Le Miroir 2
Son double releva la tête et fixa directement son regard sur lui, l'air choqué.
Harry s'étrangla et lâcha prise sur la bâche qui glissa au sol où elle git oubliée. Prisonnier du regard de son reflet, il retint son souffle jusqu'à ce que le manque d'air l'oblige à le relâcher.
- Qu'est-ce que… ! s'exclama-t-il, sincèrement choqué.
L'autre posa sa plume d'un geste décisif, et notre Harry remarqua qu'il n'avait pas du tout peur, ou du moins que cela ne se voyait pas.
- C'est la première fois que je suis contacté par une version de moi-même, dit l'autre d'un ton amusé. Je sais qu'on finit par tout voir dans le monde magique mais je dois avouer que je ne m'y attendais pas du tout.
Harry, toujours assommé, ne put que hocher la tête. Il remarqua en passant que si leurs voix étaient identiques en timbres, l'autre avait des inflexions bien plus raffinées, presque un accent qu'il n'avait entendu que sur la BBC : celui des hautes castes. Avait-il été élevé différemment ? Et soudain, un espoir fou l'envahit.
- Est-ce que…, fit-il, pour se taire immédiatement après, la question étant sortie sous la forme de cri et ayant fait résonner la salle entière.
- Tu n'as pas besoin de parler, fit l'autre après quelques instants. Si tu touches l'objet qui nous mets en contact – un miroir, peut-être ? – j'entendrais ce que tu penses dans ma direction.
Notre protagoniste toucha de nouveau le miroir, cette fois avec plus de précautions – il ne voulait pas passer de l'autre côté du miroir, merci, tous les romans s'accordaient pour dire que ce n'était pas une bonne idée – et pensa avec hésitation :
- Es-tu le moi… je veux dire Harry… nous ? Celui qui a été élevé par les Potter ?
Le visage de l'autre s'assombrit et la réponse fut évidente avant même qu'il ouvrit la bouche.
- Désolé, mon vieux, dit-il avec douceur et un regard de sympathie. Toujours un orphelin. Pas de chance.
Harry en fut déraisonnablement déçu. Bien sûr, des milliers d'autre lui devaient être orphelins, mais ça craignait quand même.
- Désolé aussi, « dit » ce Harry. Heu, comment je t'appelle ?
Une envie de rire fugace traversa le visage de l'autre.
- Appelle-moi Potter et je t'appellerais Hadrien ? suggéra-t-il. On ne devrait pas avoir de mal à s'en rappeler et on est habitués aux deux, donc…
- Les gens t'appellent Potter ? demanda Harry, curieux.
- Ben… oui, fit l'autre surpris. Poudlard est un peu informel, mais on est quand même en Angleterre, la patrie du « prendre sur soi ». Mes amis m'appellent Hadrien, mais la plupart des élèves m'appellent Potter. Ça ne te dérange pas si j'utilise ton prénom ?
- En fait c'est Harry, fit notre héros, un peu dépassé.
L'autre sembla aussi ébahi par cette remarque.
- Eh ben… Je savais que c'était un univers parallèle, je veux dire, quand un double de toi apparait qu'est-ce que ça peut être, mais j'avais pensé que les différences seraient les évènements importants, pas les petits détails, tu vois ce que je veux dire ?
Harry se retrouva à hocher la tête avec énergie.
- Je vois exactement ce que tu veux dire ! affirma-t-il avec ferveur. Je, heu, l'aurais pas aussi bien dit mais c'est ça.
L'autre rit.
- Si tu veux faire de la théorie magique, tu as intérêt à avoir du vocabulaire ou tu te retrouveras à sortir des trucs comme « je veux que ça fasse ça mais ça ne marche pas ! » Les gens ne peuvent pas t'aider si tu ne peux pas t'expliquer clairement. Je peux te dire que j'ai bossé pour avoir ce vocabulaire.
- Tu fais de la théorie ? sortit Harry surpris, qui ne savait pas s'il devait le plaindre ou le féliciter. Un regard rapide de l'autre montra qu'il n'avait rien perdu de la nuance, mais il répondit sans se faire prier.
- J'ai été accro aux runes dès que j'ai compris le principe, reconnut-il, et je suis bon en langues. L'arithmancie c'est plus dur, il faut une bonne base en mathématiques et je ne suis pas un naturel, j'ai dû acheter des livres de classe – sixième cinquième quatrième – afin de me remettre à niveau. Mais j'avais décidé de devenir un enchanteur depuis la deuxième année ou peut-être plus tôt, et tu as besoin de comprendre ce que tu fais.
Harry débordait de questions et ne savait pas par laquelle commencer.
- Tu achètes des livres moldus ? fut ce qui sortit. Vu le mouvement presque imperceptible de recul de son double, ce n'avait pas été le meilleur choix.
- Je n'utilise pas ce mot, fit l'autre avec une certaine prudence. Je sais que d'autres le font, pour leurs propres raisons, mais étant donné qui est ma mère, ça me semble plutôt déplacé.
Potter le fixait d'un regard inscrutable. Son sourire et son comportement relaxé avaient disparu. Harry se dit qu'il devait se demander s'il était tombé sur sa version bigote.
- Non ! s'exclama-t-il. Je suis pas… je veux pas dire…
Il s'arracha presque les cheveux de ne pouvoir sortir ce qu'il voulait.
- C'est pas ça !
L'autre rit malgré lui et se détendit un petit peu.
- C'est moins insultant de ton côté ? suggéra-t-il.
Harry grimaça et avoua la vérité.
- Non. C'est toujours un mauvais mot et les sang-pur l'utilisent comme insulte. C'est horrible à dire mais je crois que je l'utilise parce que tout le monde le fait.
