Tonks eut un sourire attendri devant le bébé à moitié endormi et ses petites paupières papillonnantes. Elle était persuadée de ne jamais se rassasier de cette vision. Le bonheur indicible qui l'emplissait à chaque fois qu'elle se trouvait en présence de son fils ne semblait pas vouloir disparaître. Lorsqu'elle était avec lui, rien d'autre n'existait. Ni la guerre, ni les pertes, ni la douleur. Elle ne voyait que ses yeux curieux, ses mains minuscules, son tout petit nez, les quelques mèches de cheveux qui poussaient déjà sur son crâne.
Le petit Teddy venait de s'endormir dans son berceau. Ses yeux fermés cachaient ses prunelles aux couleurs changeantes, tantôt bleues, tantôt noisettes, et sa bouche était ouverte, laissant passer un léger souffle d'air. Tonks quitta la chambre sur la pointe des pieds et referma doucement derrière elle. Attentive à ne pas faire craquer le parquet, elle redescendit au salon, où Remus lisait la Gazette, les sourcils froncés. Il releva la tête à son entrée et posa le journal sans se départir de son air contrarié.
— Il s'est endormi ? demanda-t-il.
— En quelques minutes, approuva Tonks. Un vrai petit ange.
Elle se blottit contre lui en soupirant, soulagée de retrouver un semblant de calme. Elle était très heureuse d'être devenue mère, mais les nuits blanches et les pleurs lui fatiguaient les nerfs, et elle ne crachait jamais sur un peu de repos.
— Quelque chose d'intéressant aujourd'hui ?
Elle pointa du menton le journal jeté sur la table basse. Le silence de son mari l'inquiéta, et elle se releva à demi pour le regarder.
— Harry, Ron et Hermione viennent de cambrioler Gringotts, annonça-t-il d'une voix tendue.
Abasourdie, Tonks ne trouva rien à répondre. Elle se contenta de se redresser et de se saisir du quotidien, où s'étalait en première page la photo mouvante d'un dragon, sur le dos duquel se discernait trois silhouettes. Le cliché était surmonté d'un titre en majuscules, « L'indésirable numéro 1 attaque la banque ». L'article était rempli d'inepties et elle se contenta d'en survoler les grandes lignes. Comme d'habitude, Harry était présenté comme un ennemi du régime, qui avait la folie des grandeurs et tentait de prendre le pouvoir par tous les moyens, et qui devait être arrêté à tout prix.
— Quelque chose se prépare, Dora, je le sens, chuchota Remus.
— Harry a un plan, fit-elle remarquer d'une voix calme.
— Je pense aussi.
— Il ne t'a pas dit de quoi il s'agissait ? La dernière fois ?
— Non. J'aurais dû lui demander, je n'y ai pas pensé.
— Tu avais autre chose en tête à ce moment-là, lui rappela-t-elle.
Quelques semaines plus tôt, Remus s'était rendu chez Bill et Fleur pour leur annoncer la naissance du bébé. Il avait demandé par la même occasion à Harry de devenir le parrain de Teddy. Il n'avait pas du tout songé à l'éventualité de la guerre future. Cette nuit-là, toutes ses pensées et préoccupations étaient concentrées sur son bébé qui venait de naître.
— Tu as raison, soupira Remus.
Il entremêla ses doigts aux siens, les traits plus sereins. Ses yeux avaient toujours une lueur inquiète, mais la mention de son fils semblait avoir calmé ses doutes. Depuis qu'il était absolument certain que Teddy n'était pas atteint de sa lycanthropie, il semblait être le plus heureux des hommes. Tonks se souvint que cette nouvelle avait fait naître sur son visage un de ses rares sourires réellement joyeux. Il avait par contre hérité de son don de Métamorphomage à elle, une caractéristique plus facile à porter que celle d'un loup-garou.
— On devrait aller se coucher, murmura Remus.
— Le petit monstre va nous réveiller d'ici une ou deux heures de toute façon, sourit-elle.
— Ta mère ne se plaint pas d'ailleurs ? Elle ne doit plus avoir l'habitude des bébés.
Tonks secoua la tête, perdant immédiatement son sourire. Penser à sa mère lui faisait mal, parce que par la même occasion, elle songeait à son père disparu. Et elle ressentait encore un coup de poignard en plein cœur à ce souvenir, qui ne s'était en rien atténué au fil des semaines. Elle n'osait imaginer la peine que devait ressentir sa mère. Elle avait essayé d'en parler avec elle, mais Andromeda se fermait comme une huître à la simple mention du prénom de son mari. Elle semblait préférer gérer sa douleur seule, et concentrait tous ses efforts sur son petit-fils. Une manière comme une autre de gérer son deuil.
— Elle préfère qu'on soit tous là, je pense, chuchota Tonks. Ca l'empêche d'être seule.
Dans cette grande maison vide qui avait connu tant de moments de bonheur. Où le fantôme de Ted hantait chaque recoin.
— Allons-y, soupira-t-elle.
Elle se leva et entraîna son mari avec elle. Au moment de sortir de la pièce, lorsqu'elle se retourna pour éteindre la lumière, la dernière chose qu'elle vit fut la Gazette posée sur le canapé. Même de là où elle était, elle voyait le dragon bouger sur la une.
— Nox, murmura-t-elle.
Elle aussi avait une espèce d'intuition étrange. Une boule dans l'estomac. Remus avait raison, quelque chose se préparait, quelque chose de gros. Qui signerait la fin de cette guerre inutile.
Elle espérait juste que ce serait un dénouement heureux.
