Et voilà donc pour le troisième chapitre. Je m'excuse pour le retard – un mois et demi je crois, aïe – j'étais à l'étranger pendant un bon moment. Je tiens à remercier les trois lecteurs qui ont commenté le(s) précédent(s) chapitre(s), Aoheili, LuuMineusement et , vous m'avez bien motivée quand j'avais la flemme ! Je prendrai l'habitude de répondre aux commentaires en bas du chapitre, je vous y retrouve donc ;)

A tous et toutes, j'espère que ce chapitre vous plaira, on y retrouve nos personnages principaux et on en découvre de nouveaux pour continuer de planter le décor. N'hésitez pas à donner votre opinion, conseils, déception(s), ... je prends tout !

Si vous souhaitez passer un peu de musique pendant votre lecture, je vous conseille Rather be de Clean Bandit ft. Jesse Glynne qui m'a inspirée pour l'ambiance générale ainsi que We move lightly de Dustin O'Halloran spécialement pour la scène d'Hanabi.

Bonne lecture !

III. Complicité

La pluie battait contre la vitrine du salon de thé et y abandonnait des traînées poussiéreuses qui glissaient sur les lettres peintes du nom de l'établissement. S'activant à débarrasser les dernières tables libérées, Temari contemplait avec morosité les passants se précipiter vers leur destination sans un seul regard pour le présentoir alléchant qu'elle avait confectionné plus tôt dans la matinée avec l'aide de Choji.

- Une merveilleuse idée de Shikamaru, avait-il expliqué avec joie quand elle lui avait demandé pourquoi diable préparer des pâtisseries si c'était pour en faire des invendus décoratifs. Ça va booster nos ventes, parce qu'en plus de donner envie, on montre ainsi notre créativité. C'est pas génial, ça ?

Elle s'était retenue de répliquer que non, c'était peut-être même la pire des décisions qu'il pouvait avoir prise ce mois-ci – hormis son stupide partenariat, assurément – mais n'avait pas eu le cœur à briser les rêves éveillés de son patron. Il finirait bien par s'en rendre compte de lui-même, s'était-elle persuadée pour encaisser le coup, et cet imbécile de comptable aussi par la même occasion, lorsqu'ils seraient forcés de constater tous les trous dans le budget que l'achat d'ingrédients supplémentaires aurait causés.

Depuis son comptoir où elle s'affairait à la vaisselle, Temari captura quelques bribes de conversation en provenance de la cuisine, où s'étaient enfermés les deux hommes depuis près d'une heure, l'abandonnant sans scrupules au flot de travailleurs éreintés qui avait déferlé dans le salon en début de journée. Les vendredis matins semblaient avoir le même effet soporifique sur la majeure partie de ses clients qui formaient une file floue pour la dernière fois de la semaine et soupiraient plus qu'à l'accoutumée, agissant tels des automates. Très peu d'entre eux avaient d'ailleurs remarqué le nouveau décor ou n'y avaient jeté qu'un coup d'œil vaguement ravivé par le constat d'un changement dans cet endroit qu'ils fréquentaient quotidiennement.

La clochette suspendue au-dessus de la porte d'entrée résonna joyeusement dans l'avant-salle vidée de son heure de pointe matinale et Temari se retourna face à une jolie brune au visage rougi par le froid extérieur, qui lui adressa un sourire étincelant lorsque son regard tomba sur sa silhouette.

- Enfin t'es là ! J'ai cru que t'avais eu une panne de réveil. Encore, lui adressa la serveuse en contournant le comptoir pour lui faire la bise.

- Faut toujours que t'exagères. J'ai à peine vingt minutes de retard et c'est déjà la fin du monde.

- Mouais, ben en attendant, t'es toujours heureuse quand je t'appelle pour te tirer du lit parce que t'as pas été foutue d'activer ton alarme. T'as de la chance de m'avoir.

- J'ai surtout de la chance d'avoir un patron aussi cool que Gai, qui préfère me fourguer un tas de tisanes, de recettes et d'exos sportifs à faire pour rester en forme plutôt que de me virer, oui.

Abandonnant ses affaires sur une table, Tenten rejoignit son amie de l'autre côté de la caisse pour se saisir de deux tasses couleur pastel suspendues au mur. Temari la laissa farfouiller dans ses réserves et s'activa à ranger la vaisselle qu'elle venait de terminer d'essuyer.

Depuis leur emménagement un an et demi plus tôt au sein de l'appartement du centre qu'elles se partageaient, les deux jeunes femmes ne s'étaient plus quittées, charmées par leur colocataire. Pratiquement inséparables, elles formaient un duo intrigant qui détonnait de par l'énergie qui s'en dégageait, mélange stupéfiant entre la vivacité un tantinet agressive de Temari et le dynamisme inépuisable de Tenten. La rudesse de l'une se voyait rattrapée par la subtilité de l'autre et elles se complétaient avec un tel naturel que leur connivence semblait vieille d'innombrables aventures.

Leur relation avait été forcée de voir le jour sous la contrainte de la cohabitation, faute de moyens financiers pour être en mesure d'assumer seules un loyer. Dans d'autres circonstances, peut-être Temari n'aurait-elle jamais eu l'envie d'aller vers cette fille souriante à souhait et trop agréable aux premiers abords pour qu'elle ne la soupçonne de cacher au monde une part moins brillante de sa personnalité. Tenten se montrait quant à elle régulièrement agacée par son comportement brusque et son inimitié défensive et l'avait menacée à plus d'une reprise de l'abandonner à un nouvel inconnu pour partir s'installer avec plus aimables qu'elle et son humeur massacrante. Leur alliance semblait improbable et sans doute n'aurait-elle jamais été si solide si elles avaient été libres de chercher à se découvrir et à s'apprécier. Face à l'obligation de la colocation, elles avaient appris à s'adopter l'une l'autre et il leur semblait désormais impensable de laisser leurs liens dépérir avec le temps. Elles étaient devenues bien trop proches pour ça.

- T'as plus ton thé aux herbes qui sent le foin ? L'interrogea son amie qui plongeait le nez dans chacune des boîtes de l'étagère devant laquelle elle s'était arrêtée.

- Tous les thés sont à base de plantes, imbécile. Et non, on est en rupture de stock pour le thé japonais. Faudrait que je pense à le rajouter sur la liste, un de ces jours...

- Ben fais-le maintenant, c'est quand même ton boulot, lâcha Tenten avec mauvaise foi alors qu'elle cherchait des yeux un nom prometteur.

Temari soupira et la poussa allègrement d'un coup de hanche qui arracha une plainte amusée à la jeune femme. Elle s'empara d'une jarre en verre dans laquelle elle avait versé en début de semaine un tout nouveau produit qu'elle rêvait secrètement de faire goûter à sa colocataire. Obtenir l'avis de Tenten était rapidement devenu une habitude et séduit par son honnêteté parfois dérangeante et ses opinions affirmées sans détour, Choji avait tôt fait de la suivre et de l'embarquer régulièrement en cuisine pour la laisser découvrir de nouvelles saveurs sur lesquelles il s'attelait corps et âme. Bien loin de s'en plaindre, sa gourmande d'amie prenait son rôle de cobaye particulièrement à cœur et tentait tant bien que mal de les aider en leur rapportant les critiques de ses collègues et des articles culinaires aux saveurs exotiques découpés ça et là.

Chaque vendredi matin, la jeune femme leur rendait visite, errait entre la boutique et la cuisine, se penchait sur un nouveau projet pour Gai en compagnie d'une pâtisserie ou s'amusait à philosopher avec leurs clients dans la force de l'âge qui quittaient leur home pour franchir les cent mètres qui les séparaient du salon de thé. C'était aussi l'occasion pour les deux amies de se retrouver dans un cadre différent que leur petit appartement et de rattraper le temps perdu avant d'être embrigadées dans des idées de sorties pour le week-end par l'une ou l'autre de leurs connaissances.

- Tiens, sens celui-là. Il est à base de thé vert avec des agrumes et un peu de fleur d'oranger. J'ai qu'un client qui l'a choisi pour le moment. Mais j'ai pas pu avoir de retour de sa part. Faut que tu l'essayes, décida-t-elle en plongeant la pince à thé dans la boîte.

- Ça a l'odeur de l'été ce truc. Pourquoi tu t'amuses pas à faire une bulle en carton ou quoi que tu colles dessus avec un texte accrocheur, genre Retournez sous le soleil ?

- Pffff, deviens pas commerciale, tu causerais la faillite de pas mal d'entreprises.

- Ben c'est pas mon boulot de trouver un argument accrocheur. C'est toi la serveuse ici, t'as qu'à proposer mieux.

- Commence déjà par retirer tes mains du comptoir, je l'ai nettoyé ce matin et j'ai pas envie d'avoir des traces de doigts partout.

- Mais qu'est-ce que tu peux être chiante, je te jure ! Tu m'étonnes qu'aucun gars veuille de toi. Tu finiras vieille mégère à quarante ans, trompée par un mari ivre qui t'écoutera même plus piquer tes crises.