L'autre fronça les sourcils, pas vraiment impressionné.
- Tu réalises que « tout le monde », c'est toi aussi ? Et que si tu ne le faisais pas, d'autres se poseraient peut-être des questions ?
Il grimaça, n'y ayant jamais réfléchi.
- Il y a tellement de choses différentes ici, et jamais une explication ! geignit-il. Entre les trolls et les chiens à trois têtes, je crois que je fais même plus attention à ce que je dis et comment je le dis. C'est nul quand même, reconnut-il. Désolé.
L'autre avait l'air de se ramollir.
- Je vois ce que tu veux dire, accorda-t-il. Poudlard n'est pas une très bonne école si tu veux apprendre les choses qui comptent, tu as intérêt à te bouger et à poser des questions à ceux qui n'ont pas de raison de te mentir. Sinon, ceux qui essaient d'être polis utilisent « normaux », « autres », « non-magiques » mais c'est un peu long, et depuis un ou deux ans il y a une sorte de mode où on parle de nétechs pour né dans une civilisation technologique et de « techs » ou « technos » pour leurs parents. Ça passe.
Notre protagoniste en resta bouche bée.
- Oh. Oui, je vois comment ça pourrait plaire. Nétech. Ça sonne cool, ça décrit bien ta situation… mais est-ce que les sang-purs s'en servent ? J'imagine bien Malfoy dire « c'est assez bon pour mon père c'est assez bon pour moi ! »
Son double rit, égayé par l'image.
- Ça lui ressemble bien, en effet ! Si quelqu'un est obsédé par son père, c'est Malfoy… mais, hmm, on a un peu triché pour l'appellation.
Harry lorgna sur le visage qui lui faisait face. Potter avait l'air un peu coupable et Harry réalisa que c'était sans doute ainsi qu'Hermione devinait sans faute quand il avait fait une bêtise : il était transparent.
- Triché ? fit-il, la voix pleine de soupçons.
L'autre se redressa et le regarda bien en face.
- Ecoute, j'ai fondé le club des nétechs en première année, même s'il ne s'appelait pas encore comme ça au début. Avec les autres, on a discuté des problèmes qu'on avait et cherché des solutions, mais on n'est pas des idéalistes non plus on n'essaie pas de rendre le monde meilleur, seulement de rendre les choses plus faciles pour nous.
Il s'arrêta, attendant à l'évidence un commentaire déplaisant ou une insulte. Harry, ne voyant pas où il voulait en venir, se contenta de hocher la tête.
- Continue, dit-il.
L'autre, surpris, le fixa en silence quelques secondes avant de reprendre.
- Hmm… les nétechs aimaient le nom, et on pensait que pas mal d'autres l'adopteraient comme un bon compromis mais en même temps il était évident que ça risquait de devenir une question politique et alors on se retrouverait dans la position de ceux pour et ceux contre. Si les « bons » utilisaient l'adjectif qu'on avait choisi, les « mauvais » refuseraient de changer de mot. Ou pour être plus clair, si les gryffondors l'adoptaient, les serpentards s'accrocheraient à « moldu » pour le principe. Ce qui ne nous avancerait pas.
- Vrai, reconnut Harry qui se demandait s'il avait en face de lui la version intelligente de Harry Potter.
- Alors on en a parlé et on a décidé d'en faire une mode.
Notre héros s'étrangla. C'est vraiment la dernière chose à laquelle il s'attendait !
- Une mode ?! postillonna-t-il.
Son alter-ego semblait apprécier sa surprise, si son petit sourire en coin était un indice. Qu'est-ce que ça signifiait, si son double était un petit con malicieux ? Est-ce que ça disait quelque chose sur sa personnalité ? Naaaan.
- Explique, grogna-t-il.
Le petit con en question eut le culot de rire avant de reprendre.
- On a décidé que le mieux serait de ne pas en faire une discussion, pour éviter les prises de parti. Alors on l'a juste lancé dans la conversation. Quand quelqu'un disait « moldu », on corrigeait d'un air absent. Et quand ils nous regardaient d'un air confus, on s'excusait et on leur disait que le mot n'était plus à la mode, que maintenant tout le monde disait « techs » et « nétechs ». Et quand ils nous demandaient pourquoi ils n'en avaient jamais entendu parler, on haussait juste les épaules.
- Et ça a marché ? « s'écria » Harry dont les yeux, il en était sûr, allaient bientôt tomber de sa face tant ils étaient dilatés. Ça ne pouvait pas être si simple !
- Tu l'as dit toi-même, fit l'autre en haussant les épaules. « Nétech » sonne bien, et tout le monde veut être cool, pas vrai ? Rappelle-toi qu'à la base de tout, on est une bande d'ados et de préados. Tout le monde veut être à la mode. On a laissé le bruit courir jusqu'à ce que certains l'utilisent naturellement, et quand les premiers questionneurs nous ont confrontés, tout ce qu'on a eu à faire c'est de ne pas avoir l'air concerné. Ne pas s'énerver, ne pas discuter, ne pas faire de reproches. « C'est la même chose », on leur disait. « Ça sonne mieux, c'est tout. Tu n'es pas obligé de t'en servir, ça ne me gêne pas, si c'est important pour toi… »
Harry s'étrangla en pensant à la tête de Malfoy écoutant, par exemple, Justin Finch-fletchley l'assurer avec gentillesse qu'il ne serait pas offensé par ses insultes rétrogrades et qu'il comprenait très bien qu'utiliser de nouveaux mots n'était pas à la portée de tout le monde… autant lui dire que c'était mignon pour l'achever !
Il pleura un peu de rire devant le miroir qu'il tenait toujours fermement de la main gauche.
A Suivre.
