il fallait faire en sorte qu'ils aient besoin eux aussi de temps. Les retarder… Son esprit s'envola.
« Il faut détruire leur préparation de potion, » déclara-t-elle de façon détachée.
Les garçons tournèrent la tête vers elle. « Le problème… c'est qu'on ne sait pas qui, et où, » intervient James. Ils s'échangèrent un regard. « Et on n'a aucun moyen de le savoir. »
Lily secoua la tête. Ils n'avaient pas compris – ce n'était pas ça le problème. Le problème, c'est qu'elle se sentait mal de le dire. Elle avait l'impression de le trahir – même après tout ce temps, même en sachant qu'ils n'étaient pas dans le même camp. Elle avait attrapé la main de James, et ils avançaient lentement côte à côte à présent sur cette passerelle calamiteuse, secouée par les vents, au-dessus du vide infini. Serait-elle prête pour autant à balancer son ancien… ami ? Partenaire ?
« Moi, je sais. Je pense, » murmura-t-elle.
Ils l'observèrent, attentifs et visiblement surpris. Elle se pencha un peu plus en avant, vers eux, et chuchota sur un ton de confidence : « Les seules personnes capables de confectionner ces potions, ce sont Severus Snape et moi. En plus, je sais où il a l'habitude de les préparer. »
James et Sirius se redressèrent vivement, avec un sifflement entre les dents. James lui envoya un regard un peu dur, et leur dispute flotta un instant dans l'air. Lily détourna le regard – elle se sentait déjà mal, ce n'était pas la peine d'en rajouter.
« Mais, » intervint Remus, « si on détruit leur potion, ils vont savoir que nous sommes au courant. »
« Pas si cela ressemble à un accident. Il faut laisser aucune trace, et ne rien trafiquer. Sev-Snape le saura. Il ne fait pas d'erreur. » Lily inspira un coup. « Le problème doit être bête et purement matériel – logistique. J'ai quelques idées. Nous y allons cette nuit – et après trois heures du matin si nous voulons éviter de nous retrouver face à face avec lui. »
« Il ne risque pas d'y être après ? Ou décider de se lever plus tôt ? »
Lily serra les dents et une boule se forma dans sa gorge. « Non. Il a des habitudes précises. »
Les quatre garçons se lancèrent un regard lourd de sens – elle ne répliqua rien.
Le soir même, ils se retrouvèrent dans la salle commune. C'était la première fois qu'ils se retrouvaient tous les cinq pour un 'mauvais coup'. James lui attrapa la main, avec un sourire. Sans aucun mot prononcé, ils pensèrent à la même chose – à la symbolique de cette nuit. À présent, elle était mêlée à eux.
Ils descendirent dans les cachots. Lily leur indiqua la voie, et, durant le chemin qu'elle connaissait si bien, elle se vit planter un couteau dans le dos de Severus. Il l'avait fait en premier lieu, mais cela la blessait de devoir faire de même. Dire 'c'est lui qui a commencé' était immature. Au fond d'elle, une petite présence était persuadée que Severus n'aurait jamais trahi l'une de leurs habitudes, de leurs lieux.
« Tu avais l'habitude d'y aller ? » demanda James, l'air de rien. Lily acquiesça. Elle hésita, mais puisque James n'avait pas l'air particulièrement hostile, elle se permit d'en parler. « Nous avions l'habitude de faire des expériences en potions – on adorait travailler ensemble, trouver des solutions à des problèmes complexes. »
« Vous vous amusiez à faire des potions ? » fit James, incrédule.
« C'était stimulant, » se contenta-t-elle de répondre.
Elle désamorça les sortilèges puissants que Severus avait placés sur la porte du cachot. Leur ancien laboratoire clandestin était bien toujours là. Elle frissonna. Trois chaudrons mijotaient à feu doux, en stase.
« Venez, entrez. Refermez la porte derrière vous et surtout, ne touchez à rien. Pas le moindre effleurement. Ou nous sommes grillés, » prévient Lily.
Les étagères courraient le long de deux des murs, et un plan de travail sur le troisième. Quelques chaises roulantes – c'était son idée d'installer des roues sur les chaises. Lily eut un sourire nostalgique.
Elle s'approcha des trois chaudrons – l'un paraissait être le fruit d'expérimentations. Elle refréna violemment sa curiosité – savoir ce qu'il préparait, quel mode opératoire, ce qu'il cherchait… Quelques parchemins annotés sur le plan de travail l'appelaient de façon irrésistible.
Les deux autres étaient bel et bien la potion corrosive et celle défensive. Impossible d'y toucher, elle savait qu'il le saurait. Ce n'était pas ainsi qu'il fallait saboter son travail. Quelque chose de plus indirect… Son regard se dirigea vers l'un des conduits de canalisation qui passait dans le cachot.