En guise de représailles, Temari s'amusa à lui pincer le bras avec la cuillère qu'elle tenait toujours, renversant une partie de son contenu sur le sol alors qu'elles éclataient de rire et se chamaillaient innocemment. Ce fut à cet instant que la porte de la cuisine s'ouvrit sur Shikamaru, qui avisa la scène d'un œil autant perplexe que désapprobateur. Temari ravala sa salive son nouveau collègue ne semblait apparemment pas faire partie de ces gens chaleureux qui n'ont aucun problème à prendre un peu de bon temps au travail. Il lui lança un regard équivoque avant de se tourner vers Tenten qu'elle n'avait pas encore eu le temps d'avertir de la décision de son patron. Sa réaction ne se fit pas attendre.

- Vous êtes qui, vous ?

Temari se retint de se jeter sur elle et de la balancer à coup de pieds hors du salon de thé, le visage rougi par la gêne monumentale qu'elle lui occasionnait. La faire passer pour une simple cliente ne marcherait plus maintenant qu'il les avait surprises occupées à batailler à coup d'ustensiles, pas beaucoup plus matures que des enfants de dix ans. Elle se retrouvait forcée d'assumer le comportement bien trop franc de sa colocataire face à celui qui allait dorénavant lui verser son salaire. Qu'elle ose lui faire perdre ne serait-ce qu'un centime et elle s'assurerait de lui coller des indemnités aux fesses.

- Et vous, vous êtes qui ? Cingla-t-il en retour sur un ton bien trop familier pour aborder une inconnue et qui ne plut à aucune des deux amies.

- J'ai posé la question la première, répliqua Tenten en croisant puérilement les bras face à un Shikamaru qui eut du mal à trancher entre la plaisanterie et la naïveté.

Temari se décida à intervenir avant de regretter davantage encore d'avoir laissé une telle rencontre se produire.

- Tenten, je te présente Shikamaru Nara. Choji l'a engagé en tant que comptable pour l'entreprise, histoire de mieux s'y retrouver dans les comptes.

- Hein ? Mais...

- Et voici Tenten, ma colocataire, la coupa-t-elle avant d'avoir à supporter une nouvelle bourde de sa part. C'est aussi une cliente habituelle. Choji la connaît bien, pas de souci à se faire de ce côté-là.

Le jeune homme jeta un œil au désordre qu'elles avaient créé autour du comptoir et aux feuilles de thé éparpillées sur le sol. Il dégagea une mèche de cheveux de son visage et Temari eut un rictus devant ce qu'elle décida de classer comme une preuve évidente de superficialité, voire d'égocentrisme. En fait, il lui semblait définitivement s'aimer un peu trop.

- Au point de la laisser salir l'image du salon ?

- Pardon ?!

- Ça va, pas la peine de parler sur ce ton, non plus, scanda Temari, franchement agacée par l'irrespect qu'il témoignait à tout individu autre que lui-même. De toute façon, c'est moi qui nettoie, ici. On va pas en faire une affaire d'état.

- Hé bien il serait justement nécessaire de nettoyer, non ?

- Depuis quand les comptables s'occupent de savoir quand les sols sont récurés ? Lui asséna-t-elle en se retenant d'aller lui filer une bonne droite bien méritée.

- Depuis que la satisfaction des clients en dépend.

- Ça me dérange pas, moi, crut bon de placer Tenten en soutien à son amie.

Il la contempla à peine avant de récupérer sa veste qu'il avait laissée au porte-manteau.

- Ça ne m'étonne pas, marmonna-t-il avant de reprendre, coupant Temari dans un nouvel élan, j'ai fini ici pour aujourd'hui. Je passerai peut-être lundi entre deux dossiers, si j'ai le temps. Choji, je m'en vais, lança-t-il en direction de la cuisine avant de franchir à grands pas la distance qui le séparait de la porte d'entrée.

Il se retourna vers elles, prêt à ajouter quelque chose, avant de se raviser et de disparaître dans la rue sans plus de cérémonie.

- Mais quel con, ce mec ! Dis-moi que je peux le frapper et je m'en donne à cœur joie, pestiféra Tenten.

- Pas la peine, je serai heureuse de m'en charger moi-même.

Temari se décida à passer ses nerfs dans l'instant et s'empara d'un balai qu'elle faillit briser en deux à force d'appuyer dessus comme une forcenée. Dans son dos, Tenten ne s'arrêtait plus de pester.

- Il a même pas dit au revoir, tu te rends compte ? T'es sa collègue et je paye ma consommation, bordel. Y'a plus personne qui va oser venir, s'il se comporte comme ça avec tous vos clients ! Mais il lui est arrivé quoi, à Choji, pour engager un type pareil ?

- Techniquement, ils se sont juste mis en partenariat. Je sais pas d'où il le connaît, mais ça m'étonne qu'ils s'entendent bien. C'est le genre de gars qui doit pisser sur le monde et bien profiter de son fric, pendant que nous, on trime comme des folles pour un salaire de misère.

- Dis... Il va être payé pour ses services, non ?

Temari secoua la tête en guise d'affirmation, cherchant où elle voulait en venir.

- T'es sûre que Choji risque pas de te verser moins ? Parce que même s'il veut booster ses chiffres d'affaire, il va quand même commencer par perdre à devoir lui payer une compensation. Surtout qu'il te donne toujours plus que prévu...

- Non, mais c'est pas envisageable, ça, s'insurgea-t-elle en reposant brusquement le balais dans le placard de rangement. Il oserait pas. Ça reste Choji, quand même.

- Choji en partenariat avec cruche man, oui. On n'est plus sûres de rien.

- Cruche man ?

Tenten haussa les épaules et eut une mimique amusée, ravie d'avoir pu rebaptiser Shikamaru avec un surnom qu'elle estimait être à la hauteur de son éducation. Temari se dérida enfin et expira un bon coup avant de s'étirer.

- Je sens qu'il va autant m'énerver que me faire pitié... Remarque, au moins, on pourra essayer de nous hisser à la hauteur de Karin en matière de commérages.

- Justement, en parlant d'elle, la rattrapa Tenten en se laissant choir sur ses épaules, je pensais à organiser un petit resto sympa avec les autres. Ça fait trop longtemps qu'on n'a plus rien fait tous ensemble.

- Bah, pourquoi pas. On peut bien se le permettre, on n'est presque pas sorties ce mois-ci. T'as qu'à t'occuper de les appeler. Évite de fixer ça à dimanche soir, par contre. Je sens que je vais avoir besoin de beaucoup de repos pour supporter l'autre goujat lundi.


- J'arrive pas à y croire...

Gai Maito retint à grandes peines le sourire amusé qui couvrait ses lèvres alors que devant lui, Lee tournait et retournait son contrat de travail dans tous les sens, cherchant la luminosité parfaite pour immortaliser cet instant en une photo-souvenir. Il avait déjà acheté le cadre le matin même, sautillant comme une puce dans la galerie commerciale de Konoha, et incapable d'attendre sagement son rendez-vous, s'était précipité au centre avec deux heures d'avance, manquant au passage de traumatiser le chargé d'accueil qui avait appelé son employeur en catastrophe.

- Je pensais pas que ça me ferait autant d'effet! S'exclama-t-il à l'attention de son oncle qui patientait tranquillement derrière son bureau jusqu'à ce qu'il termine son numéro.

- Tu viens de signer ton premier CDI, Lee. Moi-même, je me souviens encore de mon tout premier poste comme si c'était hier... Ah, que de chemin parcouru depuis ! Ça a été les années les plus formatrices de ma vie.

- J'aimerais bien avoir une carrière comme la tienne...

- Dessine ta propre voie, tu en seras bien plus épanoui. Tu as des capacités en lesquelles tu dois croire. J'aurais presque envie de te dire que c'est un ordre.

- Alors, je vais devoir t'appeler patron à partir de maintenant ? Lui sourit Lee en revenant s'asseoir face à lui.

- Hors de question, lui intima Gai qui se retrouvait toujours mal à l'aise quant à cette relation d'autorité qui le liait à ses employés qu'il considérait bien davantage comme sa seconde famille. Gai suffira amplement. Évite juste le tonton quand on se croise, ici. Bien, puisque tu connais maintenant les modalités les plus importantes de ton contrat, il est temps que tu te familiarises avec le centre et, plus important, avec tes nouveaux collègues.

L'euphorie dans laquelle s'était trouvé Lee l'espace de quelques heures se mua en une douce appréhension qui l'agrippa à l'estomac. Il n'avait jamais craint les rencontres et s'était jusqu'à présent considéré comme un garçon jovial et accueillant, refusant de catégoriser les autres comme inintéressants tant qu'il n'avait eu la possibilité d'en découvrir d'avantage sur eux. Il y avait à faire des efforts en toutes circonstances et il mettait un point d'honneur à suivre ce précepte noble dont il était tant fier. Sasuke et Neji s'en moquaient régulièrement lors de leurs soirées et le prenaient pour une espèce de bon samaritain passablement pitoyable qui s'inquiétait un peu trop des autres. Un jour ça te retombera dessus, ne cessait de lui répéter le jeune Uchiwa qui, lui, se fichait éperdument de sa popularité et n'avait plus fait le moindre effort pour élargir son cercle d'amis depuis bien trop longtemps.

