La maison était plongée dans le noir. Tout le monde devait encore dormir. Harassé de fatigue, des cernes noirs lui mangeant la moitié du visage, Remus longea le couloir sombre de la maison des Black, prenant bien soin de ne pas réveiller l'ancienne maîtresse des lieux. Rêvant d'un petit lit douillet, il descendit l'escalier étroit jusqu'à la cuisine, dans l'espoir qu'un café bien fort suffirait à le faire tenir debout encore quelques heures.
Il fut surpris de voir un rai de lumière filtrer sous la porte fermée. Molly était certes de nature anxieuse, mais pas assez pour se lever en plein milieu de la nuit. Intrigué, il poussa le battant, avant de se figer sur le seuil, le cœur serré.
En face de lui, assise à la table en bois devant une bouteille de Bièraubeurre, Tonks sanglotait sans bruit, ses cheveux teints de gris cachant son visage. Elle ne releva la tête qu'en l'entendant fermer la porte, et son visage ravagé de larmes fut semblable à un coup dans la poitrine. Inquiet, il tira la chaise voisine et s'assit à ses côtés, les sourcils froncés.
— Que s'est-il passé ? demanda-t-il avec la plus grande douceur.
Sa main se crispa encore davantage autour du goulot de sa bouteille. Elle prit plusieurs petites inspirations saccadées, comme pour se contrôler, puis essuya ses joues d'un revers de main avant de prendre la parole.
— Je suis désolée de venir ici en plein milieu de la nuit, chuchota-t-elle, mais je ne savais pas où aller.
— Tonks, que s'est-il passé ? répéta Remus avec un peu plus de fermeté, une inquiétude sourde gonflant dans sa poitrine.
— Une amie de ma mère a été attaquée, murmura-t-elle d'une voix brisée. Son mari était un Né-Moldu. Les Mangemorts ont détruit leur maison, et leur plus jeune fils a été tué. Et elle… Elle est gravement blessée, dans le coma. Les Médicomages ne savent pas si elle va se réveiller un jour.
Tonks renifla bruyamment, avant de boire une longue gorgée sous le regard écarquillé de Remus. Jamais il ne l'avait vue aussi défaite, aussi abattue.
— J'ai accompagné mes parents à Sainte-Mangouste, mais je n'ai pas pu rester là-bas, continua-t-elle. C'était tellement… morbide. Et je ne pouvais pas rentrer dans notre maison vide, alors je suis venue ici.
— Tu n'as pas à te justifier, la rassura Remus. Cette maison a été mise à disposition de tous, tu as eu raison.
Tonks ne répondit pas immédiatement, buvant une nouvelle gorgée de Bièraubeurre.
— J'ai tellement de mal à y croire. Lauren était comme ma tante. Elle était là à chacun de mes anniversaires. C'est elle qui m'a appris à faire du vélo, après que ma mère ait abandonné parce que je tombais tout le temps. C'est elle qui m'a encouragé à devenir Auror. Elle m'a aidé à m'entraîner pour le test de filature. Elle…
Incapable de poursuivre, Tonks se tut et ferma les yeux, les larmes se remettant à couler. Touché, la gorge serrée, Remus obéit pour une fois à son instinct. Il n'écouta pas la petite voix dans sa tête qui lui disait qu'il faisait une bêtise, il l'étouffa, la musela, avant d'entourer de son bras les épaules tremblantes de la jeune femme. Elle lâcha sa bouteille et se blottit contre lui, laissant libre cours à son chagrin.
D'abord légèrement mal à l'aise, Remus finit par se détendre. Presque mécaniquement, il imita les gestes de sa mère lorsqu'il était petit et qu'il venait de se blesser. Il lui caressa le dos, les cheveux, doucement, chuchota une litanie de paroles rassurantes et réconfortantes, la consola du mieux qu'il put.
Malgré les tristes circonstances, il ne pouvait empêcher une partie de lui-même de se réjouir de la situation. C'était la première fois qu'il la prenait réellement dans ses bras, qu'il pouvait sentir de si près la douce odeur de ses cheveux, la première fois qu'il sentait son souffle tremblant dans son cou.
Lorsqu'elle se redressa enfin, essuyant les traces de larmes sur ses joues, Remus se sentit à la fois soulagé, heureux, et déçu. Et sa déception lui fit peur, soudainement, son égoïsme lui donna envie de vomir. Tonks avait subi une tragédie, elle était sur le point de perdre un proche, et la seule chose à laquelle il pensait était qu'il ne la tenait plus dans ses bras. Il se dégoûtait.
— Merci d'être là, Remus, murmura-t-elle en souriant. Promis, ça ne se reproduira plus.
Evidemment. A quoi s'était-il attendu ? La gorge serrée, un goût amer dans la bouche, il se força pourtant à parler.
— Cela fait du bien de se laisser aller de temps en temps. Tu n'as pas à être forte tout le temps.
— Je ne suis pas forte, le détrompa-t-elle. Je suis optimiste. J'essaye de voir le bon côté des choses, de ne pas me laisser abattre. Comment survivre autrement à cette guerre ?
La lueur combative dans ses yeux s'était rallumée. En un sens, c'était rassurant.
— Merci beaucoup, Remus.
Puis, sans prévenir, elle se pencha, et l'embrassa rapidement sur la joue. Surpris, il ne réagit. Il se contenta de hocher mécaniquement la tête lorsqu'elle lui proposa du café. Elle commença à s'affairer dans la cuisine, manipulant prudemment les tasses pour ne rien casser. Et tandis qu'il la suivait du regard, il se rendit compte à quel point cela devenait de plus en plus difficile.
Son cœur se briserait sûrement un jour s'il n'y prenait pas garde.
