Me voici avec le deuxième chapitre de cette fiction. Si vous voulez une petite musique d'ambiance, n'hésitez pas à écouter Accidental happiness d'Ida Maria.

Je voudrais remercier LuuMineusement pour son commentaire très encourageant. Avec un peu de recul et une nouvelle relecture, je crois qu'effectivement, tu as raison par rapport à Hanabi. Je réfléchis à peut-être changer ça et à le justifier au mieux dans les prochains chapitres. Merci pour tout !

Bonne lecture à tous !

II. Confidences

- Ça m'a tellement manqué tout ça...

Allongé sur un transat, Lee contemplait les derniers rayons de soleil lécher les façades des immeubles qui se dressaient en face d'eux. La tiédeur naissante de la soirée le plongeait dans un état de bien-être et il se sentait serein, assis là, sur le toit plat de leur voisin du dessous qu'ils avaient pris l'habitude de squatter, inconscient des vrombissements des véhicules dix mètres plus bas. Il balaya du regard leur terrasse improvisée et observa ses meilleurs amis avec un goût de renouveau, s'amusant à repérer chez eux les petits changements qu'il avait manqué.

À sa gauche, Neji achevait enfin le verre de vin qu'il s'était servi depuis vingt bonnes minutes, penché sur son téléphone avec une concentration excessive qu'il réservait aux affaires familiales, bien loin d'êtres évidentes. À Oxford, Lee avait ressassé de nombreuses heures durant les dernières semaines avant son départ. Rien n'était alors facile pour Neji, qui avait été forcé de remettre ses choix antérieurs en question à vingt-trois ans, poussé par un oncle agacé par son désintérêt pour les sphères investies par les Hyuga.

À plus de cinq milles kilomètres de là, Lee n'avait pu qu'admirer les décisions que son meilleur ami avait prises seul, se confrontant pour la première fois à Hiashi, qui avait été abasourdi par le comportement un brin immature de son neveu. Personne n'avait voulu comprendre pourquoi celui-ci avait abandonné ses études à cinq mois de l'obtention de son diplôme en économie. Le célèbre clan en avait été chamboulé, plaçant depuis des années leurs espoirs en Neji.

Beaucoup lui en avaient voulu et il avait dû composer avec les reproches acerbes de ceux qui l'avaient élevé. Son repli vers le journalisme avait achevé son oncle, qui avait été incapable de voir, au-delà de son introversion protectrice, les capacités que ses amis lui reconnaissaient pourtant et que ses professeurs actuels découvraient avec espoir.

Lee avait pris le parti de l'encourager à suivre sa voie. Il l'imaginait devoir se confronter à des méthodologies parfois opposées à son caractère, qui feraient trembler les barrières qu'il avait érigées après le décès de son père. Et c'était peut-être ce qu'il pouvait rêver de mieux pour lui. Neji était la force tranquille de leur groupe, imposant de par son calme et forçant le respect grâce à l'intelligence qui imprégnait même ses interventions les plus légères.

Les gens le disaient froid et ne s'attardaient plus sur ces petits détails qui coloraient sa personnalité pourtant douce et chaleureuse. Le prodige déchu des Hyuga avait ses faiblesses et ne demandait qu'à être reconnu pour celui qu'il était réellement, un homme qui se voulait être simple et discret dans un monde où on le poussait constamment au centre du cercle.

Lee et Neji se connaissaient depuis leurs dix ans et ne s'étaient plus quittés depuis. Les années avaient passé et entraîné avec elles de nouvelles rencontres, la plupart éphémères. Ce fut à seize ans que Sasuke échoua dans leur petit groupe sans prévenir et ne les abandonna plus, trouvant en leur compagnie la paix et la simplicité qu'il recherchait désespérément à l'époque.

Sasuke était un garçon mystérieux qui rencontrait dans sa vie autant de difficultés qu'il n'en créait aux autres. Il gardait enfouis les souvenirs d'une enfance délicate passée entre des parents qui se déchiraient sans jamais vouloir tourner la page. Le climat conflictuel dans lequel il avait grandi lui avait enseigné à dissimuler ses émotions sous une couche de mauvaise foi et d'amertume. Son grand frère, lassé de la dépendance excessive de Sasuke à son égard, l'avait remballé vers la boxe dans l'espoir qu'il puisse y abandonner ses états d'âme et apprendre à s'ouvrir davantage au monde dans lequel il allait devoir grandir.

Cette façade protectrice de garçon ténébreux avait eu l'effet inverse de ce qu'il espérait, et il se retrouvait constamment au centre d'histoires plus invraisemblables les unes que les autres, la majeure partie étant inventées de toutes pièces par des adolescents avides de ragots juteux. Peu d'entre eux avaient alors conscience des blessures que peuvent infliger certains propos. Sasuke avait longtemps souffert de cette admiration qu'il définissait comme malsaine, n'aspirant qu'à une tranquillité méritée.

Il avait rapidement trouvé en Neji de quoi satisfaire ses attentes. Tous deux se ressemblaient plus qu'ils ne voulaient l'admettre, désireux de fuir les regards pour couler des jours heureux loin de l'agitation qui ne leur correspondait définitivement pas. Lee avait été celui qui avait travaillé à la création des liens forts qui les reliaient aujourd'hui, s'assurant de les envahir avec sa bonne humeur pratiquement constante qui les avait fatigués plus d'une fois mais leur avait toujours redonné le sourire quand tout s'écroulait dans leurs familles respectives.

