IV. Ambition
Bien le bonjour !
Ho la la... Est-ce que j'ose encore m'excuser du « retard » que j'ai mis pour vous pondre le quatrième chapitre ? Presque un an, record ! J'ai laissé cette fic à l'abandon, avec la dernière années d'études, les stages, le mémoire etc. Et puis un jour je m'ennuyais, j'ai farfouillé dans mes dossiers et je suis retombée sur cette histoire. Je m'excuse sincèrement auprès des personnes qui me suivaient (si elles sont encore là depuis tout ce temps). J'espère que vous allez bien !
Je fais mon retour avec ce quatrième chapitre, donc, pour la peine assez long. Je vous conseille Toxic de Yael Nahim et Seven nation army de Zella Day comme playlist de lecture.
Enjoy !
Le goût âpre de sa boisson lui tira une grimace déçue et Sasuke avisa face à lui la poubelle du parc pour y abandonner cette merde qu'il venait de payer quatre euros. Depuis des semaines, Naruto ne jurait plus que par Starbucks qui s'implantait dans tous les recoins de la planète. Il le voyait se lever aux aurores pour se saisir de l'un de ses nouveaux mugs griffés du logo et l'observait s'endormir le soir dans ce T-shirt trop grand aux couleurs de la multinationale, et passait littéralement ses journées dans cet amas d'escroqueries qui lui coûtait les yeux de la tête.
Lassé de ses assauts répétés à chaque fois qu'ils passaient devant l'un des points de vente du centre ville et se sentant responsable de leur dispute fraîche de la veille qui les avait encore un peu plus déchirés, Sasuke s'était laissé aller à ses remords et avait pour la première fois franchi la porte de l'enseigne, à moitié tenté par ce stupide nom de boisson à peine pompeux, Jellymachin chose. Dieu que c'était dégueulasse.
Il repensa aux reproches que Naruto lui avait assenés quelques heures plus tôt à peine, aux menaces qu'il lui ressassait colère après colère, pleurs après pleurs, le rendant coupable de ses inquiétudes et des mensonges qu'il avait toujours eu à servir à ses proches jour après jour par amour pour lui, disait-il.
Sasuke avait toujours été un vrai connard. À la question « comment vous définiriez-vous ? » qu'on leur sortait lors de ces stupides séminaires auxquels il avait été forcé d'assister, il avait toujours répondu la même chose. Un emmerdeur de première qui passe son temps à foutre en l'air la vie des autres. Au cours de sa première année de droit, il avait alors été contacté en catastrophe par le service social de son université qui s'était empressé de le refourguer au premier psy disponible. Il n'avait pipé mot tout du long de la séance et quant était venu le moment de planifier un nouveau rendez-vous, il avait simplement répondu qu'en tant que futur avocat, faire chier son monde et mettre le bordel où qu'il aille était un atout crucial dont il n'était pas peu fier. Une manière détournée de dire que tout allait bien et qu'on le laisse en paix dans son coin. Non content de voir sa stratégie fonctionner, il avait en bonus gagné la réputation d'être un arrogant fils à papa et on ne lui parlait en auditoire que lorsque c'était strictement nécessaire. Seuls quelques téméraires qu'il trouvait suffisamment étranges que pour supporter leur présence osaient encore aujourd'hui s'aventurer à s'asseoir à ses côtés en cours et lui proposer poliment de les rejoindre sur le temps de midi.
Mais il n'était pas venu en fac de droit pour se faire des amis et se foutait royalement des rumeurs qui pouvaient bien le concerner. Personne n'était d'ailleurs jamais venu vérifier de près s'il avait effectivement la cicatrice d'un ancien coup fait à la ceinture qui lui avait atrocement déchiré la moitié de la nuque ou encore s'il s'était bel et bien fait tatouer Fuck you all sur le poignet. Quelques abrutis avaient tenté d'obtenir des réponses à la source même en l'apostrophant directement entre deux cours, fiers de ce qu'ils estimaient être du courage alors qu'ils ne faisaient jamais en réalité que s'adresser à un jeune homme de vingt-trois ans qui portait un nom de famille trop souvent cité dans les médias que pour réussir à passer inaperçu.
À petite rumeur numéro une, il s'amusait alors à répliquer que non, il n'avait jamais été battu. Du moins, pas au niveau de la nuque. Et quand le froid polaire qui accompagnait ses propos ne suffisait pas à leur faire faire demi-tour, il ajoutait en réponse à petite rumeur numéro deux qu'il avait bien un tatouage Fuck you all, qu'il était gravé en gros et gras sur son front et que s'ils ne parvenaient pas à le voir, en prévention, il s'était aussi fait tatouer le numéro de l'opticien de sa famille sur le ventre, qu'il serait absolument ravi de partager avec eux.
Il ne savait pas depuis quand il avait décidé d'abandonner l'idée de s'intégrer à cette masse d'étudiants si diversifiés et qu'il voyait pourtant comme des automates drogués aux mensonges de leur société et passionnés par des détails ridicules qui les détournaient des valeurs simples de la vie. Parce que contrairement à ce que tout le monde pensait, Sasuke ne s'intéressait absolument pas à ces artifices matériels et n'en voyait d'utilité que la possibilité de s'évader loin de tout ce qui l'emmerdait. Naruto avait toujours été son exact opposé, et s'il avait eu à le classer, il l'aurait sans aucun doute défini comme faisant partie de cette masse à laquelle appartenaient les élèves de son auditoire.
Ç'avait été lui qui l'avait gardé en contact avec le monde extérieur, parce que Sasuke y tenait trop et qu'il avait depuis longtemps accepté l'idée que ce soit lui, le type anormal et parano qui voit le complot où qu'il aille. Même Neji ne s'infligeait pas tant de peine et semblait s'être acclimaté avec le mode de vie de l'homme moderne – ô ironie – sans trop y opposer de résistance.
Pourquoi Naruto et pas quelqu'un d'autre ? Il se posait fréquemment la question au lendemain de leurs prises de bec, quand il faisait inlassablement la liste de leurs points communs – peu nombreux à son goût – et de leurs différences – qui faisaient légion au quotidien. Il n'y avait pourtant jamais trouvé de réponse satisfaisante et cherchait à recoller les morceaux sans avoir réussi à mettre le doigt sur ce mystère. Pour son copain, tout semblait tellement plus évident et il mettait le secret de leur relation sur le dos de Sasuke qui n'entrevoyait pas de futur pour leur couple.
