Le Miroir 5
- C'est mon dernier mot, Jean-Pierre, ironisa Harry en levant les yeux au ciel. Je suis plus curieux qu'une pie, tu vas pas me dire que ce détail est différent.
Charmante rougeur, encore une fois. Son double devait avoir du succès auprès des filles.
- Hem, toussota le serdaigle, embarrassé. Non ? Poursuivons. Donc il y a la série et la, heu, « déformation de caractère » qui s'ensuit. Mais les choses se compliquent. Parce que Neville Londubat connaissait mon nom avant moi.
- Comment… oh. Son éducation « traditionnelle », c'est ça ?
- Exactement. Il a dû mémoriser les noms de pas mal de personnages importants mais aussi de ses pairs et de leurs familles immédiates. Il peut te réciter des arbres généalogiques entiers, en fait, c'est assez impressionnant…
- Mais il ne peut pas être le seul, conclut Harry. Tous les serpentards devaient savoir, pas mal des serdaigles…
- Les vieilles familles sont réparties un peu partout, en fait. Certains des poufsouffles auraient dû savoir et savaient, en fait… quand on leur a demandé. La famille envoie des faire-parts de naissance, surtout quand il s'agit de l'héritier d'une fortune et d'un nom assez importants. Et dans ces cas-là, la famille passe généralement une annonce dans le journal.
- Tu plaisantes ? fit Harry après avoir retrouvé l'usage de la parole.
- J'aimerais bien, fit l'autre, compatissant. Mais si tu suis mon point, la vérité c'est que non seulement « tout le monde » sait des choses sur toi qui ne sont absolument pas vraies, mais que même s'ils ont eu la preuve de leur erreur, ils se battront pour ne pas l'admettre, au point de te traiter de menteur si tu les contredis !
- C'est dingue, fit notre Harry, se sentant subitement très jeune.
- Et aussi très dangereux, reprit son double, l'air sombre. Parce que tout le monde croit qu'Albus Dumbledore est ton tuteur légal et que s'il y a un problème c'est à lui de le résoudre. Et c'est pour ça que même si tu portes les traits très visibles d'un enfant battu, personne ne va intervenir. Sûrement Dumbledore fait ce qu'il faut ! Et s'il ne peut pas faire grand-chose, c'est certainement qu'il a de bonnes raisons. Mais personne ne va se lever et demander : Et quelles sont ces raisons ? Ou : mais qui est responsable de cet enfant ? Même ceux qui savent qu'il ne peut pas être ton gardien. Et tant que personne ne pose de questions, les choses continuent parce que si personne ne pose de question, c'est qu'il n'y a pas de problème, n'est-ce pas ?
- Je crois que je vais être malade, dit Harry, sa voix reflétant le malaise qu'il ressentait. Il ne plaisantait pas : il se sentait nauséeux. L'idée même que le monde magique qu'il avait été prêt à aimer soit si… tordu le peinait d'une façon incroyable. Et pourtant, ça expliquait tant de choses.
- Maintenant, reprit-il gravement, parle-moi du Basilic. Et du chien. Et explique-moi, lentement, avec des mots simples, pourquoi je devrais me barrer d'une école de magie tous frais payés alors que ce qui m'attends de l'autre côté c'est les Dursley.
Potter eut un sourire dépourvu d'humour.
- Crois-moi, quand j'aurais fini, les Dursley t'apparaitront comme la famille d'accueil idéale.
Ça allait être mauvais.
Après que l'autre ait eu raconté ses trois premières années à Poudlard, Harry révisa : c'était très mauvais. Même en prenant en compte cette histoire de dimensions alternatives, si sa vie suivait ne serait-ce qu'un peu le schéma de celle de son double, il était fichu.
- Ce qui me dérange le plus, dit-il à voix haute sans regarder le miroir – sur lequel sa main était pourtant crispée – c'est que tout ça n'a pas vraiment de sens. Je veux dire, en plus de mettre en danger des centaines d'enfants, d'une sécurité de merde et d'un tas de professeurs incompétents, pourquoi est-ce qu'ils penseraient que je vais m'en mêler ? Quelle espèce d'idiot court après les basilics ?!