Naruto avait été le dernier des quatre à rejoindre leur bande d'adolescents. Un an plus jeune qu'eux, il avait longtemps affronté Sasuke sur le ring avant de parvenir à le toucher autrement qu'avec les poings. À l'image de ce dernier, il s'était retrouvé dans leur groupe sans vraiment y être attendu et avait naturellement été adopté par Lee, ravi de découvrir une personnalité plus extravertie encore que la sienne.

Neji avait pris plusieurs mois avant de parvenir à tolérer la présence de ce deuxième énergumène, bien trop observateur et empathique à son goût. Il lui avait fallu plus d'un an pour s'habituer à ces yeux bleus déstabilisants qui fouillaient en lui pour mettre le doigt sur ses points faibles et les lui fourrer sous les yeux sans culpabilité aucune.

Cinq ans plus tard, Naruto semblait être celui qui avait le moins changé d'eux quatre, toujours aussi dérangeant qu'adoré. Ses éclats de rire et ses boutades de mauvais goût masquaient une capacité hors-norme à découvrir chez les autres ce qu'ils s'acharnaient à enterrer. Ils étaient peu nombreux à résister à son expertise sans finir un tant soit peu bouleversés par ce qu'ils découvraient alors d'eux-mêmes.

Sasuke avait un jour fait remarquer qu'il devait certainement cacher de lourds souvenirs pour se rabattre à ce point sur les autres, et Lee était persuadé de la véracité de ses propos. Depuis lors, il percevait Naruto comme un coffre fort qui renfermait autant de secrets sur ses fréquentations que sur son propre passé. Il se demandait parfois si celui-ci s'ouvrirait un jour, plaçant en eux la même confiance qu'ils avaient en lui.

C'était étrange de constater à quel point son groupe d'amis lui semblait hétéroclite. On devait certainement se demander ce qu'ils foutaient là, chacun représentant l'opposé des autres à leur manière. Les duos formés dans le passé restaient intacts, malgré cette forte amitié qui les liait tous. Il y avait Neji et lui d'une part, qui se considéraient depuis longtemps l'un l'autre comme le frère qu'ils n'avaient jamais eu.

Il y avait aussi Sasuke et Naruto, qui avaient sans doute visité en peu de temps le pire et le meilleur de ce que pouvait leur réserver leur relation. Ils mentaient à la perfection, et ça désespérait Lee d'être le seul à avoir vu ce qui se tramait entre eux depuis plus d'un an maintenant. Ces deux-là étaient tout sauf de simples amis.

Accoudé à la rambarde de protection du toit, Shikamaru contemplait le couché du soleil, sa cigarette à la main. Lee avait proposé à Neji deux ans plus tôt de prendre un appartement dans le centre. Lorsqu'il leur avait fallu trouver un troisième colocataire, ils avaient fait passer le mot dans leur entourage. Quelle n'avait pas été leur surprise quand l'oncle de Neji leur avait fourni les coordonnées du jeune homme, figure montante dans la vie économique de la ville et à l'époque futur potentiel concurrent du prodige Hyuga. Forcé de devoir composer avec la bande au complet qui se réunissait régulièrement dans le salon sans demander son avis, il avait petit à petit appris à rencontrer chacun d'eux et avait fini par s'y attacher.

Shikamaru était le genre de gars que l'on admire autant qu'on ne le hait, celui à qui tout réussit et qui, de par son assurance, le rappelle à tous avec un soupçon d'arrogance insupportable. Dans le milieu de l'économie, la réputation que l'on se forge durant les études et les périodes de stage devient cruciale pour survivre parmi les rapaces.

Campagnard perdu en provenance des contrées nord-est du pays, il avait débarqué en ville à dix-huit ans à peine. Personne n'avait cru en lui à son arrivée. Des rêveurs hautains, on en avait vu passer sur les bancs de l'université de la capitale. Il s'était frayé un chemin jusqu'à la réussite sans que personne ne prenne le temps de le remarquer.

Il était l'élève qui s'ennuyait royalement en cours et qui semblait avoir une longueur d'avance sur tout. Il décorait les fonds de classes, passant le plus clair de son temps à rêver à de meilleures occupations. On lui reconnaissait bien son intelligence hors norme, mais cela ne semblait jamais assez pour que quiconque ose parier sur lui. Un présent dans l'anonymat et un futur caché dans l'ombre des autres, voilà ce qu'on lui réservait. Seuls quelques vieux professeurs que plus personne n'écoutait semblaient croire en leur étudiant désinvolte, mais ils ne constituaient qu'un maigre soutien en comparaison aux mentors réputés qui encadraient l'élite de sa faculté.

À l'obtention du diplôme avaient succédé les périodes de recrutement desquelles il avait été exclu et les entretiens d'embauche infructueux. Puis un jour, le célèbre comptable qu'était Hiashi Hyuga l'avait repéré et tout avait été chamboulé. Qui des deux avait eu le plus d'impact sur la vie de l'autre, c'était souvent la question qu'on se posait en les observant. Le patron de l'entreprise familiale avait été fier de présenter son poulain à ses concurrents, se fiant à sa fidélité et croyant en sa logique pointilleuse et son charisme dangereusement efficace.

Les années de travail en commun s'étaient enchaînées jusqu'à ce que Shikamaru ne s'estime avoir trouvé les ressources nécessaires à sa liberté et avait abandonné son poste pour s'installer en tant qu'indépendant avec les encouragements de son mentor devenu par la même occasion son principal adversaire.

Il était désormais celui qui repérait les jeunes espoirs à la sortie de l'école et qui continuait d'édifier son empire, traquant le moindre projet sur lequel parier pour parfaire davantage encore sa réputation. Il ne lui avait fallu que cinq ans pour devenir un comptable incontournable qui séduisait quelques uns des clients les plus adulés.