S'il savait à quel point il se trompait. Oser répondre à la séduction de Naruto avait été une avancée considérable pour le garçon taciturne et fuyant qu'il était. C'était une part de lui qu'il assumait, celle de se confronter à ses sentiments et de les accepter sans chercher à les faire taire. Mais au contraire du jeune homme qui était persuadé qu'ils ne seraient stables qu'une fois reconnus ensemble aux yeux du monde, Sasuke craignait que la rigueur et la brusquerie de la réalité ne les rattrape et entache pas à pas ce cocon douillet qui leur appartenait. Lui, il voyait devant eux grandir la menace de la vraie vie, celle dans laquelle une opinion n'est jamais seule et où la tolérance n'est qu'une fade rêverie. Là où Naruto s'extasiait joyeusement, Sasuke apercevait ces coins d'ombre dans lesquels se terrent des dangers inconnus. Il préférait nettement continuer à vivre dans le mensonge, parce qu'ils avaient ainsi tout le loisir de s'inventer un univers bien à eux, ensoleillé et rassurant.
- Alors ça ! Ce serait pas Sasuke Uchiwa par hasard ?
Il redressa la tête et croisa le regard flamboyant de Karin qui hâtait le pas dans sa direction, en équilibre précaire dans ses bottes à talon qui claquaient sur les dénivelés pavés du parc.
Karin, ou l'archétype de la fille bouffée jusqu'aux ongles par ce besoin de reconnaissance qu'on décèle sans peine passées les quinze minutes de conversation. Elle était belle à en crever et se servait de ses atouts physiques pour recueillir l'attention qu'elle semblait ne jamais avoir en suffisance. C'était la femme qui se veut fatale et qui préfère avoir trop de tout à la place de cette austère solitude qu'il adorait. Nul doute qu'elle faisait partie de ces gens qui, se retrouvant seuls face à eux-mêmes le soir, ne peuvent assumer la moitié de leurs actes, parce qu'ils n'y trouvent de sens que dans l'approbation des autres. Et dès le matin, ça se pavanait avec suffisance pour faire taire ces petites voix vicieuses et criantes de vérité qu'ils ne voulaient pas écouter.
Pourtant, aussi fou que cela puisse paraître, Sasuke l'appréciait. S'il pensait ce qu'il voulait de Karin et de ses manies agaçantes, il devait lui reconnaître cette capacité devenue rare à prendre du recul et à repérer les incohérences qui façonnent leur vie pour mieux les mettre sous le nez des plus naïfs. Depuis qu'il la connaissait, il avait toujours vu une femme indépendante et sûre d'elle qui se prédestinait à une carrière de rêve – et il ne doutait pas qu'elle perce plus que tout autre étudiant de leur promotion. Et c'est peut-être ce qu'il pouvait lui souhaiter de mieux, parce que Karin semblait reposer sur ce pilier solide que sont ses ambitions et il n'aimerait pas voir le chaos engendré par sa chute. C'était une reine qui dominait tant qu'elle avait assez de matière pour continuer d'édifier son empire.
- T'es au courant qu'on a cours dans vingt minutes ?
Il s'amusa de ces mots ô combien familiers qu'elle répétait à longueur d'années et il était rare de ne pas l'entendre les ressasser avec sévérité quelque part dans les couloirs à l'attention d'un pauvre abruti prêt à sécher pour mieux profiter – de quoi, franchement ?
- Et toi ?
- Moi ?
Elle éclata brièvement de rire, comme si sa question n'avait aucune légitimité.
- On va avoir notre premier entraînement au jury final. Tous les sécheurs seront sûrement là, eux aussi. Pour une fois qu'on verra leur tête, autant en profiter. Allez, viens !
Il grogna en guise de réponse et se renfrogna contre le bois du banc. Il n'avait pas pour habitude d'éviter les cours il n'avait rien de bien intéressant à faire à part copier au mot les discours éloquents de professeurs égocentriques. Pourtant, pour la première fois depuis des mois, il se serait volontiers laissé aller à ses désirs et rejoint son appartement pour y traîner le restant de sa journée. Il y serait d'ailleurs resté si Naruto ne l'avait pas vertement foutu dehors parce que Sasuke avait eu l'arrogance de refuser de s'excuser pour leur accroche de la veille. Ah, les hommes...
Il tressauta quant il sentit les doigts de Karin se refermer sur sa main et il lui jeta un regard incertain avant de sentir sa prise sur le gobelet en carton qu'il tenait toujours. Il l'observa goûter sa boisson et esquissa une mimique amusée quant il la découvrit émerveillée par les arômes chimiques et toxiques au possible.
- C'est leur nouvelle recette ! Mon Dieu que c'est bon !
- Faut de tout pour faire un monde...
- Quoi ?
- Rien. Garde-le, j'en veux plus.
- Arrête de tirer la tête en permanence. Et grouille-toi, je tiens pas à arriver en retard.
Ce fut seulement quand ils arrivèrent devant les façades de la fac de droit que Sasuke se rendit compte que son téléphone s'égosillait depuis trente secondes dans le fin fond de la poche de son jean. Se détachant d'un geste sec du bras que Karin avait passé à son coude, il consulta l'écran avec une moue boudeuse.
- Je dois prendre cet appel, c'est important. Tu peux couvrir mon retard ?
- Que ne ferais-je pas pour ta petite gueule d'ange, hein ?
Il lui adressa un sourire d'usage en se demandant à peine si elle avait compris que le cœur n'était pas aux plaisanteries de gamines, et se détourna pour décrocher à l'abri des regards.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- On ne répond pas qu'est-ce qu'il y a aux gens, Sasuke. Et encore moins sur ce ton.
Le jeune homme leva les yeux au ciel face à la salutation toute aussi peu courtoise de son père.
- J'ai essayé de t'appeler trois fois déjà. À quoi ça sert de te payer un téléphone si tu ne réponds même pas quand on t'appelle ?
Et les reproches. Encore et toujours.
- J'ai cours dans cinq minutes, j'ai pas le temps. Il se passe quoi ?
À l'autre bout du fil, Fugaku Uchiwa soupira de consternation.
- Ça fait bien une semaine que tu n'as plus donné de nouvelles et tu me réponds encore ainsi ? Et ta mère qui te défendait ce matin... Bref, puisque apparemment tu as toujours mieux à faire, je t'informerai simplement que tu es attendu ce samedi soir à la soirée organisée par le clan Hyuga. Costume et allure un minimum correcte exigés. J'enverrai ton frère te chercher pour dix-neuf heures.
- Et je suis obligé, je suppose ? Le questionna-t-il en râlant déjà quand il pensait à son samedi soir passé entre amis sur lequel il allait devoir faire une croix.
- Arrête de te comporter comme un enfant. C'est ta responsabilité de défendre l'image de ta famille. Et tu viendras accompagné. À ton âge, il serait plus que temps de te trouver quelqu'un.
