Le Miroir
Tu sais, la différence entre nous ? ça n'est pas la maison, ça remonte avant le train. Parce que je sais que je n'aurais pas pu tenir ce raisonnement. J'étais une boule de nerfs ce jour-là, je me souviens que j'étais plein d'espoir de me faire enfin des amis, j'étais tellement émotionnel que penser est devenu pratiquement optionnel. Et le temps que je descende du train, j'avais un meilleur ami, un rival, une maison et déjà des habitudes.
Il secoua doucement la tête en réalisant que la rivalité griffondor-serpentard avait déjà été ancrée dans sa vision du monde avant même d'être réparti.
- Je n'ai pratiquement eu aucune chance de prendre du recul ou de réfléchir à ce que je faisais, fit-il avec un certain regret. Tout est allé très vite et tu sais, j'ai parfois l'impression que ça ne fait que s'accélérer. J'ai juste le temps de prendre ces décisions sur le tas, ou j'y suis poussé, et immédiatement c'est la guerre de qui me suit et qui s'oppose à moi… mais des fois je ne me suivrais pas moi-même si j'avais une autre solution !
Il se passa la main sur le visage, soupira et releva la tête avec un sourire d'excuse vers le miroir.
- Mais, hé, « nos choix font de nous ce que nous sommes », hein ?
L'autre eut, s'il était possible, l'air encore plus pincé.
- Il faut encore que tu aies un choix. Ça veut dire au moins deux alternatives et la réalité ne se limite pas à oui et non, merci. Et ton dicton ignore les choix des autres et leurs conséquences sur nos vies. Parce que vivre chez les Dursley a certainement fait de nous ce que nous sommes, et je ne me souviens pas d'avoir fait ce choix ! Non je pense que c'est encore une de ces phrases toutes faites que les gens emploient pour te faire te sentir responsable de leurs problèmes. Je te ferai remarquer que dans une école digne de ce nom, ayant des centaines d'années d'expérience, un professeur expérimenté vous attendrait à la descente du train et entreprendrait d'éclaircir le mélange de légendes, mythes et grosses blagues que vous êtes sûrs d'avoir appris pendant le trajet, avant que vous commenciez à y croire comme parole d'évangile. Sérieusement, qui fait confiance à des gosses de onze ans pour « avoir du recul » et comprendre que leurs choix auront plus de conséquences que ce qu'ils peuvent imaginer ? Personne, voilà qui !
Le ton de Potter était monté régulièrement, visiblement la question lui tenait à cœur.
- Où sont les réunions d'accueil, où on t'explique les règles, ce qui te sera demandé question travail et comment les points sont comptés ? Tu te rends compte qu'on ne te parle même pas du couvre-feu, ou des horaires de la bibliothèque !
Il s'arrêta net, prit une grande aspiration et se tourna vers son double avec un sourire un peu crispé.
- Désolé. A force de chercher pour avoir une idée de ce que j'aurais besoin de savoir et qu'on ne me disait pas, je suis tombé sur une montagne de choses que tous les élèves auraient besoin de savoir mais qu'on ne dit à personne, par paresse, par incompétence pure ou par dessein politique. C'est immense et je suis dépassé, alors même si je sais que je fais mon possible, je m'énerve. Ce que je veux dire, c'est que dans le monde techno, tu as des dizaines de possibilités concernant qui tu veux être. Tu entres à Poudlard et te voilà réduit à quatre. Tu rencontres un type dans le train et soudain tu n'as plus que deux options et si aucune des deux ne te sourit particulièrement ? Personne ne va te dire de discuter ou qu'il y a d'autres solutions. C'est ton Destin tu ne choisis pas, tu es Choisi. Ce qui veut dire, en fait, sans les majuscules flatteuses, que c'est ta vie mais tu n'as rien à dire. Les choix seront faits pour toi. Merci Poudlard. Alors si tu te sens coupable que certaines de tes décisions ne sont pas ce que tu aurais voulu, pose-toi dans un coin et commence à te demander si c'est toi qui les a faites ou si c'est ton entourage. C'est ce que je voulais dire en parlant de Serdaigle : non seulement ça m'a rendu moins intéressant pour les journaux, mais c'est normal pour un serdaigle d'étudier sans cesse, d'être plus intéressé par l'idée d'apprendre que par celle de se faire des amis, d'être prudent dans ses phrases et ses opinions, et par-dessus tout, neutre. Un serdaigle peut poser des questions; un griffondor/serpentard doit avoir des opinions. Tu vois la différence ?
