Le Miroir 8
Il les emmène sur – je crois que c'est l'Ile Enchantée, carrément… Et tout est vrai. Il y a de la nourriture sur toutes les tables, et des tables de billard, des cigares à foison, et personne pour te dire quoi faire. C'est vraiment le rêve.
- Ton rêve ? demanda l'autre, curieux.
- Ben… j'ai toujours eu l'impression que Crapule était un peu extrême. Sûrement il devait y avoir sur cette ile, un endroit où on pouvait juste s'allonger sur l'herbe et regarder le ciel… Plus de corvées, plus de Dursley, juste le calme et des rires…
Il ramena son regard du plafond où il s'était fixé et sourit un peu tristement à Potter.
- Ce qui ne veut pas dire que je ne me méfiais pas. Stromboli avait vraiment une tête de brigand. Je m'attendais à pas mal de choses. Mais pas à la transformation en âne.
L'autre hocha énergiquement la tête.
- Horrible, murmura-t-il. Les cris qu'il poussait… tu as raison, je ne pense pas que Pinocchio serait autorisé à sortir au cinéma à notre époque.
- Oui, fit Harry. J'étais choqué, horrifié, terrifié… et pourtant. Et pourtant une partie de moi était surtout surprise de sa surprise. Crapule se tordait et moi je me demandais « Mais il s'attendait à quoi ?! ».
- Vraiment ? fit l'autre.
- Vraiment, confirma Harry avec un soupir. C'était évident pour moi. Ça n'était pas une question de bien ou de mal, et je comprenais que les enfants s'enfuyaient de chez eux à la recherche d'une vie meilleure… mais il y a toujours un prix à payer, non ? Tu n'as rien pour rien, et parce qu'on ne te parle pas du prix ne veux pas dire qu'il n'y en a pas. Et ce qui me frappait c'était leur surprise, leur stupéfaction horrifiée, parce que de mon point de vue, Stromboli leur avait dit la vérité. C'était une ile magique et ils pourraient y être libres et personne ne leur demanderait d'apprendre quoi que ce soit… et je sais que l'image était un peu lourde, mais pour le gosse que j'étais, tout le monde sait qu'un garçon sans éducation va devenir un âne.
- Donc tu ne l'a pas vu comme une trahison ou un piège, demanda Potter, le visage neutre.
- Il a exaucé leur rêve, c'est ce qu'il a fait, ils n'ont pas demandé de détails, est-ce qu'ils croyaient vraiment que des types se promènent dans les rues en offrant des miracles aux gosses ?!
Harry avait fini en criant presque. Comme l'autre ne disait rien, il respira profondément plusieurs fois avant de se reprendre et de continuer.
- C'est la première chose à laquelle j'ai pensé quand Hagrid m'a laissé voir la lettre. Nous avons le plaisir de vous annoncer que vous avez gagné, ou quelque chose comme ça, ça sentait l'entourloupe ! Mais je le voulais tellement. Je voulais une sortie, une échappatoire, alors je me suis bouché les oreilles et j'ai évité de me poser la question du prix. Un château magique, des pouvoirs extraordinaires, et même la célébrité ! Qui dit mieux ? Et je suis Pinocchio dans ce scénario : le naïf qui devrait déjà se méfier. Il est bien placé pour savoir que la magie ne résout pas tous les problèmes, non ?!
L'amertume profonde du ton surprenait venant d'un garçon si jeune.
- Je ne pense pas que ce soit mal d'espérer, fit Potter d'un ton neutre, après que le silence se soit prolongé. C'est toujours facile de se dire « j'aurais du savoir » après. C'est sûr, c'était trop beau, mais combien de milliers d'enfants se sont dit la même chose en recevant cette lettre, et ça s'est bien terminé pour eux ? Le seul choix qu'on a c'est de tenter ou de ne pas tenter, et ne me dis pas que tu n'aurais pas des regrets de toute façon. Rien que le fait que nos expériences soient différentes, ça montre que nos différences de caractères peuvent tout changer ! C'est ma vie que je te raconte même si tu vis les mêmes incidents, c'est ta façon de les confronter qui te définira.
- Et malgré ça tu me mets en garde, fit Harry, le sourire retrouvé.
L'autre grimaça.