Lee se laissa tomber sur l'une des chaises colorées dans la petite cuisine du centre, éreinté par la soirée de la veille qu'il avait passée avec Neji, Shikamaru et Naruto dans un bar tout à fait charmant à quelques mètres seulement de leur appartement. L'ambiance légère et joviale l'avait piégé et il avait été surpris par l'heure tardive quand il avait consulté son téléphone. Abandonnant là leurs amis encore aux études qui n'étaient pas pressés de retrouver leur lit – et leurs professeurs du lendemain par la même occasion – Shikamaru et lui avaient rejoint en hâte leur cocon douillet pour y récupérer quelques heures de sommeil avant de partir travailler. À peine réveillé par une alarme qu'il avait découvert avec aberration réglée bien trop tard, il avait déjà eu l'occasion de piquer plusieurs sprints entre le hall et l'entrée du métro, depuis le haut des escalators jusqu'au premier wagon dans lequel il avait sauter à l'instant où les portes se refermaient et, après avoir fameusement râlé à cause d'un problème technique, de son arrêt jusqu'au centre.
Il était arrivé devant la bâtisse en même temps que deux garçons qu'il avait déjà eu l'occasion de rencontrer dans son bureau en début de semaine et avait été chaleureusement salué par des parents impatients de constater des résultats dont ils rêvaient depuis qu'ils avaient placé leur enfant à la suite d'un drame dont la simple évocation leur nouait encore la gorge. Ç'avait été un instant difficile pour Lee qui jusqu'alors n'avait jamais pensé à ces adultes meurtris par le handicap de fils et filles, parfois considéré comme un don du ciel parce qu'ils étaient toujours en vie. Kakashi et Gai s'occupaient principalement de prendre ces parents en charge à l'écart de leur enfant et il avait deviné dans leur regard que ces séances ne leur servaient pas uniquement à glaner quelques informations purement administratives. Les pleurs et la peur restaient cachés des plus jeunes pour leur épargner la vision d'une famille défaillante qui criait à l'aide. Touché au plus haut point, Lee avait eu du mal à ne pas se laisser aller à l'émotion devant eux et s'était promis d'appeler sa mère le soir-même, trop longtemps resté sans lui donner de nouvelles.
Il manqua de faire une crise cardiaque quand la porte de la cuisine s'ouvrit à grand bruit sur la silhouette de Tenten qui s'en revenait d'il ne savait trop où, armée de plusieurs magazines qui, coincés entre ses bras, semblaient peser une tonne. Elle lui sourit quand elle l'aperçut.
- Tu as besoin d'aide ? S'enquit-il en se redressant pour lui prendre la pile des mains.
- Non, non, t'en fais pas, ça va finir à la corbeille de toute façon.
Un bruit sourd accompagna ses propos alors qu'elle abandonnait le tout dans la première poubelle venue. Elle s'étira paresseusement et Lee constata avec amusement qu'elle se baladait en chaussettes, particulièrement raffinées par ailleurs, note-t-il en observant les ananas parés de lunettes de soleil et armés de cocktails qui le saluaient depuis ses orteils.
- Tout va bien ?
Il lui fallut quelques secondes pour comprendre qu'elle faisait référence à ses quatre premiers jours passés depuis le début de son contrat, et il apprécia le naturel avec lequel elle lui posa la question. Aucune obligation, aucun souci de sympathie, aucune interrogation par gêne de se retrouver coincée dans cette pièce avec le petit nouveau dont elle ne savait que faire. Elle le lui demandait parce qu'elle en avait envie, et c'était tout.
- J'adore mon job, lui déclara-t-il en tendant devant lui un pouce victorieux. Je veux pas partir à la retraite.
- T'as encore pas mal d'années pour changer d'avis, rit-elle alors qu'elle se dirigeait vers le tableau en liège sur lequel Gai épinglait chaque semaine les programmes personnels et collectifs de ses employés.
Elle soupira devant ce qui lui sembla être le calendrier des menus et Lee se souvent alors avoir entendu que c'était aux éducateurs spécialisés de préparer le repas de midi. Entre deux rendez-vous plus tôt dans la semaine, il avait entre-aperçu Sasori et Deidara batailler avec Hanabi quand celle-ci refusait de rendre le couteau qu'elle avait subtilisé en prévention, au cas où Konohamaru s'amusait un peu trop avec sa canne blanche, avait-elle naturellement rétorqué.
- On mange quoi de bon aujourd'hui ?
- Dés de poulet, taboulé aux légumes et sauce yaourt light. Light ? Ben tiens, Sakura est passée par là...
- Ça donne envie, s'enthousiasma Lee en la rejoignant pour consulter les notes de service qu'il n'avait pas encore eu l'occasion de lire.
- Tu parles, il y a ni frites ni chocolat. C'est pas un vrai repas ça. On voit que c'est pas elle qui doit forcer ces monstres à avaler trois bouts de carotte et deux feuilles de salade... Bon ! Je vais pouvoir me taper les courses avec le quatuor infernal. Faut que je me prépare psychologiquement. Tu veux un thé ?
Attablée devant sa tasse fumante dix minutes plus tard, Tenten s'amusait à gribouiller des Bob l'éponge trapézistes sur sa liste d'achats et chantonnait un titre des années quatre-vingt face à Lee qui terminait de retranscrire le suivi de l'heure précédente dans le dossier qui s'éparpillait sous ses yeux.
- Vous emmenez toujours les enfants avec vous quand vous allez au supermarché ?
- Yep. Gai pense que c'est une bonne façon de les responsabiliser un peu plus et de les impliquer dans les tâches quotidiennes.
- Et ça marche ? S'étonna-t-il en ayant à l'esprit les ados râleurs que des parents éreintés traînaient avec eux quand Shikamaru, Neji et lui faisaient leurs courses le samedi après-midi.
- Crois ce que tu veux, mais oui, la plupart adore. Bon, après, c'est sûr que pour nous, c'est moins facile à gérer, surtout quand tu dois te taper des phénomènes. On est vite repérés, avec toutes les conneries qu'ils font.
- Et... tu crois qu'il y aurait moyen que j'accompagne l'un de vous, un de ces jours ?
Feignant d'être concentré à l'extrême sur une phrase qu'il relisait pour la forme, il distingua le mouvement flou de Tenten qui redressait la tête pour l'observer curieusement. Ça ne devait certainement pas être dans leurs habitudes de sortir de leur cadre d'action et il se doutait que sa proposition devait lui apparaître bien étrange. Mais l'idée germait dans son esprit depuis deux jours déjà. Et maintenant qu'il tenait Tenten, il était bien décidé à lui exposer son plan dans les moindres détails pour la convaincre.
- Je peux savoir pourquoi ?
