Un chapeau posé de guingois sur ses cheveux noir corbeau, Remus remonta le col de son manteau sur son visage mangé par une barbe broussailleuse. Les quelques passants qui se pressaient le long de la rue marchaient, comme lui, d'un pas pressé, le regard fuyant. Le verre brisé des vitrines défoncées gisait sur le pavé détrempé et les portes béantes des boutiques s'ouvraient sur des intérieurs noircis. Les Mangemorts semblaient s'en être donnés à cœur joie.

Remus jeta un coup d'œil derrière son épaule pour s'assurer qu'il n'était pas suivi. Toujours rien. Dès qu'il eut tourné au coin de la rue dans une impasse sombre, il transplana avec un craquement discret. Le village dans lequel il réapparut était un peu plus animé que celui qu'il venait de quitter. Il resta tout de même loin de la lumière projetée par les réverbères et gagna la périphérie de la ville, tout en vérifiant constamment qu'aucune cape noire ou qu'aucun masque grimaçant ne le suivait à la trace.

Lorsqu'il poussa la porte de la maison des Tonks, le charme dont il était enveloppé s'évanouit. Ses cheveux se parcoururent de nouveau de mèches grises, et son visage retrouva ses rides marquées et sa barbe légère. Il suspendit son chapeau et sa cape râpée à la patère avant de faire face à Andromeda, qui pointait calmement sa baguette sur son torse. Il eut un discret sourire.

— Je suis Remus John Lupin, dit-il avec la fatigue de l'habitude. Je suis un loup-garou, qui a épousé votre fille dans une petite église du nord de l'Angleterre sur la chanson Magic works des Bizzar's Sisters, et avec qui je vais avoir un enfant dans une poignée de semaines.

— Bienvenu à la maison, le salua sa belle-mère.

Elle abaissa sa baguette et lui offrit un pâle sourire qui n'atteignit pas ses yeux. Remus la suivit dans le salon, où Tonks était assise sur le canapé. Depuis que son tour de taille était devenu bien plus imposant, sa mère et elle avaient pris l'habitude d'écouter Potterveille plus confortablement.

— Tu es rentré, constata-t-elle avec soulagement en le voyant.

Les mains posées sur son ventre rond, elle attendit qu'il vienne à elle, trop fatiguée pour bouger. Le bébé vigoureux qu'elle portait lui prenait toute son énergie. Remus l'embrassa avec tendresse sur le front et s'assit à ses côtés sur le canapé, ses doigts glissés entre les siens. Soucieuse de leur laisser un peu d'intimité, Andromeda leur murmura un « Bonne nuit » et s'esquiva sans bruit.

— Les autres vont bien ? demanda Nymphadora, en un rituel maintenant hebdomadaire.

— Epuisés, mais toujours déterminés à se battre. Lee et Kingsley ne cessent de bouger le lieu d'émission, pour une sécurité maximale. La semaine prochaine sera dans un petit village près de Plymouth.

— Et toujours aucune nouvelle de Harry ou des autres, soupira-t-elle.

Ce n'était pas une question, mais Remus secoua la tête. Il espérait juste qu'ils aillent bien, tous les trois. Il tentait de se persuader que s'ils n'avaient pas de nouvelles, c'était qu'ils s'en sortaient le mieux possible. Si les Mangemorts avaient capturé Harry Potter, cela aurait fait la une de tous les journaux du pays.

— Et toi, comment vas-tu ? demanda-t-il d'une voix douce. Encore des douleurs ?

— Oui, grimaça Nymphadora. Mais on va dire qu'elles sont supportables.

— Le bébé donne toujours des coups ?

— Sans arrêt, soupira-t-elle. C'est qu'il est énergique ce petit bonhomme !

— Nous ne savons pas encore s'il s'agit d'un garçon ou d'une fille, lui rappela-t-il d'un ton amusé.

— Je suis persuadée que c'est un garçon.

— Tu l'as lu dans une boule de cristal ?

— Mais non, l'instinct maternel, voyons.

Il ne put retenir un petit rire. Puis, avec un geste hésitant, il posa une main légère sur le ventre de sa femme, dont la taille imposante tendait le tissu rouge de son tee-shirt. Il sentit des coups légers sous sa paume, qui, comme à chaque fois, lui tirèrent des larmes d'émotions.

Il avait encore du mal à réaliser qu'il allait devenir père. Cela le ravissait et le terrifiait tour à tour. Mais la plupart du temps, il parvenait à mettre sa peur en sourdine. A se dire qu'ils aviseraient le moment venu, si leur bébé venait à hériter de sa lycanthropie. Après tout, cela n'était qu'un scénario catastrophe qui n'était peut-être même pas susceptible de se produire. Alors au lieu de se ronger les sangs à s'inquiéter pour un événement probable, il préférait profiter de l'instant. Se couper du monde pour quelques heures, oublier la guerre, les morts, les pertes, l'horreur du quotidien, et penser à ce petit être qui grandissait dans le ventre de Dora.

— Maman a fait venir un Médicomage aujourd'hui, chuchota Nymphadora. Il dit qu'il n'y en a plus que pour huit semaines.

La panique lui serra la gorge quelques secondes avant qu'il ne l'étouffe par un sourire joyeux. Toujours cette inquiétude de ne pas être à la hauteur.

— Il faudra qu'on prenne une photo à sa naissance. Pour la montrer à papa.

Sa voix chargée d'émotions le fit relever la tête. Ses yeux pleins de larmes lui brisèrent le cœur. Il passa un bras autour de ses épaules et la serra contre lui, le plus fort qu'il put. Et alors qu'ils étaient enlacés ainsi, il maudit cette guerre sans but, à cause de laquelle ils subissaient de trop nombreuses pertes.

Les yeux fermés, il adressa une pensée muette à son beau-père. « Restez en vie Ted. Restez en vie autant que vous le pourrez, jusqu'à la fin de cette guerre. Revenez-nous en un seul morceau ». Il n'osait même pas imaginer ce que serait cette famille sans lui. Andromeda et Nymphadora seraient détruites, et il n'avait aucune envie de voir ça.

Il espérait de toutes ses forces que Ted ne serait pas une victime inutile.