Ce qui intriguait le plus Lee, c'était le fait que ce type soit resté humble et totalement désintéressé de ce nouveau monde qui s'ouvrait à lui. Il préférait nettement les soirées autour de cannettes de bière aux événements sélects organisés par les mondains de la ville. Cette simplicité avait séduit leur petite bande et étant le plus pragmatique et le plus âgé d'entre eux, il était devenu le pilier sur lequel les autres n'hésitaient pas à se reposer en cas de difficulté.

Bercé par les derniers rayons de soleil, Lee perçut le mouvement d'une main qui se balançait dans le vide et attrapa sur le vif la délicatesse d'une caresse perdue sur la peau de l'autre. Les yeux de Sasuke semblaient ravivés par un feu ardent qui illuminait son visage. À ses côtés, Naruto fixait l'horizon sans perdre ce sourire si caractéristique. Lee devina avec déception en observant la discrétion de leur comportement que trop peu avait changé entre eux depuis son départ.

Sasuke releva la tête dans sa direction et intercepta l'attention que son ami leur portait. Il brisa l'instant d'après la tendresse de son geste et se retira trop brusquement pour que cela ne lui paraisse être qu'une simple question de pudeur, alors que Naruto se retournait avec frustration vers lui. Le regard inquisiteur de Lee ne le lâcha pas et l'Uchiwa sembla y déceler un reproche à peine dissimulé. C'est toi qui refuse d'assumer.

- Au fait...

Les regards convergèrent vers Neji qui achevait d'écrire un message. Il observa Lee en sirotant son verre de vin.

- C'est qui cette fille dont tu m'as parlé tout à l'heure ?

Lee se retint de se jeter sur son meilleur ami pour lui filer une bonne droite et grogna de mécontentement devant le sourire narquois qu'il affichait, alors qu'à sa droite, Naruto s'extasiait déjà comme le pire des gamins.

- Lee tu déconnes ! T'as rencontré quelqu'un ? Et tu nous as rien dit ?

- Ça va, c'est pas la mer à boire non plus, fous-lui la paix. Il a quelqu'un, basta.

Pour un peu, Lee aurait presque embrassé Sasuke, s'il n'avait pas vaguement décelé ses sous-entendus gros comme des baleines. Regarde, c'est ça qu'on appelle se mêler de ses affaires. Rien n'était définitivement gratuit avec lui.

- Mais comment tu peux dire ça ? Bonjour, c'est de Lee dont on parle ! Hé ho, tu vois un peu, oui ? Lee est en COUPLE !

- Mais arrête de beugler comme ça, on est juste à côté de toi...

- T'es déprimant Sasuke, sérieusement ! Ton pote est amoureux et toi tu le calcules même pas.

- J'ai jamais dis que j'étais amoureux, arrêtez de vous emballer !

Neji et Naruto le regardèrent comme s'il venait de leur avouer qu'il prévoyait de se raser la tête et Lee se sentit complètement dépassé par la tournure des événements. Il aurait nettement préféré leur en parler quand il se serait senti prêt, si Neji n'avait pas eu la merveilleuse idée de mettre les pieds dans le plat avec l'élégance d'un phacochère. Il avisa son verre posé sur la table basse et décida qu'une bonne gorgée ne serait pas du luxe pour leur faire face.

- C'était juste pour le cul ?

Lee s'étrangla avec son cocktail alors que devant lui, Shikamaru affichait un sourire goguenard qui marquait distinctement son intention de le piéger.

- Non mais ça va pas ? On n'est pas tous comme toi ! Et arrête d'être toujours si vulgaire ! C'est répugnant.

- T'es trop vite choqué, Lee...

- Tais-toi toi !

- Laissez-le raconter, ça sera plus simple que de se prendre la tête.

- C'est ça, rattrape-toi Neji.

- Merde Lee, accouche !

Lee soupira bruyamment, observant les visages tournés dans sa direction comme s'il venait de lui être annoncé son exécution prochaine. Au contraire de Sasuke ou de Neji, il n'avait jamais eu de difficultés à exprimer ses sentiments et se vantait d'être le plus à même pour leur montrer l'exemple.

Ce qu'on lui réclamait ici cependant relevait davantage d'un réel laisser-aller que d'une simple confidence saupoudrée d'un soupçon d'humour. Sa relation avec Kate, bien qu'il ait des difficultés à déterminer de quoi elle retournait vraiment, était une part de sa vie à Oxford non négligeable et pour le moins délicate. Il n'était pas certain que le manque de finesse de ses amis pourrait s'allier avec ses sentiments.

- Je ne vous en ai pas parlé parce que ça n'a jamais vraiment été officiel entre nous. On s'appréciait beaucoup, on a passé pas mal de moments à délirer ensemble, elle m'a présenté à ses amis pour m'aider à m'intégrer, et après voilà, c'était clair qu'il y avait quelque chose de plus...

- Vous ne vous êtes jamais mis ensemble ?

Sasuke observa Naruto du coin de l'oeil. Cet air sérieux qu'il arborait à présent, c'était la démonstration de son désir d'être pour Lee un confident à sa hauteur. Il y avait dans sa voix une pointe de prudence qu'il ne lui connaissait que peu. Le jeune homme crut comprendre que sous l'attitude détachée de Lee devait se cacher un amas d'émotions brouillonnes qui le déstabilisaient. Face à lui, Neji fonçait imperceptiblement les sourcils et Sasuke devina un mécontentement à peine feint. Si même lui n'était pas au courant de l'affaire, il y avait définitivement matière à s'étonner.

