— Il finira par entendre raison, affirma Molly avec fermeté.
Tonks hocha vaguement la tête, le regard perdu dans le vide. Elle ne l'écoutait que d'une oreille, la main crispée autour de sa tasse de thé à moitié vide.
— Les hommes sont tous un peu têtus, tu sais.
Un nouveau geste vague du menton. Elle se sentait si lasse, si vide.
— Je vais devoir y aller Molly, annonça-t-elle. Merci pour le thé.
Sa voix, morne, résonna lugubrement dans la cuisine inhabituellement vide du Terrier. Elle laissa sur la table son breuvage froid et se leva, rabattant sa cape sur ses épaules.
— Reste dîner avec nous, Fol Œil viens manger ici ce soir.
Tonks hésita, à deux doigts d'accepter. Puis elle se rappela qu'on était le premier week-end du mois. Elle avala difficilement la boule qui se formait dans sa gorge.
— Désolée, je ne peux pas. Pas ce soir. Merci quand même.
— Tu es sûre que tu ne veux pas…
Tonks referma la porte avant d'avoir entendu la fin de la phrase de Molly. Serrant les dents, elle marcha d'un pas rapide jusqu'au portillon qui gardait l'entrée du jardin, et transplana à l'instant où elle posa le pied à l'extérieur du périmètre de protection. Elle réapparut en périphérie de Pré-au-lard, et s'empressa de gagner le village à pieds.
Au fil des mois, il devenait de plus en plus difficile de dire non à Molly. La mère des Weasley tentait tant bien que mal de provoquer une rencontre, mais elle n'était pas prête, loin de là. Elle avait trop mal. Le rejet de Remus la marquait encore au fer rouge, et elle ne pouvait se résoudre à le confronter devant un public, quel qu'il soit.
Elle traversa le village d'un pas rapide, parcourut la grande rue presque déserte sans regarder autour d'elle, et s'engouffra à l'intérieur des Trois Balais. Sans accorder ne serait-ce qu'un regard à Rosmerta, elle grimpa quatre à quatre les escaliers derrière le bar pour gagner la petite chambre exiguë qu'elle louait au premier étage. Tout en ôtant sa cape pour la suspendre à la patère, elle évita soigneusement de regarder dans le miroir accroché dans l'entrée. Elle ne savait que trop ce qu'elle allait y trouver. Une fille morne, aux cheveux ternes et au visage sombre. Elle n'arrivait pas à se souvenir de la dernière fois où elle avait souri.
Une pile de lettres l'attendait dans sa chambre. Elle les lut une par une, méticuleusement, en prenant son temps. Tout plutôt que de penser à lui. Dans la cuisine chaleureuse des Weasley, en train de savourer le délicieux rôti de Molly.
Depuis qu'elle avait été assignée à la surveillance de Poudlard et de ses environs avec trois de ses collègues, sa routine était devenue pour le moins ennuyante. Finies les missions de surveillance, les filatures en plein milieu de la nuit ou les discussions à voix basse au fond des pubs. Elle ne faisait qu'effectuer des rondes silencieuses dans le parc de Poudlard et les rues tranquilles de Pré-au-lard, sans que jamais rien ne se passe.
Au début, cela lui avait semblé être une véritable torture. L'absence totale d'action, l'inactivité. Mais à présent, son train-train quotidien était devenu réconfortant. Elle se complaisait dans sa tristesse et sa solitude d'une manière effrayante depuis six mois. Six mois qu'elle ne l'avait pas revu, qu'elle avait pris ses distances, qu'elle avait tenté de se faire une raison. Six mois pendant lesquels c'était devenu de plus en plus dur d'ignorer la souffrance qui grandissait en elle.
Avant que Remus ne parte en mission, Dumbledore avait insisté pour qu'il revienne parmi eux au moins un soir par mois, pour ne pas se détacher totalement de son humanité. Et à chaque fois, Molly avait vainement tenté de la pousser à le rencontrer. Ce qu'elle se refusait de faire, catégoriquement. Les mots qu'il lui avait crachés au visage continuaient de la hanter. La plupart du temps, y repenser ne faisait que la tirer plus loin encore dans sa dépression. La perte de Sirius, conjuguée au manque de soutien de Remus, la rongeait de l'intérieur. Ne la laissant être plus que l'ombre de ce qu'elle avait été.
Soudain, le bruit d'un coup de bec contre les carreaux la fit sursauter. Errol, le hibou des Weasley, se tenait sur le bord de sa fenêtre. A la fois intriguée et légèrement inquiète, Tonks se leva aussitôt et ouvrit au volatile épuisé, qui s'écroula sur son lit. Elle détacha ensuite avec précaution la lettre attachée à sa patte, et lut la courte missive.
Remus n'est pas venu. Il t'a contacté ?
Arthur
Tonks sentit son cœur se figer dans sa poitrine. La respiration saccadée, elle ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil dans la rue qui s'étalait sous ses yeux. Pas âme qui vive. Elle en fut à la fois soulagée et désappointée. Puis, les lèvres pincées, elle s'empressa de rédiger une courte réponse, espérant qu'Errol tiendrait au moins le trajet de retour. Le cœur au bord des lèvres, elle le regarda s'éloigner dans la nuit noire, battant des ailes avec difficulté.
Elle ne parvint pas à dormir de toute la nuit, trop inquiète pour pouvoir fermer l'œil. Remus n'avait jamais manqué un seul rendez-vous depuis le début de sa mission, pas un seul. Lui serait-il arrivé malheur ? A cette pensée, elle ne put retenir quelques larmes. Songer à cette éventualité la plongeait dans l'effroi. Elle ne supportait pas l'idée de le perdre, et encore moins sans avoir pu lui parler une dernière fois. Elle se sentait aussi coupable à l'idée qu'il soit parti la tête la première dans cette mission dangereuse à cause de sa déclaration.
Toutefois, lorsque le soleil se leva, la peur avait laissé place à la colère. Il ne se serait jamais retrouvé dans cette situation en premier lieu s'il n'avait pas lâchement fui sa présence. Et il se disait Gryffondor ? Ridicule.
Cet imbécile avait intérêt à revenir en vie, se dit-elle en grinçant des dents. Ou alors elle se ferait un plaisir de le ressusciter pour arracher ses membres un par un.
