Tonks poussa un énième soupir en jetant un regard morne au miroir face à elle. Rien à faire, malgré toute sa concentration, elle ne parvenait pas à utiliser son don de Métamorphomage. Ses cheveux restaient obstinément d'un marron terne tirant sur le gris, sans la moindre petite pointe de rose. Elle tenta de se persuader en se disant que de toute façon, ce n'était pas la coloration de son cuir chevelu qui allait convaincre sa mère qu'elle allait bien. Elle aurait beau arborer un rose pétant ou un bleu pétrole, cela ne cacherait pas ses cernes ou son regard vide.

Traînant un peu les pieds, Tonks quitta enfin sa chambre et descendit l'escalier étroit. La salle des Trois Balais était pleine à craquer ce soir. Derrière son bar, Rosmerta était si occupée qu'elle ne la vit pas partir. Glissant comme une ombre hors du bar, Tonks salua Dawlish d'un signe de tête, qui patrouillait dans la rue principale, puis s'empressa de quitter l'enceinte du village pour pouvoir transplaner.

Quelques minutes plus tard, elle poussait la porte d'entrée de la maison de ses parents, se préparant mentalement à une soirée éprouvante.

— Bonsoir, ma chérie, la salua aussitôt son père.

Il la serra contre lui dans une étreinte chaleureuse, comme si de rien n'était. Mais elle voyait bien la lueur d'inquiétude dans ses yeux. Elle lui fut toutefois reconnaissante de ne pas lui demander comment elle se sentait. Sa mère l'embrassa également, sans parvenir à effacer une expression soucieuse de son visage.

— Tu as maigri, constata-t-elle en fronçant les sourcils.

— Ne t'en fais pas maman, je t'assure que je mange bien, soupira Tonks.

Ils passèrent dans la salle à manger, où la table était déjà dressée. Ce fut son père qui apporta les plats, tandis que sa mère la scrutait toujours d'un air préoccupé. Elle évita son regard, jouant machinalement avec sa fourchette.

Elle n'avait pas eu envie d'accepter la proposition de sa mère à dîner. Cela faisait des mois qu'elle n'avait pas eu de vraie discussion avec ses parents, et elle ne faisait que repousser l'échéance, utilisant souvent l'Ordre ou son travail comme prétextes. Les voir de temps en temps, rapidement, lui suffisait, elle n'avait pas envie de subir leurs nombreuses questions, leurs inquiétudes, leurs conseils. Mais elle n'avait eu d'autre choix que de venir, sa mère lui affirmant que dans le cas contraire, elle n'hésiterait pas à prendre une chambre aux Trois Balais pour la voir plus souvent. Et Andromeda Tonks était assez têtue pour mettre sa parole à exécution, elle avait donc préféré sagement obtempérer et passer la soirée avec eux.

— Ta mission de surveillance se passe bien ? demanda son père.

Ce faisant, il lui servit une large part de rôti de porc, que Tonks contempla sans grand appétit.

— Oui, oui, tout va bien, répondit-elle sans enthousiasme. Ce n'est pas très palpitant.

— Peut-être, mais au moins nous ne nous inquiétons pas des dangers que tu peux courir. Certaines missions de l'Ordre sont vraiment dangereuses.

— Ta mère n'a pas tort. Nous nous faisions un sang d'encre lorsque tu devais filer certains de ces Mangemorts.

Tonks tenta de trouver une parole réconfortante, mais elle n'en trouva aucune, et elle ne parvenait pas non plus à lâcher le moindre minuscule sourire. Alors elle se contenta de hausser une épaule, tout en mâchonnant un morceau de rôti. Du coin de l'œil, elle vit ses parents échanger un regard inquiet, et cela lui serra la gorge. Elle ne savait pas comment faire pour les rassurer, et elle s'en voulait pour ça, mais dernièrement, rien n'avait beaucoup d'importance.

— Et comment vont les autres ? l'interrogea son père, dans une vaine tentative de dévier la conversation. Remus est toujours sous couverture ?

Elle se figea un instant, se mordant furieusement l'intérieur de la joue pour ne pas broncher. Ses parents ne savaient strictement rien du loup-garou, à part ce qu'elle leur en avait dit, c'est-à-dire pas grand-chose. Pour eux, il ne s'agissait que d'un membre lambda de l'Ordre, avec qui elle avait eu l'occasion de partir plusieurs fois en mission. Rien de plus, rien de moins. Elle ne pouvait pas leur tenir rigueur pour le brusque coup de poignard qu'elle sentait lui fouiller les entrailles. Elle prit une brève inspiration pour répondre, le regard fixé sur son assiette encore presque pleine.

— Oui. Ca va faire dix mois.

— Et tout se passe pour le mieux ?

— Il a eu des problèmes il y a quelques temps. Capturé par une meute ennemie ou je ne sais quoi. Silence radio pendant presque quatre mois.

— Mais il a réussi à vous recontacter ? s'inquiéta sa mère.

Tonks hocha le menton, peu désireuse de s'aventurer davantage sur ce terrain. Elle n'avait pas non plus envie de revivre ces mois de doutes, de peur et d'incertitude, ni même le soulagement qui l'avait envahie lorsque Molly lui avait dit qu'il leur avait enfin donné signe de vie.

— Et toi, le travail ?

Bien que sa question semble surprendre Andromeda, celle-ci ne tarda pas à y répondre. Et étrangement, cela la soulagea. Ecouter les histoires familières et banales de sa mère au bureau, de ses collègues, son patron, ses problèmes, l'éloignèrent de ses tourments intérieurs. Durant quelques instants, elle cessa de jouer avec ses petits pois, et autorisa même un pâle sourire à se frayer sur son visage. Ce n'était qu'un vestige, un fantôme de celui d'autrefois, mais c'était déjà ça.

A aucun moment du repas ils n'abordèrent de nouveau le sujet de l'Ordre. Et Tonks dû admettre que cela lui fit énormément de bien. Pour quelques heures, c'était comme si ses soucis s'éloignaient, comme si elle redevenait cette jeune adulte insouciante qui vivait chez ses parents. Comme si le monde n'était pas fou à lier, et que tout était normal.

Elle avait finalement bien fait de venir dîner ici ce soir.