Le Miroir Epilogue

- Accouche, finit-il par dire. Dis-moi toutes les horribles choses que tu as apprises, déduites, et devinées, dont je devrais déjà me douter et dont curieusement personne ne me parle. Aide Pinocchio à s'évader de l'Ile Enchantée… ou du moins à mieux comprendre dans quelle galère il s'est embarqué.

- Eh bien, commença l'autre lentement, je pense que je devrais d'abord te parler d'Hagrid, et de son rôle dans l'histoire des Acromentulas, ça te donnera une bonne idée des personnages en jeu et de ce dont ils sont capables…

Une heure avant l'aube, dans les couloirs encore obscurs de Poudlard, une petite silhouette se glissait avec discrétion d'ombre en ombre vers la salle commune de Griffondor. Le portrait accepta son mot de passe en baillant et la porte s'ouvrit en silence sur une salle à peine éclairée mais où un dernier feu brûlait encore. Harry laissa le manteau d'invisibilité glisser de ses épaules et le fourra dans la ceinture de son pantalon avant d'aller s'asseoir près de la cheminée et de se frotter les mains. Il était glacé. Les révélations de son jumeau l'avaient horrifié, quelquefois jusqu'à la nausée et bien qu'ils n'aient cessé de se répéter que leurs univers étaient différents et que beaucoup des opinions du serdaigle n'étaient que des opinons, assez faisait sens pour qu'il ait eu l'impression d'entrevoir une version très déplaisante de son avenir. Il n'avait pas aimé non plus ce que les portraits de son double révélaient sur les gens qui l'entouraient, surtout parce que rien de ce qu'il savait personnellement ne contredisait ce qu'il avait appris. Son analyse de la situation des Dursley était péniblement plausible et Harry ressentait maintenant un peu de pitié pour eux, pris au piège par la politique d'un monde qu'ils redoutaient et haïssaient. Oui, ils en avaient des raisons de craindre les sorciers ! Rogue, McGonagall, Dumbledore… le peu qu'il avait observé cette année rendait le reste possible, avec l'impression désagréable d'avoir écarté un voile de trop et d'en savoir maintenant plus sur ces gens qu'il ne l'aurait voulu, ou qui ne le concernait. Les commentaires sur Ron et sur Hermione… Eh bien, ils n'avaient jamais été les amis de son double alors il ne pouvait pas les connaitre de la même façon qu'Harry. Pour lui, ils ne seraient jamais que Granger et Weasley. Mais ce qu'il avait décrit de leurs réactions en deuxième année… Il connaissait à peine Hermione, en fait, et il avait cru que sa brutalité, sa condescendance venaient de sa nervosité et qu'elle se détendrait avec des amis. Mais si c'était son comportement naturel, allait-elle vraiment passer des années à le traiter comme un idiot ? L'avait-il choisie, comme l'avait suggéré son double avec tact, parce qu'elle était un mélange de ce qu'on disait de sa mère et de ce qu'il avait vu de sa tante ? Est-ce que Ron était un remplacement pour Vernon Dursley ? Criant à la moindre contrariété, prêt à en venir aux coups à la moindre provocation et ne supportant pas d'être contredit ? Plein d'opinions sans fondement qu'il défendrait jusqu'à la mort ?

Avait-il vraiment choisi des amis en essayant de reproduire les seuls rapports qu'il ait connus ? Pour s'entendre dire que c'était de sa faute tout le temps, que s'il était juste un peu plus ou un peu moins, tout irait mieux ou alors s'il n'existait pas. Pour s'entendre dire qu'il était stupide, insolent, désordonné, paresseux, et ne se voir jamais donner la chance de prouver le contraire. Pour se voir demander des miracles et n'être jamais remercié après les avoir accompli.

Il soupira encore une fois, un bruit de respiration presque imperceptible dans la grande salle vide.

Ou peut-être avait-il juste joué de malchance en tombant sur deux personnes qui ne répondaient pas aux critères de l'amitié telle qu'il l'avait imaginé au fil des années, tout seul dans son placard. Peut-être qu'il s'était juste accroché aux deux premières personnes qu'il avait rencontré qui l'avaient traité comme sans méchanceté. Eux n'avaient jamais dit qu'ils cherchaient des amis, n'est-ce pas ? S'il avait été normal, il aurait attendu de les connaitre mieux avant de les déclarer ses « meilleurs amis ».

Ou peut-être encore que son double habitait la pire version. Peut-être que Ron et Hermione auraient réagi différemment si c'était un ami qui s'était trouvé dans ces mêmes situations. Peut-être qu'il dramatisait la situation sans aucune raison.

Peut-être.

Mais il devait prendre une décision maintenant, une pour toutes ces hypothèses ou malgré elles, et comme il l'avait dit à son double serdaigle, il l'avait déjà à moitié prise. Est-ce que ce n'était pas du soulagement qu'il avait ressenti, au lieu de regret, quand son double lui avait suggéré de ficher le camp ? Est-ce qu'il n'était pas mal à l'aise depuis son arrivée, malgré la magie autour de lui et le cadeau de deux amis ?

Est-ce que l'exemple de Pinocchio n'avait pas été dans ses pensées tout ce temps ? Le hantant, provoquant des doutes et des sueurs froides ? Parce qu'en fin de compte…

Ça n'était pas la vie qu'il avait voulue non plus. Ça n'était pas le prix qu'il voulait payer. Il devait bien y avoir une place, quelque part, entre les Dursley et Poudlard, où il pourrait être un garçon normal. Heureux.