Elle hésitait entre l'étonnement et la méfiance. Hors de question de laisser la nouvelle recrue mettre son nez dans ses affaires si c'était pour juger le moindre de ses faits et gestes. Bien qu'elle s'en plaigne régulièrement, Tenten chérissait particulièrement ces quelques dizaines de minutes passées avec les gredins qui l'accompagnaient chaque jeudi. En dehors du centre, elle se détendait considérablement et libre de ses actes, elle se rappelait alors pourquoi elle aimait tant travailler avec ces gamins pré-pubères qui lui filaient la migraine le restant de la semaine. À cinq, ils s'amusaient comme des fous à chanter à tue-tête dans la voiture, toutes fenêtres ouvertes, à faire la course sur le parking avec les caddies ou encore à se partager en secret un paquet de cornettos avant de reprendre la route.
On s'était souvent étonné du respect que lui vouaient Hanabi, Moegi, Konohamaru et Udon sans avoir jamais découvert que la clé de leur relation tenait dans cette proximité autrement plus fraternelle que le simple lien professionnel qui aurait dû les unir.
- Tu vois, j'ai remarqué que certains enfants ont du mal à utiliser les outils qu'on leur donne ici quand ils sont à l'extérieur, ou chez eux, par exemple. Mais le but, c'est quand même qu'ils puissent revenir à des habitudes que les jeunes de leur âge maîtrisent déjà depuis pas mal de temps. Du coup, je me demande si les accompagner et les faire bosser au supermarché, ça serait pas une transition qui faciliterait la rééducation. Regarde, si je les entraîne à comparer les prix, ou à recréer des connections mentales qu'on fait tout le temps, genre les codes couleurs, les logos ou les abréviations, ça pourrait peut-être nettement faire avancer le suivi.
Lee se tut lorsqu'il croise le regard perplexe de la jeune femme qui en avait oublié de boire son thé, la tasse portée à ses lèvres. Porté ainsi à un tel examen, il sentit ses joues s'enflammer à lui brûler la peau.
- Hé ben... Ouais, ça pourrait le faire, lui répondit-elle après quelques secondes et il se retent de justesse de sauter sur place. Bon, normalement, faudrait peut-être obtenir le feux vert de Gai avant de tenter quoi que ce soit... D'un autre côté, on a réunion d'équipe demain matin. T'as aucun rendez-vous maintenant ?
- Pas avant onze heures, non, s'empressa-t-il de préciser.
- On sera rentrés depuis longtemps d'ici là. Écoute, perso ton idée me semble vraiment pas mal. Je crois que pour bien faire, faudrait en discuter avec Asuma qui aurait peut-être quelque chose à en tirer lui aussi, mais on va déjà essayer avec toi. Tu as déjà eu Udon en séance ?
- Hier matin, confirma Lee qui désigna un dossier au nom du garçon qu'il avait emporté avec lui. Il a effectivement chopé une jolie dysgraphie en plus de sa dyslexie. Il l'avait avant son accident, c'est bien ça ?
- Ses parents ont fait trois logopèdes sans jamais trouver de solution définitive. Ça s'est aggravé après à cause de ses soucis pour réapprendre à écrire à la main. Si je te prends avec nous, je te le laisserai un peu en charge pour que tu bosses comme tu veux à ton aise. On pourra éventuellement se voir ce soir après les dernières activités pour faire un debrief rapide, histoire qu'on se soit quand même concertés avant de lancer le projet demain à la réunion. De toute façon, j'ai l'atelier familles à gérer avec les gars, donc je ne te retiendrai pas longtemps. Ça t'irait comme ça ?
Et c'est ainsi que Lee se retrouva vingt minutes plus tard à pourchasser en s'égosillant le duo machiavélique dont la jeune femme était référente, gêné au possible par les regards noirs des quelques clients du supermarché qui convergeaient vers lui.
Après avoir piqué un sprint digne des Jeux Olympiques, Lee réussit à rattraper Moegi au vol avant qu'elle ne parvienne à foncer avec son chariot dans le présentoir à vins et évita de justesse le paquet de Petits Princes sorti de nul part qui retomba au sol dans un bruit sourd. Il entendit le pas précipité d'un adolescent dans le rayon parallèle avant d'apercevoir à l'autre bout de la rangée la silhouette triomphante de Konohamaru qui se dandinait sur la musique diffusée par les hauts-parleurs, un paquet en carton dans chaque main.
- Ça y est, j'ai trouvé les œufs ! Je les mets dans le caddie ? S'écria-t-il avec le sourire niais de celui qui prépare un mauvais coup.
Oh oh.
Lee avisa la distance qui le séparait du garçon qui cherchait déjà à imiter la position d'un lanceur de baseball, et comprit avec désespoir qu'il ne parviendrait pas à stopper cette furie à temps. Toujours emprisonnée par la poigne de fer de son logopède, Moegi se tortillait dans tous les sens en tentant tant bien que mal de déplacer le chariot pour faciliter la réception du missile à venir.
- Repose ça tout de suite !
Mais l'autorité ne semblait avoir aucun effet sur lui et il sursauta quand l'adolescente se mit à caricaturer une fan en folie, hurlant joyeusement des encouragements on ne peut plus grossiers. Il perçut du coin de l'œil l'élan que prit le garçon et hésita à abandonner là tout espoir d'obéissance pour courir se réfugier avec Moegi, quand une ombre menaçante recouvrit la silhouette du petit monstre.
Freiné net dans son geste, Konohamaru se risqua à jeter un œil à celle qui le surplombait de toute sa hauteur et il s'empressa de dissimuler les boîtes d'œufs à son regard. Ça ne rigolait plus du tout.
- Je peux savoir ce que tu fais, microbe ? S'enquérit fermement Tenten, aux côtés de laquelle patientaient tranquillement Udon et Hanabi, étrangement apaisés en comparaison aux deux fauves qui les accompagnaient.
- Bah, rien ! J'allais juste chercher ce que Lee m'a demandé.
Le jeune homme tomba des nues quand il constata que la simple présence de son éducatrice suffisait bel et bien à calmer les ardeurs de l'adolescent, qui mentait délibérément pour la forme. Il fut tenté de complexer pour son manque flagrant d'autorité.
- Mais oui, bien sûr, prends-moi pour une débile. Et toi, s'écria-t-elle en se retournant vers Moegi qui déglutit et tenta en vain de se dérober à sa vue en se cachant derrière Lee, si tu crois que tu vas échapper à la sanction en rejetant le tout sur Konohamaru, tu te fourres le doigt dans l'oeil ma fille. Je vous promet qu'à peine rentrés, je fais un rapport de ce qui vient de se passer qui filera directement sur le bureau de Gai. Et de Kakashi, dans ton cas, gronda-t-elle à l'attention de l'adolescent qui se dandinait maladroitement devant elle. Je croyais pourtant avoir été claire lundi.