Mais en cette occasion quelque peu spéciale, Lee avait parfaitement conscience qu'on n'attendrait pas simplement de lui quelques gentillesses et confidences autour de la machine à café. Il allait entrer dans un monde à part, aussi magique et joyeux que cruel par instants, fait de règles et de codes qui dictaient le quotidien de professionnels liés par un même combat. L'équipe constituée par Gai et dont il était si fier n'avait plus connu de nouveau visage depuis deux ans, aussi Lee s'inquiétait-il d'être laissé sur le côté, mis à mal par des amitiés plus ou moins sincères et des habitudes bien réelles, dans lesquelles il n'était pas encore impliqué.

Il allait lui falloir creuser son trou et s'installer le plus confortablement possible dans cette team Gai, comme la nommait son oncle, et user de toute sa volonté et de sa générosité pour gagner sa confiance rapidement. La qualité de leur travail en dépendrait certainement et il se refusait à être ce nouveau un peu bourrin que tout le monde saluait de loin sans jamais penser à l'inviter à leurs côtés durant les pauses.

- Normalement je devais te recevoir sur le temps de midi et te laisser rentrer tranquillement chez toi juste après. Mais puisque tu es là plus tôt, si tu veux, je peux te proposer de venir assister à notre réunion d'équipe qui va commencer dans cinq minutes. Qu'en dis-tu ?

Question piège, Lee Rock. Réponds bien, parce que vos liens familiaux ne l'empêcheront pas de te garder à l'œil et de t'attendre au tournant si tu te trompes à peine ton contrat signé.

- Évidemment, ça serait une première approche vraiment sympa, lui assura-t-il avec un sourire forcé que Gai devina sans peine.

- Parfait ! Ça te permettra de mieux comprendre comment on fonctionne et de tâter le terrain. Je sais que c'est un peu juste pour te lancer lundi tout seul sans avoir reçu aucune formation de notre précédente logopède juste avant. Mais on procède par transparence, ici, aussi tes collègues pourront facilement t'aider si jamais tu as le moindre doute. De toute façon, je ne m'attends pas à ce que tu arrives à un miracle après une semaine. On a une certaine tolérance pour les erreurs, au centre. Rien n'est jamais irréparable, sauf en cas de réelle gravité. Tu t'en sortiras bien, même s'il y a quelques maladresses au début. C'est tout naturel.

À demi rassuré par les propos de son oncle, Lee se redressa quand Gai consulta sa montre et se décida à rejoindre la salle de réunion, lui emboîtant le pas, la démarche un peu trop vive pour qu'il ne parvienne à dissimuler l'angoisse de cette présentation ô combien cruciale qui allait suivre.

- Donc, tout le monde sera présent à cette réunion ?

- L'équipe de soin et d'accompagnement au complet, oui. Ça en fait une belle brochette.

- Et du coup, qui s'occupe des enfants pendant ce temps ?

- Je ne sais pas si tu as vu, mais il y a un petit cinéma de quartier plus loin dans la rue. Le directeur est un homme généreux qui a été pas mal touché par nos objectifs. Il réserve une salle entière pour nos jeunes chaque vendredi matin. On demande simplement deux euros par enfant par mois, histoire de quand même verser une petite compensation au responsable. C'est l'équipe de la réception qui les accompagne. Ça sort de leurs compétences officielles, mais on sait qu'ils sont autant capables de les surveiller que nous. Ça nous permet de nous réunir au complet et de ne laisser personne de côté pendant les réunions. Ils vont voir Spiderman aujourd'hui, je te laisse imaginer à quel point ça criait et ça s'agitait quand ils sont arrivés. On va avoir droit à des hommes-araignée partout dans le réfectoire ce midi... Ha ! Nous voilà arrivés. Prêt ? Le questionna-t-il en lui adressant un clin d'œil confiant.

Gai pénétra dans la salle en clamant un « Bonjour ! » tonitruant auquel quelques voix s'élevèrent en réaction, puis s'effaça théâtralement pour laisser entrer Lee vers lequel les regards convergèrent avec étonnement. Devant eux, trois hommes et une femme paressaient autour d'une table en verre, armés de tasses sur lesquelles il crut distinguer des noms peints à la main et accompagnés d'adorables dessins enfantins et joyeusement colorés.

- Je vous présente Lee Rock, notre nouveau logopède à temps plein qui commencera ici dès lundi. Il vient à la réunion en repérage.

Presque immédiatement, un homme trapu se releva, s'élança vers lui avec un sourire chaleureux et lui tendit une main amicale.

- Enchanté, vraiment ! Je suis Asuma Sarutobi. On aura l'occasion de travailler régulièrement ensemble, ça va être sympa.

- Asuma est notre ergothérapeute attitré, lui expliqua Gai, planqué quelque part dans son dos.

- Oh ! Ravi de vous connaître, s'empressa Lee qui saisit vigoureusement la main qu'il lui tendait toujours.

Asuma explosa d'un rire confiant et bourru qui plut au garçon, séduit par la bienveillance qu'il lisait dans ce regard chaud et enthousiaste.

- On se tutoie tous, ici. C'est plus convivial et on oublie les différences d'âge, comme ça. Ça vaudra surtout pour les femmes, tu verras, lui adressa-t-il avec un clin d'œil.

- Machiste, va... grogna l'une des femmes en question qui s'était entre temps rapprochée en compagnie de ses deux autres collègues pour venir à sa rencontre. Je m'appelle Konan, enchantée. Je bosse en tant que prof. Il y a pas mal de projets qu'on aura à imaginer à quatre, Asuma, Hidan, qui est l'autre professeur ici, toi et moi. On pourra s'arranger pour nous voir début de semaine prochaine et t'expliquer un peu mieux tout ça.

- C'est une excellente idée, lui sourit Lee avant d'être accaparé par un grand blond qui semblait ne plus en pouvoir d'attendre son tour.

- Moi, c'est Deidara. Educ'. On est voisins de bureaux, lui précisa-t-il et Lee ne parvint pas à décider s'il s'agissait d'une bonne nouvelle ou s'il allait en baver.

Resté légèrement en retrait, un jeune homme élancé lui tendit une main prudente, paré d'un mystérieux sourire peint sur son visage de porcelaine.

- Saï, éducateur spécialisé également. Je suis ravi, lui déclara-t-il un tantinet trop froidement pour que Lee ne se laisse duper.

- Hé bien, où sont les autres ? Intervint Gai qui se dirigea à grandes enjambées vers le thermos déposé au centre de la table.

- Ils ne devraient pas tarder. J'en ai vu certains qui fumaient dehors, ils ont dû oublier de regarder leur montre. Un café, Lee ? L'interrogea poliment Konan qui s'emparait déjà d'une tasse à l'effigie de Mickey.

- Merci. Vous auriez du thé, plutôt ?

- Alors là, avec les deux grands consommateurs de thé qu'on doit se taper dans l'équipe, t'inquiètes qu'on en aura toujours en réserve. Dis-moi que tu bois autre chose, au moins, grommela Deidara en récupérant sa place.

- Euh... Je touche un peu à tout, tenta-t-il, déconcerté par le mordant du garçon.

- Aaah, tout ça me donne envie d'une nouvelle cigarette, rêvassa Asuma à sa droite en tâtonnant son jean à la recherche de son paquet.

- Tu vas mourir tôt, à fumer comme un pompier, mon ami, déclara leur patron en lui dérobant au passage son bien qu'il dissimula dans un tiroir. De toute façon, on commence dans deux minutes grand maximum, et tant pis pour les retardataires.

- Quel fieffé voleur tu fais, tout de même. Si tu crois que je ne soupçonne pas tes trafics de cigarette avec l'homme de ménage, rit Asuma en prenant place. Viens t'asseoir à côté de moi, Lee. Juste au milieu, voilà, là, pour que tout le monde puisse bien te voir.

Trop heureux d'avoir à éviter de devoir s'imposer pour trouver une chaise sans déranger les habitudes de qui que ce soit – un instant embarrassant qu'il commençait tout juste à appréhender – Lee ignora le sous-entendu de l'homme qui lui assurait de devenir le centre d'attraction pour la demie-heure à venir. À peine avait-il trouvé une position confortable qu'il s'empressa de se relever pour saluer deux nouvelles arrivantes.

- Ah, c'est donc toi, le fameux Lee, le salua chaudement une quarantenaire élégante qu'il trouva incroyablement magnifique. Gai m'a beaucoup parlé de toi. C'est un beau parcours que tu as fais jusqu'à présent. J'espère sincèrement que tu te plairas parmi nous. Je m'appelle Kurenai Yuhi, je suis l'une des deux psychologues du centre. Laisse-moi te présenter ma collègue directe, Sakura Haruno.

- Enchanté, leur sourit-il en serrant avec empressement la main que lui tendait la jeune femme dont la couleur de cheveux détonnait avec la sévérité de ses vêtements de tout évidence luxueux.

