La taverne était remarquablement bruyante ce soir-là. La faute en était essentiellement imputable aux quatre ivrognes qui jouaient aux cartes dans un coin de la pièce, leurs rires d'hyènes se mêlant aux insultes et jurons qu'ils prononçaient à chaque fois qu'ils perdaient. Remus, assis à l'opposé de la salle, était totalement hermétique à ces sons déplaisants. Son regard absent fixé sur son verre à moitié vide, il réfléchissait.

Sa subite prise de conscience quelques jours plus tôt l'ébranlait toujours autant. Il se demandait comment il avait pu être aveugle à ce point, comment il avait pu tomber amoureux de Tonks sans même pleinement le réaliser. Et surtout, comment avait-il pu s'autoriser à ressentir une quelconque attirance à son égard.

Ce n'était pas correct, c'était malsain, immoral. Et pas seulement à cause de leurs treize ans de différence, mais aussi et surtout parce qu'il n'était qu'un loup-garou, une créature rejetée par la société, la lie de ses semblables. Il n'était pas digne d'elle, et encore moins de son amour.

Poussant un profond soupir, Remus but une nouvelle gorgée de Whisky Pur Feu qui lui brûla agréablement la gorge. S'il n'y avait pas eu toutes ces histoires, s'il n'y avait pas eu la guerre, l'Ordre, les missions, sa loyauté pour Dumbledore, si le monde avait été en paix, il n'aurait pas hésité une seule seconde et serait parti très loin d'ici. Il aurait voulu s'éviter la peine de voir Tonks s'éprendre d'un jeune et beau sorcier, s'épargner le spectacle de leur mariage et de leur petite vie heureuse. Il aurait fui cette douloureuse réalité.

Seulement, le monde sorcier n'était pas en paix. L'Ordre avait besoin de chaque combattant, de toutes les baguettes possibles. Il aurait été lâche de sa part de disparaître ainsi à cause de bêtes sentiments amoureux, qui pouvaient s'évanouir tout aussi vite qu'ils étaient apparus. Il ne pouvait décemment pas abandonner Dumbledore, Sirius, et tous les autres à leur sort sans même un regard en arrière, juste à cause d'une pétillante et joyeuse Métamorphomage rencontrée à peine un mois plus tôt.

Vidant son verre d'un trait, Remus se leva, laissant une Mornille sur la table avant de se glisser vers l'extérieur du pub. Il faisait nuit, la température était douce en cette fin d'été. Il s'éloigna sur le trottoir sombre, ruminant toujours ses pensées moroses.

Il devait avouer qu'au milieu de tout cela, il était tout de même soulagé de s'être enfin avoué ses sentiments. Comme si un poids s'était soudain ôté de ses épaules. Il en était aussi bizarrement heureux. Lui qui avait si souvent été nostalgique et solitaire, l'amour qu'il ressentait pour Tonks lui réchauffait le cœur, lui donnant la sensation de ne plus être totalement seul. Le souvenir de son rire et de ses yeux brillants suffisaient à le réconforter.

En arrivant devant la maison des Black, Remus leva un regard pensif sur la haute façade, restant immobile sur le trottoir. Il savait que rester ici était la bonne décision. Sa présence était indispensable à l'Ordre. Et s'il laissait Sirius derrière lui, il ne se supporterait plus. Cette résolution ne lui faisait pas moins mal au cœur. Il allait devoir accepter de voir Tonks s'épanouir loin de lui, dans l'ignorance totale de ce qu'il ressentait pour elle. C'était une condition non négociable. Il avait peut-être enfin admis être amoureux d'elle, mais jamais elle ne devrait le savoir.

Ce qui allait être des plus compliqués. Sirius et James lui avaient souvent dit qu'il était une personne très transparente. Il ne savait pas si c'était dû au fait qu'ils soient ses meilleurs amis ou si cela était valable pour tous. Dans ce cas, il serait difficile pour lui de dissimuler la nature de ses véritables sentiments. Tonks était peut-être drôle et maladroite, mais elle était aussi courageuse, têtue et très intelligente. En tant qu'Auror, son sens de l'observation était extrêmement développé, et il espérait qu'elle ne lirait pas en lui comme dans un livre.

— Remus, l'apostropha soudain une voix.

Le loup-garou cligna des yeux avant de recentrer son attention sur la personne qui l'avait appelée, immobile sur le perron du quartier général.

— Tu comptes rester planté ici combien de temps ? marmonna Maugrey.

Remus esquissa un sourire d'excuse avant de le rejoindre à grandes enjambées. Tandis qu'Alastor sortait, son chapeau melon vissé sur sa tête, il se glissa dans le vestibule assombri, prenant garde à ne pas faire de bruits pour ne pas réveiller Mrs Black.

En descendant les escaliers vers la cuisine, il perçut le rire carillonnant de Tonks, ce qui provoqua des battements incontrôlés de son cœur. Inspirant profondément pour se calmer, Remus essuya ses paumes moites sur son pantalon et se recomposa un visage impassible.

Elle ne devait pas savoir. Jamais. N'arborant rien d'autre qu'une calme expression polie, il poussa la porte de la cuisine.