— Allez gamine, c'est l'heure de partir.
Tonks ne se le fit pas dire deux fois et referma aussitôt l'épais dossier qu'elle était en train de consulter, puis bondit sur ses pieds pour rejoindre Fol Œil à la porte de son box. Ils remontèrent le couloir en silence d'un pas vif et se glissèrent dans l'ascenseur presque vide, où Tonks poussa un soupir de soulagement.
— Quelle journée, grogna-t-elle. Aussi passionnante qu'élever un Veracrasse.
Maugrey lui jeta un coup d'œil appuyé mais elle l'ignora, le regard délibérément fixé droit devant elle.
— Tu es sûre que tout va bien ? grommela-t-il d'un ton bourru.
Tonks ne répondit pas tout de suite. Elle le précéda hors de l'ascenseur, puis à travers l'Atrium, jusqu'à l'espace de transplanage quasi désert.
— Remus est encore plus taciturne que d'habitude en ce moment.
— Toujours pas trouvé de travail ?
Elle secoua la tête d'un air sombre, les sourcils froncés.
— Personne ne veut engager un loup-garou si clairement opposé à Voldemort. Quelle bande de lâches.
Elle n'avait fait que murmurer cette dernière phrase, mais Maugrey lui jeta un regard d'avertissement. Elle ne pouvait pas tenir de tels propos au sein même du Ministère, alors qu'ils savaient que les espions du Seigneur des Ténèbres étaient partout.
— Je ne m'inquiéterais pas trop à ta place, finit par marmonner son mentor. Il doit juste être frustré de ne plus pouvoir se rendre utile.
Tonks haussa les épaules, peu convaincue. Elle avait cette désagréable impression que Remus lui cachait quelque chose, et elle détestait ça. Mais elle resta muette, ne souhaitant pas inquiéter inutilement Fol Œil. Ce dernier finit par lui tapoter l'épaule d'un air paternaliste.
— Bonne soirée à tous les deux, à demain.
Et tandis qu'il disparaissait dans un craquement sonore, Tonks se maudit en silence. Elle était tellement préoccupée par le changement de comportement de Remus ces derniers jours qu'elle avait totalement oublié la réunion de l'Ordre le lendemain soir. Elle poussa un soupir puis disparut elle aussi, avec la désagréable impression de porter le monde sur ses épaules.
— Je suis rentrée ! cria-t-elle au moment où elle poussa la porte d'entrée.
Elle sut aussitôt que quelque chose clochait. Toutes les lumières étaient éteintes et pas un bruit ne venait perturber le calme inquiétant de leur appartement. Sur ses gardes, elle sortit sa baguette et s'avança prudemment dans l'étroit vestibule. L'angoisse lui étreignait la gorge. Si quelque chose était arrivé à Remus en son absence… Mais lorsqu'elle pénétra enfin dans le salon silencieux, sa peur disparut, sa mâchoire se décrocha sous la surprise et son bras s'abaissa aussitôt.
La petite pièce avait été méticuleusement nettoyée et rangée, dégageant une large place au centre pour une table dressée pour deux. Une chandelle brûlait entre les deux verres, seule source de lumière, et une unique rose avait été posée de travers sur une des assiettes. Remus sortit à cet instant de la cuisine, des plats à l'odeur délicieuse lévitant derrière lui. Il portait un costume à l'allure étonnamment neuve et arborait une expression des plus nerveuses.
— Dora ! s'exclama-t-il. Tu es pile à l'heure.
Toujours pas remise de sa surprise, Tonks ouvrit la bouche puis la referma, comme incapable de parler. Puis elle finit par laisser échapper un petit rire, amusée par sa propre bêtise, et rangea sa baguette le plus naturellement possible.
— Tu as préparé tout ça pour moi ? demanda-t-elle, touchée.
— Je me suis dit qu'on méritait bien un petit dîner en amoureux.
Son sourire était plus forcé que d'habitude, mais elle le remarqua à peine. Tandis que les plats se posaient doucement sur la table, elle le rejoignit et l'embrassa avec tendresse. Il ne répondit à son étreinte que du bout des lèvres, et elle haussa les sourcils devant son anxiété apparente.
— Joli costume, le complimenta-t-elle.
— Ton père me l'a prêté.
— Mon père…
— Et c'est Molly qui a accepté de cuisiner. Et ta mère qui nous a donné cette radio.