- Nous avons aussi une infirmière dans l'équipe, mais elle est en vacances pour la semaine. Tu la rencontreras lundi. S'il y a le moindre pépin physique avec un des enfants, c'est Shizune qu'il faut appeler en premier.

- Je m'en souviendrai.

- D'ailleurs, en parlant d'elle, quelqu'un aurait des idées de cadeau ? Intervint Asuma qui servait galamment les boissons de ses collègues fraîchement arrivées. C'est bientôt son anniversaire, on va devoir nous organiser.

- Pourquoi pas une jolie boîte à bijoux à l'ancienne ? Proposa Sakura qui se penchait pour attraper la bouteille de lait que Deidara avait gardé à proximité et qui l'observait se tortiller pour l'atteindre avec un rictus moqueur, jusqu'à ce que Saï, exaspéré, ne la lui tende en soupirant.

- C'est vous qui la connaissez le mieux, alors si tu penses que ça peut lui faire plaisir... On peut toujours demander aux autres ce qu'ils en pensent quand ils arriveront.

- J'irai l'acheter ce week-end, trancha-t-elle, ignorant délibérément son collègue qui maugréa en s'enfonçant dans son fauteuil. Je vous communiquerai le prix que chacun aura à mettre. Tu participeras aussi, décida-t-elle à la place de Lee qui fut pris au dépourvu.

Quelque part à sa droite, il entendit Deidara et Konan ricaner faiblement et se douta que les relations ne devaient pas être des plus amicales entre ces deux-là et la jeune psychologue. Il intercepta du coin de l'œil la forme mouvante de Gai qui se précipita à la fenêtre, l'ouvrit et cria à l'attention du reste de son équipe de rappliquer en quatrième vitesse. En moins d'une minute, ils assistèrent à l'entrée brouillonne de trois hommes qui se bousculaient en tentant de repérer une place avantageuse. Le brouhaha dans lequel ils s'installèrent laissa Lee pantois et il se demanda l'espace d'un instant si se retrouver enfermé avec les enfants du centre au complet ne serait pas une expérience plus paisible à vivre.

- Aaah, un bon café pour bien se réchauffer ! S'exclama l'un d'eux, les cheveux gominés à l'extrême. Je t'en sers un, Sasori ?

- Tu le fais vraiment exprès, soupira le Sasori en question en s'emparant de la théière. Vous avez mis quel thé ?

- Le sachet Carrefour qui traînait depuis un mois dans l'armoire. Je crois que c'est celui de Shizune.

- Mon Dieu, on voit que vous n'avez aucun goût en la matière... Si c'est pas Tenten ou moi qui nous en occupons, ça devient du grand n'importe quoi.

- Elles est passée où, d'ailleurs ? S'étonna Gai qui classait déjà des dossiers en plusieurs piles.

- Elle arrive, on l'a vue chercher une place pour se garer dans la rue. Tiens... Un nouveau visage ?

Les deux garçons se penchèrent pour mieux l'apercevoir et le détailler de haut en bas. Ricanant dans son coin, Deidara apostropha Sasori.

- Hé, il préfère le thé, lui aussi. Vous allez avoir un nouveau membre dans votre secte.

- Parfait ! Bienvenue chez nous, lui sourit le jeune homme qui leva la théière à son attention en guise d'accueil. Si jamais l'un de ces deux-là t'embête un peu trop – il désigna Deidara et son collègue toujours aussi anonyme – n'hésite pas à m'en parler à moi, ou à Tenten, Konan ou Saï, n'importe qui en fait. On trouvera de quoi les calmer.

- Ça devrait le faire, le rassura Lee qui l'apprécia de suite. Ils n'ont pas l'air bien méchant, juste beaux parleurs.

- Ah ah, et bim, remis en place et en beauté s'il vous plaît, s'extasia Konan qui applaudit sa répartie.

- Puisque aucun de vous trois n'est fichu de se présenter correctement, je vais le faire à votre place, s'indigna Gai face au manquement de ses employés. Voici donc Sasori, éducateur spécialisé, Hidan, notre deuxième professeur, et tu reconnaîtras sans doute Kakashi Hatake, mon vieil ami d'études, qui est aujourd'hui sous mes ordres, ah ah !

- Et à part servir de trophée à ton oncle, accessoirement je suis assistant social, précisa-t-il en lui adressant un haussement de sourcils las. Et Tenten Weiss qui arrive est notre dernière éducatrice.

Ce fut à cet instant qu'une jeune femme franchit le pas de la porte en catastrophe, essoufflée du sprint qu'elle venait d'effectuer dans les escaliers, et vint s'échouer sans la moindre grâce dans le fauteuil face à Lee. Elle se débattit avec la fermeture éclair de son manteau et chercha en vain comment retirer l'écharpe qui lui mangeait la moitié du visage.

- Désolée pour le retard, s'excusa-t-elle sans grande conviction en farfouillant dans un sac en plastique. Mais j'ai failli oublier d'aller acheter les viennoiseries. Vous m'auriez lynchée sinon, leur lança-t-elle en déballant un panier entier de douceurs matinales qui laissaient flotter dans l'air d'incroyables odeurs. De toute façon, Kakashi va encore arriver vingt minutes après moi, alors...

- Hum hum...

- Tiens, mais qu'est-ce que tu fais déjà là ? S'étonna-t-elle en le découvrant tranquillement occupé à siroter un café à sa gauche.

- Tu es toute excusée, les interrompit Hidan qui se précipita sur la plus grosse couque au chocolat qu'il put trouver. Bref, bon appétit !

Ce fut Kurenai qui eut la courtoisie de voler le panier pour le tendre à Lee en premier .

- Un peu de politesse ne te tuerait pas, quand même, le réprimanda-t-elle.

- Oui oui... marmonna le jeune homme indifférent qui mastiquait déjà goulûment sa part.

- Tenten, je te présente Lee, notre nouveau logopède, s'écria joyeusement leur employeur qui s'empara à la suite d'un bolus.

- Ah bon ? Et il est où ?

- Pfahahah ! Juste en face de toi, idiote.

- Ah oui ! Bonjour, lui sourit-elle en le saluant de la main.

- Bien, assez bavardé, les interrompit Gai qui tira à lui une première pile de dossiers. Si on ne s'y met pas maintenant, on va devoir déborder sur notre temps de midi. Quelqu'un a quelque chose de particulier à relever avant qu'on entame l'ordre du jour ?

Lee contempla cette étonnante équipe hétéroclite en tout point, qui s'activait pourtant autour d'un même objectif qu'ils auraient désormais à partager ensemble. La peur de ces rencontres désormais surmontée et déjà oubliée, il se laissa aller à écouter Konan avec un sourire satisfait et tâcha de suivre le mouvement de ses nouveaux collègues – le mot lui semblait toujours aussi étrange à assimiler à son cas – en prenant note des informations que la jeune femme relatait. Il apparut rapidement que l'un des enfants avait fondu en larmes à son dernier cours et avait refusé de lui en expliquer les raisons, impossible à consoler. Konan avait tenté de le calmer par toutes les manières, en vain, avant de le rendre avec soulagement à sa mère en fin d'heure.

- C'est vrai qu'Eihi est particulièrement triste, ces derniers jours, approuva Sasori qui leur partagea le souvenir d'un accès de mélancolie qui avait eu lieu lors de l'atelier qu'il organisait.

- Saï, c'est toi son référent, il me semble ? Tu as remarqué quelque chose de ton côté ?

- Je l'ai eue en séance individuelle lundi après-midi et elle m'a effectivement raconté que c'était difficile actuellement. Ses parents se seraient disputés le week-end passé devant elle et d'après ce qu'elle m'a dit, ils se seraient chacun reproché d'être responsable de son accident. Ça a été trop à supporter sur le coup, je pense. Je lui avais conseillé d'en parler avec Sakura quand elle la verrait et j'avais prévu d'appeler les parents si elle ne va pas mieux lundi prochain.

- Elle m'en a touché un mot, confirma la jeune femme qui farfouillait dans son bloc-notes. Je l'ai vue mercredi, mais ça semblait déjà un peu oublié.

- Il s'est peut-être repassé quelque chose entre temps.

- Je la revois en privé après la pause de midi, intervint Saï qui mâchonnait pensivement le bout de son bic. On va en parler. C'est une petite particulièrement sensible, il suffit d'un événement anodin pour que ça en devienne rapidement toute une montagne. Si jamais...

- Agis, lui conseilla Gai en réponse à sa question laissée en suspension. Que les parents aient du mal entre eux, d'accord, mais pas devant leur enfant de préférence. Pas sur ce genre de sujet, en tout cas. Tu es suffisamment diplomate pour faire passer ça délicatement.

- A propos d'Eihi, justement, intervint Tenten qui s'essuyait la bouche après avoir englouti le dernier morceau de sa couque au chocolat. On avait l'habitude de la voir chaque jeudi soir en atelier familial avec son père et sa mère. Depuis un mois et demi plus ou moins il me semble, se remémora-t-elle en se tournant vers les éducateurs de l'équipe qui assuraient le projet à ses côtés pour obtenir confirmation, leur participation est devenue irrégulière, et on n'a plus jamais revu les parents ensemble.

