L'angoisse et la peur lui tordaient si bien le ventre qu'elle se sentait à deux doigts de vomir. Elle détestait être là. Elle détestait l'attente, l'incertitude, ce sentiment d'impuissance. Elle détestait ne pas savoir.
Les arguments de Remus lui avaient semblé pertinents, sur le coup. Elle devait penser à leur fils avant de foncer tête baissée vers le danger. Mais à présent que son époux était parti seul au combat, en la laissant en arrière, elle ne parvenait plus à comprendre comment elle avait pu accepter une telle décision.
— Tu devrais y aller, dit soudain sa mère.
Cette phrase la prit au dépourvu. Elle se figea et cessa de faire les cents pas. Andromeda, assise à la table du salon, la regardait avec un calme. Mais Tonks savait que cet air tranquille n'était qu'une façade. Sa mère n'enlevait son masque qu'en de rares occasions depuis que son père avait été tué. Elle renfermait toutes ses émotions, cachait sa peine et sa peur avec un succès effrayant.
— Je te connais Dora, murmura-t-elle en se levant. Tu n'es pas le genre de femme à rester en arrière pendant que les autres se battent. Tu dois y aller.
— Mais… et Teddy ?
— Je te promets de veiller sur lui.
Tonks hésita. Sa mère semblait déterminée. Et elle mourait d'envie de rejoindre son mari. Mais elle hésitait.
— Et toi ? chuchota-t-elle.
Elle ne dit rien de plus, mais ces deux petits mots chargés d'émotion semblèrent ébranler Andromeda. Elle baissa les yeux, comme pour tenter de se ressaisir, et Tonks s'avança vers elle pour glisser ses mains entre les siennes. Elle savait qu'elle était la dernière personne encore chère à sa mère, excepté son petit-fils. Elle avait perdu son mari, et elle n'avait plus de famille. Qu'allait-elle devenir s'il lui arrivait quelque chose au combat ?
— Je suis en grande fille, Dora, dit Andromeda d'un sourire triste. Je suis plus forte que tu ne le crois.
— Je sais ça. Mais… Papa…
Sa mère la fit taire d'un simple regard. La plaie était encore trop vive pour que le sujet soit évoqué à haute voix. Tonks savait ce qu'elle avait dû abandonner pour avoir droit à une vie avec son père, et cela ne rendait sa perte que plus douloureuse encore.
— J'ai eu beaucoup de mal à gérer la mort de ton père, murmura-t-elle.
Sa voix était douce, pleine de tristesse, mais ferme.
— Et je m'inquiète pour toi. Je ne veux pas te perdre. Mais je sais que ce n'est pas dans ta nature d'attendre ici bien sagement. Tu es une battante, Dora. Ce n'est pas pour rien que tu as choisi une carrière d'Auror.
Tonks ne put retenir un faible sourire. Elle se souvenait encore des inquiétudes de ses parents lorsqu'elle leur avait appris son choix de carrière. C'était comme si c'était hier. Et c'était douloureux, de se dire que son quotidien tranquille avait disparu depuis plusieurs années à présent. Ils étaient en pleine guerre maintenant, et il subissait trop de pertes pour pouvoir les supporter.
— Promets-moi juste une chose. Fais attention à Bellatrix. Elle… Rien ne la rendrait plus joyeuse que t'arracher à moi.
— Je te le promets, murmura Tonks.
Elle cligna des yeux pour chasser ses larmes. Elle savait à quel point il était difficile pour sa mère d'évoquer ses sœurs, surtout dans ces circonstances. Elle n'en parlait jamais d'ailleurs. La seule fois où elle en avait fait allusion, c'était pour dire qu'elles étaient mortes à ses yeux, et que sa vie était ici désormais.
Andromeda l'embrassa sur le front, comme quand elle était petite. Elle ferma les yeux et se laissa faire, le cœur lourd. Après s'être détachée de sa mère, elle se glissa un instant dans la chambre d'enfant. Teddy dormait à poings fermés. Elle effleura ses mèches bleues du bout des doigts, le bébé s'agita quelques instants puis plongea de nouveau dans un profond sommeil. Elle avait la gorge serrée en sortant de la pièce.
— Prend bien soin de lui, d'accord ? demanda-t-elle à sa mère.
— Tu prendras soin de lui toi-même quand tu reviendras, affirma Andromeda.
Tonks eut un pauvre sourire. Elle connaissait les risques, depuis toujours. Mais le combat qui se profilait lui semblait bien plus dangereux que tout ce qu'elle avait affronté jusque-là. Il y avait un goût de finalité dans l'air. L'ensemble de l'Ordre contre l'ensemble des Mangemorts, au sein même de Poudlard, la première véritable bataille ouverte depuis des mois. Le combat de ce soir allait être décisif. Et malgré tout l'amour qu'elle portait à sa mère et à son fils, elle avait besoin d'y prendre part.
— Merci, murmura-t-elle.
Elle serra une dernière fois la main de sa mère. Il lui fallut rassembler toute sa volonté pour la lâcher. Ça aurait été tellement plus facile de rester ici, à attendre que tout soit fini. Mais Andromeda avait raison. Ce n'était pas dans sa nature. Elle n'allait pas laisser Remus se battre seul. Ou alors elle allait mourir d'angoisse. De ne pas savoir ce qu'il se passait, mais surtout de ne pas savoir ce qu'il lui arrivait à lui.
Alors elle tourna les talons et traversa le jardin plongé dans le noir sans se retourner. Elle sentait le regard de sa mère fixé sur sa nuque.
Elle transplana dès qu'elle eut franchi le cercle de protections. Direction la Tête du Sanglier.
