— Tout va bien gamine ?

Arrachée à ses pensées, la jeune femme cessa de faire semblant de lire le rapport qu'elle avait sous les yeux et releva la tête pour croiser le regard impénétrable de son mentor. Elle se força à sourire. A s'exprimer d'une voix légère, comme si de rien n'était.

— Parfaitement bien !

Maugrey ne sembla pas se laisser tromper par son enthousiasme feint. Il fronça ses sourcils broussailleux mais n'eut pas le temps de poursuivre ses investigations. Kingsley l'interpelait de la porte de la cuisine, prêt à partir. Sur un dernier regard concerné, il suivit son collègue, non sans presser brièvement son épaule avant de s'éloigner. Tonks pinça les lèvres, énervée contre elle-même. Maugrey ne se laissait pas souvent aller à ce genre de geste affectueux. Pour qu'il agisse ainsi, elle devait vraiment paraître pathétique.

La réunion hebdomadaire de l'Ordre venait de s'achever, et la cuisine se vidait peu à peu autour d'elle. Près d'elle, Arthur et Bill discutaient avec animation en rangeant un épais tas de parchemins. Remus saluait Molly poliment, avant de tourner les talons sans lui adresser un seul regard. Elle ignora la douleur maintenant familière qui venait lui lacérer le ventre et porta son regard sur Sirius, à l'autre bout de la table, qui grattait de l'ongle un éclat dans le bois, un air maussade collé sur le visage.

Tonks n'hésita qu'une seconde avant de le rejoindre, abandonnant les documents qu'elle avait feint de consulter durant toute la durée de la réunion. Il ne réagit pas lorsqu'elle s'assit en face de lui, comme s'il n'avait même pas perçu sa présence.

— Tu ne devrais pas laisser Rogue t'atteindre comme ça, fit-elle remarquer, mettant tout de suite le doigt sur le problème.

Sirius grogna sans pour autant lever les yeux, mais il cessa de massacrer la table pour poser ses mains sur ses genoux.

— Je n'arrive toujours pas à croire que Dumbledore fasse confiance à cet imbécile graisseux d'ancien Mangemort, marmonna-t-il.

Tonks eut un sourire en biais. La tension entre Rogue et Sirius menaçait d'exploser à chaque fois qu'ils se retrouvaient dans la même pièce, et elle trouvait Dumbledore stupide de jouer avec le feu ainsi.

— Mais ce n'est pas de ça dont tu es venue me parler.

Il releva enfin la tête, fixant ses yeux dans les siens. Tonks soutint son regard perçant avec aplomb, sans se démonter.

— En effet, approuva-t-elle.

— Désolé, soupira Sirius après quelques instants de silence. Je ne peux rien dire.

— Donc tu sais pourquoi il m'ignore depuis une semaine ?

Il n'eut pas besoin d'acquiescer pour qu'elle sache que c'était la vérité. Une amertume familière emplit sa bouche, et elle croisa les bras pour dissimuler ses mains tremblantes. A vrai dire, elle n'avait pas vraiment besoin de confirmation. Elle aussi savait pourquoi Remus l'évitait. Sa déclaration avait été on ne peut plus claire, et il avait parfaitement compris l'allusion. Il était juste trop têtu pour accepter ses sentiments sans se battre. Et il préférait prendre la fuite et faire comme si de rien n'était. Mais elle ne se laisserait pas faire.

— Il t'a donné une raison à toi au moins ?

Sirius haussa les sourcils, jouant les surpris. Elle leva les yeux au ciel et le coupa d'un geste de main lorsqu'il fit mine de vouloir parler.

— Je n'ai pas besoin de tes piètres pirouettes, je ne suis pas idiote. Il t'a parlé de notre précédente conversation, et du pourquoi du comment de sa décision.

— Je ne peux rien te dire, capitula Sirius, une lueur amusée dans les yeux. J'ai fait une promesse.

— Très bien, alors laisse-moi deviner, répliqua-t-elle sur un ton de défi. Il pense qu'il est trop vieux pour moi ? Ou alors qu'être un loup-garou me rend par conséquent trop bien pour lui ? Ou les deux ? Ou encore une autre idiotie du même genre ?

— Je suis une tombe, répéta Sirius. Mais je dois avouer que tu es particulièrement perspicace.

Tonks retint un sourire de fleurir sur ses lèvres. Ceci n'était pas une bonne nouvelle. Remus pouvait vraiment être têtu et borné.

— Tu pourras lui dire que s'il pense que je baisserais les bras aussi facilement, il se trompe. Je suis tout aussi obstinée que lui.

Sirius eut un rire bref devant sa résolution, puis il se leva, plus détendu qu'au début de leur brève conversation.

— Excepté que je ne suis pas un hibou, dit-il avec affabilité. Si tu as un message à transmettre, dis-le-lui directement.

Tonks grimaça, admettant silencieusement qu'il avait parfaitement raison. Elle n'avait plus l'âge de se comporter comme une gamine.

— Ne t'en fais pas, la rassura Sirius. Il finira par réaliser que vous êtes faits l'un pour l'autre.

A ces mots, elle sentit ses joues chauffer, gênée. Entendre ses sentiments exprimés à voix haute, par une autre personne qu'elle-même, les rendait encore plus réels. Sirius sourit devant son embarras. Il rajouta une dernière chose avant de quitter la cuisine.

— Essaye juste de ne pas être trop déconnectée de la réalité quand il est dans la même pièce que toi. On aurait dit une adolescente aux hormones agitées pendant la réunion, avec tous ces regards énamourés.

Il éclata de rire devant son expression scandalisée et s'enfuit avant qu'elle n'ait pu lui jeter la première chose qui lui passait sous la main — en l'occurrence, un bouchon de bouteille. Malgré l'agacement que cette dernière remarque avait provoqué chez elle, Tonks souriait. Son cousin était certes infantile parfois, mais lui parler lui avait fait du bien.

Le cœur plus léger, elle se leva pour aider Molly à mettre la table.