- J'ai demandé à Monsieur si tout allait bien la dernière fois qu'il est venu, l'appuya Saï en hochant la tête. Il s'est braqué en un coup, c'était impossible à cacher. Ça chipote peut-être depuis beaucoup plus longtemps qu'on ne le pense.

- Et Eihi n'aurait rien dit avant, ce qui explique pourquoi elle craque autant cette semaine ? Ça pourrait se tenir.

- Très bien. Que chacun d'entre vous qui aura une activité, un cours ou un entretien avec elle fasse particulièrement attention, décida Gai qui se pencha sur son carnet, imité par la majeure partie de son équipe. J'ajoute ça à l'ordre du jour de la prochaine réunion. Saï, si tu peux essayer de revenir sur le sujet avec elle, et tu tiens Sakura au courant avant sa prochaine séance psy. Euh... Par rapport aux parents, si tu en vois un ce soir à la sortie, tente peut-être le coup. Tu peux toujours leur proposer un rendez-vous avec Kakashi s'ils veulent avoir un endroit pour s'exprimer en présence d'une personne neutre. Plus rien à ajouter par rapport à cette demoiselle ? Non ? Bon, on attaque le programme. Alors, premier point problématique... Konohamaru, pour changer. On en avait déjà parlé la semaine dernière avec l'incident du poisson rouge dans les toilettes, cette fois, il a remis le couvert en cours de maths.

- Oui, j'en ai déjà touché un mot à Tenten, s'exclama Hidan qui se redressa sur sa chaise. Il a décidé de s'amuser pendant la pause en collant toutes les calculettes qu'on a à leur boîtier. Avec de la colle forte. Donc impossible de rattraper sa connerie, le matériel est foutu.

Autour de lui, plusieurs soupirs retentirent et Lee nota maladroitement le nom du jeune concerné qu'il encadra du symbole attention. À côté de lui, Asuma s'amusa de sa prévention. Il releva les yeux sur la jeune éducatrice qui se mordait la lèvre inférieure en tapotant son bloc-note de son crayon, visiblement habituée à devoir supporter la lassitude de son équipe à l'encontre de l'un des enfants qu'elle suivait.

- Tenten ? Tu as pu t'entretenir avec lui ?

- Bien sûr. Il a expliqué énormément regretter son geste et être particulièrement déçu de ne plus pouvoir faire de trigonométrie en cours. Donc en gros, il est toujours aussi fier de lui, quoi.

- Il nous fait une jolie crise d'adolescence, confirma Kurenai qui avait souvent eu affaire aux pitreries du garçon dans son cabinet. Plus on va réagir, plus il va continuer. Il cherche à accaparer notre attention, tout simplement. La seule chose qui l'empêche de commettre ses bêtises, c'est quand Tenten traîne un peu trop dans les parages à son goût. Sinon, rien ne l'arrête.

- Elle ne peut pas le suivre non stop non plus, soupira Gai qui se prit la tête entre les mains. Il faut trouver quelque chose pour qu'il cesse. Ça fait huit réunions successives qu'on aborde son cas à chaque fois.

- Pourquoi on n'organiserait pas un conseil de discipline, proposa innocemment Sakura.

Il y eut un concert de protestations autour de la table et ce fut Tenten qui prit intuitivement la défense de l'adolescent.

- On va pas à chaque fois remettre un gosse dans le droit chemin en le menaçant, non plus. De toute façon, avec lui, ça sert à rien. Il se tiendra à carreaux pendant deux ou trois semaines avant de recommencer de plus belle.

- Tu as une autre solution ? Parce qu'on n'a jamais été aussi laxistes que ça. Il en profite parce qu'il sait qu'il y aura toujours quelqu'un en réunion pour le protéger.

- Il est super chiant, ok, intervint Deidara qui ne supportait pas plus que sa collègue l'idée de laisser Konohamaru risquer l'expulsion. Mais regardez un peu, à part Gai, Tenten et Asuma, personne ici n'arrive à le gérer. On a essayé la sévérité, mais ça ne marche pas. Si on se montre indifférents à ses conneries, il finira peut-être par arrêter ?

- Il a déjà du mal avec ça dans sa famille, marmonna Tenten qui refusait délibérément d'agir ainsi avec lui. Si on s'y met aussi, ça risque de faire plus de dégâts qu'autre chose.

- Ce fut Kakashi qui apporta la solution à leur problème. Gai et lui se chargeaient habituellement des références des patients en séjour rapide au centre – moins de deux mois, crut comprendre Lee – qui affluaient des hôpitaux de la ville chaque mois, ainsi que des relations avec la famille qui nécessitaient des entretiens de groupe répartis sur plusieurs séances. Ce suivi parallèle avait permis d'alléger le travail des éducateurs qui avaient déjà suffisamment à gérer, entre leurs propres référents, la gestion du quotidien et les ateliers d'expression et artistiques.

- Pour le reste des enfants, Kakashi n'avait de fait de raison de les rencontrer qu'en cas de médiation familiale, de gestion de situations hors-normes ou encore, et bien moins sympathique, pour préparer un conseil de discipline. Or, si l'équipe décidait de lui donner le feux vert, il était prêt à s'entretenir une fois par semaine avec Konohamaru pour revenir sur ses frasques apparemment légendaires et lui faire prendre définitivement conscience des risques encourus à se comporter ainsi.

- Tout le monde est donc définitivement d'accord avec ça ? Questionna une dernière fois Gai qui semblait plus que convaincu par la tournure des événements. Parfait. On va mettre ça en place dès lundi. Tenten, tu peux t'occuper d'annoncer la nouvelle à Konohamaru ? On va s'arranger pour que je te remplace durant ton atelier le temps que tu le prennes à part. Prends l'air le plus grave que tu pourras, il faut qu'il y croie. Kakashi, tu peux lui donner une plage de rendez-vous sur base de ses temps libres ? Kurenai, je ne te demande pas de nous dévoiler ce qu'il raconte en séance, juste de préciser pour la semaine prochaine si notre idée semble fonctionner ou non. Rien de plus, le reste relève du secret professionnel. On croise les doigts et on verra ce que ça donne.

Ce fut une première pour Lee qui découvrit l'envers de ce décor dans lequel il rêvait de se plonger depuis des années. Assis là, entouré par une horde de professionnels qui se creusaient les méninges pour parvenir à sortir des gamins de situations plus ou moins délicates, il avait enfin l'impression de pouvoir agir et se débarrasser de cette torpeur dans laquelle cette société faite de naïfs et d'égocentriques l'avait plongé. A mesure que les minutes défilaient et les débats avec elles, Lee prenait petit à petit conscience de l'ampleur de ses futures actions et des répercussions qu'elles auraient sur le quotidien des enfants avec lesquels il allait travailler. Qu'elles soient bonnes ou mauvaises ne dépendrait que de lui, il en était persuadé.


- Tenten !

La jeune femme se détourna de Temari pour apercevoir sur le trottoir d'en face son meilleur ami lui adresser de grands signes de la main, avant de traverser en courant pour la récupérer au creux de ses bras.

- Tu m'as presque manquée, lui assura-t-il en la lâchant pour saluer Temari qui semblait plus éreintée que jamais. Et ben quoi, t'as pris vingt ans d'un coup sans me prévenir ?

- Ah ah, toujours aussi drôle, Kiba. Il y a des gens qui ont un boulot crevant, ici.

- C'est vrai que servir du café et du gâteau à longueur de journée, c'est super dur, renchérit-il avec un sourire narquois. En comparaison, sauver des vies, c'est comme se prélasser sur une plage à Hawaï.

- Tu parles, à part aller récupérer des chatons dans les arbres, je suis sûre que tu passes ton temps à jouer aux cartes à la caserne.

- Pas faux, rit-il en passant un bras autour des épaules de Tenten qui traînait à portée de main. Faudrait qu'il y ait plus d'incendies à Konoha, on s'emmerde à mourir pour le moment.

- Non mais t'as pas honte ?

Tous trois se retournèrent vers une jeune femme resplendissante dans sa jupe crayon et son chemisier qui semblait coûter une fortune, perchée sur de vertigineux hauts talons, si fins que Temari se demanda s'il lui serait possible de poignarder quelqu'un avec. Sa chevelure rousse dégringolait sur ses épaules avec sensualité et elle relevait la tête avec élégance, le port altier. Derrière une monture luxueuse, les yeux fauves de Karin brillaient sous la faible lueur du réverbère en dessous duquel ils se tenaient. À ses côtés se tenait un beau garçon aux cheveux clairs et aux yeux dont la couleur oscillait étrangement entre le bleu céladon et le lilas. Il aurait presque pu passer pour l'un de ces hommes incroyablement charismatiques s'il n'y avait pas eu dans son maintien cette arrogance sauvage qui dérangeait atrocement – et que Kiba adorait.

- Et qui voilà, la comtesse en personne ! Déjà prête à nous balancer tes leçons de morale à deux balles, chérie ?