« Alors qu'est-ce qu'on fait ? » s'impatienta Sirius.
« Là est bien la question. On ne touche pas aux potions, on ne déplace rien. Alors qu'est ce qui peut gâcher la potion ? » Lily se déplaça dans tout le laboratoire clandestin, ses yeux voguant dans tous les recoins.
« Soit on provoque quelque chose qui abîme les ingrédients, soit la potion, ou les deux à la fois. On ne peut pas trafiquer les ingrédients non plus, il se douterait de quelque chose – il est bien trop méfiant, il vérifie toujours la qualité des ingrédients avant de commencer n'importe quelle potion. »
Elle s'approcha des canalisations.
« Il faut un accident. Quelque chose de crédible. Et une fuite, c'est le genre de chose qui peut se produire – c'est crédible. »
Ses mains caressèrent le conduit, jusqu'à arriver à un ébrèchement.
« Et s'il y a une fuite, l'eau va couler, faire monter le niveau – il y a un sort d'impassibilité sur la porte donc elle ne s'écoulera même pas à l'extérieur. » Pause. « Et l'eau, ça provoque de l'humidité. »
Remus s'approcha des chaudrons, en fronçant les sourcils. « Mais il n'a pas mis un sort de protection au-dessus ? Un truc ? »
« Un sort de stase. Oui. Cela évite ce genre de désagrément, » affirma Lily.
« Alors, quel est l'intérêt ? Cela ne changera pas la nature de la potion, » répliqua Remus, déconcerté.
« Mais, » et Lily se sentait fière d'elle, « la plupart des ingrédients sont scellés par des bouchons de lièges. De liège, donc perméable à l'eau. »
Elle s'accroupit à côté des étagères : « Et on peut très bien faire monter le niveau rapidement – il y a quoi, là ? Cinq centimètres avant d'arriver à la première étagère, la plus basse ? L'eau devrait emporter les bocaux. Il suffit juste que certains ingrédients stratégiques soient là-dessus, et c'est foutu facilement. »
Elle chercha du regard l'ensemble des bocaux. « Bon, il n'y a que celui-là qui serait embêtant pour lui… » Elle pointa un bocal empli d'une substance verte.
« Mais on peut espérer que les étagères ne tiennent pas sous la pression de l'eau. Sans compter que les bouchons ne tiendront pas longtemps. »
James fronça les sourcils. « Mais ça va prendre du temps, tout ça, de faire pourrir les bouchons, ça ne se fait pas en une nuit ! »
Lily acquiesça, mais argumenta : « Sauf si les bouchons sont de mauvaise qualité. Et rien ne nous empêche de les rendre de mauvaise qualité. »
« Ne verra-t-il pas la différence ? Ou la trace de la magie ? » intervint Peter.
Lily grimaça. « Si c'est moi qui le fait, il y a moyen qu'il détecte ma magie. Clairement. C'est là que vous intervenez. Je ne vais pas faire le travail toute seule. » Elle leur lança un sourire malicieux.
Alors, les quatre garçons lancèrent des sorts sur tous les bouchons pour les rendre plus poreux. Quelques temps plus tard, ils se tournèrent vers les canalisations. Il n'y avait plus qu'à.
Ce fut James qui produisit la fuite. L'eau jaillit, forte, sous la pression. Immédiatement. James se retrouva trempé. Ils rirent – tant nerveusement que devant la situation. Lily s'approcha de James pour le sécher d'un coup de baguette. Ils restèrent quelques minutes, et rapidement, une flaque se produisit, s'agrandit. Ils sortirent au moment où toute la pièce commençait à se remplir.
« Sev-Snape ne viendra pas avant demain soir. Peut-être à midi, mais vu l'avancement de la potion, il y a peu de raisons qu'il vienne. Et demain soir, à ce rythme, le cachot sera sérieusement inondé. Les étagères basculeront peut-être sous la force de l'eau. Et les bouchons, croyez-moi, seront bien endommagés. »
Le lendemain, Lily commença la potion protectrice, et les résultats ne tardèrent pas. Le soir même, le petit groupe des Serpentard de septième année avaient une discussion animée lors du repas. Severus avait clairement l'air mécontent, et il fixait Rosier d'un regard noir. Regard qui glissa jusqu'au bout de la Grande Salle, vers elle.
Il sait, réalisa Lily. Il sait que je suis impliquée, que c'est de ma faute. Il était accusateur, elle était coupable.