Abandonnant là les remontrances d'usage, Tenten glissa jusqu'à son collègue qui paraissait plus soulagé que jamais. Avec une claque amicale dans le dos, elle s'attela à le rassurer.
- Tu comprends maintenant pourquoi on s'en plaint aussi souvent en réunion ? T'en fais pas, j'ai l'habitude de les gérer, ces deux-là. J'aurais jamais dû te laisser t'en occuper seul, d'ailleurs. Si ça te va, je crois que je vais les récupérer pour le reste des courses. Ça sera plus sûr pour tout le monde. Prends Udon avec toi, je garde Hanabi en prévention. S'il y en a une qui t'en fera encore plus baver que Konohamaru, c'est bien elle. Même si pour une fois elle reste particulièrement en retrait...
- Prends-les, oui. Et va les perdre le plus loin possible, s'il te plaît.
Elle s'amusa de son accablement et récupéra la demi-feuille de courses qu'il serrait dans sa main, avant de lui fourrer la sienne sans plus de cérémonie.
- Prêt pour la retraite, maintenant ?
Il éclata brièvement de rire, se remémorant le discours dégoulinant d'enthousiasme qu'il avait tenu devant elle plus tôt ce matin, avant que son regard ne tombe sur Hanabi, fermement accrochée au chariot qu'elle dirigeait sous les instructions de Tenten. Elle lui semblait effectivement moins vive et bien plus docile qu'à l'habitude, lui qui avait déjà assisté à ses débordements imprévisibles que même Neji ne parvenait pas toujours à contenir. Il se décida à avertir son colocataire dès qu'il en aurait l'occasion, soupçonnant une récente anicroche avec Hiashi, décidément particulièrement déchaîné ces derniers jours, en avait-il conclu aux plaintes agacées de son meilleur ami.
- Aïe ! Non mais t'es pas bien !
Oui, bon, pas aussi passive que ça, la petite Hyuga, constata-t-il en observant Konohamaru se masser la cheville face à Hanabi qui raccrochait discrètement sa canne blanche au caddie à l'instant où Tenten se retournait vers eux, déjà occupée à dégainer son regard d'avertissement.
Anko quitta précipitamment le local pour se battre avec la photocopieuse en maugréant à ses élèves que depuis le temps qu'ils désertaient son cours, elle avait oublié à quel point ils étaient nombreux et qu'ils avaient de la chance qu'elle ne se contente pas de distribuer le peu de copies qu'elle avait prévu aux habitués. Tel un véritable poulailler, ça se mit aussitôt à caqueter de pars et d'autre de la salle de classe et bien vite, les chaises raclaient sur le sol et les étudiants se mélangeaient pour mieux converser. Indifférent au brouhaha ambiant, Sasuke se pencha sur la feuille qu'il venait de recevoir et la lut sans parvenir à comprendre de quoi l'exercice retournait vraiment, ses pensées occupées par la discussion – s'il pouvait appeler cela ainsi – qu'il avait eue avec son père une heure plus tôt.
Il avait l'habitude de voir sa présence exigée aux soupers et réceptions organisés ci et là dans les coins les plus branchés de Konoha et montrait patte blanche depuis qu'Itachi lui avait certifié qu'il s'agissait là de l'une des rares obligations auxquelles leurs parents tenaient et qu'il aurait la paix le reste du temps. C'était tout aussi mortifiant pour le patriarche Uchiwa de devoir traîner derrière lui un fils ingrat que l'ennui clairement affiché du jeune homme qui n'aspirait qu'à s'enfuir de ces cérémonies pompeuses et hypocrites à souhait.
Mais qu'il reçoive un ultimatum pareil de la part de sa famille le tétanisait au plus haut point. Sa relation avec Naruto, il la leur avait toujours cachée, et même sa mère, sa plus grande confidente, si douce et attentive envers ses enfants, n'avait aucune idée de ce qu'il leur cachait. Il y avait pourtant songé à de nombreuses reprises et s'était rendu compte que la seule réaction qu'il avait à craindre serait celle de son père, cet homme d'affaires qui lui inspirait la méfiance depuis son adolescence.
Hors de question qu'il ne propose à son copain de l'accompagner. Naruto n'était pas l'image même de l'élégante et fragile jeune femme à laquelle aspiraient ses parents et il n'était certainement pas prêt à jeter un tel pavé dans la marre en plein souper. Il n'avait jamais été contre le fait de faire de son nez et d'emmerder discrètement son père qui gonflait alors de colère, mais il n'en n'était pas pour autant suicidaire. La présence quasi-certaine de Neji le retenait davantage encore, parce qu'il savait parfaitement pour avoir eu affaire à Hiashi Hyuga à plusieurs reprises que ce dernier en voudrait à son neveu si l'un de ses meilleurs amis venait à gâcher son événement mondain, et il n'avait pas le cœur à être la cause de reproches supplémentaires.
Un toussotement le sortit de ses rêveries et il contempla Karin, l'air vague, qui s'était laissée choir sur la chaise devant lui, avec l'intention claire de faire la causette. Il ne se sentait pas d'humeur à lui faire croire que les dernières nouvelles en date l'intéressaient et il détourna ostensiblement le regard pour lui signifier d'aller voir ailleurs.
- T'as besoin d'un truc ?
- Tu sais, je crois que je vais finir par être jalouse de toi.
- Hein ?
- T'es plus appliqué que quiconque dans tes cours, on dirait, lui expliqua-t-elle en désignant d'un geste de doigt majestueux la feuille qu'il fixait depuis un bon moment.
- Tu fous rien au point de finir impressionnée parce que je lis un exo ?
Elle lui adressa un clin d'œil ravi et il se douta vaguement d'avoir satisfait son égo, sans trop comprendre comment il avait pu réaliser cet exploit.
- Je me serais quand même attendue à un simple merci pour la couverture...
- T'es sérieuse ?
Elle eut un rictus ironique et il sut qu'il venait de se faire avoir en beauté par une Karin particulièrement joueuse en ce milieu de semaine – période durant laquelle les étudiants normaux commençaient à se plaindre de la longueur des journées. Il n'avait aucune idée de ce qui avait bien pu la mettre d'aussi bonne humeur et se demanda s'il l'avait déjà vue si agréable qu'aujourd'hui avant de se rappeler qu'il ne connaissait d'elle que l'image de l'étudiante élégante et autant appréciée que critiquée. Il n'avait jamais eu affaire à elle en dehors des auditoires dans lesquels ils s'adressaient de temps à autres la parole. Devant lui, la jeune femme n'en finissait pas de le fixer sans ciller et gêné par ce regard profond, il détourna les yeux pour s'arrêter sur le bras de fer de deux garçons dont il n'avait jamais pris la peine de retenir les prénoms.
