Le Miroir 3

Harry s'étrangla en pensant à la tête de Malfoy écoutant, par exemple, Justin Finch-fletchley l'assurer avec gentillesse qu'il ne serait pas offensé par ses insultes rétrogrades et qu'il comprenait très bien qu'utiliser de nouveaux mots n'était pas à la portée de tout le monde… autant lui dire que c'était mignon pour l'achever !

Il pleura un peu de rire devant le miroir qu'il tenait toujours fermement de la main gauche.

- Tu es terrible, jura-t-il. Et personne ne s'est aperçu de rien ?

Potter accueillit le compliment avec un plaisir visible et une très jolie rougeur. Il fallait vraiment qu'ils travaillent tous les deux sur leur visage de bois ou ils perdraient toute leur fortune au poker.

- Les plus vieux serpentards, ceux qui ne disent jamais rien, certainement. Les plus vieux serdaigles. Cedric Diggory de Poufsouffle. Perceval Weasley de Griffondor, et ses frères les jumeaux. De notre âge ? Zabini a rigolé tout seul toute la semaine et Nott nous a offert sa « collaboration » la semaine suivante. Apparemment les solutions sans violence, c'est son truc.

- Mais pas les professeurs ? fit Harry un peu dégrisé.

Potter grimaça.

- Je ne sais pas pour ta version, mais de ce côté, les professeurs de Poudlard donnent l'impression d'avoir suivi une formation pour extrême négligence. Rogue me regarde bizarrement, mais il fait ça depuis le début donc pas de changement de ce côté.

Un soupçon horrible avait envahi Harry pendant cette énumération. Est-ce que… ?

- Et, heu… fit-il subtilement. Il est carrément atroce avec moi, mais c'est aussi parce que je suis griffondor. Tu n'as pas ce problème, hein ?

L'autre se redressa subitement, l'air surpris et inquiet.

Mince, pensa Harry.

- Mince, souffla Potter.

Ils se regardèrent et éclatèrent de rire.

- Hmm, fit l'autre. Je n'y ai même pas pensé. Les petits détails, hein ?

Harry secoua la tête, résigné.

- Serpentard, hein ? demanda-t-il.

L'autre, le regard méfiant, hésita avant de répondre.

- Est-ce que ça change quelque chose ? assena-t-il durement. Est-ce que tu vas passer à « tous les serpentards sont des monstres » comme c'est la mode à Griffondor ?

Harry recula devant l'accusation mais ne se déroba pas.

- Non, fit-il bravement. Le Choipeau m'a proposé Serpentard moi aussi, ça serait vraiment hypocrite de ma part de te faire des reproches, non ?

L'autre haussa les épaules, subitement hostile.

- Encore une fois, c'est peut-être une question d'univers, mais ici, l'hypocrisie n'a l'air de gêner personne. Je dirais même que c'est une qualité que les plus grands personnages ont l'air de cultiver. Alors tu m'excuseras si une remarque de ce genre ne me rassure pas vraiment.

Harry réfléchit. Il savait ce qu'il voulait dire, mais trouver les mots était plus difficile qu'on ne penserait. Bon sang, peut-être que lui aussi devrait se mettre à travailler sur son vocabulaire !

- Je peux pas dire que j'aurais pas des réflexes… malvenus, reconnut-il. Mais au moins j'en suis conscient. Est-ce que ça suffira ?

L'autre se relaxa légèrement et lui adressa un sourire pâle mais sincère.

- Tu serais étonné de la différence qu'un petit effort peut faire, promit-il. Et, euh, je suis serdaigle, en fait.

Notre Harry en resta bouche bée, avec l'impression de participer à un concours pour yeux en billes de loto. Il savait que son expression devait être ridicule – son reflet cachait un gloussement dans sa manche – mais il pensait que ça reflétait bien ce qu'il ressentait.

- Un serdaigle ?! bafouilla-t-il. Moi ?!

L'autre haussa les épaules.

