Le Miroir 6

- Je crois que je vois laquelle, acquiesça Harry, content que tout se soit bien passé finalement. Bravo.

Potter haussa encore une fois les épaules, les joues un peu rosées et tourna vers lui des yeux brillants de curiosité.

- Et toi ? demanda-t-il. Comment ça s'est passé, Halloween première année ?

Harry grogna et entreprit de raconter la saga qui pour lui n'était pas si vieille. Il n'était pas certain si les yeux écarquillés de l'autre et sa bouche béante étaient un bon signe.

Le silence se prolongea pendant un instant interminable après qu'il ait fini son récit.

- Je… tu..., bégaya l'autre. ET GRANGER S'EST EXCUSEE ?! Mais de quoi ? Pleurer dans les salles de bains abandonnées n'est pas un crime, le seul endroit interdit dans ce ##### de château c'est le troisième étage ! Ça n'est pas comme s'il y avait eu un panneau avec « ATTENTION, PASSAGE DE TROLLS» !

Harry hocha la tête, totalement en sympathie. C'est à ce moment-là qu'il avait compris que les sorciers étaient très différents.

- Et McGonnagal vous a fait des reproches ?! Comme quoi, « Comment osez-vous vous mettre sur le chemin du troll dont je ne savais même pas qu'il était dans le château » ?

- Ça sonnait comme ça, oui, acquiesça Harry qui prenait un plaisir un peu malicieux à voir son jumeau exprimer la colère qu'il avait dû ravaler.

- MAIS JE RÊVE ! Poudlard est dit l'endroit le plus protégé du monde mais c'est sa faute si elle trouve le seul troll du coin en pleurant dans une salle de bains où personne ne va ?! Est-ce que les sorciers sont dingues ?! Et tu t'étonnes quand je te dis de te barrer !

Harry n'y tenait plus et s'écroula de rire sur le miroir, interrompant son double qui commençait à s'arracher les cheveux. Au bout de quelques instants, l'autre se calma et rit aussi.

- D'accord, tu gagnes. Ton côté est pire que le mien. Même après les choses ridicules que j'ai entendues McGonnagal sortir, je n'aurais jamais cru qu'elle traiterait la vie d'un élève avec un tel mépris.

Notre héros s'arrêta de rire. Décrit de cette façon, l'altercation avec McGonnagal n'était plus si drôle. Il avait interprété l'incident comme « une de ces choses incompréhensibles que font les adultes » mais… c'est vrai qu'a aucun instant le professeur n'avait semblé se soucier qu'une élève aurait pu mourir. Elle avait lourdement insisté sur l'affront fait à son autorité et le non-respect des règles. Mais même dans une école de magie, ne pas respecter le couvre-feu ne pouvait pas être puni de la peine de mort, non ?

Avec un certain malaise, et en repensant au chien à trois têtes, il réalisa que ce n'était peut-être pas marqué comme ça dans Histoire de Poudlard mais que le résultat serait le même pour les pauvres infortunés.

Potter pendant ce temps-là avait retrouvé son calme, ou au moins autant de calme qu'il pouvait. Il avait commencé à prendre des notes frénétiques et ses coups de plume rageurs montraient bien que tout n'allait pas mieux dans le meilleur des mondes.

Il finit par reposer son instrument avant d'abimer définitivement son parchemin et regarda Harry bien en face.

- Ça va sonner ridicule, surtout après à peine trente minutes, mais tout ça m'inquiète pour toi.

- Heu ? fit son double qui n'avait pas suivi.

- Parce que d'après ce que tu m'as dit, cette année au moins les évènements ont suivi à peu près le même schéma dans nos deux dimensions, avec la différence immense que tu es au beau milieu du désastre. Et ça n'est que le troll.

Harry s'étonna brièvement qu'ils puissent avoir une conversation contenant « ça n'est qu'un troll » sans qu'aucun des deux ne s'arrête pour réévaluer sa vie. Poudlard, quel monde merveilleux.

- Parce qu'à la fin de cette année, la première pour toi, on découvre que mon professeur de Défense est possédé, on ne sait pas trop par quoi et qu'il veut mettre la main sur ce qui est caché dans le couloir interdit du troisième étage. Moi je me suis sagement tenu à l'écart, mais toi ? Si tu as déjà trébuché sur le chien, est-ce que tu vas débouler au milieu du duel qu'il a eu parait-il avec Rogue ?