- Tu as déjà essayé la petite sandwicherie dans le bas de la rue ?
- Non.
Il y avait mis les pieds pas plus tard que lundi, pratiquement forcé par Neji qui en avait eu assez de l'immaturité agaçante des étudiants à peine majeurs avec lesquels il suivait les cours de première en journalisme. La jolie serveuse avait d'ailleurs tenté à plusieurs reprises de mettre le grappin sur son ami qui l'avait à peine calculée, incroyablement passionné par les tranches de fromage qui garnissaient son sandwich. Mais il avait la flemme de rentrer dans un débat parfaitement inutile avec Karin qui semblait n'attendre que ça.
- Parfait ! Alors je t'y emmène à la pause. Tu vas voir, c'est juste trop bon.
Il tomba des nues alors qu'elle s'enthousiasmait devant lui et lui récitait déjà la carte entière des salades. Si Lee avait été là, il se serait certainement moqué de son incapacité à comprendre qui que ce soit d'autre que lui-même – ce sur quoi il mettait encore une option selon les circonstances. Décidément, elle n'en finissait pas de le surprendre ce matin, et il eut la curieuse sensation qu'elle en avait parfaitement conscience et s'amusait à le consterner toujours un peu plus.
C'était étrange de constater que malgré son aversion pour le monde entier, Sasuke avait réussi à tomber sur des personnes dont il ne parvenait désormais plus à se défaire et en lesquelles il plaçait une totale confiance. Et quand il croyait avoir fait le tour des relations potables de son existence, il lui fallait faire face à cette femme incroyablement complexe, particulièrement dérangeante et un brin étonnante. Il se retourna vers elle, l'observa déblatérer il ne savait quoi parce qu'il avait perdu le fil depuis plusieurs secondes désormais. Il y avait dans ce caractère affirmé et cette arrogance un peu trop appuyée un quelque chose qui l'appelait à découvrir plus de ce personnage haut en couleurs. Il l'imaginait rafraîchissante et unique, et il aimait ça.
- Mais pourquoi on doit se taper cette daube ?!
- Vocabulaire, Konohamaru, répliqua automatiquement Tenten à l'adolescent qui lui lança un regard septique.
Comme si elle en avait quelque chose à faire, du vocabulaire, pensa-t-il en se remémorant le nombre de fois où il avait été réduit au silence après qu'une horde de noms d'oiseaux en tout genre lui soient tombés dessus. À sa droite, Moegi râlait presque autant que lui et s'acharnait telle une harpie sur les morceaux de tomates qui relevaient désormais davantage de la purée.
- Non mais c'est vrai ! On n'a plus sept ans ! Nous on veut de l'action !
- Mais c'est très vivant, Bernard et Bianca, assura Asuma de l'autre côté du comptoir avec un sourire qui leur assurait qu'il y croyait vraiment.
- Ça vaut pas Fast and Furious, répliqua le garçon qui n'en revenait pas des réflexions vieux-jeu de leur ergothérapeute.
- Il faut avoir douze ans minimum pour le voir. C'est beaucoup trop violent pour certains enfants. Et pour vous aussi, d'ailleurs. C'est pas bon de regarder ce genre de films trop souvent. Vous allez finir par banaliser beaucoup de choses et vraiment croire à toutes les erreurs qu'ils mettent là-dedans.
- Genre ! C'est pas violent, c'est la base, assura fermement Moegi qui refusait de se départir de sa mauvaise foi. Pourquoi nous on nous écoute jamais ?
Elle lança un regard amer à Hanabi qui s'activait silencieusement à mélanger les ingrédients de la sauce. Bien trop silencieusement au goût de Tenten, qui l'observait depuis son tabouret et manquait Udon qui renversait allègrement du sel sur le poulet, discrètement encouragé par Konohamaru qui riait déjà sous cape des propos outrés que Sakura et Shizune ne retiendraient certainement pas.
- Tu n'es pas beaucoup plus âgée qu'eux, jeune fille, remarqua tranquillement Asuma qui s'amusait de la voir si convaincue malgré l'inefficacité de son combat.
C'était Gai qui décidait toujours de la séance du vendredi matin, et il le voyait mal porter un jour son choix sur un film qu'il estimait aussi populaire et vulgaire que ces navets américains qui brassaient des milliards.
- J'ai quatorze-ans, s'indigna-t-elle en le menaçant avec une cuillère en bois.
- C'est bien ce que je dis, tu es encore une enfant.
- Udon arrête avec le sel ! Mais c'est pas possible ça !
Asuma s'amusa de l'exaspération de sa jeune collègue qui se débattait avec l'adolescent pour récupérer l'objet du méfait. Il avait toujours salué le remarquable travail réalisé par les éducateurs du centre qui n'avaient de répit qu'à la fin de leur journée, constamment sur le dos d'enfants braillards – ou peut-être était-ce l'inverse.
- Hanabi, je crois que c'est assez mélangé maintenant. Tu peux arrêter.
Docile, elle abandonna là sa cuillère en bois et croisa les mains dans les replis de sa jupe. La finesse du tissu glissa avec douceur contre sa peau et elle plongea avec délice dans le souvenir chaleureux de son achat, associé au magnifique sourire de sa mère qui l'avait accompagnée ce jour-là. Ce vêtement, c'était sa madeleine de Proust à elle, un petit morceau d'histoire qui la berçait quand elle se sentait seule, qui lui rappelait le bonheur simple de l'affection sincère, quand elle n'était encore que la petite princesse de ses parents et qu'elle rêvait des plaisirs candides de l'enfance. Elle chérissait ces fragments de vie qui résonnaient en sourdine en elle, et qu'elle ressassait toujours plus, refusant d'en perdre une seule miette parce qu'elle n'avait plus que ce passé lumineux pour se rappeler du goût de la vie, celui qu'elle aimait.
- Tu peux venir avec moi deux minutes ?
La voix en écho de Tenten résonna lourdement au milieu de cette scène et la chaleur d'une main posée sur son épaule lui fit reprendre pied avec l'instant présent. La jeune fille déposa son ustensile sur le plan de travail et saisit le bras de son éducatrice pour la laisser la diriger ailleurs. Ce ne fut que lorsqu'elle la fit asseoir et qu'elle ressentit avec étonnement la pression d'un doigt sur sa joue qui glissait et traçait un sillon humide sur sa peau qu'Hanabi comprit qu'elle s'était laissée emporter en public. Ses joues la brûlèrent de honte.