L'autre haussa gracieusement les épaules.
- Quelqu'un qui croit à sa propre légende, peut-être ? Depuis que je suis arrivé ici, on me rebat les oreilles des exploits du Garçon Qui A Survécu j'ai essayé d'arrêter net ce train de pensées pour les raisons que je t'ai données : je me refuse à devenir l'ombre d'un personnage de contes pour enfants. Mais imaginons un Potter plus faible, ou plus isolé, avide d'attention et d'affection. Devant des camarades déterminés, il pourrait avoir peur de dire non ou penser que c'est le prix à payer s'il veut avoir des amis ! Ne le prends pas mal, mais j'ai toujours pensé qu'être réparti à Griffondor rendrait les choses plus difficiles de ce côté-là. Même ceux qui ne sont pas malicieux ont tendance à suivre celui qui crie le plus fort, d'après ce que j'ai remarqué. Prenons un Potter qui n'aime pas crier, ou qui a l'habitude qu'on lui crie dessus… euh, est-ce que tu veux que je me taise maintenant ? Parce que tu fais une grimace épouvantable.
Harry, qui grimaçait effectivement en direction du sol, releva la tête avec un sourire un peu faible.
- Nah. C'est juste que ça me ressemble beaucoup et que je vais me demander plus souvent pourquoi je fais ce que je fais… mais même comme ça. Courir après la pierre philosophale ? On dirait un mauvais roman pour Jeunes Adultes. Qu'est-ce que j'en ai à fiche de la pierre philosophale ? Et oui, empêcher que le méchant la prenne, d'accord, mais c'est pas mon boulot ni ma responsabilité et mettre en danger des mômes de onze-douze ans juste pour jouer les détectives, c'est vraiment louche. Si tu sais qu'une bombe est cachée dans ton école, tu ne cours pas les donjons pour la désarmer ; tu appelles les flics !
- C'est exactement ce que j'ai fait ! rit Potter. Cette histoire m'inquiétait beaucoup et le fait que tout le monde trouve normal de cacher quelque chose de dangereux dans une école plus que tout ! Alors j'ai écrit aux Aurors – c'est la police d'ici – et j'ai dit que c'était peut-être une blague pour faire marcher les esprits trop curieux mais que je n'avais pas assez d'humour pour en rire. Ils sont venus enquêter, il y a eu une crise discrète et le directeur m'a fait venir dans son bureau pour me regarder d'un air attristé comme si j'avais gâché sa partie d'échecs mais c'est pas un jeu, nom de dieu ! C'est de nos vies qu'il s'agissait !
Le serdaigle se reprit et toussota.
- Désolé. Je veux dire… je partage entièrement ton opinion. Tu disais ?
- Je disais… que je ne pigeais pas. Sauver Hermione, bon, il fallait sauver Hermione, et je ne savais même pas qu'elle serait avec le troll quand je suis parti à sa recherche, ou j'aurais réfléchi à deux fois… qu'est-ce que tu as fait, d'ailleurs ?
L'autre pris un air dégoûté.
- Je pense que c'est là que j'ai réalisé où j'étais tombé. Croirais-tu que Dumbledore a envoyé les élèves errer dans les couloirs avec juste leurs préfets comme protection ? Alors qu'on ne savait même pas s'il y avait un ou plusieurs trolls et où ils étaient ?! Ou même s'il y avait un troll ! Quirrell aurait pu être saoul ! ça aurait expliqué son comportement ! Mais non, ne posons aucune question, envoyons joyeusement les serpentards dans les donjons où un troll les attend peut-être…
Harry se crispa un peu. Il ne s'était même pas posé la question dans le désordre de la fête d'Halloween, mais c'était effectivement presque un meurtre ou en tout cas une mise en danger qualifiée. Qu'est-ce que le directeur pensait ? Il renifla. « Est-ce qu'il pensait » était plutôt la question, apparemment.