- Kiba, j'attendrai que tu mûrisses un bon coup avant d'avoir ne serait-ce qu'envie de tenir une réelle conversation avec toi. Sur ce, tu m'excuseras, mais il y a quelqu'un sous ton bras qui m'intéresse beaucoup plus que toi.

Souriant de toutes ses dents, Tenten se laissa aller à l'étreinte de sa plus proche amie, abandonnant sans remords le garçon qui s'amusait déjà avec Suigetsu à reprendre pompeusement les propos de Karin le plus rapidement possible. Feignant l'indifférence totale, cette dernière tendit une main manucurée vers le dernier membre de leur trio féminin.

- Tema, viens ici, lui ordonna-t-elle en claquant des doigts.

- Tu m'as bien regardée ? Lui asséna-t-elle en guise de réponse, haussant un sourcil désobligeant.

- Suffisamment pour savoir que je devrai t'accompagner à ton prochain shopping.

- C'est tellement superficiel...

- Je t'aime aussi, mon cœur, lui déclara théâtralement Karin, étonnement d'excellente humeur en ce samedi soir.

- Et Gaara, il est passé où ? S'ennuya Kiba qui venait de jeter un coup d'œil à sa montre.

Il avait réservé pour dix-neuf heures et venait de constater qu'ils avaient déjà dépassé l'heure de dix minutes. On pouvait dire ce que l'on voulait de son comportement revêche et insouciant, s'il y avait bien une chose qu'il ne supportait pas, c'était d'être en retard, encore plus lorsqu'il n'en n'était pas responsable. Une déformation du métier, lui assurait Tenten à chaque fois qu'elle le surprenait à se plaindre. Instinctivement, il se tourna vers Temari qui intercepta son regard.

- Je flique pas mon frère vingt-quatre heures sur vingt-quatre. J'en sais rien, moi, d'où il peut bien être. T'as qu'à l'appeler, c'est aussi ton pote, je te signale.

- L'emmerdement, c'est de famille chez les No Sabaku, grommela-t-il avant de se retourner en direction de la petite enseigne clignotante qui surplombait une façade rongée par le temps.

- Berk, c'est quoi cet endroit, au juste ?

- Cet endroit, Karin, c'est l'un des meilleurs restos grecs de toute la ville. Ferme les yeux et fais confiance à tes papilles.

- Pour le coup je suis d'accord avec elle, intervint Suigetsu qui ne semblait pas beaucoup plus enclin que la jeune femme à tenter l'expérience. Vous êtes sûrs que vous préférez pas retourner dans le centre ?

- Arrêtez de vous plaindre vous deux, soupira Temari qui s'avança avec détermination vers le lieu de leur rendez-vous. On va pas mourir là-dedans, non plus. Allez, on y va ! Gaara aura qu'à nous rejoindre quand il aura enfin décidé d'arriver.

- Pourquoi on est amis avec des gens se contentant de si peu, déjà ? Marmonna Suigetsu à l'attention de la jolie rousse dont il attrapa la main pour suivre à contre cœur Tenten et Kiba qui s'engouffraient à leur tour dans l'établissement.


- Écoute, je sais que c'est pas toujours évident avec papa à la maison. Mais tu ne peux pas... Fuir comme ça du jour au lendemain, ce n'est sûrement pas le genre d'attitude qui va le rendre plus sympathique.

- Je veux pas fuir, s'indigna Hanabi qui se redressa dans le fauteuil du patio. Je voudrais juste venir te voir ! Pourquoi on doit en faire toute une histoire alors que toi t'as couru à cinq milles kilomètres d'ici dès que t'as pu ?

L'espace d'une seconde, elle hésita à ajouter que des enfants Hyuga, ç'avait toujours été Hinata qui avait tourné le dos aux responsabilités qui lui incombaient, les délaissant sans grands remords à leur cousin qui aurait pourtant pu vivre une vie bien plus douce si elle n'avait pas été aussi égoïste. Mais Neji ne s'était jamais plaint devant elles et avait cherché à les protéger de la brusquerie de leur père qui plaçait le moindre espoir en lui et quémandait toujours plus d'efforts, jamais rassasié.

Elle entendit sa grande sœur soupirer à l'autre bout du fil et l'imagina chercher les mots pour lui faire comprendre ce que la jeune fille avait pourtant parfaitement saisi à la réticence qui teintait sa voix. Pourquoi prononcer un simple « non » lui demandait donc tant d'efforts ? Hinata, si douce aux yeux des autres, lui semblait à l'instant plus hypocrite que jamais. En onze ans, elle n'avait toujours pas compris que sa cadette préférait nettement les réponses concises et tranchantes aux manières ridicules que leur clan se targuait de leur avoir inculqué. Question de bonne éducation, disait-on. Cette comédie ridicule, son père la défendait tant bien que mal en lui expliquant qu'il s'agissait d'une façon de se présenter au monde et qui facilitait bien des choses. Des choses d'adultes, avait-il rétorqué pour couper court à ses interrogations lorsqu'elle avait cherché à satisfaire sa curiosité. Il ne lui en avait pas fallu plus pour catégoriser ces grandes personnes qui s'activaient autour d'elle de menteuses invétérées. À l'exception de Neji, bien évidemment.

- C'est quand même pas compliqué d'organiser ça, tenta-t-elle encore en désespoir de cause. On achète un billet d'avion et voilà! Le centre sera bientôt fermé pour une semaine, ça pourrait être sympa ! Allez Hina, dis oui !

- Écoute... Ça reste difficile à organiser quand même. Les vacances ne tombent pas en même temps ici, j'aurai sûrement des cours et je ne vais pas te laisser toute seule pendant des journées entières à l'appartement, dans un endroit que tu ne connais pas.

La vexation l'emporta sur la déception lorsqu'elle comprit que sa sœur n'avait certainement pas l'intention de mettre sa vie entre parenthèses le temps de la recevoir. Ce bonheur simple qu'elles avaient construit ensemble, plus jeunes, lui semblait disparaître davantage à chaque coup de fil. Hinata découvrait un monde sans eux et en dégustait les moindres plaisirs, la laissant désormais seule avec leur père et sa maladresse constante face à cette enfant aveugle avec laquelle il ne savait plus comment se comporter.

- On a qu'à déplacer ça quand tu as du temps. On trouvera bien un moment !

- Et s'il t'arrivait quelque chose, on ferait quoi, Hanabi ? À Konoha il y a des médecins qui te connaissent, qui savent quoi faire en cas d'urgence. Et si tu avais une réaction dans l'avion ? C'est sept heures de vol ! Tu ferais ça toute seule, à ton âge ?

- Ça va, je suis pas en phase terminale non plus, juste aveugle, cracha-t-elle en proie à une rancœur sourde à tout contre-argument. Et je demanderai à Neji de venir avec moi. Ça nous fera du bien à tous les trois. Tu n'as qu'à l'appeler, je suis sûre que tu sauras le convaincre.

- Et papa ?

- Quoi, papa ? Il a rien à voir dans tout ça.

- Ça ne fonctionne pas comme ça Hanabi, rit doucement Hinata qui semblait ne plus en pouvoir de négocier un refus qu'elle n'arrivait pas à prononcer franchement. Tu es mineure et il faut son accord pour te laisser voyager sans lui, même si Neji t'accompagne. De toute façon, ne compte pas sur moi pour t'accueillir ici sans qu'il ai dit oui. La décision lui revient. Si tu veux venir, tu vois ça avec lui. Il n'aura qu'à m'appeler pour qu'on s'arrange sur les détails.

- Quoi ? Mais...

- Hanabi, je dois y aller, la coupa-t-elle alors qu'un klaxon et des rires résonnaient derrière elle. On en reparlera. Je t'embrasse.

- Moi aussi...

Mais Hinata avait raccroché sans perdre de temps et seul le silence eut vent de la déception qui avait teinté ses propos. Voir sa sœur s'éloigner d'elle lacérait son cœur qui pulsait douloureusement dans sa poitrine et elle prenait conscience que ses aînés grandiraient dans un monde différent de celui auquel elle était destinée, handicapée par sa cécité qui lui enlevait des rêves qu'elle était encore trop jeune pour imaginer. Des portes se fermaient tout autour d'elle et elle se rendait compte qu'elle serait bientôt emprisonnée dans une salle close, sans échappée possible vers une vie indépendante, totalement à elle. Ulcérée par ce futur qu'elle entrevoyait un peu plus chaque jour, elle jeta brutalement son téléphone au sol. Un glissement feutré dans le silence qui accompagna son accès de rage lui indiqua que quelqu'un venait de pénétrer sous le patio.

- Va-t-en ! Lança-t-elle, fébrile.

Elle se fichait éperdument d'avoir rembarré l'un des employés de la maison et espéra secrètement que ce soit à l'encontre de son père qu'elle ai laissé s'exprimer sa colère. Le pousser dans ses retranchements et subir ses remontrances lui importait peu face à la satisfaction qu'elle en retirerait pour avoir osé faire face à cet homme qui décidait pour elle depuis toujours et qu'elle supportait de moins en moins.

- Je voulais te proposer d'aller manger un dessert ensemble, mais si ça te dérange tellement...

- Neji ?!