Tenten posa sa main sur son avant-bras et s'agenouilla devant elle. Elle fixa ce visage creusé et ces yeux éteints, contempla ce discret sourire qui s'effaçait alors qu'Hanabi se hâtait de refermer les portes de son univers avant qu'elle n'aie le temps de s'y engouffrer. Les secrets de cette enfant la passionnaient.
- Qu'est-ce qu'il t'arrive ces derniers temps ?
- Rien.
- C'est faux.
- Et alors ?
Tenten soupira de frustration et tapota sur le bois de la chaise pour calmer ses nerfs. Qu'Hanabi refuse de se confier était désormais devenu une habitude à laquelle elle n'arrivait pourtant pas encore à s'y faire. Elle devinait que les Hyuga avaient un rôle plus ou moins prépondérant dans cet abattement qui la prenait et elle sentait son corps se raidir à l'idée qu'elle soit réellement incapable d'adoucir le quotidien de cette enfant mystérieuse.
- C'est ta famille, pas vrai ?
Elle perçut le tressautement qui agita le sourcil gauche de la jeune fille et comprit avoir mis le doigt sur un début d'explication. Quelle surprise, ne put-elle s'empêcher d'ironiser en silence alors qu'elle avait en tête la mine sévère de Hiashi Hyuga qui ne manquait jamais de venir faire de son nez dès qu'il estimait inacceptable une situation pourtant ô combien anodine pour le commun des mortels.
Quelque part, avoir affaire à l'attitude agaçante d'Hanabi lui rappelait le comportement de ce père friqué aux as et elle s'était toujours étonnée de la douceur prude de son aînée, qui semblait être l'exact opposé de cette famille. L'image d'Hinata s'imprimait dans son esprit au fil de son cheminement et elle se rendit compte pour la première fois qu'elle ne l'avait plus vue depuis belles lurettes.
- Elle fait quoi ta sœur maintenant ?
La question semblait pourtant somme toute anodine, une question que l'on aurait posée dans d'autres circonstances pour meubler un silence gênant ou parce que l'on s'interrogeait quant au parcours d'un visage croisé distraitement et devenu flou avec le temps. Mais quand Tenten recueillit avec circonspection le corps tremblant d'Hanabi qui s'affala dans ses bras, ravagée par une crise de larmes qu'elle retenait depuis trop longtemps, elle comprit que définitivement, quelque chose merdait un fameux coup. Quelque chose qu'il lui était encore difficile d'identifier mais qui la poussait plus que jamais à prendre ses responsabilités.
Elle referma son étreinte sur cette enfant meurtrie qui ne supportait plus la réalité et qui appelait enfin à l'aide. Il était temps de tirer Hiashi Hyuga de sa torpeur.
- Nom de nom, Neji ! Tes chaussures !
Le jeune homme jeta un regard en biais à Ikoto qui se dirigeait hargneusement vers lui, aussi rapidement que le lui permettait sa patte folle acquise avec l'âge, et s'appuya nonchalamment contre le mur de l'entrée pour se résigner à défaire les lacets de ses baskets. Baskets qui ne manquèrent pas d'être réquisitionnées sur le champ par la vieille bonne de la maisonnée et refilées à une petite jeunette qui longeait timidement les murs et qui fut priée de les embarquer fissa à la buanderie.
- Tu as vu dans quel état tu me les as mises ?
- Ce n'est plus à toi de t'occuper de mes affaires, tu sais, soupira-t-il en croisant patiemment les bras parce qu'il savait pertinemment qu'il ne pourrait lever le camp de son pan de mur qu'une fois qu'elle aurait décidé de le laisser en paix.
- Va donc dire ça à ton oncle, tiens. J'ai été chargée de toi le jour où tes parents nous ont laissés et je le devrai jusqu'à ma mort. Sauf si tu t'arranges pour m'achever avant l'heure !
- Tu sais que tu es inestimable, ici ?
- Garde tes charmes pour les jolies jeunes femmes de ton âge, au moins je pourrai partir en paix parce qu'il y aura quelqu'un pour te nourrir et faire ta lessive. Qu'est-ce que tu fais là, d'ailleurs ? Tu n'es pas censé être en cours ?
- Il m'a convoqué, répliqua-t-il en bougonnant.
- Ah... Ça change tout.
Et ils laissèrent le silence leur répondre.
Depuis sa plus tendre enfance, Neji n'avait connu de ses parents que leurs visages figés, emprisonnés dans des cadres, droits et élégants dans de somptueuses tenues de cérémonie qui prenaient désormais les poussières dans le grenier de la résidence. Il avait pourtant passé deux ans en leur compagnie, à l'abri de l'ambiance austère de la maison principale, et il maudissait le fonctionnement incontrôlable de l'être humain pour n'avoir pu garder aucun souvenir de cette période qu'on lui disait douce. On lui avait décrit le sourire béat qu'il revêtait perpétuellement, trimballé des bras protecteurs de son père aux caresses délicates de sa mère. Face à l'absence de ces fragments de mémoire, il s'était secrètement créé un monde parallèle dans lequel, enfant, il avait aimé voyager, bercé par les récits de son grand-père qui avait pris soin de lui durant les dernières années de sa vie.
Mais la maladie s'était faite plus forte que jamais et Hiashi Hyuga eut à enterrer son père quelques années à peine après son frère. Alors fraîchement formé par les plus grands aux États-Unis, le nouvel homme fort de leur clan avait eu à récupérer affaires et dossiers directement hérités de l'ancien dirigeant, et par la même occasion, cet étrange enfant qui l'appelait oncle et avec lequel il n'avait jamais réussi à se sentir parfaitement à l'aise.
Neji avait grandi en étant persuadé qu'il n'était qu'une charge comme une autre et il avait refusé les appels formulés à demi-mots par ses cousines et sa tante qui n'avaient eu de cesse d'essayer de l'intégrer à leur petite famille. Ikoto lui avait souvent ressassé qu'Hiashi l'aimait à sa manière, mais qu'en tant qu'homme, la démonstration de son affection devenait une épreuve bien périlleuse.
Neji n'y avait jamais cru. La tendresse et l'amour n'étaient pas réservés qu'aux mères, contrairement à ce que leur éducation spartiate leur avait inculqué. Hiashi ne l'avait pris pour héritier que dans l'espoir de voir ses capacités extraordinaires pour son âge s'épanouir plus encore. Les seuls instants où le chef de leur clan avait réussi à tenir une discussion sans détour ni malaise avec lui avaient été lorsqu'il leur fallait parler affaire. La tradition, l'argent et la réussite avaient créé leur relation. Le volte face professionnel de Neji avait déchiré cette peinture illusoire en mille morceaux.