- Non. C'était pas qu'on n'osait pas... Elle a vite compris qu'elle me plaisait, et étonnamment, elle était attirée aussi. Mais je crois qu'on a eu du mal à s'imaginer ensemble et de composer avec un compte à rebours. C'était une relation sans issue, vous voyez. J'allais devoir revenir à Konoha et il était hors de question que quiconque plaque quoi que ce soit pour rester avec l'autre. On n'y a même pas pensé, je crois. S'investir pour finir par être blessé après quelques mois seulement, ça n'en valait pas la peine.

- Il n'y a rien eu entre vous ? C'était un peu comme un amour œdipien alors ?

- Un amour platonique, Naruto, l'interrompit Neji en levant les yeux au ciel devant tant d'ignorance.

- C'est pareil, ils ont vécu à la même époque.

- Pas vraiment, non... Œdipe est un personnage mythique, au passage.

- Tais-toi, c'est Lee qui parle ici, le coupa-t-il en balayant rapidement ses propos de la main.

Le jeune homme eut la désagréable impression que peu importe la distraction qui se profilait dans leur conversation, il ne couperait pas à l'analyse un brin trop directe de Naruto.

- Je dis pas qu'il n'y a rien eu de...

- Physique ? Proposa Shikamaru qui semblait décidément tenir à sa conception personnelle des couples, quelque peu machiste.

- ... Si tu veux appeler ça comme ça. On s'était promis que ça continuerait entre nous tant qu'on ne plaçait pas trop d'espoir l'un en l'autre. C'était presque un accord de principe. On n'avait pas à se mêler de la vie de l'autre.

- Attends, je te suis pas là. Tu as l'occasion de te mettre avec une fille qui te plaît vraiment, mais tu préfères vivre ton truc en silence et la laisser faire ce qu'elle veut avec qui elle veut ?

- Mais j'en fais pas tout en drame ! On s'est rencontrés, on s'est appréciés, on s'est amusés et puis voilà, il a fallu que ça s'achève. Je ne regrette rien. Ça reste un très bon souvenir. Je n'avais en aucun cas le droit de lui demander de rester près de moi pour quelques semaines seulement. J'avais rien à lui promettre en retour.

- Lee... Tu sais, la base d'une relation, c'est un peu ça quand même...

- Avec Kate c'était différent. Ça ne pouvait aboutir à rien d'autre qu'à une séparation imminente.

Il surprit l'échange dérouté entre Neji et Naruto, qui se demandaient ce qui pouvait bien se tramer dans l'esprit de leur ami. Qu'ils aient du mal à le comprendre ne l'étonnait qu'à moitié. Leur vie sentimentale restait un domaine privé dont il ne connaissait qu'une infime partie. Les déceptions amoureuses n'arrivaient pas qu'aux jeunes filles rêveuses. Un rien pouvait briser le cœur et l'estime d'un homme. Ils n'y faisaient pas exception, à part peut-être Shikamaru qui semblait se moquer royalement de tout ce qui ressemblait de trop près à un engagement.

Ce fut ce dernier, désinvolte, qui vint à son secours avec une bonne dose de pragmatisme.

- Vous vous cassez vraiment la tête pour rien. Il a préféré tirer son plan tant qu'il le pouvait et s'ils devaient être attirés par quelqu'un d'autre, ça se terminait aussi simplement que ça avait commencé. Et alors, il y a quoi de mal dans cette histoire ? Ils ont été parfaitement raisonnables. Va falloir arrêter de vouloir inventer des sentiments quand il y en a pas. Vous êtes pires que des femmes, sérieusement...

- Ça va, c'était pas juste pour coucher non plus hein, rétorqua Lee qui avait la désagréable sensation de passer pour le Don Juan de la bande.

- Ça revient au même, ton bidule, lui reprocha Naruto. Des histoires d'amour éphémères, ça arrive à tout le monde. On en a tous déjà vécues, ici. On a fait avec et puis basta. Tu t'es compliqué la vie pour je ne sais quel stupide principe.

- Mais laisse-le tranquille, il est de retour de toute façon, il peut plus rien y changer. Il fait ce qu'il veut quand même, non ?

- T'es désespérant, Sasuke ! T'es aussi paumé que lui !

- Et toi t'es trop romantique. Parle encore un peu, on va bientôt pleurer.

- Je vois pas en quoi c'est mal de croire en un minimum d'implication de la part de son partenaire !

La réflexion de Naruto, sortie comme un cri du cœur, jeta un froid amer sur leur petit groupe. Il regrettait déjà ses propos, se rendant compte d'avoir peut-être franchi une limite que Sasuke n'était pas encore prêt à titiller. Ce qui était dit ne pouvait être modifié, et il comprit au regard dévastateur qu'il se reçut qu'il avait plus qu'intérêt à la fermer pour un bon moment.

A leurs côtés, Neji et Shikamaru semblaient totalement déconcertés par ce changement radical d'ambiance, ne se rendant pas compte du véritable sous-entendu de ses propos, qu'ils pensaient associés à la situation de Lee. Ce dernier, un instant paralysé par le reproche qui venait de fuser, contemplait Sasuke, en proie à un malaise de plus en plus grand, et décida qu'il était urgent de détourner l'attention avant que trop de doutes ne s'immiscent dans les esprits des autres.

- Bref ! Ne croyez pas que je vais m'effondrer dans mon lit ce soir en vous assurant que tout va bien là maintenant. Je suis au mieux de ma forme, et j'ai plus qu'envie de reprendre tout à zéro à Konoha ! Donc on se détend, on finit son verre de vin et on choisit sa pizza pour enfin pouvoir commander ! Allez, on s'active !

