Remus poussa la porte du Chaudron Baveur d'un geste brusque. Son corps tremblait toujours de colère, et son souffle haletant trahissait son état agité. Il commanda une bouteille de whisky pur feu d'une voix sèche et s'exila avec sa boisson dans un coin sombre de la salle presque vide.
Le premier verre lui brûla la gorge. Le second lui tira des larmes. Le troisième lui engourdit la langue. Après avoir versé une quatrième fois un peu du liquide ambré au fond de son verre, il passa une main fatiguée sur son visage. La colère et l'alcool lui faisaient tourner la tête, il ne savait plus où il en était.
Il avait été sûr, tellement sûr qu'il avait pris la bonne décision. Quitter Tonks, c'était la protéger. Il n'y avait pas d'autres moyens. S'il restait à ses côtés, il ne faisait qu'encourager les quolibets, le mépris, et le rejet. Et ces derniers jours, il avait été totalement incapable de même la regarder. Chaque fois que ses yeux se posaient sur son ventre encore plat, il sentait la culpabilité, la honte et les remords lui étreindre la gorge. Ca lui donnait envie de vomir, de se dire qu'à cause de lui, un être innocent allait souffrir. Le moins qu'il puisse faire était de lui épargner sa présence.
C'était ce qu'il s'était dit du moins. Il avait été si persuadé de la véracité de ces propos. Si persuadé d'être dans son bon droit. Mais les propos d'Harry l'avaient chamboulé. Ce qu'il avait osé dire le faisait à la fois bouillir de colère, et lui donnait envie de s'enterrer six pieds sous terre.
Remus poussa un grognement et finit son verre de whisky cul sec, puis s'en resservit un autre. Sa tête commençait à tourner.
Les paroles du jeune homme résonnaient encore sous son crâne étourdi.
« Moi j'aurais honte de lui… Vous aimeriez bien suivre les traces de Sirius… L'homme qui m'a appris à combattre les Détraqueurs… un lâche. »
Il plongea son visage dans ses mains tremblantes, sans parvenir à calmer sa respiration. Il avait été si touché par ces mots, si blessé par ce jugement implacable, qu'il était parti sans même se retourner, en piquant une colère digne d'un enfant de cinq ans. Qu'aurait pensé James de lui en sachant qu'il avait projeté Harry contre un mur ? Qu'aurait-il dit en apprenant qu'il avait abandonné sa femme et son fils à naître ?
La honte s'empara de lui plus violemment encore. Elle semblait le brûler de l'intérieur, lui donnait le sentiment de se liquéfier sur place. C'était pour cela qu'il avait été si en colère contre Harry. Parce qu'il lui avait craché la vérité au visage, une vérité qu'il avait fui, qu'il avait refusé de voir. Et le fait était qu'il avait entièrement raison. James et Lily s'étaient sacrifiés pour leur fils. Ils avaient donné leurs vies pour lui. Et lui qu'avait-il fait pour son enfant ? Il s'était enfui. Comme un lâche.
Imaginer le regard que lui lancerait James en cet instant lui donna envie de disparaître. C'était comme si son ancien ami était là, à côté de lui, assis à cette table branlante, les yeux remplis de déception. Il en ressentit une honte cuisante. Et Sirius, qu'aurait dit Sirius ? Qu'aurait pensé son ami si insouciant ? Lui aussi aurait été déçu, sans aucun doute. Lui qui avait toujours considéré Remus comme le plus sage d'entre eux aurait connu une grande désillusion. Et il n'osait même pas imaginer ce que pourrait lui dire Dumbledore.
Ses doigts s'agrippèrent à ses cheveux avec l'énergie du désespoir. Il ne savait plus quoi faire. Son esprit lui repassait en boucles les paroles dures d'Harry et le laissait imaginer les regards pleins de jugements des personnes qui l'avaient quitté, sans répit, tourmentant sa conscience.
Et à chaque fois qu'il fermait les yeux, il ne pouvait empêcher l'image de Tonks de se former derrière ses paupières closes. Il l'imaginait, seule, dans leur petit appartement, le regard vide et des traces de larmes sur les joues. Et la culpabilité revenait lui mordre le cœur avec plus de férocité encore.
Que devait-il faire ? Oserait-il reparaître devant elle ? Après cette fuite digne d'un lâche ? Elle devait sûrement être aussi furieuse que triste. Comment pourrait-il la rejoindre avec le fardeau de sa honte sur les épaules ? Mais rester à l'écart n'était pas une solution, il le comprenait à présent. Comment avait-il pu être assez bête pour penser que la quitter ainsi était mieux pour eux deux ? Il devait l'avoir blessée plus que jamais, alors qu'il avait juré de l'aimer et la chérir toute sa vie. Et il avait brisé cette promesse avec une désinvolture qui lui faisait peur.
Que faire ? Deux voix hurlaient à l'intérieur de son crâne. La première lui ordonnait de rester à l'écart. De disparaître. Que ce serait mieux pour tout le monde. Que personne ne voudrait d'un mari, d'un père, d'un gendre, d'un ami loup-garou aussi lâche que lui. La deuxième, plus faible, lui soufflait de se battre. De retourner auprès de Nymphadora, de la supplier de lui pardonner, et de l'aimer encore plus qu'il ne l'avait fait jusqu'à présent. D'être le meilleur père possible, quelle que soit la santé de l'enfant.
Il ne savait laquelle écouter. Il ne savait que faire.
Sa bouteille de whisky était aux trois quarts vides, et le soleil se levait déjà derrière les carreaux sales du Chaudron Baveur. Mais il en était toujours au même point. Déchiré de l'intérieur, épuisé, plein de doutes.
Presque automatiquement, il se resservit un autre verre d'alcool. Il se donnait encore quelques heures pour se décider. Puis il se lèverait de cette chaise et essaierait de ne pas chanceler pour se rendre jusqu'à la porte. Et il irait… là où il aurait décidé d'aller.
Il vida son verre d'un trait et ferma les yeux. Il avait encore quelques heures, juste quelques heures, pour prendre une décision.
La bonne décision, cette fois.
