La pluie s'écrasait à grosses gouttes sur la toile au-dessus de sa tête, et dehors, le vent hurlait. Remus grinça des dents, se maudissant une fois de plus pour avoir eu la brillante idée de venir s'enterrer ici. Regrettant fortement manteau et écharpe, il sortit de sa tente pour affronter la tempête. C'était encore pire que ce qu'il avait imaginé. On n'y voyait pas à trois mètres, et en quelques secondes, les trombes d'eau le trempèrent plus sûrement qu'un bain tout habillé dans la rivière. Grelottant de froid, il traversa le campement le plus vite possible en direction de la tente centrale, à l'intérieur de laquelle il se faufila avec discrétion. Tout le monde était déjà là ou presque. Alerte, les yeux attentifs, il se posta en périphérie du groupe, dans le but d'avoir une bonne vue sur l'estrade précaire dressée au centre.
Autour de lui, les autres membres de la meute chuchotaient entre eux, les sourcils froncés. Ils avaient été convoqués par leur alpha une dizaine de minutes plus tôt, mais personne ne semblait savoir pourquoi.
— Marc, tu sais ce qu'il se passe ?
Il fallut quelques secondes à Remus pour se rappeler qu'il s'agissait du prénom avec lequel il s'était présenté à eux. Il jeta un coup d'œil en biais à Isaac, un adolescent chétif au teint maladif, qui venait de l'accoster, et secoua la tête. Ces rassemblements étaient assez rares pour être soulignés, et celui-ci ne devait pas signifier une bonne chose.
Cela faisait maintenant quatre mois qu'il jouait les infiltrés pour le compte de l'Ordre. Après avoir âprement discuté des détails avec Dumbledore — et notamment accepté à contrecœur de revenir au sein de l'Ordre au moins une fois par mois, pour « ne pas vous oublier vous-même, Remus » —, il avait quitté Londres, laissant derrière lui livres et baguette. La meute qu'il souhaitait rejoindre vivait en marge de la société, rejetant leur nature de sorciers. Il avait de ce fait été accueilli avec méfiance et hostilité, et il avait dû faire profil bas des semaines durant. Quatre mois, quatre pleines lunes, et il était toujours loin d'obtenir leur confiance. Seul Isaac osait lui parler ouvertement, peut-être parce qu'il était, avant Remus, le dernier arrivant, et que lui aussi souffrait encore d'un certain rejet.
Remus appliquait les ordres de Dumbledore à la lettre. Il tentait de se fondre dans la masse, d'agir comme eux en tous points. Il abandonnait progressivement ses réflexes de sorcier, laissait le loup prendre le pas sur l'homme lorsqu'il était en leur présence. Mais ce n'était pas encore suffisant. Il était loin de pouvoir mentionner l'Ordre, le sujet de la guerre étant presque tabou ici. Et cette sensation de ne pas avancer, d'en être toujours au même point, était particulièrement frustrante.
Cela avait cependant le mérite de chasser la douleur, loin, très loin de lui. Se focaliser sur sa mission l'empêchait de penser à Sirius ou Nymphadora. Et la plupart du temps, il se sentait presque bien, normal. La réalité ne revenait le heurter de plein fouet que lorsqu'il se trouvait seul, recroquevillé sous sa tente humide. Ce qui arrivait de moins en moins souvent étant donné qu'il faisait des efforts surhumains de socialisation.
Soudain, le silence se fit sous la tente. L'alpha de leur meute venait de se hisser sur l'estrade. Mais il n'était pas seul. Une silhouette noire encapuchonnée se tenait à ses côtés. Remus plissa les yeux, sur ses gardes. Ca sentait mauvais. Très mauvais même.
— Merci de vous être déplacés aussi vite, commença le loup-garou.