- C'est que je n'ai pas l'impression que le problème vienne de nous, avoua-t-il. Je pense qu'il y a quelque chose de pourri au Royaume Magique, et je n'ai pas vraiment envie de passer ma vie à essayer de le guérir. Mes parents sont peut-être morts pour ce monde mais moi j'aimerais bien aller au Japon, parler arabe et faire du deltaplane, point. Les miracles c'est bien mais aller au cinéma et encourager Riddick à s'enfuir devant le soleil tout en me bâfrant de cacahuètes, c'est l'aventure que je préfère.
Harry rit franchement.
- A part ce Riddick que je ne connais pas, je partage tout à fait ton opinion ! C'est seulement à Poudlard que je suis devenu un héros, et de mon point de vue c'est juste parce que les autres sont pires qu'inutiles. Mais même comme ça, Dudley m'a enseigné que les enfants ressortent ce que leurs parents leur ont appris, et le fait que personne ne me demande jamais si je vais bien, si ça va mieux, ou ne s'indigne en mon nom, ça m'inquiète vraiment. Dumbledore fait ses déclarations ahurissantes devant trois cent élèves, et il n'y en a jamais un pour se lever et dire « mais c'est dangereux ! » ou « mais ça n'a pas de sens ! ». La propre nièce du chef des Aurors est de ma génération, qu'est-ce qu'elle lui raconte l'été ? Que tout va bien dans le meilleur des mondes ? Et je ne sais pas ce qui me fait le plus peur : que je suis tombé sur le pire contingent de crapules que Poudlard ait jamais contenu ou que dehors ça soit pareil.
L'autre hochait la tête fermement, tout à fait convaincu.
- Les chances pour que les choses s'améliorent avec le temps ne sont pas bonnes, en effet. Si l'équipe pédagogique ne prend pas ses responsabilités au sérieux, que les élèves ne savent même pas qu'ils doivent être responsables, et que les autres dehors ne sont pas mieux… ça laisse toi. Responsable de tout et de tout le monde à une époque où les catastrophes s'accumulent. Félicitations. Tu crois que c'est ce qui est arrivé à Jésus ? Il était le seul à essayer de faire quelque chose ?
Harry grogna, abattu.
- J'ai toujours apprécié qu'il essaie de retourner la question sur ceux d'en face, au moins une ou deux fois. Rends à César ce qui est à César… Oui, les impôts ne sont vraiment pas son problème. Et si vous voulez absolument lyncher vos femmes, vous n'avez pas besoin de sa bénédiction !
Potter riait, absolument enchanté de la scène.
- C'est bon, tu sais, de rencontrer quelqu'un qui pense comme toi. Je dois faire tellement attention, pauvre de moi, à ne pas sortir quelque chose comme ça en public. J'ai tendance à être sarcastique quand je suis énervé et tout le monde est au premier degré ici… C'est bête mais c'est une des raisons pour lesquelles je pars. J'abandonne. Il y a quelques personnes que je respecte à Poudlard, certaines que j'aime bien, mais être amis avec eux demande tellement d'efforts, il faut que je me censure en permanence, je ne peux jamais me détendre sans offenser leurs pauvres sensibilités. Et je me lasse. Je ne veux pas être un sauveur, je reconnais que la situation le demande mais je n'ai pas le tempérament adéquat, je n'aime pas assez ce monde pour y consacrer ma vie, surtout s'il faut me battre contre des centaines d'abrutis qui refusent d'admettre qu'ils ont fait des erreurs. C'est profondément triste mais tu vois, je crois que la dernière personne qui a essayé de sauver le monde magique, c'est Voldemort.
- Ouah, fit Harry au bout d'un moment. Je ne m'attendais pas à celle-là. Tu peux expliquer ?
- Je veux dire, fit l'autre cherchant ses mots, qu'il a au moins essayé de changer les choses. Il avait des convictions, il était brillant, il s'est lancé dans la politique et bon, je ne peux pas dire que tuer des gens soit mon moyen d'expression favori, mais combien de groupes sont passé au terrorisme après qu'on ait refusé de les écouter ? Si la violence venait toujours des monstres tout serait plus facile, mais quelquefois, souvent, elle vient des désespérés. La majorité a parlé a une signification différente selon que tu vis dans une vraie démocratie ou pas.
Le petit brun respira profondément, essayant de se calmer.
- Bien sûr, reprit-il plus bas, ma vision des choses est sans doute profondément influencée par le fait que ce qu'ils appellent politique pro-moldue se réduit absolument à rien. Si tu ne crache pas sur les moldus – même pas ! Sur les sorciers nés de moldus ! – alors tu es pro-moldu. Leur parler, leur demander leur avis sur la situation ou ce qu'ils préfèreraient… inutile ! Je ne me souviens plus de quel personnage de livre comparait son groupe à un os que deux chiens se disputaient, mais c'est un peu la même situation.