Plus tard, dans la soirée, la rumeur se propageait : la bataille était repoussée.
xXx
La semaine fila rapidement. Lily s'absorba dans la confection de la potion. En parallèle, elle redécouvrit James. Sirius sembla trouver extrêmement cocasse leur début de relation, pour une raison obscure.
De loin, elle remarqua aussi que Stephen allait mieux. Cela la soulagea d'un léger poids : il était passé par une phase inquiétante. Certes, il ne respirait pas la joie de vivre, avec sa mine fatiguée, semblant usé jusqu'à la moelle, mais il était maintenu par une tension vive, une force qui l'animait. Cette force si fascinante…
Mais il s'était ensuite traîné lamentablement ces derniers temps, le visage exsangue, tiré et vide. Une loque vide, zombifiée, comme si tout souffle vital l'avait déserté. Finalement, son abattement profond semblait surmonté, du moins en apparence. Elle ignorait s'il s'agissait réellement du déclencheur qui l'avait sorti de sa dépression passagère, mais il semblait s'être réanimé après son nouveau passage dans l'illusion du cours de Défense.
Toutefois, pourquoi s'inquiétait-elle pour lui ? Le regard froid et dur qu'il avait affiché lors de cette illusion avait été si semblable à celui qu'il avait montré dans les cuisines, lors de leur dernière conversation… Cette expression la hantait encore. L'espace d'un instant, elle avait vraiment eu l'impression d'entrevoir une autre personne, un inconnu dangereux – tel qu'il s'était présenté à ce moment. Difficile alors de démêler ce qui relevait d'une mise en scène pour qu'elle ne l'approche plus de la vérité.
Tout portait à croire que ce n'était pas le cas – il avait vraiment ça en lui parce qu'il ne mimait pas dans l'illusion. Une telle implacabilité, cette dureté, si inhumaine, dépourvue de toute chaleur, de toute expression, seulement la détermination tranchante d'une arme.
Il y avait quelque chose en lui, un noyau, qui dépassait le cœur humain tel qu'elle le concevait, qui allait bien au-delà. Un guerrier solitaire, dépouillé d'états d'âmes. Non, plus loin encore. Un assassin. Elle frissonna. C'était ça, une graine d'assassin semblait plantée très profondément, et ressortait en surface, dans ces moments.
La comparaison avec James était sans nul doute contrastée. Alors qu'elle voyait auparavant en lui quelqu'un d'arrogant, nombriliste, un enfant gâté qui ne supportait pas la moindre opposition, habitué à obtenir ce qu'il désirait en un claquement de doigt, qui se préoccupait essentiellement de lui sans savoir se mettre à la place des autres… Elle se rendait compte à quel point il était fraternel envers ses amis, à quel point la solidarité, l'union comptait pour lui, comme un socle vital. Et surtout, qu'il avait mine de rien une forte vision ancrée de la justice, un protecteur espiègle, mais féroce.
Quand elle voyait la flamme de détermination qui brûlait en lui, c'était un brasier de chaleur, d'humanité qui se croquait à pleine dent. Loin, bien loin de la lame froide et acérée, presque misanthrope qu'elle avait aperçue chez Stephen. Ce dernier resterait probablement un mystère insoluble à jamais.
Tant pis. Elle ne regrettait rien.
Elle franchissait le pont, d'un pas plus résolu, déterminée à surmonter tous les obstacles. Seule une pointe de tristesse demeurait – un subtil mélange de nostalgie et de regret – quand elle apercevait Severus, laissé de l'autre côté du ravin. Cette vieille amitié enterrée surgissait par-dessus le pont, subitement et inopinément, lorsqu'il paraissait faire un geste de fidélité envers elle.
Manifestement, même s'il avait compris qu'elle était à l'origine de la destruction des potions, il n'en avait pas fait part à ses autres camarades mangemorts. Elle ne savait pas quoi penser de ce fait, et n'avait pas parlé de ses craintes à James et aux autres. C'était plus simple de faire comme si de rien n'était.
Ainsi, le jour de la bataille arriva finalement.
L'ambiance électrique et lourde était palpable dans le château, les cours furent tous une plaisanterie, et les professeurs durent bien sentir que quelque chose se tramait, mais nul ne sut ce qui se profilait. Pourtant, aucun doute que chaque élève présent dans l'école savait. À part peut-être Strader, mais elle ne comptait pas. Il y avait ceux qui allaient attendre que l'orage passe, et ceux qui comptaient semer un réel ouragan.
Parmi les opposants aux apprentis mangemorts, on fit passer le mot de se retrouver un peu avant, au cinquième étage. Lily y amena le chaudron, en le faisant délicatement léviter, protégée par James et Sirius de part et d'autre d'elle afin que personne ne vienne renverser le contenu – tel un Serpentard sournois sorti de l'ombre.