Quelle affaire. Il captura le regard de Naruto par-dessus le dos de Neji qui empilait les verres pour les ramener dans la cuisine. Il lui sembla y lire autant de soulagement que de crainte. Sasuke était particulièrement rancunier et pouvait être la pire des teignes quand il l'avait décidé. Un vrai calvaire à supporter dans les disputes, parce que Monsieur avait constamment raison et faisait preuve d'une mauvaise foi telle qu'il méritait plus d'une claque. Lee s'était toujours promis de boire à la santé de celui qui parviendrait enfin à le remettre en place.

Alors que Sasuke, maugréant encore plus qu'à l'habitude, rejoignait Neji qui s'activait dans l'appartement, Naruto se fraya un chemin jusqu'à lui, prétextant vouloir l'aider avec les plateaux d'apéritifs.

- Désolé que ça se soit fini en règlements de compte. Encore.

- Oh, je m'en fous, tu sais. Mais je crois qu'il serait peut-être bien qu'on se voit tous les trois un de ces jours.

Il perçut de l'hésitation dans les yeux bleus qui le fixaient.

- Naruto, tu te rends compte que vous en êtes toujours au même stade que quand vous vous êtes mis ensemble ! C'est plus possible là, si vous ne faites rien, ça va péter et tu n'arriveras plus à réparer quoi que ce soit.

- Je sais ! Mais tu l'as bien regardé ? Il est tétanisé à l'idée de devoir avouer à tout le monde qu'il est gay.

- C'est surtout qu'il n'arrive pas à s'assumer. Ses parents lui servent de parfaite excuse.

- ... Est-ce qu'on peut vraiment lui en vouloir ?

- Toi tu peux. Il ne voudra pas te perdre.

- Un ultimatum, sérieusement ? C'est pire que tout, murmura Naruto, totalement dépassé.

À quelques mètres de là, Shikamaru terminait sa cigarette en les observant, intrigué. Lee se hâta de venir lui fourrer un plateau dans les mains pour l'occuper et détourner son attention du blond, bien trop fébrile que pour ne pas cacher quelque chose.


Temari avait horreur des matinées. Coincée derrière son comptoir à huit heure trente tapantes, elle avait à supporter le ballet incessant des navetteurs maussades, devant en permanence se concentrer pour déceler dans leur charabia ce qui ressemblait à une commande. On la saluait rarement, on ne la remerciait pratiquement jamais et on semblait oublier que le salaire d'une serveuse suffisait à peine pour terminer le mois.

Les doigts plein de sucre et à moitié brûlés par les cafés et thés trop chauds, elle se contentait de faire bonne figure et servait à la vitesse de l'éclair quand la file dans le petit salon de thé du centre ville ne désemplissait pas. Et c'était ainsi chaque semaine, du mardi au dimanche, jusqu'à ce que tous ces râleurs soient enfin enfermés dans leurs bureaux.

Ce n'était qu'à dix heures qu'elle pouvait se permettre de souffler quelques minutes, de déguster l'une des pâtisseries que Choji, son patron, confectionnait avec soin dans la chaleur de sa cuisine et de se rafraîchir dans les toilettes avant d'attaquer le dressage des quelques tables bientôt envahies sur le temps de midi. Seule pour assurer le service quotidien, elle supportait avec peine les clients indécis qui changeaient trois fois d'avis, esquissait des sourires de façade et s'acharnait en douce sur son bloc-notes pour passer ses nerfs et filer en cuisine avec un semblant de bonne volonté.

Après deux heures de course effrénée à enchaîner les allers et retours en évitant les sacs à main, parapluies et croches jambes qui traînaient par ci par là, il lui fallait encore tenir jusqu'à seize heures et servir les « douceurs de la maison » à des clients pète-secs qui méritaient de se les recevoir en pleine face.

Choji passait son temps à s'excuser pour le moindre désagrément qu'elle subissait et tentait de lui apporter son soutien en salle dès qu'il en avait l'occasion. Il lui promettait d'engager un autre serveur dès que possible et se pardonnait en augmentant de temps à autre son salaire de quelques dizaines d'euros, quand les comptes de sa petite entreprise le lui permettaient. Elle s'estimait chanceuse d'avoir un tel homme pour patron, dont la gentillesse attirait la sympathie des critiques de la ville qui le félicitaient de plus en plus souvent au travers d'articles de presse.

Avec ses sept tables, sa décoration cosy, ses pâtisseries délicieusement inventives et ses quelques plats disponibles sur le temps de midi, il avait réussi le pari de tenir plus de deux ans sans faire faillite. Elle espérait de tout cœur qu'il puisse un jour agrandir son salon de thé et être assuré de voir son affaire perdurer. Il fallait lui reconnaître sa débrouillardise dans les nombreux domaines nécessaires à la gestion d'un commerce, et s'il lui était fréquemment arrivé de commettre des erreurs, personne n'osait le lui reprocher.

- Bien le bonjour !

Temari se retourna vers l'entrée et salua avec un grand sourire la petite mamie qui prenait place à sa table habituelle, suivie par un chien obèse qui peinait à aligner trois pas sans finir essoufflé.

- Comme toujours Madame ?

- Mettez-moi un bon bout de ce cake aux carottes et un thé impérial. Avec...

- Avec trois sucres et un soupçon de lait, oui, sourit la jeune femme. Vous savez ce que je vous dis hein ! Vous allez vraiment finir par attraper le diabète.

- Qu'il vienne ! J'ai vécu suffisamment de choses dans ma vie pour ne pas craindre quelques grammes de sucre en trop.