Le serdaigle se détourna, passant la main sur ses cheveux, soudain fatigué.
- Je crois que ce que j'essaie de dire, fit-il, c'est que même à onze ans, même à l'école primaire, tu apprends que l'histoire est compliquée et que les conflits ne naissent pas de rien. Tous nos contes nous mettent en garde contre les jugements trop rapides et le fait de se mêler de situations qui ne te concernent pas et dont tu ignores tout… et depuis que je suis arrivé ici, on ne m'offre comme argument que « Grrr ! Ils sont méchants ! » comme dans un western spaghetti où tu reconnais le bon à son chapeau blanc. Où est mon contexte ? Où sont mes raisons ?! Je ne peux pas haïr un groupe de personnes juste parce qu'on me dit de le faire !
Les deux gardèrent le silence un long moment, chacun perdu dans ses pensées.
- Je ne sais pas, reprit finalement Harry. Tu as entendu parler des enfants soldats ? Eux peuvent certainement haïr qui on leur dit de haïr. Peut-être que c'est juste nous. Peut-être que c'est notre défaut.
- Ne peux pas haïr correctement ? renifla l'autre, incrédule. Problèmes dans le département haineux ?!
Notre héros haussa les épaules.
- Tu peux rire si tu veux, mais est-ce que ça n'a pas toujours été un peu notre problème ? De voir les individus dans les groupes ? D'être incapable de juger une personne sans l'avoir rencontrée ? De ne jamais suivre la majorité même sans le faire exprès ? Tu as deux ans de plus que moi, tu peux me le dire.
L'autre restait muet.
- Et peut-être que c'est ce qu'ils veulent, continua Harry d'une petite voix. Une guerre sainte. Les bons contre les méchants, tout ou rien. Les survivants seront les vainqueurs. Mais moi je ne peux pas être leur Messie, ou leur Hitler. Je n'ai pas assez de conviction pour ça.
L'autre renifla encore.
- Je crois que j'ai vu ce film, fit-il mystérieusement. Il se frotta encore le visage avec un soupir, provoquant une petite pointe d'envie inopportune chez son voisin. Ces lunettes devaient partir. Les lentilles de contacts existaient pour une raison !
- Bon, fit Potter, on ne va pas rester là des années. Tu veux savoir ce que je crois comprendre du monde magique ou non ? Même si c'est d'une autre dimension que je parle et que les règles sont peut-être différentes ?
- Jusque-là beaucoup de choses sont pareilles, répondit Harry qui n'en était pas enchanté, mais en plus de tes conclusions, ça serait bien que tu me donnes quelques points obscurs à vérifier, que je vois si eux sont identiques. Tout ne peut pas être semblable – on a vu déjà que c'est les petits détails qui nous séparent – mais on peut voir si la magie et la loi marchent de la même façon. De préférence avant que quelque chose nous explose à la gueule.
- Bonne idée, fit l'autre avec un pauvre sourire. Tu vas me manquer, tu sais. Ça serait bien, d'être deux.
Harry se sentit rougir et sa gorge se serra. Il n'y avait pas pensé, mais…
- Allez, fit-il d'un ton léger pour détendre l'atmosphère, tu veux aller au Japon et ailleurs, tu vas pas me dire que tu ne vas pas trouver au moins un ami dans le monde entier !
L'autre rit, plus léger.
- D'accord, d'accord, pas d'apitoiement. Petit frère.
- Quoi… ?! s'étrangla notre héros. Oh. Ha ha. Arrête les frais, je crois que Dean a raison : nous n'avons pas d'humour.
Il soupira, regarda sa main crispée sur le rebord orné du miroir et soupira encore.
- Accouche, finit-il par dire. Dis-moi toutes les horribles choses que tu as apprises, déduites, et devinées, dont je devrais déjà me douter et dont curieusement personne ne me parle. Aide Pinocchio à s'évader de l'Ile Enchantée… ou du moins à mieux comprendre dans quelle galère il s'est embarqué.
- Eh bien, commença l'autre lentement, je pense que je devrais d'abord te parler d'Hagrid, et de son rôle dans l'histoire des Acromentulas, ça te donnera une bonne idée des personnages en jeu et de ce dont ils sont capables…
A Suivre.