Elle l'entendit rire doucement dans son dos, tout proche d'elle, et Hanabi se redressa en se rattrapant au bras du fauteuil pour le laisser l'attirer dans une étreinte chaleureuse. Elle fut immédiatement emportée dans cet univers délicat et simple qui le définissait à merveille. Particulièrement proches l'un de l'autre, ils avaient longtemps formé un duo solidaire avant que Neji ne déménage pour fuir son oncle qui refusait de le laisser s'envoler vers des paysages plus verdoyants. Mais à l'inverse d'Hinata qui n'avait de cesse de s'éloigner de sa famille, son cousin n'avait jamais oublié de veiller sur Hanabi. Elle lui en était infiniment reconnaissante et le laissait franchir les limites d'un monde secret qui nouait leur complicité.

- Alors, on y va ? Lui proposa-t-il en la relâchant.

Elle lui adressa un sourire éclatant et il fondit devant ces dents trop petites qui lui rendaient son âge et son innocence volés par les événements passés.

- Seulement si je peux aller à l'avant ! Tenten, elle me laisse toujours me mettre là, argumenta-t-elle pompeusement, fière d'avoir réussi à obtenir de quelqu'un ce que Neji avait souvent refusé par souci de sécurité.

- Qui ça ?

- Tenten, mon éducatrice au centre, soupira-t-elle en se désolant de son ignorance. Tu retiens jamais ce que je te raconte en fait.

- Je m'en fiche de ce qu'elle t'autorise à faire, lança-t-il sur le ton de quelqu'un qui ne s'en fichait pas du tout. C'est ma voiture, tu suis mes règles. Ou pas de glace.

Il retint le prénom de cette femme qui semblait avoir un peu trop oublié les précautions à prendre sur la route en présence d'un enfant et décida de le rappeler sévèrement la prochaine fois qu'il devrait se rendre au sein de l'institution. Il ne laisserait certainement pas sa jeune cousine entre les mains d'incapables irresponsables.


- C'est super bon ! S'exclama Suigetsu qui en était déjà à sa deuxième brochette alors qu'on venait à peine de le servir.

- Ravi de voir que ça te plaît, ronchonna Gaara qui contemplait d'un œil sévère les serveurs déambuler entre les tables.

L'espace devant lui resté définitivement vide alors que ses amis entamaient leur entrée avec enthousiasme achevait de le rendre d'humeur plus exécrable encore que ce qu'il n'était déjà en arrivant, noyé sous les sarcasmes insupportables de Kiba et Suigetsu qui s'en étaient donné à cœur joie à l'instant où ils l'avaient aperçu.

- Fallait arriver à l'heure et commander en même temps que tout le monde, répliqua tranquillement sa sœur qui déchiffrait les étiquettes posées devant chaque sauce sans parvenir à porter son choix sur l'une d'entre elles.

- Je pouvais pas quitter un cours en plein milieu d'un exercice pratique, grommela-t-il pour la troisième fois en un quart d'heure.

- Quel genre de prof retient ses élèves en otage un samedi soir, franchement ?

- Tu pourrais même élargir ta question, s'emballa Suigetsu en se retournant vers Kiba. Quel genre d'école organise des cours pendant le week-end ?

- Techniquement, c'est parfaitement autorisé par la législation, intervint Karin qui achevait de trier les ingrédients de sa salade composée. D'ailleurs, on a déjà eu des cours le samedi, nous aussi.

- Hein ? Et pourquoi j'étais pas au courant de ça ?

- Parce que ça te donnait un prétexte en or pour sécher, renchérit-elle à l'attention de son copain en levant les yeux au ciel.

Gaara avisa son plat et envia les morceaux de poulet délicieusement dorés qu'elle s'attelait pourtant à repousser dans un coin de son assiette. Il se retint d'y plonger sa fourchette, se rappelant de justesse qu'il s'agissait de Karin et qu'il tenait encore trop à la vie pour la voir se terminer douloureusement dans un restaurant poussiéreux dont le service faisait cruellement défaut. Devant lui, Tenten écoutait d'une oreille distraite un quelconque récit farfelu et clairement inventé de toutes pièces par Kiba, le nez plongé dans ses chaussons à la feta dont l'odeur torturait ses sens.

- Gaara ? C'était quoi exactement ton cours ? L'interrogea-t-elle quand elle décida que le jeune homme et son vaillant saut à travers une fenêtre d'un cinquième étage en proie aux flammes, les bras chargés par deux gamins inconscients, ne l'intéressait définitivement plus.

- On s'entraînait aux piqûres et aux injections.

- Vous vous torturez entre vous ? S'amusa Suigetsu qui tentait d'imaginer le garçon les poursuivre, armé de seringues.

- Bien sûr que non, lui répliqua Gaara qui ne goûtait pas à la plaisanterie. On s'exerce avec des oranges.

- Vous piquez des oranges ? Le reprit-elle, incrédule.

- La peau de l'homme et celle de l'orange ont pratiquement la même épaisseur, lui expliqua-t-il, ravi de pouvoir faire l'étalage de son suivi assidu de ses cours d'infirmier. Du coup, on nous prépare à la sensation et à la résistance avant de nous lâcher en stage. C'est pas aussi facile que ça en a l'air.

- Pfff, elles devaient pas avoir la pêche, railla Kiba qui se rengorgea lorsque Suigetsu et Tenten explosèrent de rire à ses côtés.

- T'es vraiment débile !

Indifférente aux taquineries auxquelles était victime son frère, Temari s'acharnait sur sa viande avec une concentration telle que Karin avait la désagréable sensation de parler dans le vide.

- Mais sincèrement Tema, pourquoi tu refuses de reprendre les études ? T'es plus du tout dans la même situation qu'il y a sept ans. Tu comptes vraiment passer le reste de ta vie à servir des gens qui se fichent de ta tête ? T'as quand même plus d'ambition que ça, s'inquiéta-t-elle en ignorant superbement le regard noir que lui adressait le serveur par-dessus le plat de Gaara qui s'armait précipitamment de ses couverts.

Temari leva les yeux au ciel devant tant de prétention. Que Karin remette en question les choix personnels de ses amis était pourtant loin d'être nouveau. Elle ne jurait que par l'excellence et jugeait le mérite d'une profession au nombre d'années passées derrière les bancs d'une université. Elle avait tenu un discours semblable à Tenten et à son désintérêt pour un quelconque master jusqu'à ce que celle-ci ne l'envoie sur les roses le soir de sa proclamation. Depuis qu'ils se connaissaient, Kiba n'avait eu de cesse de pousser Temari à faire de même, lui assurant qu'elle ne la lâcherait qu'une fois définitivement remise en place.

Étudiants en dernière année de droit, Karin et Suigetsu étaient promis à de prestigieux cabinets d'avocats et brillaient chaque année un peu plus de par leur diplomatie, leur fermeté et leur confiance en eux. Un peu trop d'ailleurs, estimaient leurs amis, lassés des réflexions hautaines auxquelles ils avaient régulièrement droit de la part de la jeune femme qui se désolait de les voir se contenter de si peu.

- Hé ho, Temari, je te parle ! S'indigna la jolie rousse qui claqua des doigts devant ses yeux pour attirer son attention. Mon dieu, ce travail te fatigue tellement que t'arrives plus à suivre une conversation ?

- Ce travail me convient parfaitement, mais merci pour tes conseils avisés. Quand je voudrai une augmentation, je te demanderai ton avis, mais pas avant, compris ?

- Ce que tu peux être rabat-joie ! Allez, assurer ton avenir ne t'intéresse pas ? Et si jamais ton patron mettait la clé sous la porte, tu ferais quoi ? Tu n'as aucune sécurité, un jour ça va te tomber dessus et tu ne sauras pas quoi faire à la place.

- Choji ne fermera pas, gronda-t-elle en reposant ses couverts avec vigueur, et même si ça devait arriver, je ferais comme tout le monde, j'irais au chômage pour pas me retrouver sans rien et je passerais mes journées à chercher un poste de serveuse ailleurs.

Karin ouvrit la bouche pour déblatérer sur les nouvelles politiques sociales que leur gouvernement menaçait de mettre en place quand Tenten fit irruption dans leur discussion houleuse, avertie par le mordant de ses amies.

- Karin, sérieusement, t'en as pas marre de vouloir gérer la vie des gens à leur place ? Si on veut changer de vocation, on est parfaitement capables de nous en rendre compte tout seuls. De toute façon, t'es pas en position de lui donner des leçons.

- Je ne vois pas où est le problème, rétorqua la jeune femme en repoussant son assiette.

- Commence déjà par être diplômée et obtenir un job, on verra après ce que tu en diras.

La réplique cinglante de sa meilleure amie et désagréablement criante de vérité lui parvint comme une atteinte à ses capacités pourtant incroyablement plus prometteuses que celles de l'ensemble des élèves de sa promotion. Tout le monde s'accordait à le dire.

- Ça ne sera certainement pas un souci. Chaque année des recruteurs sont envoyés dans les universités du pays pour faire un repérage. Suigetsu et moi, on sera dans le lot. Ne t'inquiètes pas pour ça. Avoir une place, c'est juste une formalité dans notre fac.

