Elle n'avait pas encore eu le courage de laver la tasse qu'il avait oublié dans l'évier. Elle se contentait de la regarder, les bras ballants, sans même oser la toucher. Ainsi, elle avait l'illusion qu'il était toujours avec elle.

Ca ne faisait que quatre jours qu'il était parti. Quatre petits, minuscules jours, mais elle avait l'impression que ça faisait une éternité. Quatre jours qu'elle vivait comme un fantôme, un automate. Elle effectuait les mêmes gestes que d'habitude, mangeait, allait au travail, parlait à ses collègues d'un ton mécanique, mais elle avait la désagréable impression d'évoluer dans du coton. Tout lui semblait loin, si loin.

Elle n'avait pas encore osé dire la vérité à ses parents. Elle avait reçu une lettre de leur part. Ils les invitaient tous les deux à dîner pour la fin de la semaine. Et elle leur avait répondu « Avec plaisir ». Elle imaginait déjà leurs visages déçus, en colère, peinés, et ça lui donnait envie de vomir. Elle ne voulait pas qu'on la prenne en pitié.

Elle entendit la porte d'entrée s'ouvrir mais ne bougea pas d'un cil. Encore son imagination qui lui jouait des tours. Des hallucinations qui peuplaient ses rêves, et quelquefois ses journées. Une chimère délirante qui ne faisait que creuser plus encore la plaie ouverte de son cœur à chaque fois qu'elle constatait qu'il n'était pas vraiment là.

— Dora ?

Ce chuchotement, aussi ténu soit-il, la fit sursauter. Elle arracha son regard vide de la tasse de café dans l'évier et pivota sur ses talons. Il était là, face à elle, plus vrai que nature. Plus vrai qu'aucune illusion. Elle dut se pincer pour être sûre qu'elle ne rêvait pas toute éveillée.

Il empestait l'alcool. Ses vêtements étaient froissés et déchirés par endroits, ses cheveux emmêlés, ses yeux un peu vitreux. Mais pourtant, malgré ça, il semblait en pleine possession de ses moyens. Il la fixait plus intensément qu'il ne l'avait jamais fait. Plus encore que le jour de leur mariage. Elle sentit son ventre se contracter à la fois de soulagement et de colère.

— Dora, répéta-t-il. Dora, je suis tellement, tellement désolé…

Il se tut et déglutit, comme incapable de pouvoir parler comme il le désirait. Ses mains tremblaient.

— J'ai fait une terrible erreur.

Son filet de voix s'éteignit. Il semblait se rendre compte de la banalité affligeante de ses propos. Il s'approcha d'elle, doucement, tout doucement. Puis, voyant qu'elle ne bougeait toujours pas, saisit d'un geste prudent ses mains entre les siennes. Sentir sa peau rugueuse sous ses doigts sembla la ramener à la raison. Avant qu'elle n'ait pu se retenir, elle lui colla la plus énorme baffe de toute sa vie. Ce fut non sans satisfaction qu'elle vit fleurir une marque rouge sur la joue de son mari. Sa main était toute endolorie, mais c'est à peine si elle s'en rendit compte. Son absence de réaction la rendit furieuse.

— Tu es désolé ? cracha-t-elle d'une voix vibrante à la fois de tristesse et de rage. Tu es désolé ?!

Son cri retentit en écho dans l'étroite cuisine. Il n'osait même plus croiser son regard.

— Mais désolé de quoi Remus ? Désolé de quoi ? De m'avoir abandonnée ? Ou de l'avoir fait sans même me fournir une seule explication ? Désolé d'avoir fui comme un lâche, d'avoir disparu pendant plusieurs jours ?

Sa voix se brisa. Des larmes coulaient à présent sur ses joues. Elle ne prit pas la peine de les essuyer.

— J'étais inquiète, si inquiète de ne pas te voir au réveil. J'ai cru… j'ai cru que les Mangemorts t'avaient eu, que tu devais sûrement mourir dans un caniveau ! J'ai imaginé le pire jusqu'à ce que je voie ton mot. Un mot, Remus, un simple mot ! C'est tout ce que je représente pour toi ? Quelques mots jetés sur un bout de parchemin ? Regarde-moi !