- On n'a jamais été stupides, quand tu y pense. Tu crois vraiment qu'on a survécu aux Dursley seulement grâce à la chance ? Dix ans enfermés avec trois personnes qui nous haïssent, qui nous font vivre selon une suite de règles compliquées et qui refusent de nous expliquer ces règles, tu crois que ça ne relève pas des coulisses de l'exploit ?

Harry en resta sans souffle – encore une fois. Son double s'était un peu énervé vers la fin, et on sentait que la question lui tenait à cœur. Quand à Harry… il s'était tellement habitués aux gens le traitant comme un idiot, surtout depuis qu'il avait rencontré Hermione…

- Quand tu le dis comme ça, c'est sûr que c'est impressionnant, mais…

- Il y en a d'autres qui ne s'en sont pas aussi bien sortis, fit l'autre d'une voix grave. Tu as entendu parler de l'enfant du placard ?

Harry frissonna. Il avait vraiment espéré ne plus jamais entendre parler de l'enfant du placard. Un article était paru quand il avait… sept ? Huit ans ? Sur un enfant retrouvé mort dans le placard de la chambre de ses parents. La porte était recouverte de griffures…

- Ouais, et j'aimerais autant ne pas m'en souvenir si tu veux bien, fit-il d'une voix un peu rauque.

Potter le regarda d'un air surpris puis contrit.

- Désolé, fit-il plus doucement. J'ai horreur de cette habitude qu'ont les sorciers de prétendre que je suis un jouet de la chance ou de la destinée.

- On sent ton expérience, fit Harry en souriant. Allez, dis-moi comment tu es devenu serdaigle ! Parce que je dois t'avouer que serpentard, j'aurais compris, mais là…

- C'était en fait assez logique, si tu y penses. J'arrive dans ce nouveau monde, tout se passe très vite et je comprends que non seulement j'ai loupé les dix premières années de formation, mais aussi que contrairement aux nétechs, tout le monde va s'attendre à ce que je sache exactement de quoi ils parlent. Déjà dans le train je sens que les situations dérapent et que les normes habituelles de politesse… pardon, mes normes habituelles de politesse ne fonctionnent plus.

- Tu t'es fait prendre entre Ron et Malfoy, c'est ça ? fit-il, compatissant.

- Tu peux le dire, fit Potter sèchement. Et je comprends par ton usage de son prénom que Weasley sixte et toi êtes devenu amis, à ce moment-là ou à un autre mais je te dis tout de suite que ça n'est pas arrivé ici ! Ces deux imbéciles avaient l'air de jouer à qui pouvait être le plus grossier et le plus infantile et je les ai flanqués à la porte de mon compartiment. Malfoy est venu plus tard pour s'excuser, mais Weasley…

- Aie, grimaça notre héros. Oui, il voyait bien que ça aurait pu se passer comme ça. S'il avait eu plus d'assurance… Ron ne s'était pas montré sous son meilleur jour pendant ce voyage, c'était vrai…

- Mais même plus tard ?

- Je suis un serdaigle, rappela l'autre. Il est griffondor et semble penser que l'amitié inter-maison est un péché mortel. De plus, après l'avoir observé pendant deux ans, je t'assure que je ne voudrais pas de son amitié s'il me l'offrait sur un genou. J'ai rarement rencontré une si mauvaise nature que Ronald Weasley.

- Ouch. C'est mon meilleur ami.

Ils se regardèrent et éclatèrent de rire une nouvelle fois.

- Différents, hein ?

- Différents. Continue ?

- Donc je finis le voyage sans rencontrer personne d'autre qu'un garçon un peu timide qui cherche son crapaud, on a une longue conversation sur les maisons et maintenant que j'y pense, c'est sans doute là que ça a commencé. Il devait être griffondor, il m'a dit, on s'y attendait, mais il pensait que le Choipeau l'enverrait à Poufsouffle. Après réflexion, je lui ai dit qu'il ferait mieux de choisir la maison basée sur l'amitié, comme ça si sa famille le rendait malheureux il aurait quelqu'un à qui se raccrocher, alors que passer sept ans dans une meute d'aspirants héros me semblait épuisant, surtout si on n'a pas le caractère adéquat. Si Griffondor était vraiment ce que l'on en disait, il risquait de finir très isolé et avec un amour-propre en descente libre. Il est parti l'air songeur, mais ça m'a fait réfléchir. Déjà je n'aimais pas l'idée d'être réparti sur des qualifications morales – ça ne regarde que moi – et puis Serpentard semblait fait exprès pour moi, mais je n'aimais ni l'idée d'être si en vue ni celle d'entamer une activité politique si tôt, sans savoir à quoi mes actes correspondaient.