- Plus que je n'aurais pensé, et je suis un peu envieux maintenant, reconnut Harry. Il y avait une sorte de liberté dans ce statut de serdaigle : personne ne vous regardait et si vous ne saviez pas quelque chose, eh bien, certainement vous alliez l'apprendre. Apprendre, c'est ce que cette maison faisait.
- Ça aide, confirma l'autre. Surtout quand quelqu'un, ou le groupe de quelqu'un se sert de ton école comme d'un camp d'entrainement ou d'un atout politique et que tu te retrouves pris dans des situations où ton niveau de connaissances normal ne suffira pas parce que la plupart des adultes eux-mêmes ne sauraient pas quoi faire. Mais les serdaigles ont toujours de l'avance et maintenant que je m'attends au coupe-gorge, je peux te dire que je carbure !
- Le coupe-gorge ? demanda Harry, éberlué. Attends, qu'est-ce qui t'es arrivé à Poudlard ?
L'autre lui décocha un regard acéré avant de répondre.
- Tu es en… première, deuxième année, c'est ça ? Tu as rencontré un chien à trois têtes, récemment ? Un troll ? Peut-être un basilic ?
- Première, souffla Harry avant de réagir. Et comment tu sais… pour le Troll ? Un BASILIC ?! Attends attends attends, machine arrière toute ! J'ai rencontré ce chien, oui, il était assis sur une trappe. Mais le troll ? Et je ne sais même pas ce que c'est, un basilic ! C'est pas une herbe de cuisine ?
Le sourire de son reflet était un peu effrayant, voire même sadique.
- Ooooh, fit-il, tu n'as pas encore découvert les merveilles de Poudlard, l'école où tu dois te faire tuer ou perdre des points et ta réputation ! Bienvenue. Mon conseil ? Barre-toi.
- Eh ben, c'est direct comme conseil, fit Harry après quelques instants passés à essayer de digérer les informations en désordre. Tu peux m'éclairer plus ? Parce que je crois que je bloque, là.
- Tu es sûr que tu veux les détails ? demanda Potter, perdant son sourire et l'air fatigué. Parce que je dois te dire : c'est un vrai merdier. Et pire que tu pourrais penser.
Harry déglutit. Quel choix.
- C'est quand même ma vie, non ? dit-il raisonnablement. Et même si nos vies sont différentes, j'aimerais mieux savoir, au cas où.
L'autre hocha la tête pensivement.
- Je vois. Bon, la première chose que tu dois savoir, c'est qu'un paquet de gosses de onze ans et Hagrid ne sont pas une source fiable d'informations. Hagrid est un brave type, mais « simple » le décrit bien et il ne faut pas s'attendre à de la pensée critique venant de lui. Pareil pour tes camarades de classe : « Tout le monde sait » se traduit en réalité par « Tout le monde dit » et c'est tout ce qu'ils savent : ragots, rumeurs, opinions personnelles et des lambeaux de ce qu'ils ont entendu dire par leurs parents et qu'ils n'ont pas compris. Tout ça pour te dire que les gens qui t'entourent ont beaucoup d'assurance mais peu de réflexion. Ne les crois pas. Ils ne savent rien.
- Ils en savent plus que moi, remarqua Harry qui avait absorbé la phrase sans rien dire.
- Mais non, assena l'autre. C'est ce que j'essaie de te dire. Ils croient qu'ils en savent plus que toi mais ils ne font que répéter et déformer ce qu'ils entendent, tandis que toi tu as au moins les faits que tu as vécus et un solide bon sens… ou en tout cas tu devrais.
Devant le regard sceptique de son double, Potter protesta.
- Attends, tu sais que tu n'as pas été élevé dans le luxe et le monde magique et que tu ne chassais pas la licorne avant d'avoir sept ans ! Donc tu sais que les « Aventures de Harry Potter » sont non seulement un tas de mensonges mais aussi que c'est là que la plupart des gens prennent leurs renseignements en ce qui te concerne. Mais c'est écrit, ça te dit quelque chose ?