Son double aspira profondément pour se calmer.
- Oooooom… Si on peut mourir d'une attaque à nos âges, je veux qu'on écrive « C'est la faute de Dumbledore sur ma tombe ». Ce type… je veux dire : cet individu m'enrage.
- Je vois ça, fit Harry avec un sourire en coin. Tu en perds même ton joli vocabulaire.
Il rit devant le regard maussade que son double lui envoyait.
Et alors, Hermione ?
- Je suppose que tu veux dire Granger.
L'autre soupira.
- Pourquoi dois-tu être ami avec les deux personnes les plus imbuvables de notre génération ? Granger est une des personnes les plus désagréables que j'ai jamais rencontré… Même à Griffondor, pratiquement n'importe qui serait mieux que le tandem Granger-Weasley. Dean Thomas est d'une compagnie agréable, Seamus Finnegan est distrayant, Neville Londubat cache beaucoup d'humour et de réflexion derrière sa timidité, les sœurs Patil sont agressivement intelligentes, Lavande Brown est une petite futée… et tu choisis les deux qui parlent fort et n'écoutent rien.
- Tu connais bien les griffondors, remarqua-t-il en ignorant la description de ses deux meilleurs amis.
- L'avantage d'être serdaigle, répondit l'autre, c'est que tant que tu es discret et n'enfonce pas ta philosophie dans la gorge des autres, tu peux faire pratiquement tout ce que tu veux. Si je dis que la conversation de Dean Thomas est intéressante, personne ne va me demander de quoi on se parle. Sauf Weasley, justement, qui pense que c'est une trahison d'adresser la parole à quelqu'un d'un habillement différent. Enfin… tu voulais savoir si j'étais intervenu pour Granger. Pas vraiment.
Harry faillit lâcher le miroir.
- Réellement ? fit-il, à la fois déçu et un peu blessé, il ne savait pas pourquoi. C'était le droit de son double de ne pas courir dans des couloirs infestés de trolls pour secourir une fille qu'il n'appréciait même pas… mais en même temps, il aurait aimé se dire que certaines choses concernant Harry Potter étaient universelles. Mais non.
- Je ne savais pas ce qui se passait, expliqua l'autre. Je n'aime pas l'idée de foncer tête baissée sans savoir où je vais. Et c'était un moment de désordre épouvantable, j'étais indigné de la façon dont les professeurs ne prenaient pas la situation en main, si tu vois ce que je veux dire… alors j'ai contacté les elfes de maison.
- Les quoi ?! s'exclama Harry qui n'y comprenait rien.
- Ils sont le personnel technique de l'école, lui expliqua l'autre. Ils préparent les repas, lavent le linge et gardent le château propre.
- Mais Rusard… ?
- Tu crois vraiment qu'il peut s'occuper d'un bâtiment de cette taille, tous seul et sans magie ? Les elfes sont des créatures magiques, ils font des miracles chaque nuit. Mais ils sont censés éviter les élèves comme ces domestiques du 19e, tu sais : un bon domestique n'est jamais vu. Moi-même je ne les ai rencontrés que par hasard…
Devant le regard sceptique de son double, Potter ralentit.
- D'accord, j'étais curieux et je cherchais les cuisines, ça te va ?
Un rire lui répondit.
- Bref. Ils peuvent se téléporter. Ils ne sont pas censés répondre à l'appel d'un élève mais ça valait le coup d'essayer. Alors j'en ai appelé un, je l'ai mis au courant et ils ont rapatrié tous les élèves perdus dans le château dans leurs salles communes respectives. Ils ont aussi repéré le troll, qui n'était pas dans les donjons, figure-toi, et l'ont enfermé dans une salle de bains désaffectée.
- Je crois que je vois laquelle, acquiesça Harry, content que tout se soit bien passé finalement. Bravo.
Potter haussa encore une fois les épaules, les joues un peu rosées et tourna vers lui des yeux brillants de curiosité.
- Et toi ? demanda-t-il. Comment ça s'est passé, Halloween première année ?
A Suivre.