Elle donna les instructions – prononcer une formule de protection, puis boire une gorgée de la potion et conclure par une formule qui fortifierait la peau durant les quelques heures où la potion se trouverait dans l'organisme. L'ensemble du groupe – une quarantaine d'élèves, des quatrièmes aux septièmes années – appliqua les consignes de Lily.
« Benjy ne viendra pas, » lui annonça Alice, « il dit que son statut de préfet ne lui permet pas de participer. » À ses côtés, Remus acquiesça. « Ça s'entend, on peut espérer de toute façon que nous serons suffisamment nombreux. »
James se plaça devant, les observa un instant, et d'une voix forte lança : « Merci à tous d'être là. Allons casser ces apprentis mages noirs puristes suprématistes ! »
Il y eut des exclamations d'encouragements, des poings qui se levèrent, des cris martiaux. Puis, ils se dirigèrent de concert vers le lieu convenu pour la bataille, un couloir du deuxième étage de l'aile droite, menés par James et un Sirius qui sautillait comme une puce.
À l'opposé, de l'autre côté du couloir, s'approchaient Avery, Rosier et Wilkes juste derrière lui, puis un groupe conséquent d'élèves. Les blasons étaient retirés, et ils portaient tous des masques, ersatz de ceux que portaient les mangemorts. Un amas d'anonymes, plus nombreux que ce qu'ils n'auraient pu croire.
« Évidemment, judicieusement planqués comme les couards qu'ils sont, » renifla ostensiblement Sirius.
« Pas couards, prudents et probablement plus intelligents que vous, Black, » rétorqua Avery, quelques mètres plus loin.
La tension monta, grimpa, encore un peu plus, prête à exploser.
« Intelligent ? » ricana Sirius. « Faut-il bien l'être pour vouloir lécher les pieds d'un cinglé ? »
Explosa.
Avery, d'un mouvement vif, cria le premier maléfice, et tout s'enchaîna dans la foulée. Sirius et James lui répondirent, Wilkes et Rosier firent de même, et l'ensemble des élèves s'avancèrent, se bousculèrent pour s'affronter.
Les maléfices se perdirent, se fracassèrent contre les murs, ricochèrent dans le chaos le plus total.
Lily perdit rapidement de vue James et les trois autres garçons. Elle stupéfixa un adversaire masqué, fut bousculée par d'autres élèves, évita deux autres sortilèges, et déversa tous les maléfices qui lui venaient en tête.
Alors, le long du mur, les armures levèrent d'un même mouvement grinçant leurs casques, faisant gicler des jets puissants de potion verte – la Sulfurosiar. L'ensemble des élèves fut éclaboussé.
Il y eut un moment d'arrêt général, comme une soudaine inspiration commune. Lily se figea, et supplia. Faites que je n'ai pas fait d'erreur. S'il vous plaît. Elle sentit la potion agir en surface, mais finalement glisser, et rien ne se produisit.
Cette réalisation fit jaillir en elle un soulagement étourdissant. Durant ces secondes déterminantes, tout le monde s'aperçut que la potion était inefficace. Des sourires victorieux s'étirèrent de leur côté, tandis que les masqués semblèrent stupéfaits. Pas très loin, Lily entendit le cri de rage d'Avery.
« Vous allez me le payer ! »
Et les maléfices reprirent de plus belle, avec une intensité renouvelée. L'offensive était maintenant à son comble. Lily reçut une brûlure, et ses cheveux se dressèrent sur la tête lorsqu'elle entendit dans le brouhaha le hurlement de quelqu'un – un hurlement qui signifiait une douleur bien plus importante qu'il n'était humainement possible.
Elle redoubla d'attention, désarma quelqu'un, trébucha sur un élève au sol en voulant éviter un sort, mais une main l'attrapa.
James. « Ça va ? » dit-il proche d'elle.
« Ça ira. » Il passa une de ses mains dans son dos, l'avança pour lui voler un léger baiser.
« Mets-toi dos à moi, on se protège mutuellement. »
Ils se placèrent ainsi, et purent plus aisément valser dans l'affrontement, le dos couvert, en sécurité et assuré que l'autre allait bien. De nombreux élèves étaient à présents étendus au sol, pendant que ceux qui tenaient encore cherchaient à blesser les autres.
« Attention ! » fit quelqu'un proche d'eux. James prit la main de Lily pour l'accompagner sur le côté – un élève venait de provoquer un souffle de feu dévastateur, qui faucha deux élèves et vint s'écraser contre un mur.
Mais, soudain, à quelques mètres, un autre maléfice destructeur fit exploser un pan de mur entier.