Temari lui adressa un clin d'œil et acheva la mise en place des feuilles de menthe sur la part de gâteau qu'elle s'apprêtait à servir à un homme d'affaires trop occupé que pour lui adresser ne serait-ce qu'un regard. Un petit groupe d'étudiants entra en chahutant et après consultation de sa montre, elle les soupçonna de faire l'école buissonnière.

S'emparant de son plateau, elle s'empressa de servir son premier client avant de prendre la commande des adolescents qui la questionnèrent pendant trois bonnes minutes avant d'enfin faire leur choix.

- On doit être en cours dans trente minutes, donc si vous pouviez aller au plus vite, ça nous arrangerait.

Elle contempla, dubitative, le garçon à peine âgé d'une quinzaine d'années et se retint de lui faire remarquer qu'il ferait mieux d'y filer immédiatement, avant de tourner les talons sans plus faire cas des gloussements aigus des deux jeunes filles de la bande.

Occupée à s'affairer à la préparation des assiettes, elle ne remarqua pas le nouveau venu qui venait d'entrer et patientait désormais de l'autre côté du comptoir.

- Hum hum...

Elle sursauta et lui jeta un regard étonné avant de s'en retourner à ses assortiments et de vérifier la température de l'eau dans la cafetière.

- Je suis à vous dans un instant Monsieur.

- Je vais attendre dans ce cas...

Temari leva les yeux au ciel devant l'agacement un brin hautain de ses propos. Qu'est-ce qu'ils avaient tous, à s'imaginer les employés dans l'HORECA comme étant de ridicules sous-fifres ? Les commandes terminées, elle zigzagua entre les tables pour servir sa fidèle cliente qui lui glissa une pièce dans la main en la remerciant et s'en alla vers la table des étudiants, toujours aussi bruyants, qui ne la calculèrent même pas. Stupides gosses de riches.

À peine avait-elle eu le temps de faire face à son client qui la fixait avec un ennui non feint que l'une des adolescentes l'apostropha sans se préoccuper de déranger l'ensemble des personnes présentes.

- Excusez-moi mais... Il y a du gluten dans vos gâteaux ?

- ... Ben oui.

- Et vous ne pouviez pas prévenir ? Ou au moins le marquer sur la carte ?

Temari lui adressa son regard spécial imbéciles et se retint d'aller lui en coller une. Et dire que c'était sur cette génération d'abrutis profonds que leur société allait bientôt devoir compter.

- Si vous êtes intolérante au gluten, c'est à vous à le prévoir.

- Je demande à être remboursée. Je refuse de payer pour une arnaque.

- Il n'y a aucune arnaque. Vous avez commandé et vous avez commencé à consommer. Vous payez. Si vous vouliez éviter ça, il fallait poser la question avant de choisir. Maintenant si vous voulez bien m'excuser je...

- Non mais vous vous foutez de moi ? Vous ne faites même pas correctement votre travail et vous me donnez encore des leçons ? Je pourrais finir à l'hôpital à cause de vous.

Incapable de se retenir plus longtemps devant tant d'irrespect et d'insolence, Temari explosa.

- Arrêtez avec vos jérémiades, vous êtes ridicule. Si ça ne vous plaît pas, c'est pas mon problème. Le monde ne tourne pas autour de vous et je n'ai pas de temps à perdre avec une gamine mal élevée dans votre genre. Alors maintenant, soit vous payez et vous vous cassez, soit vous continuez de manger votre gâteau et si vous vous étouffez, assumez. Pour qui est-ce que vous vous prenez pour prendre les gens de haut comme ça ?

- Mademoiselle !

Il lui fallut une seconde pour se reconnecter à la réalité et se tourner vers le jeune homme qui se tenait toujours devant elle. Ses yeux noirs la fixaient avec une telle intensité qu'elle eut du mal à soutenir son regard. Dans son dos, l'adolescente restait estomaquée. Elle avait au moins eu le mérite de lui fermer le clapet.

- Je crois qu'il n'est pas nécessaire de vous en prendre à ce point à cette jeune fille. Laissez couler et reprenez votre travail.

- Pardon ? Excusez-moi, mais vous vous prenez pour qui ? Vous croyez avoir le droit de me parler comme ça ?

Devant elle, son client affichait un sourire narquois. Il croisa ses bras sur son torse et la toisa avec arrogance.

- Ne me prenez pas de haut comme ça, vous aussi ! Vous n'aurez pas besoin d'aide pour trouver la sortie.

- J'aimerais, si possible, que vous informiez Choji Akimichi de ma présence. S'il vous plaît, ajouta-t-il avec une pointe d'ironie.

Choji ? Temari crut un instant vaciller en s'imaginant faire face à un quelconque critique culinaire ou journaliste haut placé. C'était bien sa veine, de tomber sur deux empotés de service l'un à la suite de l'autre.

Depuis sa table, la vieille femme tapa du poing sur la table et s'indigna avec véhémence. À ses pieds, son chien jappa à leur filer une migraine.

- Mais enfin, laissez-la ! Elle ne fait que son travail ! Apprenez à respecter les dames avant de monter sur vos grands chevaux, mon petit bonhomme.

- Je demande simplement à rencontrer le patron. Nous avons rendez-vous. Veuillez le prévenir, s'il vous plaît, lança-t-il avec autorité en se retournant vers la serveuse.

Temari secoua la tête et inspira avec l'idée de se calmer un bon coup avant de se diriger le cœur dans l'âme vers la cuisine. Elle y trouva Choji, occupé à terminer de nettoyer les assiettes utilisées sur le temps de midi. Inconscient de la scène qui se déroulait dans l'avant-boutique, il lui adressa un grand sourire et lui proposa un cookie encore tout chaud.