Harry hocha la tête avec réluctance. Ça lui rappelait les pires moments d'Hermione et la façon dont elle l'avait abordé dans le train.
- Et tu n'y as sans doute jamais réfléchi, mais à cette échelle, ça n'est plus une erreur, c'est de la désinformation.
Harry le regarda juste avec scepticisme. Son reflet se prenait vraiment trop au sérieux. Ce malentendu à propos des livres était embêtant, c'est sûr, mais ça n'était pas la fin du monde.
- J'ai l'exemple parfait ! jura l'autre, ayant vu son regard. Dans ton monde, je sais pas, mais ici tout le monde fêtait le Garçon Qui A Survécu et Harry James Potter et même ma lettre d'inscription à Poudlard portait ce nom. Mais je suis inscrit dans les registres officiels comme Hadrian Jamieson Altaïr Potter. C'est mon nom.
- Huh, fit Harry. Hadrian, hein ? Tu as vraiment un nom à rallonges.
- C'est typique chez les vieilles familles anglaises, fit son double avec exaspération, mais tu n'as pas compris le point que j'essaie de faire : ça pourrait être ton nom aussi !
- Quoi ?! Non, ma lettre disait… oh. Mais tout le monde… huh.
- Tu vois ce que je veux dire ? Tant que tu n'as pas vu la version locale de ton extrait de naissance – ou ton extrait de naissance tant qu'on y est – tu ne peux pas être sûr. Dans mon monde, l'auteur des « Aventures » a choisi exprès un nom assez proche du mien pour que les gens s'y trompent, mais assez différent pour, du moins il l'espérait, ne pas être poursuivi pour l'utilisation d'un nom qui ne lui appartenait pas. Avec le succès de ses livres, Harry James Potter est devenu familier et au lieu de penser à moi quand ils parlaient de lui, les gens pensent à lui quand ils parlent de moi…. Est-ce que ce que je viens de dire à un sens ?
- Je crois que je te suis, fit lentement Harry qui carburait toujours. Il a donné ce nom à son héros et maintenant les gens pensent que c'est le tien. Parce que tu n'étais pas là ces dix dernières années mais lui si.
- Bingo, fit l'autre avec amertume. Et je l'ai attaqué en justice. Pour diffamation.
Harry s'étrangla.
- Tu crois pas que tu exagères ?! dit-il quand il eut retrouvé son souffle. Ce sont juste des histoires, et elles sont plutôt flatteuses, non ?
- Ouais, fit platement l'autre dont l'accent raffiné avait disparu. Et pendant des mois, chaque fois que je disais quelque chose, les autres me traitaient de menteur, parce que ça n'était pas dans le livre. Curieusement, les enfants qui lisent ces livres ne sont pas à l'âge où tu te demandes ce qui est vrai ou pas. Et ils ont grandi avec Harry James Potter. Tu imagines si j'avais été réparti à Griffondor, comme tout le monde s'y attendait ?
- J'imagine trop bien, oui, fit Harry, aussi sec qu'un parchemin.
- Probablement, rit l'autre, son amertume oubliée ou simplement mise de côté. Ce que j'essayais de dire, c'est que si je n'avais rien fait, les autres auraient continué à se servir des livres comme d'une référence par rapport à moi et que ça posait vraiment un problème. Je veux que les gens me croient moi, pas quelqu'un qui se fait du fric sur mon nom. Presque toute la légende du Garçon Qui A Survécu est basé sur cette série en fait; si tu veux un jour être quelqu'un d'autre que le Héros prédestiné, tu vas sans doute devoir commencer par là. Mais ça n'est que la première épaisseur du problème il y a d'autres couches. Tu es sûr que tu veux poursuivre ?
- C'est mon dernier mot, Jean-Pierre, ironisa Harry en levant les yeux au ciel. Je suis plus curieux qu'une pie, tu vas pas me dire que ce détail est différent.
Charmante rougeur, encore une fois. Son double devait avoir du succès auprès des filles.
A Suivre.