Les débris volèrent, et James la jeta par terre, en la protégeant avec son corps. Dans la poussière, ils se redressèrent, pendant que les autres faisaient de même.
C'est à ce moment-là que les professeurs arrivèrent.
Ce fut le signal pour une forme de chaos bien plus absolue. La suite ne fut que poussière, cris, piétinements. Chacun essayait de fuir. Il n'y avait plus de camp, juste une foule en délire, martelant le sol, s'écrasant, dans des mouvements violents, se piétinant mutuellement.
Les professeurs étaient aux deux extrémités du couloir, les prenant en tenaille. De nombreux élèves s'engouffrèrent alors dans l'ouverture provoquée par l'explosion.
James et Lily, mains tenues, furent entraînés dans ce mouvement. Ils arrivèrent cahin-caha dans une salle de cours, puis un autre mur effondré laissait une issue sur un autre couloir parallèle.
La place fut suffisante pour s'élancer en courant, et ils déboulèrent à toute allure vers des passages secrets. Ils s'y engouffrèrent, et sans prendre de repos, continuèrent leur course. Vite, vite, vite. Ils grimpèrent dans les étages, cavalèrent. Les oreilles de Lily sifflèrent, son regard se fit flou, comme si elle allait tomber dans les pommes, mais elle poursuivit comme elle put, se focalisant sur la main de James serrée.
Finalement, essoufflés, ils arrivèrent devant la Grosse Dame, James cracha le mot de passe et ils tombèrent à genoux dans la salle commune.
Lily s'effondra à même le sol, en compagnie de James et d'autres élèves déjà présents, blessés, hagards et haletants. La tête lui tournait. Un élancement dans la cuisse l'amena à y porter sa main. Pleine de sang.
Elle entendit James lui parler, mais les mots étaient distordus. Elle sentit qu'il la soulevait pour l'installer sur un canapé. Elle reprit contact avec la réalité quelques instants plus tard, pendant que James était affairé à lui bander la jambe. Sirius, Remus et Peter étaient présents aussi, dans un sale état – coupures, brûlures légères, sueur, sang séché et ecchymoses.
Étourdie, Lily ne prêta guère d'attention à McGonagall lorsqu'elle débarqua furieusement dans la salle commune, prête à exploser. Elle convoqua tous les élèves le lendemain à sept heures, dans la Grande Salle, sans faute – Dumbledore les y attendrait. Elle fit le tour des dortoirs, balaya la salle commune du regard pour noter tous les élèves ayant visiblement participé à cette « débâcle honteuse. » Elle repartit en claquant la porte de la salle commune.
Les sanctions tomberaient demain, qui promettait d'être une journée difficile.
xXx
« Je suis consterné par ce qu'il s'est produit cette nuit. »
L'ensemble de l'école était présente, mis à part les élèves à l'infirmerie – une bonne vingtaine apparemment, d'après ce qu'il se disait dans les couloirs. Il était rare de voir tout le monde aussi matinal – la Grande Salle se remplissait généralement au petit-déjeuner pas avant sept heures et demie ou huit heures.
De nombreux élèves s'étaient soignés entre eux, de peur d'aller à l'infirmerie et des risques encourus en faisant savoir que l'on avait participé. Les visages tournés vers Dumbledore, ils se demandaient ce qui allait leur tomber sur le coin du nez.
Sirius avait rassuré tout le monde à Gryffondor en disant que Dumbledore ne pouvait décemment pas exclure un bon quart de l'école et que de nombreuses personnes s'étaient échappées à l'arrivée des professeurs – ils n'avaient donc pas une liste exhaustive des élèves participants et ils ne pouvaient risquer de créer un tel décalage.
Même si les directeurs de maisons avaient patrouillé dans les salles communes et dortoirs pour voir ceux qui étaient amochés, cela n'était que des estimations et ils ne pouvaient pas s'assurer une connaissance exacte des élèves qui avaient été présents pour cette bataille.
Néanmoins, Lily était inquiète. Les premiers mots prononcés de Dumbledore furent semblables à un coup de fouet. La morsure du fouet, impitoyable, dans son esprit, la fit tressaillir.
« Vous êtes dans une école, un lieu d'apprentissage, et vous avez une chance incroyable de vous retrouver en sécurité au sein de ce château. Poudlard est plus qu'une simple école, c'est le foyer de tout un chacun, votre deuxième maison, véritable, et ce pendant sept ans de votre vie, durant la période où vous forgez les hommes et les femmes que vous serez demain. L'idée que qui que ce soit au sein de l'enceinte du château soit attaqué m'est désagréable, mais que ce soit des élèves qui en viennent à en attaquer d'autres est un comportement inqualifiable. »
Dumbledore ferma les yeux un instant, puis les fixa de son regard perçant – dénué de toute chaleur habituelle.