- J'ai besoin de toi cinq minutes. Quelqu'un demande à te parler...

- Ah mais c'est juste ! J'avais complètement oublié qu'il devait venir aujourd'hui !

T'aurais pu me prévenir, je me serais retenue. Elle lui emboîta le pas et l'observa avec amertume saluer chaleureusement ce type qu'elle classait désormais dans la catégorie « connard de service ». Fidèle à lui-même, Choji se tourna vers elle et insista pour qu'elle les rejoigne.

- J'aimerais faire les présentations. Temari, je te présente Shikamaru Nara. C'est un ami de longue date. A partir d'aujourd'hui, il devient officiellement mon associé et s'occupera principalement de gérer les comptes pour moi. Tu peux le considérer comme ton autre nouveau patron. Je suis persuadé que vous allez vous entendre à merveille.

Temari manqua de respirer l'espace d'une seconde. Venait-elle réellement de se prendre le chou avec un gars qui se retrouvait propulsé supérieur hiérarchique en trente secondes ? Devant elle, Shikamaru ne la lâchait pas des yeux et affichait une moue qui ne lui indiquait rien de bon. Et merde.

- Allez, cookies gratuits pour tous nos clients pour fêter ça !


La musique inondait l'habitacle du véhicule qui filait droit dans les tunnels de la ville. Le soir tombait sur la capitale, emportant avec lui les dernières chaleurs de ce début de mai qui s'étaient installées en fin d'après-midi. À vingt-heures passées, le trafic s'estompait tranquillement et Tenten ne se concentrait qu'à moitié sur la route, trop occupée à reprendre le refrain en tapotant en rythme sur son volant.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, elle adorait les jeudis et ses horaires à rallonge. Quatre mois plus tôt, Gai avait pris la décision de mettre en place un atelier quelque peu particulier avec la complicité de quatre de ses éducateurs spécialisés. Après des années passées à accumuler une expérience précieuse gagnée tant grâce à la direction du centre de rééducation qu'aux entretiens auxquels il tenait particulièrement, Gai avait pris le parti de faire de son organisation un espace de retrouvailles entre parents et enfants. Un accident pouvait chambouler considérablement le quotidien d'une famille et entraîner avec lui des tensions qui fragilisaient les relations.

C'était un réel plaisir pour la jeune femme d'organiser ces ateliers chaque jeudi soir avec Deidara, Sai et Sasori, trois de ses collègues, passionnés par l'art, qui le transmettaient merveilleusement à leurs patients. Deidara et Sasori étaient les premiers à avoir été engagés par Gai, qui avait profité quelques années plus tard de subsides supplémentaires pour agrandir son équipe et y intégrer Tenten, suivie de près par Sai. Partageant les mêmes missions, ils avaient rapidement formé un quatuor aussi étrange qu'harmonieux. Les talents artistiques de ses trois compères étaient un outil précieux dont ils usaient à souhait, poussés par des enfants avides de découverte et manifestant un besoin réel de s'exprimer autrement que par des phrases maladroites en entretien avec les psychologues du centre.

S'il avait été rapidement convenu qu'il était bien trop dangereux de laisser Tenten s'approcher de trop près d'une paire de ciseaux ou de la laisser s'amuser à tripatouiller un pot de peinture, on lui avait cependant reconnu son impressionnante capacité à gagner la confiance des patients les plus farouches. Étant leur confidente attitrée, elle était régulièrement envoyée en visite à domicile et se chargeait de négocier avec les familles des points particulièrement délicats qui nécessitaient empathie, finesse et faisait appel à ses talents d'oratrice.

La réussite de ces ateliers lui laissait cependant un amer goût d'échec quand elle constatait que malgré ses efforts, aucun des parents des jeunes dont elle était la référente ne s'était jamais présenté au centre les jeudis soirs. Elle pensait particulièrement à Konohamaru et à Hanabi, deux petites pestes particulièrement tenaces qui lui en faisaient voir de toutes les couleurs et comptaient en à peine quelques mois de nombreux conseils de discipline à leur actif.

Konohamaru avait rejoint le centre à la suite d'un terrible accident de voiture qui lui avait volé ses parents et avait manqué d'emporter ses jambes en supplément. Soutenue par Kurenai, l'une des psychologues de l'équipe, elle défendait corps et âme l'idée que les bêtises qu'il s'amusait à faire dans son dos témoignaient de sa récupération et d'une motivation hors du commun qu'elle admirait jour après jour. S'il avait toujours fait preuve de mauvaise fois en rééducation et inquiétait les professionnels qui craignaient qu'il ne soit trop tard pour qu'il ne recouvre l'ensemble de ses capacités motrices, il se montrait bien plus énergique quant il s'agissait de voler les clefs des locaux ou de taguer les fenêtres à l'indélébile.

Désormais confié à son grand-père, il tentait tant bien que mal d'attirer constamment l'attention sur lui et ne semblait jamais aussi satisfait que quand il finissait dans le bureau de Gai, qui s'attendrissait toujours devant les bouilles faussement innocentes de ses patients. Tenten était parvenue à nouer avec Konohamaru une relation davantage fraternelle, consolidée par une compréhension mutuelle et cette affection particulière que l'on devinait sans mal en les observant. Il s'opposait en permanence à ses décisions et cherchait à la faire sortir de ses gonds à ses heures perdues, mais n'avait jamais osé franchir les dernières limites de la jeune femme, au delà desquelles il savait qu'il perdrait définitivement sa protection et sa confiance.