Avoir grandi dans cette imposante demeure lui rappelait pourtant qu'il aurait pu vivre une vie fabuleuse s'il l'avait voulu, entouré du gratin de Konoha et assuré de succéder à son oncle à la tête de leur puissante famille. Il avait tourné le dos à un confort qu'il trouvait amplement mérité, et aujourd'hui encore, malgré la confirmation de sa passion pour le journalisme depuis qu'il avait repris les cours, il n'était lui-même pas sûr de la véritable raison de son choix.
- Assieds-toi.
Le ton sec et la voix glaciale, Hiashi contempla son neveu prendre place face à lui dans le salon. Les effluves du thé tout juste versé embaumaient la pièce et il plissa le nez.
Neji fréquentait son oncle depuis suffisamment longtemps pour lui reconnaître son penchant pour le café. Mais les Hyuga puisaient leurs origines et coutumes dans les plus fermes traditions japonaises et même au vingt-et-unième siècle, il ne serait pas dit que le rite du thé soit brisé pour une simple question de préférence gustative. Et ça semblait tellement hypocrite aux yeux de Neji qui avait adoré préparer des quantités monstrueuses de café durant son adolescence. Dans cette famille, on s'affirmait comme on pouvait...
- Comment se passent les cours ?
- Bien.
Hiashi leva un sourcil dubitatif depuis son canapé et attendit exactement cinq secondes, qu'il décompta silencieusement. Il savait pertinemment que le jeune homme ne se confierait pas davantage. Mais il voulait lui laisser la place d'exprimer quelque chose de plus de ses intérêts, avant qu'il ne l'y pousse. Ça semblait pourtant encore trop demandé.
- Quels sont les premiers résultats ?
- Aucun pour le moment. Les examens sont en janvier.
Il se pinça les lèvres pour s'empêcher de laisser échapper un sifflement agacé. Neji savait parfaitement qu'il se fichait des notes qu'il pouvait bien récolter. Réussir dans ses études et les aimer, c'était deux aspects de la chose bien différents qui avaient une influence directe l'un sur l'autre. Par Quels sont les premiers résultats Hiashi avait clairement voulu sous-entendre Quelles sont tes premières impressions ? Mais son têtu de neveu avait une fois de plus décidé de l'exclure de tout ce qui n'avait pas attrait à ses obligations strictes. Et parce qu'il n'était pas beaucoup plus loquace que le garçon, le patriarche se décida à stopper là ses inquisitions et à revenir dans une zone bien plus confortable pour tous les deux. Alors il quitta son rôle de tuteur pour endosser une nouvelle fois celui de l'homme d'affaires autoritaire. Et les études devinrent pur investissement.
- Tu arriveras jusqu'à la fin du trimestre ?
Devant lui, Neji se raidit presque imperceptiblement. Drôle de sensation, que de le voir réagir uniquement à ce qui lui permettait de tarir leur relation. Il avait l'impression de le voir prendre vie dans leurs conflits, incapable de venir le trouver dans les efforts qu'il faisait. Mais Hiashi n'était pas stupide. Son neveu avait grandi avec l'idée qu'il n'avait plus de famille directe depuis la mort de ses parents, et ce ne serait pas plusieurs années et disputes plus tard que la situation allait changer. Il avait choisi de tracer sa voie seul, et pour ce faire avait besoin d'un contre-poids face auquel se confronter pour se donner l'illusion d'avoir pris la bonne décision.
- J'aimerais que tu te rendes compte de la chance que tu as, Neji. Décider de tout abandonner à la dernière minute, mettre en difficulté ton entourage et être malgré tout soutenu par ton clan, qui accessoirement te paye le minerval...
- Et comment puis-je vous remercier pour tout ça ?
Il ne manqua en rien l'ironie qu'il cachait derrière ses propos, pas plus que la mimique de frustration qui étira ses lèvres fines. Et dire qu'il avait participé à l'éducation d'un tel ingrat.
- Cesse avec tes manières. Tu me fais presque honte.
- Je...
- Tu seras présent ce week-end à la soirée d'inauguration du nouveau projet de l'entreprise. Un carton d'invitation t'a été envoyé par poste. Je ne tolérerai aucune absence. Tu iras chercher Hanabi avant de venir. Je te charge de la surveiller et de tout faire pour qu'elle se comporte un minimum correctement.
- Vous croyez vraiment que sa place est à une soirée pareille ? S'indigna Neji qui ne voyait pas en quoi une enfant de onze ans avait à faire bonne figure à un repas d'affaire.
- Sa place est là où sa famille est, un point c'est tout. Il en va de même pour toi. Tu as peut-être décidé d'abandonner l'entreprise, mais tu restes un Hyuga. Comporte-toi en tant que tel.
- Bien évidemment...
- Ce n'est pas tout, le coupa-t-il sèchement. Je veux te parler d'une affaire plus... personnelle, dirons-nous. Hanabi.
- Elle va bien ?
Hiashi contempla quelques instants son neveu qui s'était légèrement redressé, interpellé par la sévérité avec laquelle il avait prononcé le prénom de sa fille. Ces deux-là ne se quittaient jamais d'une semelle et il savait parfaitement que Neji remplissait à merveille le rôle de grand frère auprès de son enfant. Les voir si proches malgré les événements qui leur étaient tombés dessus avait un effet rassurant sur Hiashi. Peu importe ce qu'ils en disaient, les liens qui les reliaient semblaient fortifiés à jamais. Voir deux Hyuga se serrer les coudes au point d'être exclusifs et protecteurs l'un envers l'autre lui permettait de croire que cette famille n'avait pas été entièrement bâtie sur l'hypocrisie et la formalité.
- J'ai eu son éducatrice au téléphone tout à l'heure. Elle demande de me rencontrer pour discuter du comportement d'Hanabi.
- De son comportement ?
- Elle s'inquiète. De quoi, je n'en n'ai aucune idée. Quoi qu'il en soit, s'il s'agit de quelque chose de personnel, je pense que de nous deux, tu es bien mieux placé que moi pour gérer ça. Elle se confie plus à toi qu'à quiconque d'autre. Tu iras donc la rencontrer demain à ma place. J'attends d'être un minimum au courant de cette histoire.
Voilà voilà !
J'espère que ça vous aura plu et que vous aurez assez facilement pu renouer avec les personnages et les trames de l'histoire.
Je m'attelle déjà au prochain chapitre, et j'essaye de faire revenir les autres personnages un peu laissés de côté pour le moment, Kiba et Shikamaru en tête.
Les reviews font toujours plaisir à lire, et ça encourage quand même, donc n'hésitez pas à donner votre avis, critiques positives et négatives.
A tout bientôt !