« Lors de la rentrée, deux mois auparavant, Poudlard a été souillée par vos débordements irrespectueux. J'avais prévenu que ces évènements ne devaient pas se reproduire. Il m'est important de traiter chacun comme l'adulte en devenir qu'il est, de laisser sa chance à tous, mais force est de constater que je suis définitivement un vieil idéaliste qui porte un peu trop de foi en l'être humain. Peut-être que je me suis fourvoyé sur votre capacité à vous responsabiliser, peut-être que j'ai oublié que l'impulsivité adolescente demandait un cadre – probablement d'autant plus strict et contenant que l'extérieur paraît menaçant. J'entends bien que le contexte est difficile pour vous. Cela n'excuse pourtant en aucune façon votre attitude. »
Mis à part la voix portée de Dumbledore, le silence était de plomb parmi les élèves.
« Les directeurs de maisons m'ont rapporté une estimation des élèves ayant participé à votre carnage. Il apparaît clair que les principaux instigateurs sont respectivement dans les maisons de Gryffondor et Serpentard. Par conséquent, je retire deux-cent points à chacune de ces deux maisons. »
Il y eut quelques mouvements, mais devant le regard implacable du directeur, personne n'osa protester.
« Aux maisons Serdaigle et Poufsouffle, je retire cent points. »
L'école accusa le coup.
« Et puisque le message n'est pas passé la première fois, vous me voyez obligé de frapper un grand coup pour ancrer mon mécontentement plus profondément et éviter que ceci se reproduise. Notre erreur fut de vous traiter en tant qu'adultes responsables – il est maintenant nécessaire de vous traiter tel que vous vous êtes comportés. »
Il fit une pause, comme pour marquer le coup, et les laisser mijoter dans la crainte anticipatrice.
« Par conséquent, vos baguettes magiques seront toutes confisquées jusqu'à nouvel ordre. »
Silence assourdissant, le temps que l'information s'assimile, pendant une fraction de seconde, puis des hoquets stupéfaits se firent entendre. Lily sentit sa mâchoire se décrocher. La Grande Salle s'agita enfin, et le tumulte tapageur prévisible éclata en force.
« Je n'ai pas terminé ! » vociféra Dumbledore, sa voix couvrant le vacarme.
L'écoute revint, même si des frémissements dispersés un peu partout se faisaient entendre, sous le coup de la bombe lancée.
« Vos directeurs de maison vont passer à présent pour récupérer l'ensemble des baguettes magiques. Elles vous seront bien évidemment rendues lors des cours pratiques où leur utilisation est requise. Chaque professeur viendra chercher les baguettes des élèves de sa classe, vous les remettra, et les reprendra à la fin du cours. Ceci est notamment valable pour les cours de Sortilège, Métamorphose et éventuellement pour la Défense contre les Forces du Mal, les Potions et la Botanique selon le sujet étudié. »
Lily était assommée. Un regard avec James lui apprit qu'il était tout aussi stupéfait. Sirius, à côté, avait l'air complètement halluciné.
« Je comprends que cette mesure puisse paraître excessive et infantilisante, mais, à la suite d'une concertation avec l'équipe administrative de Poudlard, cela paraît être la seule solution viable qui n'exclut pas injustement un nombre d'élèves massif. Cette mesure est bien évidemment injuste pour les personnes n'ayant pas participé à ce carnage, mais comprenez qu'il est impossible de déterminer l'identité de tous les participants et de laisser des baguettes disponibles là où d'autres se retrouveraient désarmés. Chacun doit être logé à la même enseigne, par sécurité. De plus, malgré une absence de participation, le silence et le fait de ne pas prévenir les professeurs est également une faute grave. »
Les directeurs de maisons se levèrent aux côtés de Dumbledore.
« Une dernière chose avant que les professeurs ne passent. Je veux voir l'ensemble des préfets et préfètes ce soir, j'afficherai les horaires par années ce midi, afin qu'ils m'expliquent comment de telles proportions ont pu avoir lieu et leur absence de mesure à cet égard. Sachez que vos insignes sont présentement sur la sellette. »
Lily échangea un regard avec Remus, puis ses yeux glissèrent jusqu'à ses mains, posées sur ses cuisses. Moites. La gorge nouée, le sang aux joues, elle s'efforçait de respirer lentement pour ne pas se laisser submerger. La Grande Salle déployait un goût de culpabilité, de malaise persistant et de colère contenue, un peu âpre sur le bout de la langue, d'un rouge sourd.