Il voulait trouver cette place. Même s'il devait cheminer seul pour y arriver. Avec un peu de chance, il trouverait des gens avec qui la partager.

Alors c'était décidé, se dit Harry Potter, Héros de Griffondor et Garçon Qui A Survécu avec soulagement. C'était peut-être stupide mais deux points suffisent à faire une ligne droite et entre sa vie et celle de son jumeau, ils avaient assez d'indices pour soupçonner que sa vie serait merdique s'il restait. Hermione dirait que c'était irresponsable, mais il n'avait pas de responsabilité dans ce monde personne ne lui avait rien demandé, et il n'était pas prêt à se sacrifier sur commande, juste parce que. Si cette histoire de Garçon Qui A Survécu était réelle – et franchement il en doutait n'était-il pas plus probable qu'un de ses parents ait fait quelque chose ? Sur quoi basaient-ils leurs conclusions, d'ailleurs ? – alors il avait offert au monde dix ans de paix, dix ans de répit, dix ans pour changer les choses, et apparemment ils les avaient utilisés pour s'enfoncer la tête dans le sable et s'assurer mutuellement que tout allait bien. Super. Fantastique. Et maintenant ils attendaient qu'il arrange les choses ? Ha ha. Non.

Harry se détendit enfin, pour la première fois de la soirée, peut-être pour la première fois de l'année qui n'avait pas manqué d'évènements excitants. Il ne pouvait pas partir en milieu d'année. Il doutait fortement que McGonagall serait coopérative s'il allait lui annoncer qu'il voulait quitter l'école, le plus tôt serait le mieux. Il était coincé à Poudlard jusqu'à la fin de l'année mais c'était peut-être mieux comme ça. Il allait voir si la version de son double et la sienne correspondaient vraiment, et rester autant que possible hors du champ de bataille. Ce qui voulait dire ne pas enquêter sur le corridor interdit rien que ça, il soupçonnait, devrait refroidir les choses entre Ron et lui. Le garçon rêvait de gloire, d'exploits et d'héroïsme, et Harry n'était pas contre… à condition que le héros ne soit pas lui. Ron allait devoir apprendre à accomplir lui-même ses hauts faits et à mériter sa gloire, et Harry savait que le lui dire en ces termes allait probablement mettre un terme à leur amitié. Quand à Hermione… Elle voulait la reconnaissance de ses pairs, il le voyait maintenant, mais sans vouloir se fatiguer à leur plaire ou tenir compte de leurs opinions. Elle poursuivrait sans doute Ron de ses mises en garde et harcèlerait Harry pour qu'il les aide, ayant déjà accepté sa place de bête de somme universelle.

Ce n'était pas leur faute, se reprit-il en se redressant. Il les avait laissé agir à leur guise autour de lui, sans jamais intervenir même quand leur comportement le mettait mal à l'aise. Il leur avait laissé croire qu'il était d'accord avec eux en toutes choses et n'avait jamais partagé son opinion. Bien sûr, ils ne la lui avaient jamais demandé non plus mais… ils avaient onze ans, ils n'avaient jamais eu d'amis non plus, il ne leur était sans doute jamais venu à l'idée qu'il fallait travailler pour garder une amitié.

Et il n'allait pas le leur apprendre. C'était égoïste de sa part mais pour une fois, il pouvait dire : « Chacun son tour ». Il n'allait pas les rejeter, simplement, il allait refuser de se mêler de ce qui se passait à Poudlard plus avant. Il allait leur dire qu'il avait réfléchi et que ce n'était pas son boulot de protéger une école remplie de professeurs. Il allait essayer aussi de se rapprocher des autres élèves lui aussi manquait d'expérience dans la prise de contact et c'était l'occasion de s'améliorer. Après les examens de fin d'année (et le fameux duel Rogue-Quirrell auquel il ne voulait pas assister), il prendrait le train, seul dans un compartiment ou compris dans un groupe et descendrait à la gare de

Pour la dernière fois. Il ferait ses adieux, un sourire aux lèvres, et abandonnerait peut-être sa malle dans un coffre de la consigne automatique. Plus besoin de baguette il se retrouverait comme au début, avec son cœur et son cerveau. Et tous ses choix.

Il n'aurait pas de problèmes à convaincre Vernon d'accepter une mutation à l'étranger, hors de portée du monde des sorciers ni à l'envoyer, lui, Harry, dans une école lointaine qui ne le renverrait pas pour l'été. Et même si Vernon n'était pas coopératif, Harry avait des plans, maintenant, et de l'argent. Il s'en sortirait.

C'était sa dernière année à Poudlard, école de magie et de sorcellerie. Sa dernière année en tant que griffondor. Son dernier aperçu des mystères de l'Île Enchantée. Il allait dire adieu à Stromboli et ne jamais regarder en arrière. Il avait reçu une deuxième chance sans l'avoir méritée mais il n'allait pas la gaspiller, ça non ! Demain serait le premier jour du reste de sa vie et il en ferait ce qu'il voudrait.

Sifflotant un air entrainant entendu quelque part, Harry Potter alla se coucher.


Fin.