La bougie posée à ses côtés se consumait lentement, la flamme orangée s'amenuisant peu à peu. Debout dans l'embrasure de la porte, Tonks s'humecta nerveusement les lèvres. La silhouette de Remus lui tournait le dos. Sa posture était rigide, son regard fixé sur les carreaux noirs. Il n'y avait personne d'autre dans la bibliothèque. Juste le silence et la douleur.

Tonks s'avança doucement, tout doucement, comme s'il s'agissait d'un animal sauvage sur le point de se sauver. Elle savait qu'il l'entendait, mais il ne bougea pas d'un millimètre. Sa nuque était toujours aussi raide, ses mains toujours aussi crispées. Elle s'assit avec prudence à ses côtés, avant de lui jeter un regard en biais. Ses yeux restaient résolument figés sur un point droit devant lui, vides.

Ses mains se serrèrent convulsivement sur ses genoux. Elle retint difficilement les larmes qui menaçaient de couler sur ses joues. Il n'avait pas besoin de sa peine, juste de son soutien. Il devait comprendre qu'il avait parfaitement le droit de s'appuyer sur elle, et surtout, de la laisser s'appuyer sur lui. Qu'ils s'aident l'un l'autre en ce moment déchirant. C'était la seule manière de s'en sortir.

— Pourquoi la bibliothèque ?

Elle sursauta presque au son de sa propre voix. Elle ne la reconnaissait pas. Rauque, voilée, pleine de pleurs contenus. Triste, infiniment triste. Mais elle avait eu besoin de s'exprimer. De rompre le silence pesant, ce silence qui s'infiltrait dans chaque fibre de son être et alourdissait davantage la perte qu'ils venaient de subir. C'était une question comme une autre, pourtant, elle était persuadée qu'il ne répondrait pas. Jusqu'à ce que sa voix s'élève, monotone, gutturale, dure.

— Parce qu'il ne venait quasiment jamais ici.

Il n'avait pas besoin d'en dire plus, elle comprit. Elle ferma les yeux si fort que des bouquets de lumières explosèrent sous ses paupières closes. La cuisine, le salon, la chambre, le hall, tout rappelait Sirius, tout. Son rire, sa voix rocailleuse, son air maussade, sa démarche familière. La maison toute entière résonnait encore de sa présence. Mais ici, son fantôme se faisait moins présent qu'ailleurs. Ici, la douleur et la perte étaient comme atténuées.

Tonks s'humecta une nouvelle fois les lèvres et redressa la tête, incertaine. Ce n'était pas le bon moment pour aborder le sujet, mais elle devait le faire. Ils n'étaient pas les seuls à avoir perdus un être cher. Ils devaient être forts. Ils n'avaient pas le droit de s'écrouler. L'Ordre avait besoin d'eux.

— Dumbledore est en bas, chuchota-t-elle d'une petite voix. Il pense que tu devrais parler à Harry.

Les poings de Remus se crispèrent sur ses accoudoirs, et ses yeux étincelèrent un bref instant. Sa mâchoire se serra et sa figure se ferma encore davantage.

— Je ne peux pas, grimaça-t-il. Pas maintenant.

— Remus…

Tonks tendit la main, avec le vague espoir de parvenir à le consoler. Mais elle eut à peine le temps d'effleurer son coude qu'il retirait son bras d'un geste vif. Il se leva d'un bond, sans même la regarder.

— Je dois y aller.

Il tourna les talons, son corps crispé en un bloc compact de nerfs, de muscles et de souffrance. Elle se leva à son tour, le cœur au bord des lèvres.

— Remus, attends ! l'arrêta-t-elle. Je… Tu n'es pas tout seul ! Je comprends, on comprend tous ce que tu traverses, tu n'es pas le seul à avoir perdu Sirius, nous sommes tous…

— Personne ne peut comprendre, la coupa froidement Remus.

Il s'était retourné, et enfin, pour la première fois, il la regardait dans les yeux. Et c'était comme des milliers de poignards qui lui transperçaient le cœur. Ses prunelles étaient figées, lointaines, et à la fois enflammées par une lueur de folie douloureuse.