McGonagall passa pour récupérer, une à une, chacune des baguettes. Lorsque Lily lui tendit la sienne, cela lui arracha le cœur. Elle ne s'en était jamais séparée depuis qu'elle l'avait en sa possession – même durant les vacances, elle était toujours là, posée sur sa table de chevet, dans sa chambre, présente. McGonagall agita sa propre baguette, et une fine étiquette apparut, avec le nom de 'Lily Evans' écrit en lettres cursives. Puis la baguette disparut dans un sac, lui-même annoté 'Gryffondor, septième année'.
L'atmosphère fut lourde toute la journée, qui passa dans un flottement étrange.
Arrivé le soir, Lily et Remus se rendirent au bureau de Dumbledore. Lorsque tous les préfets de septième année furent présents, le directeur demanda des explications.
Denise Strader commença aussitôt, en déblatérant qu'elle n'était pas au courant, qu'elle aurait bien évidemment prévenu des professeurs si cela avait été le cas. C'était un fait assez rare, mais Strader avait le don d'agacer tout le monde, si bien que Lily se surprit à échanger le même regard dégoûté avec Édith Chetwode, la Serpentard ayant une balafre fraîche sur la joue, témoin évident de son implication.
Ce fut au tour de Benjy de parler. Il toussota, gêné.
« Je savais bien évidemment ce qu'il se préparait, » commença-t-il courageusement, en mettant les pieds dans le plat. Il y eut un reniflement de dédain de la part de Strader. « Et j'ai choisi délibérément de ne pas avertir les professeurs. Je n'ai pas participé, mais je l'aurais fait si je n'avais pas eu cet insigne. » Il sembla chercher ses mots, hésitant, mais sa posture était raide. Lily l'avait toujours trouvé un peu trop suiveur de règles sans réfléchir au pourquoi du comment, mais il fallait bien reconnaître que son jugement était basé sur des impressions.
« Je préférais qu'il y ait cette… bataille plus ou moins officielle que des débordements de la part d'autres élèves de façon plus… pernicieuse et dont les dommages auraient pu porter à des conséquences bien plus désastreuses. »
Dumbledore acquiesça sans un mot. De nombreux autres préfets clamèrent qu'ils n'en savaient rien. Chetwode le fit en défiant presque Dumbledore de la contredire. Culottée, songea Lily. Rosier, pour sa part, déclara calmement qu'il n'avait rien à dire. L'ombre d'un sourire au coin des lèvres, manifestement peu inquiet de rendre son badge de préfet.
Ce n'était probablement pas un élément qui jouait dans le recrutement des mangemorts. Voldemort ne devait même pas y prêter attention.
Lorsque vint son tour, elle intercepta le regard de Remus, puis elle se lança, prête à faire honneur aux Gryffondor.
« Je le savais, et j'ai participé – je ne voulais pas rester les bras croisés sans rien faire après ce qui a pu se produire. Je suis désolée de le dire, mais le conflit dépasse largement le cadre scolaire. Néanmoins, si vous le jugez bon, je vous remets immédiatement mon insigne de Préfète. »
Un éclat passa dans le regard de Dumbledore, mais rien de plus. Il se tourna vers Remus, qui fit un sourire : « Même chose que Lily. J'ai fait ce que j'ai jugé bon, et non pas le règlement. »
Dumbledore se frotta distraitement les yeux, soulevant un peu ses lunettes en demi-lune, puis soupira en se reculant au fond de son fauteuil. Il resta silencieux un long moment, à les observer dans le vague. Ils échangèrent quelques regards, s'agitèrent un peu, mal à l'aise.
« Il est parfois difficile de prendre en compte l'ensemble de la complexité humaine pour n'en garder qu'un unique jugement, » déclara enfin le directeur. « Vous aviez tous vos raisons respectives. Néanmoins, prenez ceci en compte : le résultat est-il celui que vous attendiez ? Vous êtes en dernière année – vous serez diplômés dans quelques mois. Pensez aux conséquences de vos actions.
Si proche de la fin de l'année, je ne vais pas retirer vos insignes. Je n'aurais personne d'adéquat pour vous remplacer, et il faut bien qu'il demeure des préfets. Si quoi que ce soit se reproduit, je retirerai néanmoins vos insignes, même si la sanction peut vous paraître faible. Peut-être que vos instructeurs prochains s'intéresseront à ce retrait si peu de temps avant les examens. »
Il leur donna congé.
Lily et Remus revinrent chez les Gryffondor, attendus par James, Sirius et Peter, pour qu'ils leur racontent ce qu'il s'était dit.
Ils ne s'attendaient très certainement pas à être convoqués une nouvelle fois dans le bureau de Dumbledore, à peine quelques jours plus tard – tous les cinq.
« Mais qu'est-ce qu'il nous veut, encore ? » s'interrogea Sirius, perplexe.