- Redescends sur terre quand même, intervint tranquillement son petit-ami qui sirotait son verre de vin. On est beaucoup plus nombreux dans notre promotion que ce que ça n'a jamais été. Des bons orateurs et des intellos, en droit, il y en aura toujours à la pelle. Prends Sasuke, par exemple. Il suffit qu'il ouvre la bouche pour que les profs se jettent à ses pieds.

- C'est qui, celui-là ? Le questionna Gaara dont le nom lui semblait vaguement familier.

- Un des fils Uchiwa. Aussi sûr de lui que Madame ici présente.

- Sasuke aura d'excellentes propositions parce qu'il est talentueux. C'est comme ça chez nous, on est doué ou on ne l'est pas.

- Et la valeur du travail, t'en fais quoi ? S'indigna Tenten qui n'en pouvait plus d'assister à un tel étalage de superficialité qui lui semblait si bien caractériser cette sphère glaciale dans laquelle ses deux amis se destinaient à évoluer.

- Un simple accessoire pour améliorer tes capacités, lui expliqua Karin qui balança son scandale d'un revers de la main.

- Tellement accessoire que tu passes toutes tes soirées à revoir tes cours, ricana Suigetsu qui fit fi du regard noir qu'elle lui adressa.

Resté étonnamment silencieux, Kiba contempla l'échange d'un œil vif, amusé par les faux-semblants que Karin s'évertuait à tenter de leur faire avaler. Tous savaient ici à quel point elle méritait sa réussite acquise grâce à son acharnement studieux. Mais Karin restait elle-même, une jeune femme soumise comme tout un chacun aux appréciations du monde extérieur, si critique et exigeant et auquel elle tentait tant bien que mal de se conformer. Mais ils ne faisaient pas partie de ce tout le monde qu'elle voulait séduire par-dessus tout. Ils étaient ses amis et aux dernières nouvelles, ce n'était pas à ses amis que l'on avait à prouver sa valeur. Qu'elle pense devoir leur rendre des comptes et leur mentir quant à celle qu'elle était le désolait. Presque.

- Je vois pas en quoi c'est grave de bosser pour réussir tes examens. On s'en fout nous, tant que t'es diplômée, argua Tenten qui disait tout haut ce que Kiba pensait tout bas.

- Vous avez un fameux problème, à toujours en revenir à moi alors que j'étais occupée avec le cas Temari, se défendit-t-elle quant elle comprit qu'elle n'aurait définitivement pas le dernier mot ce soir.

- Le cas Temari se passera volontiers de tes réflexions, marmonna la jeune femme en question.

- Mais quelle grossièreté !

Lassé de cette dispute digne d'enfants de primaire auquel il assistait, Kiba se retourna vers Tenten qui les observait, totalement désappointée.

- T'as des nouvelles de ta mère ?

- Devine ce qu'elle compte faire, lui répondit-elle avec malice en abandonnant là la joute verbale – et Kiba se douta qu'il allait aimer la suite.

- Aller planter du cacao en Antarctique?

- Pire ! Tu te souviens de son nouveau gars, Aurelio ? Le questionna-t-elle en faisant rouler le prénom sous sa langue.

- L'italien qui l'a draguée à Venise ? Elle est toujours avec lui ? S'étonna-t-il.

- Faut croire qu'ils se sont trouvés, tous les deux. Hé bien, figure-toi qu'il est le chanceux héritier d'un oncle qui avait un domaine près de Naples. Résultat des courses, ils comptent ouvrir une maison d'hôtes là-bas. Et haut de gamme, attention.

Il éclata de rire devant l'annonce d'un projet d'une telle ampleur, qu'il aurait pourtant trouvé plus qu'intéressant s'il n'avait pas s'agit d'une nouvelle idée saugrenue de la mère de son amie. C'était une femme qu'il avait toujours adorée, séduit par son dynamisme et ses ambitions étranges qui l'avaient ballottée d'un pays à un autre. C'était son rêve d'époque d'ouvrir un restaurant végétalien qui l'avait amenée à s'échouer à Konoha, entraînant dans son sillage sa fille alors tout juste adolescente, forcée de quitter son pays d'adoption par le départ en mission humanitaire d'un père autrement plus responsable.

Kiba se souvenait encore de ces soirées passées devant des films d'horreur que ses parents lui interdisaient de regarder et qu'il emportait clandestinement chez Tenten, accueilli à bras ouverts par sa mère qui s'empressait de préparer le pop-corn et leur intimait de se taire durant les scènes les plus atroces. Il avait aimé ces discussions au clair de lune, perchés sur le toit de leur maison jusqu'à ce qu'ils se reçoivent des rouleaux de papier toilette en pleine face pour leur indiquer qu'il était temps d'aller dormir, ou encore les batailles d'oreillers dans la chambre de la jeune fille avant qu'Emily Weiss ne vienne les asperger de farine en hurlant de rire. Le temps d'une année passée avec ce duo féminin hors-normes, il avait découvert un monde déluré qui s'opposait aux conventions strictes dans lesquelles il avait grandi. Bien qu'ô combien plus terre à terre que sa mère, Tenten avait conservé de cette éducation farfelue cette indifférence aux opinions de l'extérieur et cette honnêteté dérangeante qui l'embarquait souvent dans des situations délicates.

- Et ton père, il en dit quoi ?

- Tu connais papa. Il n'a rien osé me dire directement mais il est sûrement contre. Enfin bon, ça ne l'a pas empêché de lui verser de l'argent pour l'encourager. On le refera pas.

- C'est dingue quand même, intervint Gaara qui les écoutait à l'autre bout de la table. De voir qu'ils sont toujours aussi proches et solidaires alors qu'ils sont divorcés.

- Bah, mes parents sont spéciaux, répliqua Tenten avec mélancolie. Ils s'adorent toujours autant qu'au premier jour. C'est juste qu'ils n'avaient pas les mêmes rêves et qu'une vie de famille était du coup devenue impossible. Ils n'avaient pas de raison de se détester juste pour ça. C'est cool de voir la vie comme ça !

- Ils ont préféré aller chercher un gosse pour fêter le divorce en grandes pompes, s'amusa Kiba qui n'en n'était jamais totalement revenu du passé décalé de la jeune femme.

- C'était le seul souhait qu'ils avaient en commun. Et comme en faire un, ça relève plus de la chance, ils ont préféré adopter. Ça se tient comme raisonnement, l'air de rien. Arrête Kiba, s'amusa-t-elle à l'attention de son ami qui se moquait ouvertement d'elle. C'est peut-être la décision la plus normale qu'ils aient prise.

- Ouais, sans doute. Ce qui est incompréhensible, c'est qu'ils t'aient choisie toi. Sans compter le prénom. Je suis sûr qu'ils avaient fumé juste avant, c'est pas possible autrement.

- T'es vraiment un salaud, rit-elle avant de lui asséner une claque sur le bras. En tout cas, si pour une fois l'idée de ma mère se concrétise en Italie, on sera officiellement ses premiers clients. Elle parlait déjà de nous faire une réduction.

- Farniente en Italie ? Je suis pour, s'exclama Karin qui s'était invitée dans la conversation à l'instant où elle avait entendu les mots Italie et réduction associés ensemble.

- Belle donne, sì.

- Mais tu penses vraiment qu'à ça...


Chapitre fini !

C'est jusqu'à présent le plus long que j'ai fais, et encore, je n'y ai pas placé tout ce que je voulais. Je crois que la partie qui m'aura donné le plus de fil à retordre dans ce chapitre, c'est celle de Lee. Peut-être parce qu'il y avait beaucoup de personnages à introduire en un coup.

À bientôt pour la quatrième partie de cette fiction, et une fois encore, n'hésitez pas à commenter !

LuuMineusement : ça m'a fait plaisir que tu remarques ce détail, parce qu'effectivement j'essaye de bien cerner moi-même mes personnages avant chaque chapitre, j'ai toujours eu peur de rater cette étape-là, d'ailleurs. Aha, ravie que Tenten te plaise (j'espère que ça a encore été le cas dans ce chapitre!). Justement on vient de découvrir à demi-mots quelques infos clés sur elle... Je sais pas, je me la suis jamais imaginée aussi cruche que ce que le manga donne l'impression, au contraire, elle a l'air assez décalée pour pas mal de choses :) Et Temari ? On la voit pas mal ici, j'espère que tu auras été servie à ce niveau-là ! Un grand merci pour ton soutien, ça fait chaud au cœur !

: merci à toi, surtout ! J'espère que la suite de cette fiction ne te décevra pas. Côté personnages, tu auras pas mal de choix ici ;)

Aoheili : alors là, c'est un magnifique compliment que tu m'as fait... merci beaucoup ! J'espère arriver à garder ton intérêt encore longtemps alors ! J'aime bien les UA moi, justement parce qu'on peut plus facilement s'approprier l'univers et en faire ce qu'on veut, maintenant, c'est vrai qu'il faut aller l'inventer et que ça tienne la route. On ne sait jamais, peut-être que la suite de la trame Temari te donnera des idées ;) encore merci !