Harry se rappela avec malaise la curiosité dont Ron et lui avaient fait preuve à ce sujet. Pouvait-il vraiment arriver jusqu'à la fin de l'année sans être mêlé à quoi que ce soit ? Vu comment progressaient les choses, il en doutait. Il avait pourtant dit la vérité : ça n'était pas son boulot d'arrêter les voleurs. Pourtant…

- Je crois que je comprends ce que tu veux dire, réfléchit-il à haute voix. Ça n'est pas la place d'un gosse de onze ans de chasser les criminels, on n'est pas dans la Jeunesse de Sherlock Holmes. Si on me prend sur le lieu d'un incident, je serais puni par McGonagall parce qu'élève et problème égalent trouble-fête. Comme chez les Dursley, quoi. Mais en même temps… Harry Potter le héros ne peut pas ne pas redresser les torts surtout s'ils sont sur son territoire, ou en tout cas c'est quelque chose que tout le monde se dira.

- Pendu ou lynché sont tes deux options, compléta l'autre. Mais aussi, tu me demandais pourquoi je ferais des choses pareilles, et la réponse c'est peut-être qu'il n'y a personne d'autre.

- Eh ? fit Harry, confus. Tu m'as perdu, là.

- On se demandait quelle espèce d'andouille courait après les basilics…

Harry grogna.

- Et on en a conclu que un, un Harry Potter influençable et isolé pourrait croire qu'il n'a pas le choix. Deux, et on n'en a même pas parlé, si une vie est en danger apparemment tu fonce dans le tas.

- Tandis que tu appelles la police, remarqua Harry. Je ne sais pas pourquoi je n'y ai même pas pensé.

- Peut-être parce que trois : tu ne fais pas confiance aux professeurs. Tu n'as même pas essayé de les avertir, pour Granger.

- On n'avait pas trop le temps, argumenta Harry, il y avait un bordel monstre dans la salle…

- Mais la vie d'une élève était en jeu, et ça t'as poussé à affronter un troll. Tu ne vas pas me dire que ça ne valait pas la peine de te frayer un chemin à travers la foule ?

- Ils m'auraient dit de partir avec les autres, que tout était sous contrôle…

- Pour autant que tu saches, c'était vrai.

- Ils ne savaient même pas qu'il y avait un troll dans le château ! Il a fallu que Quirrell fasse une scène ! S'il s'était écroulé juste devant la porte, on n'aurait jamais su… attends. Ton professeur de Défense. Tu veux dire que tout ce temps, c'était Quirrell ?!

- Précisément, fit l'autre plus précieux que jamais. Et la scène en question était une distraction merveilleusement agencée : tout le monde s'est concentré sur le troll – qui pouvait ou pouvait ne pas être là – et a oublié le couloir du troisième étage et ce qui y était dissimulé. Sauf Rogue qui l'y attendait.

- Uh.

- Oui, ça change ta vision des choses, hein ? Rogue ne nous doit rien, mais il est loyal à Dumbledore – au moins pour ce que j'en sais. Qu'il soit un très mauvais professeur n'a rien à voir dans l'affaire. Mais je voulais dire : à ce point dans l'histoire, tu n'as personnellement aucune raison de douter de la sagesse de tes professeurs. Ta réaction devrait être de courir vers eux pour leur annoncer la situation. A moins que tu sois une de ces personnes qui croient que rien n'est fait à moins qu'ils le fassent eux-mêmes ?

- Uhm, fit Harry, pensif. Peut-être. J'ai un peu l'habitude… avec les Dursley, tout est de ma faute, tu sais ? Quand les choses tournent mal, c'est toujours à moi de trouver une solution.

- Donc tu devais être le héros ?

- Non. J'ai pas l'impression que c'est ça. Je veux dire, j'aurais bien aimé constater qu'elle allait bien de mes propres yeux, mais je n'aurais pas voulu me mettre en travers du chemin du troll ou quoi que ce soit. Je crois… c'est bizarre, mais je suis presque sûr qu'à ce moment-là je sais ce que McGonagall va me dire si j'arrive à lui parler : « Joignez vos camarades, Mr Potter et laissez vos professeurs s'occuper de ces choses-là ! »

- Ce qui n'est pas une insulte, fit remarquer son double. C'est même plus ou moins ce que devrait faire un professeur responsable : protéger les vies que tu peux avant de partir chasser les égarés.

- Je sais, fit Harry, mal à l'aise. C'est juste… elle voudrait dire qu'il n'y a pas de quoi s'inquiéter, qu'elle contrôle la situation.