« Peut-être que finalement, il veut nous renvoyer ! » s'affola Peter.
« Non, ce n'est pas logique, » fit Remus, interdit. « S'il nous renvoie, il faut aussi qu'il renvoie la moitié des Serpentard… On n'expulse pas comme ça plus d'une dizaine d'élèves à trois mois de leurs examens. »
Ils montèrent les marches, et s'installèrent sur les fauteuils devant le bureau.
« Vous devez très certainement vous demander ce que vous faites ici, » commença Dumbledore.
« Je n'osais pas le dire ! » plaisanta Sirius.
Lily secoua la tête devant le toupet de Sirius, toujours à l'aise en toutes circonstances, et rebondissant comme si rien ne le touchait, à tout tourner en plaisanterie.
« À vrai dire, je comptais vous en parler à la fin de l'année, vos examens en poche, une fois que vous serez tournés vers l'avenir et débarrassés de votre statut d'étudiant. Au vu des récents événements, je me suis demandé s'il convenait d'attendre. Ce que je vais vous dire pourrait être, à mon sens, peut-être ce qu'il vous faut savoir pour vous tenir… tranquilles jusqu'à vos examens et vous concentrer là-dessus pour le moment. »
Dumbledore caressa pensivement sa barbe. Ils échangèrent des regards perdus.
« Euh… ? » fit Sirius.
« Mais, entendez bien que ce n'est pas une récompense pour ce que vous avez fait. Je vous en aurai parlé quoiqu'il arrive. Je me dois juste d'avancer ce moment, par votre… intrépidité impulsive et désordonnée. »
« De quoi s'agit-il, professeur ? » demanda James, curieux.
« D'un petit groupe hétéroclite de personnes, dont les buts sont essentiellement de contrer Lord Voldemort et ses partisans, les mangemorts. »
Ils écarquillèrent les yeux, Sirius se redressa, Remus entrouvrit la bouche. Dumbledore poursuivit.
« J'ai réuni autour de moi ces personnes de manière clandestine. Cette organisation secrète doit rester impérativement secrète, pour agir dans l'ombre, et au-devant du Ministère qui est désemparé devant la menace de Voldemort. Vous aviez raison, en partie – il faut faire quelque chose, et c'est ce que je peux vous proposer. Nous avons l'avantage, en étant secrets, d'avoir une marge d'action un peu plus large que celle des Aurors. Nos ennemis ne sont pas visibles, pour les combattre, il faut user des mêmes armes que sont le secret et l'anonymat. »
Avant même que Sirius ne prononce son accord réjoui, Dumbledore leva la main.
« Attention. Entendez bien que c'est dangereux. Très dangereux. Il ne s'agira plus de petits combats entre adolescents, mais bien d'une guerre, entre adultes déterminés, prêts à tout. De mages noirs, qui n'hésitent pas à tuer, massacrer, torturer. Nous naviguons d'autant plus dans le flou que nous ne connaissons pas réellement l'identité de ces mangemorts, qu'il est difficile de protéger la communauté magique et les moldus avec le peu d'informations que vous avons à disposition. Ce n'est pas un jeu, et je n'ai aucune assurance de protection totale à vous donner. »
« Peu importe, » s'exclama Sirius. « Ce sera une joie de les contrer, quoi qu'il en coûte ! »
« Nous avons conscience que hors de Poudlard, c'est une guerre d'une tout autre dimension qui nous attend. Mais nous sommes prêts, » déclara James. « Je pense parler au nom de tous ici – ils acquiescèrent – nous avons besoin de faire quelque chose, et nous voulons nous battre. Je refuse de rester inactif, il ne s'agit pas juste de notre vie mais aussi de l'avenir de tous. »
Dumbledore insista une nouvelle fois pour leur faire comprendre que s'il leur avait révélé cette information, c'était pour les faire se tenir tranquille jusqu'aux examens. « Ensuite, vous participerez. »
« Êtes-vous tous bien d'accord avec cela ? » insista-t-il.
Ils approuvèrent vivement, chacun à leur tour.
« Alors, la première réunion à laquelle vous assisterez aura lieu début juillet. Je reviendrai vers vous pour vous indiquer les informations nécessaires quant au rendez-vous. En attendant, je vous demande de patienter, et de réussir vos examens. »
Il les examina par-dessus ses lunettes en demi-lunes, et esquissa le premier sourire depuis le début de l'entretien – un sourire un peu malicieux, chaleureux, avec une once de fierté. Lily sentit ses poils se hérisser sous l'émotion. La main de James serra la sienne.
« Quoiqu'il en soit, bienvenue dans l'Ordre du Phénix. »