— Sirius était mon meilleur ami, il était comme mon frère. Et il est mort. Il est mort en étant la personne qu'il a toujours été, en défiant les ordres, mais ça ne change pas le fait qu'il soit mort. Il était mon dernier ami, le seul. J'ai déjà perdu James, et… et Peter. Et je viens de perdre Sirius.

Il s'apprêtait à ajouter quelque chose, mais sa mâchoire se serra de manière convulsive, comme pour retenir des paroles qu'ils regretteraient.

— Tu ne peux pas comprendre, asséna-t-il enfin.

Il tourna les talons, définitivement cette fois, claquant la porte derrière lui. Et laissant Tonks seule au milieu de la bibliothèque, le visage baigné de larmes et le cœur en mille morceaux.

Remus dévala les escaliers, une avalanche de sentiments formant un joli capharnaüm sous son crâne. Il tenta d'ignorer la boule dans sa gorge, dans son ventre, ses membres engourdis, sa culpabilité, son chagrin, sa solitude, la vision de Nymphadora seule et perdue imprimée en rouge sur sa rétine. Mais plus il descendait les marches, plus la douleur lui faisait presque perdre la tête.

Absorbé dans ses pensées, il ne vit qu'au dernier moment la longue barbe blanche scintillante de Dumbledore, et s'arrêta juste à temps pour ne pas lui marcher sur les pieds. Le visage de son ancien directeur était grave, mais cela ne fit bouillir son sang que davantage. Il n'avait pas besoin d'un discours moralisateur, ni de soutien. Il avait juste besoin d'effacer sa peine, de laisser libre cours à sa rage, de libérer le loup qui hurlait en lui.

C'est alors qu'une idée lui traversa brusquement l'esprit. Une idée stupide, une idée suicidaire, mais qu'il trouva absolument parfaite, proprement géniale. Une idée qui correspondait à ce qu'il lui fallait, à ce dont il avait besoin. Face à lui, Dumbledore ouvrait la bouche, solennel, mais il le coupa avant qu'il ne puisse dire quoi que ce soit.

— Je vous cherchais Albus, dit-il aussitôt.

Le directeur haussa un sourcil intrigué, puis lui fit signe de parler.

— Je souhaiterais me porter volontaire pour aller vivre parmi les loups-garous, afin de les rallier à notre cause.

Sa voix était ferme. Il ne vit aucune trace de surprise sur le visage de Dumbledore. Il restait totalement impassible. Les poings serrés, Remus s'apprêtait à argumenter, à faire valoir son point de vue. Il ne se laisserait pas faire. Il avait besoin de cette mission. S'échapper de son humanité quelques temps, c'était la seule solution pour qu'il ne devienne pas fou.

— C'est une noble cause, dit enfin lentement Dumbledore. Noble, mais dangereuse. Que se passera-t-il si vous tombez face à votre créateur ?

— Greyback a mordu tellement d'enfants qu'il ne me reconnaîtra pas, affirma Remus. Je peux me fondre dans la masse. Jouer les infiltrés. En savoir plus sur eux. Et éventuellement les convaincre que l'Ordre leur serait tout aussi bénéfique que s'ils rejoignaient le camp de Voldemort, si ce n'est plus.

Dumbledore le fixa en silence de longues secondes, avant de finalement laisser tomber le verdict.

— Je dois avouer que l'idée est intéressante Remus. Mais je maintiens que cela sera périlleux. Nous discuterons donc longuement des détails avant que vous ne partiez. Que toutes les options soient prises en considération.

La perspective de joindre une meute hostile de loups-garous aurait dû le terrifier, mais Remus en fut au contraire soulagé. La simple possibilité d'échapper pour quelques temps à la douleur de sa perte apaisait quelque peu celle-ci.

Après avoir pris congé de Dumbledore, il s'éloigna rapidement vers la porte d'entrée, fuyant comme la peste la cuisine endeuillée. Il ne voulait plus revenir ici. Dans cette maison qui était encore si pleine de Sirius. La dernière personne qui l'avait encore relié à son passé, à Lily et à James. Fermant les yeux face à la douloureuse plaie ouverte dans son cœur, Remus fuit Square Grimmaurd le plus rapidement possible.

James et Sirius étaient morts, Peter les avait tous trahis. Ce soir, il était le dernier Maraudeur. Et c'était cette idée, par-dessus tout, qui était la plus insupportable.