Andromeda était déjà au lit lorsque Remus rentra ce soir-là. Elle avait prétexté une migraine et s'était enfermée dans sa chambre dès la fin du dîner. Tonks attendait son mari, affalée sur le canapé, et se redressa tant bien que mal en entendant claquer la porte d'entrée. Son énorme ventre l'empêchait de se mouvoir correctement. A présent qu'elle était si proche du terme, elle avait hâte d'accoucher, au moins pour ne plus avoir l'impression d'être une énorme baleine.

Lorsque Remus apparut sur le seuil de la porte, elle ouvrit la bouche pour lui poser les questions habituelles, selon les règles de sécurité établies. Mais le visage blanc de son époux la réduisit au silence. Sans un mot, il se dirigea vers elle et s'assit à ses côtés dans le canapé. Les yeux fixés sur ses genoux, il évitait son regard, la lèvre tremblante.

— Remus, s'inquiéta-t-elle aussitôt. Que s'est-il passé ?

L'inquiétude qui montait en elle lui étreignait la gorge avec tant de force qu'elle avait du mal à déglutir. Il avait dû se passer quelque chose de grave. Elle posa une main légère sur son bras, et il entremêla ses doigts aux siens avec tant de force qu'elle sentit des larmes naître au coin de ses paupières. Un mauvais pressentiment enfla en elle. Elle sut qu'elle n'allait pas aimer ce qui allait suivre.

— Je suis désolé Dora, chuchota-t-il. Mais nous avons appris une mauvaise nouvelle aujourd'hui.

Il tourna enfin sa tête vers elle. Son regard désolé, hanté, plein de tristesse et de compassion, se planta dans le sien. Elle ne voyait plus ses traits fatigués, son visage marqué par les rides ou les mèches grises qui lui tombaient sur le front, elle ne voyait plus que ces prunelles remplies d'inquiétude.

— Ton père… Ton père est mort.

La phrase sembla résonner dans le petit salon vide. Le ton hésitant de Remus flotta dans l'air durant de longues secondes. Le temps qu'il fallut à Tonks pour réaliser ce que ces paroles voulaient dire. Durant quelques instants, elle se sentit vide, comme dépourvue de toute émotion. Une page blanche. Puis les souvenirs se mirent à affluer. Les yeux rieurs de son père, sa voix calme et voilée, son sourire bienveillant, sa main sûre lorsqu'il la rattrapait lors de ses nombreuses chutes, ses étreintes familières à l'odeur de cannelle, tout lui revint en rafale. Et elle se mit à pleurer.

Elle ne s'en rendit pas compte tout de suite. C'était comme si elle ne sentait plus rien. Puis elle réalisa que Remus la serrait contre lui du mieux qu'il le pouvait compte tenu de l'énorme taille de son ventre. Elle pleurait sur son épaule, les joues humides de larmes, la gorge serrée de sanglots.

C'était pire que ce qu'elle avait imaginé. Pire que l'attente, l'incertitude, l'inquiétude. A présent, c'était fini. Il n'y avait plus d'espoir à avoir. Elle ne reverrait plus son père, plus jamais. Et il y avait ce trou, à l'intérieur de sa poitrine, ce trou qui semblait être vide pour toujours.

— Co… co… comment ? réussit-elle à demander entre deux hoquets.

— Tué par Yaxley, dit Remus d'un ton bref. Ils se sont battus en duel et il n'a pas réussi à parer un Avada Kedavra.

Il caressait son dos avec douceur, absorbait sa peine et sa douleur autant qu'il le pouvait. Ces paroles rassurèrent Tonks, un tout petit peu. Au moins, il n'avait pas souffert. Il n'avait pas été torturé pendant des heures jusqu'à la folie comme les Londubat. Il avait connu une mort rapide. Indolore.

Elle ne sut pas combien de temps encore elle pleura. Cela lui sembla durer des heures. Lorsque ses pleurs se tarirent, elle était épuisée. Physiquement et émotionnellement. Elle avait tant envie que tout cela s'arrête… C'était dans ce genre de moments qu'elle ressentait une peur primale à l'idée de donner la vie dans ce monde parti en vrille.

Elle essuya d'une main maladroite ses joues humides, mais resta blottie contre Remus, comme assommée, toute engourdie. Comme s'il s'accordait à la gravité du moment, le bébé ne s'agitait pas dans son ventre. Il était plus calme qu'il ne l'avait jamais été.

— C'est tellement injuste, murmura Tonks.

— Je sais, répondit Remus. Je sais.

Il n'avait pas cessé un seul instant ses caresses, en un geste rassurant et familier. Elle se rendit compte pleinement en cet instant à quel point il la soutenait ces derniers temps. Il était son roc. Sans lui, elle se serait effondrée à l'annonce de la nouvelle, sans espoir de se relever.

— Il ne connaîtra jamais son petit-fils.

— Ou sa petite-fille.

La remarque douce de son mari lui arracha un sourire, qui ressemblait davantage à une grimace. Elle passa une main tendre sur son ventre gonflé, la gorge serrée par l'injustice de la situation. Et elle devait avouer qu'elle avait peur. Son père avait été tué pour être né dans la mauvaise famille, pour la simple raison qu'il était un Né-Moldu. Qu'arriverait-il à son enfant, s'il tombait entre les mains des partisans de Voldemort ?

Cette simple idée la terrorisa, et elle se refusa à la formuler à haute voix. Mais elle n'eut pas le temps de s'appesantir sur la question, ni de paniquer. Un craquement du parquet lui fit lever les yeux vers le premier étage. Et elle se rappela alors qu'elle n'était pas la seule qui allait atrocement souffrir de la mort de son père.

— Ma mère ne s'en remettra jamais, chuchota-t-elle.

— Andromeda est forte, la contredit Remus. Il lui faudra du temps…

— Je sais bien, qu'elle est forte, le coupa Tonks. Mais… mon père était tout pour elle.

Remus resserra son étreinte sur ses épaules. Et elle sut qu'il n'osait formuler à haute voix ce qu'il pensait tout bas. Que lui ne supportait pas l'idée de la perdre. Elle préféra repousser cette idée. Elle avait assez à faire avec la perte de son père sans penser à ce qu'elle pourrait subir si on lui arrachait son mari.

— Je lui dirais moi-même demain matin.

Sa voix triste résonna dans le silence. Et elle resta là, pelotonnée sur le canapé, enveloppée par le bras protecteur de Remus. Elle n'avait pas la force de rejoindre son lit, pas encore. Alors elle ferma les yeux, et elle imagina son père, en chair et en os devant elle, bien en vie.

Elle s'endormit sur cette vision.