Avec Hanabi, c'était une toute autre histoire. Son irrespect et son cynisme déroutants pour une jeune fille de bonne famille choquaient et elle se délectait des réactions outrées qu'elle se recevait en retour. Une forme de rébellion qui pouvait passer pour les signes avant-coureurs d'une adolescence mouvementée mais qui, contextualisée au sein d'un clan aussi austère que celui des Hyuga, ressemblait davantage à une injure à peine feinte.

Tenten n'avait connu d'elle que la rancœur qui la définissait désormais et se demandait régulièrement qui avait-elle pu bien être avant de perdre la vue. C'était une part d'Hanabi qu'elle craignait de ne jamais pouvoir découvrir, les souvenirs semblant s'être transformés en secrets avec le temps. Elle se doutait que son accident avait dû être un événement déclencheur qui avait permis à la jeune fille de ressasser des années d'éducation stricte et d'en percevoir, peut-être, des enjeux bien trop importants pour son âge.

Quand mon père m'a dit que je ne verrais plus jamais, j'ai compris que j'allais perdre beaucoup plus que ça.

C'était la seule indication qu'elle ne lui ai jamais donnée sur son passé et Tenten l'avait gravée à jamais dans son esprit. Elle ne savait pas pourquoi cette phrase parmi tant d'autres avait retenu son attention, au point qu'elle la ressasse à chaque fois qu'Hanabi lui posait problème. Peut-être était-ce dû au fait qu'elle avait saisi ce jour-là qu'il y avait derrière ces quelques mots des soupçons de son histoire qui avaient peints dans sa personnalité tous ces petits gestes, réflexions et intonations qui la rendaient si impertinente.

Elle voyait la jeune fille comme un dégradé de couleurs et avait la sensation qu'elle n'avait entraperçu que quelques uns des tons qui la composaient. Cela dit, il lui semblait désormais évident, lorsqu'elle devait supporter les plaintes constantes de Sakura à l'égard de sa protégée, qu'elle avait réussi à ouvrir certaines portes jusque là fermées à double tour. Elle se surprenait à l'observer de plus en plus régulièrement lorsqu'elle travaillait avec des groupes d'enfants et analysait le moindre détail de son comportement qui pourrait la mettre sur la bonne voie.

Et plus elle avançait, plus Tenten avait l'étrange impression qu'elle ne se retrouvait jamais deux fois face à la même personne. Elle conservait ce caractère hautain et antipathique en permanence mais semblait s'adapter à celui qui lui faisait face pour aiguiser ses armes et attaquer la corde sensible au moment le plus incongru qui soit. Combien de fois ne lui avait-elle pas hurlé dessus pour l'avoir entendue rabaisser des enfants sans défense qui peinaient à composer avec la douleur physique et mentale.

Avant de lui acheter son oiseau de malheur, Tenten avait dû courir après le père d'Hanabi et Gai pour défendre ce projet qui semblait tant lui tenir à cœur. Hiashi Hyuga était un homme particulier qui lui inspirait si peu de confiance qu'elle remettait en question jusqu'à sa respiration. Elle ne pouvait nier avoir vu l'amour qu'il portait à sa fille et était persuadée qu'il était prêt à tout pour elle. Il semblait cependant avoir décidé de lui accorder une attention minimale, certain qu'elle était assez grande pour s'en sortir seule. Il ne la guidait pas lorsqu'il venait la récupérer en fin de journée. La laissait porter ses affaires, aussi chargée soit-elle, et refusait de s'encombrer de ses réalisations artistiques qu'il préférait laisser au centre de rééducation. Ne lui prenait jamais la main ni ne l'embrassait en public. La froideur de ce type écœurait Tenten qui se demandait sérieusement si elle ne devait pas intervenir. Il avait pourtant paradoxalement refusé de déléguer l'accompagnement de sa fille à qui que ce soit d'autre, semblant s'accrocher à ce mot, papa, qui sorti de la bouche de son plus jeune enfant lui conférait une responsabilité monstrueuse.

Elle ne connaissait strictement rien de la famille d'Hanabi et n'avait croisé sa grande sœur qu'une fois, lors d'une journée portes ouvertes, durant laquelle ses tentatives de discussion avaient toutes été avortées, Hinata semblant aussi réticente à parler Hyuga que sa cadette. Hanabi recevait-elle un tant soit peu d'attention de la part de quiconque dans ce clan qui lui permette de ne pas se retrouver livrée à elle même face à ses craintes ? Elle commençait à en douter et espérait sincèrement se tromper.

C'était une enfant qui criait sa rage et qui exposait ce que l'on voulait faire disparaître chez elle. Le mystère restait entier et plus le temps passait, plus Tenten s'acharnait à découvrir ce qui clochait dans cette famille qui avait tant blessé Hanabi.

Le klaxon d'un camion lui vrilla les tympans et elle eut le réflexe de se décaler pour revenir sur la bande gauche de la route et éviter un accident. Le cœur battant la chamade, elle ralentit jusqu'à avancer aussi rapidement qu'un escargot et tenta de réduire l'angoisse qui l'avait saisie quand elle avait pris conscience des conséquences de sa rêverie.

Gai l'avait prévenue. A trop s'accrocher à ses petits protégés, elle risquait de s'oublier elle-même et de finir rongée par des sentiments qui n'avaient pas à être les siens. Pourquoi faisait-elle une telle fixation sur la situation d'Hanabi ? Les secrets de ce clan qu'elle devinait dans les propos d'Hanabi et la sévérité de son père l'empoisonnaient et l'entraînaient petit à petit dans un maelstrom dont elle peinerait un jour à en ressortir si elle ne reprenait pas ses esprits.