- Euh ? J'ai pas compris, là. C'est quoi, cette histoire de politique ?

- Mmmm. Comment t'expliquer… La raison principale pour laquelle les deux maisons s'affrontent – autrement que cette stupide rivalité morale qui est à la fois fausse et bien plus récente qu'on ne penserait, c'est que les deux veulent changer le monde et le rendre meilleur. Bien sûr, elles divergent sur ce qui est le meilleur, pour qui c'est le meilleur et aussi sur les méthodes à employer.

- … tu as une version pour idiots quelque part ?

- En gros, l'idée du « griffondor bon, serpentard mauvais» date au plus de deux ou trois générations, c'est vraiment récent à l'échelle des sorciers et en plus ça sonne carrément catholique ce qui veut dire que c'est une « mode » aussi si tu veux. C'est nouveau et ça utilise les valeurs d'une société étrangère. Si tu élimines cette tendance, voilà des gens intelligents et pleins de volonté qui veulent améliorer la société dans laquelle ils vivent mais qui ont des divergences d'opinion sur quoi faire et comment s'y prendre. C'est plus clair comme ça ?

- Plus clair et presque positif. Vu comme ça, on s'attendrait à ce que le ministère s'améliore avec le temps !

- Ah. J'aimerais bien. Mais non, la rivalité est plus stupide chaque année et peu de gens essaient encore d'améliorer les choses, même s'ils avaient la possibilité de se faire entendre. On est un peu dans une phase de « une voix, une foi, une voie », si tu vois ce que je veux dire.

Harry hocha la tête pensivement. Certaines choses ne changeaient pas, effectivement.

- Et c'est la voix du Prophète, conclut-il.

- La voix de la foule, opina l'autre. Pour en revenir à nos moutons, j'étais déjà plus un serpentard qu'un griffondor, mais les deux auraient fait de moi un exemple et je ne tenais pas à ce que mes erreurs inévitables passent en gospel soit dans la bible du nouveau messie ou dans celle du dernier seigneur des ténèbres. Je voulais bien exprimer mes convictions en public et me battre pour elles, mais encore aurait-il fallu savoir quelles étaient ces convictions. Je venais d'arriver, tu te rappelles ? Donc dans le doute, j'ai prié, supplié et argumenté avec le Choipeau pour qu'il me mette à serdaigle, en pensant que non seulement les gens me trouveraient ennuyeux et indigne d'attention, mais aussi que ça me donnerait le temps d'apprendre et d'observer les coutumes des indigènes avant d'entrer en scène et de faire des discours enflammés. Ça a marché mieux que je l'espérais, en plus.

- Vraiment ? Il faut que tu m'explique ça, fit Harry, songeur. Il comprenait bien le raisonnement mais était profondément étonné qu'une quelconque version de lui à onze ans ait pu être aussi détachée et logique.

- Tu sais, la différence entre nous ? ça n'est pas la maison, ça remonte avant le train. Parce que je sais que je n'aurais pas pu tenir ce raisonnement. J'étais une boule de nerfs ce jour-là, je me souviens que j'étais plein d'espoir de me faire enfin des amis, j'étais tellement émotionnel que penser est devenu pratiquement optionnel. Et le temps que je descende du train, j'avais un meilleur ami, un rival, une maison et déjà des habitudes.

Il secoua doucement la tête en réalisant que la rivalité griffondor-serpentard avait déjà été ancrée dans sa vision du monde avant même d'être réparti.


A Suivre.