Tonks suivit du regard tandis qu'il pointait les assiettes qui exhalaient une odeur divine et le petit transistor posé en équilibre sur une pile de livres dans un coin de la pièce.
— Tu t'es vraiment donné beaucoup de mal à ce que je vois.
Elle se retourna vers lui avec un doux sourire, mais il semblait toujours aussi crispé. Fronçant les sourcils, elle se détacha de lui et le fixa avec inquiétude.
— Remus, tu es sûr que tout va bien ? demanda-t-elle, en un parfait écho de Fol Œil.
Le loup-garou eut un petit rire désabusé et secoua la tête.
— A vrai dire, non pas vraiment, confessa-t-il. Je pensais faire ça après dîner, mais l'idée me rend beaucoup trop nerveux alors…
— Je ne comprends pas, tu…
Elle s'interrompit aussitôt lorsqu'elle le vit se baisser, un genou à terre. Ses yeux s'écarquillèrent, comme refusant de croire ce qu'il se passait devant eux. Remus, les joues rouges d'embarras, plongea la main dans sa poche et en ressortit un écrin noir. Incapable de parler, Tonks le fixa, comme hypnotisée, ouvrir la petite boîte, révélant en son cœur un anneau magnifique, que la flamme de la chandelle faisait briller d'un subtil éclat.
— J'avais préparé tout un discours, souffla Remus, les yeux brillants. Mais tous les mots sont en train de s'échapper de mon esprit. Et après tout, je me dis que ce n'est pas ça le plus important. Aucune déclaration préparée à l'avance ne pourra être plus explicite que celle-ci : je t'aime Dora. Je t'aime plus que tout. Et même si cette décision est purement égoïste de ma part, il fallait au moins que je te pose la question.
Il prit une courte inspiration, comme pour se donner du courage.
— Dora, veux-tu m'épouser ?
Tonks ouvrit la bouche sans pouvoir répondre pendant quelques secondes. Le bonheur enflait en elle comme un ballon de baudruche menaçant d'exploser. Ses yeux se remplirent de larmes de joie, et elle dut se faire violence pour ne pas se jeter dans ses bras.
— Oui, murmura-t-elle.
Un mélange d'incompréhension et de joie envahit le visage de Remus, mais ce fut cette dernière émotion qui prédomina. Il se releva d'un bond et l'embrassa avec fièvre, lui coupant le souffle.
— Tu es sûre ? demanda-t-il, à quelques centimètres de ses lèvres.
— A cent pour cent, affirma Tonks, un immense sourire éclairant son visage. Je t'ai déjà dit que je me fichais de notre différence d'âge, ou de ta lycanthropie, ou de que sais-je encore ! Je t'aime, c'est tout ce qui compte.
Elle l'embrassa à son tour, avec un mélange de passion et de rage, déterminée à effacer tous les doutes qu'il pourrait avoir, ses peurs, ses angoisses. Elle savait qu'il pensait qu'il n'était pas assez bien pour elle, et chaque jour, elle tentait de gommer ce sentiment, de lui montrer que tout cela n'avait pas d'importance, que tout ce qu'il comptait, c'était eux. Et maintenant elle allait pouvoir le crier au monde entier.
Lorsqu'il se détacha d'elle pour lui enfiler la bague au doigt, leurs yeux se croisèrent. Elle lut facilement la culpabilité dans ses prunelles, mais elle choisit de l'ignorer. Ce soir, elle voulait être heureuse. Elle aurait tout le temps de se battre contre les préjugés qu'il pouvait avoir par rapport à lui-même ou à leur couple. Un jour, il finirait bien par accepter qu'eux deux, c'était une évidence.
— Pour la cérémonie…, commença-t-il d'un ton hésitant.
— Elle sera petite. Et intime, le coupa Tonks d'une voix ferme. Je ne veux pas d'un grand mariage, ou d'une lune de miel à Hawaï. Du moment que je suis avec toi, c'est tout ce qui m'importe.
Elle coupa court à ses protestations et l'embrassa avec ardeur. Ils avaient toute la vie pour s'inquiéter de l'argent ou de leur avenir. Cette nuit, elle voulait juste profiter du bonheur d'être fiancée à l'homme qu'elle aimait. Elle voulait juste être une femme normale, loin de la guerre, de ses morts et de ses blessés.
Ce soir, elle était juste la future Mrs Lupin, et rien d'autre.