Les lèvres tremblantes, elle se tut, la respiration haletante. Enfin, après de longues secondes, il tourna vers elle ses prunelles torturées. L'abîme de remords et de culpabilité qu'elle y lut lui coupa le souffle.

— Je suis désolé de tout, gémit-il.

Il s'empara de nouveau de ses mains, et cette fois elle ne les retira pas.

— J'ai été si stupide, si idiot, si borné. Tu as tous les droits d'être en colère, de me hurler dessus, tous les droits. J'ai agi comme un lâche, un froussard. Je pensais… je pensais que ce serait mieux pour toi, pour le bébé, que je ne fasse plus partie du tableau. Je pensais que…

— Mais enfin, quand vas-tu enfin comprendre ? le coupa Tonks, les yeux de nouveau brillants de larmes. Tu n'es pas celui qui apporte la misère dans ma vie, tu es la personne qui me permet de me lever tous les matins. Tu es celui que j'aime, que j'ai épousé, avec qui je vais avoir un enfant, et je suis fatiguée de te répéter sans arrêt de cesser d'avoir peur, de cesser d'avoir des doutes. Je…

Elle secoua la tête, incapable d'achever sa phrase. Elle était incapable d'imaginer sa vie sans lui. Mais son entêtement à ne voir que le côté négatif des choses l'épuisait. Elle ne savait pas si elle pourrait supporter ça encore longtemps. Il fit pourtant taire ses doutes en l'espace de quelques phrases. Il resserra la prise de ses doigts autour des siens, et parla d'une voix vibrante d'émotion.

— Je sais tout ça Dora, maintenant, je le sais. Je refusais de le voir, je refusais d'y croire, parce que je ne voulais pas le croire. Accepter et embrasser son bonheur, c'est prendre le risque de se le voir arracher à un moment ou à un autre. Et je craignais tant de te perdre que je n'osais même pas profiter pleinement de mes instants avec toi.

Il prit son visage en coupe dans ses mains et la sonda longuement de ses yeux graves.

— Mais ce temps est révolu, chuchota-t-il. La vie est trop courte pour se prendre la tête avec de telles considérations. Je veux profiter de chacun des instants qu'il me reste à tes côtés. Je veux être là pour cet enfant. Qu'importe si… s'il a la malchance d'avoir hérité de moi. Je serais là pour lui. Comme mes parents ont été là pour moi.

Tonks chercha à l'intérieur d'elle la force de répliquer, de se révolter, d'exprimer une fois de plus cette frustration, cette tristesse, ce vide qu'elle avait ressenti ces derniers jours. Mais elle était fatiguée de crier, de pleurer, fatiguée d'être en colère. Elle voulait juste être heureuse, juste le serrer dans ses bras.

Ce furent ses yeux qui la firent finalement céder. Il n'y avait pas une lueur de doutes dans ses yeux. Ils étaient remplis de détermination et d'une volonté de fer. C'était la première fois qu'elle contemplait ses prunelles dépourvues de la moindre incertitude. Et ça, plus que toute parole, la convainquit.

— Promets-moi une chose, murmura-t-elle d'une voix brisée. Promets-moi que tu ne me quitteras plus. Plus jamais.

— Plus jamais, répéta-t-il avec solennité. Tu devras me supporter jusqu'à notre mort.

Un ombre de sourire étira leurs lèvres. Enfin, Tonks passa ses bras autour de sa taille et enfouit son visage dans son cou. C'était si bon de retrouver son odeur, malgré les vagues relents de whisky.

— Je serais à tes côtés quoi qu'il advienne, chuchota-t-il.

— A la vie, à la mort, renchérit-elle dans un souffle.

Malgré toute la colère qu'elle avait pu ressentir à son égard, à cet instant, elle se sentait immensément reconnaissante. Mais s'il croyait s'en sentir à si bon compte, il se fourrait le doigt dans l'œil. Qu'il attende donc un peu de supporter ses nombreux caprices de femme enceinte.

Elle allait lui en faire baver.