La peur transperçait dans sa voix, et Remus nota sa posture rigide, ses épaules crispées, sa nuque raide. Cela ne fit que l'inquiéter davantage. Rohan n'était pas le genre de personnes à plier devant qui que ce soit. Ses observations de ces derniers mois lui avaient au moins permis de constater qu'il était un dirigeant né. A la fois charismatique et diplomate, il menait sa meute d'une main de fer, et les autres lui vouaient un respect confinant à l'idolâtrie. Il était sûrement le plus humain d'entre eux, mais paradoxalement, il était aussi le plus fort lorsqu'il était sous sa forme animale. Le voir inquiet et apeuré n'était donc pas une situation normale, mais plutôt alarmante.
— Nous avons aujourd'hui un invité important, que vous connaissez sûrement tous, Fenrir Greyback.
Remus sentit un frisson parcourir son échine lorsque le loup-garou sanguinaire repoussa sa capuche, dévoilant un sourire à faire froid dans le dos. A ses côtés, Isaac se mit à trembler imperceptiblement. Le silence se fit plus pesant encore.
— La réputation de notre ami le précédant, vous devez savoir pourquoi il est venu nous rendre visite.
Des regards échangés, inquiets, mais pas une parole. Rohan se lécha nerveusement les lèvres, comme cherchant ses mots. A ses côtés, Greyback promenait son regard jaune sur la troupe chétive, sans se départir de son rictus.
— Je sais que nous avions dit vouloir rester neutres dans cette guerre, poursuivit Rohan. Mais il m'est impossible de dire non face à cette main tendue. La proposition du Seigneur des Ténèbres est bien plus alléchante que nous ne le croyions.
Ces paroles lourdes de sens semblèrent résonner dans la tente mortellement silencieuse. La pluie continuait de tomber bruyamment sur la toile au-dessus de leur tête. Remus retint sa respiration, contenant sa fébrilité. Il réfléchissait à toute vitesse, tentant de trouver une solution, de contrer cette décision aux accents irrévocables, en vain. Une femme sur sa droite, vêtue d'une robe grise tachée de boue, leva une main hésitante. Le filet de voix qui s'éleva était si bas qu'il eut du mal à percevoir ce qu'elle disait.
— Et que se passe-t-il si nous… décidons de partir ?
Son ton craintif ne fit qu'accentuer le sourire malsain de Greyback.
— Ceux qui nous tournent le dos étant considérés comme nos ennemis, dit-il d'une voix rauque, vous serez exterminés.
La femme ne put retenir un violent tremblement, qui arracha au Mangemort un petit rire sadique.
— Je suis heureux de voir que vous êtes tous prêts à coopérer. En tant que première mission au nom du Seigneur des Ténèbres, vous serez chargés de vous occuper d'une meute rivale, qui a refusé notre offre si généreuse. Nous serons bien entendu ravis de vous y aider.
Il fit un large geste vers l'entrée de la tente, devant laquelle se dressait une vingtaine de loups, à l'air plus sauvage et féroce que ce que Remus n'avait jamais vu. Des chiens de garde, ni plus ni moins, qui étaient là pour s'assurer qu'ils accomplissent les ordres. Il déglutit difficilement, le cœur emprisonné dans un étau, n'osant imaginer les futurs carnages auxquels il allait devoir prendre part.
— Une dernière précision, ajouta Greyback, satisfait devant leurs mines terrifiées. Alannah, leur alpha. Nous la voulons en vie.
Sur ces paroles aux accents funestes, il quitta le chapiteau silencieux, laissant derrière lui Rohan et sa meute piégée. Remus, lui, cogitait déjà à toute vitesse, sans pour autant ne laisser paraître qu'un soupçon d'inquiétude sur son visage.
S'éclipser pour faire son rapport à l'Ordre allait être beaucoup plus difficile à présent, mais qu'importe. Il trouverait bien un moyen. Avec un peu de chance, peut-être pourrait-il prendre contact avec cette Alannah et la rallier à leur cause. Il se rapprochait peu à peu du but de sa mission.
Et plus il avançait, plus la douleur qui lui rongeait l'âme s'atténuait.