- Et ? fait l'autre, curieux.

- Et je ne la crois pas, souffla Harry, la main crispée sur le rebord du miroir. Je ne crois pas du tout qu'elle contrôle quoi que ce soit, ou qu'elle sait ce qui se passe. Je pense qu'elle va évacuer mes doutes d'un revers de main parce que c'est ça qu'elle fait.

- Uh, fait l'autre à son tour. C'est bizarre. Parce que j'ai vu McGonagall dire et faire des choses qui m'empêcheraient de lui faire confiance quoi qu'il arrive, et la scène que tu m'as décrite dans la salle de bains serait certainement une bonne raison, mais je dois te rappeler qu'à ce moment précis, tu n'as aucune raison de te méfier d'elle.

Il regarda son jumeau qui fixait le sol, les lèvres pincées.

- Ou est-ce qu'il y avait une bonne raison ? demanda-t-il doucement.

Harry releva la tête et rit un peu amèrement.

- Je ne sais pas ce que tu appellerais « bonne », répondit-il. C'est juste… il y a exactement deux personnes dans ce château, peut-être dans le monde magique tout entier qui savent où je vis et comment j'y suis arrivé. McGonagall ne fait pas mystère de ce qu'elle pense des Dursley… mais elle n'est jamais revenue voir ce qui m'était arrivé. Et Dumbledore… bon c'est clair que Dumbledore a d'autres chats à fouetter et qu'il se fiche de ce qui m'arrive, malgré ce qu'il dit… mais McGonagall au moins sait avec qui ils m'ont laissé mais ne reconnait aucune responsabilité pour ça.

Il détourna le regard de son reflet.

- Et ça n'est pas qu'elle me doit quelque chose, non, parce que ce n'est pas vrai, et si elle m'avait dit un simple « Désolée, on n'avait pas d'autres solutions à l'époque », je le prendrais juste comme ça… mais reprocher aux Dursley les manques dans mon éducation ? Pour un môme qu'on leur a fourré dans les bras ? Sans compter toutes les remarques, comme si elle s'attendait à ce que ma vie soit normale… Non mais sérieux, elle se fiche du monde !

Il s'était échauffé petit à petit.

- Elle m'évacue, c'est ce qu'elle fait : « Oui, oui, nous avons dû abandonner ce bébé sur les marches mais non, ça n'aura pas de conséquences ! » Hypocrite, comme si les choses pouvaient bien aller avec un commencement comme ça ! Non, elle ne veut pas reconnaitre qu'elle est en tort parce qu'alors elle devrait faire quelque chose… ou alors elle ne veut pas faire quelque chose parce que ça serait reconnaitre qu'elle a eu tort. Ce qui expliquerait pas mal, en effet.

- Heu, plaça son double, un peu perturbé, tu m'as perdu là. Qu'est-ce qu'elle aurait dû faire ?

- Une femme, essaya d'expliquer Harry, un professeur, qui insiste que mes parents étaient de ses élèves préférés devrait me parler plus d'eux, me prendre à part pour une discussion au lieu de répéter leur noms sans cesse comme s'ils signifiaient quelque chose pour moi. Un professeur responsable me donnerait des conseils, les conseils que mes parents n'ont pas pu me donner, pour commencer l'année à Poudlard. Quelques mots sur les essais ne seraient pas de trop ! Et dans ces circonstances, on ne pourrait même pas parler de favoritisme. Une femme responsable m'aiderait à réparer mes vêtements trop grands, me demanderait pourquoi mes lunettes sont cassées. Il suffirait d'un sort. Mais elle n'a même pas essayé.

- Et tu penses que c'est parce que si elle reconnaissait qu'il y a quelque chose, n'importe quoi qui ne va pas avec toi…

- Alors elle serait obligée d'admettre que c'est sa faute et qu'elle aurait dû prendre une autre décision. Mais elle ne veut pas alors pour elle tout va très bien chez moi et s'il y a un problème qu'elle ne peut pas se tordre le cou pour ne pas voir, alors c'est ma faute. Qu'est-ce que je faisais en dehors du dortoir, hein ? Qu'est-ce que j'ai pu dire à Rogue ? Et peu importe qu'il y ait eu un troll et que ça ne puisse pas être ma faute, c'est ma faute quand même. Parce que je dois être normal ou elle est la méchante de l'histoire. Et ça, pas question.


A Suivre.