V.
La brutalité de l'atterrissage le fit tituber. Une personne se précipita pour aider la jeune femme à le soutenir. Ses jambes peinaient à le soutenir et la douleur à son omoplate se faisait de plus en plus lancinante. Il voulut se débattre mais la faiblesse de son état physique le réduisait à ne pouvoir manifester son mécontentement que par des grognements rauques. Il prit conscience que c'était Sirius qui le menait à l'intérieur du quartier général, la jeune femme avait déjà transplané.
« Tonks nous a envoyé un patronus. Diggle et Podmore ont pris le relais. » L'animagus déposa Remus sur une chaise puis se mit à fouiller frénétiquement parmi les étagères du salon. Le loup-garou tapota machinalement les poches de son pantalon. Malgré le tremblement qui agitait ses mains, il parvint à en extirper un paquet de cigarettes. Sirius disposa pêle-mêle sur la table un tas de grimoires et une dizaine de fioles pendant que Remus déboutonnait sa chemise à contrecœur. Il ne pouvait s'empêcher d'éprouver un certain malaise à exposer son torse. Certes, il n'avait jamais eu le physique d'un athlète mais sa relation quasiment fusionnelle avec le chocolat avait développé une légère bedaine qui était devenue une véritable source de complexe. Sirius compressa un tissu humide contre son épaule en marmonnant des incantations.
« C'est plutôt positif, ce n'est pas le résultat d'une magie noire très poussée. » Remus sentit son cœur se serrer à l'entente des propos de son ami. La vision du visage de Mulciber se mêlait à celle d'un temps plus ancien. Les dernières paroles du Mangemort se doublaient de l'image d'une femme étendue sur le sol, le corps lacéré de plaies saignantes.
« J'ai tué Mulciber. » Sirius demeura quelques instants figé avant de se diriger lentement vers la cuisine. Remus inspira une nouvelle bouffée en fixant la flamme de la chandelle. Le souvenir se faisait moins vif au fil des années, moins douloureux peut être. Remus ne pouvait pas affirmer qu'il fût véritablement douloureux. La mémoire ne confère que des bribes de sentiments, des visions brumeuses, des images sensibles figées dans une idée érigée à l'état de souvenir que bien des années plus tard.
« Je regrette de n'avoir pas été présent Remus. » Son regard demeurait fixé sur la flamme. Il sentit une boule se former dans gorge. Ce n'était pas son chagrin qu'il tentait de contenir, il ne l'avait jamais pleurée en réalité. C'était un arrière-goût d'amertume et de colère profondément enfouies depuis un peu plus de quinze ans. « Je ne savais pas que son décès avait pu te toucher à ce point… Remus, je ne savais pas que vous partagiez une relation si profonde … »
« Un loup-garou n'a de relation que pour assouvir ses besoins sexuels ? » Remus fut surpris d'entendre sa propre voix. Le ton avait perdu sa douceur habituelle pour se faire plus dur quasiment métallique.
« Remus, tu sais que ta lycanthropie n'a jamais… »
« Et tu fus pourtant le premier à affirmer que l'hybride serait le traitre ? » L'intensité de son amertume l'avait poussé à interrompre l'animagus. Le loup-garou s'efforçait de contenir les tremblements de ses mains. Le profond soupir que poussa Sirius ne fit que renforcer son irritation.
« Tu avais beaucoup changé depuis la mort de Marlène »
« Ce n'est pas toi qui a découvert son corps. Mulciber l'a torturée avec des moyens que tu n'oserais imaginer. » La voix de Remus se fit plus rauque à mesure qui laissait exprimer sa souffrance. « Dix-sept ans durant je n'ai cessé de la revoir dans mes rêves. Je n'étais qu'un gamin et j'étais seul ! Où étiez-vous toi et James ? ». Remus s'était levé, la fatigue, la douleur, tout s'était effacé pour laisser place à sa colère. « C'était la pitié qui vous a poussé à me côtoyer ? L'intérêt peut être ? ». Sirius se leva à son tour, le visage déformé par la colère.
« Voldemort cherchait à les atteindre. Je me devais de protéger James ! »
« Sais-tu à quel point ton ami s'était montré odieux avec Lily ? » Remus fixait d'un regard haineux l'animagus. « Sais-tu que le brave James Potter ne l'était que de titre lorsque qu'il était éméché ? Sais-tu de quels noms Lily s'est vue appelée par son tendre mari ? » Sirius demeurait muet, son visage avait perdu toute couleur. « Vous ne pensiez qu'à vous enivrer, qu'à profiter de votre jeunesse. James était trop immature pour Lily, il la délaissait pour te rejoindre dans tes escapades nocturnes ! »
« La seule faute de James est de t'avoir devancé ! » siffla Sirius. Les propos de l'animagus firent l'effet d'un coup de poing. Toujours haletant, Remus retomba lentement sur sa chaise. Il passa une main lasse dans ses cheveux en essayant de dissimuler les tremblements qui l'agitaient.
« Non Sirius…je les enviais. » murmura le loup-garou. Il n'osait pas regarder l'animagus. Il refusait de voir toute trace de compassion ou de pitié sur le visage de son ami. Certes, il avait été très proche de Lily, il avait été son meilleur ami. Il avait toujours éprouvé une profonde affection pour elle. Remus ne pouvait nier qu'il avait éprouvé une certaine attirance pour la jeune femme, comme plupart des garçons de son époque. Mais il n'avait jamais songé à être en compétition avec James. Le silence pesant fut brisé par le bruit d'un crépitement. La flamme de la chandelle vacilla légèrement avant de prendre une couleur bleuâtre. Remus sentit tout son corps se tendre, c'était le signe annonciateur d'un « message-flamboyant ». Sirius avait mis au point un système de communication écrite qui s'effectuait par le chemin des flammes. Quelques secondes plus tard un parchemin enflammé flottait au-dessus de la chandelle. Les yeux de Sirius virevoltaient sur le papier, la mâchoire légèrement crispée.
« Les Mangemorts ont tous transplané, ils ont emportés ceux qui étaient inconscients. Il ne restait que le corps de Mulciber quand Diggle est arrivé sur place. Rien de suspect dans la maison des Avery. » Sirius détruisit le parchemin d'un geste absent avant de se dirigé vers la cuisine. « Florian est à Ste Mangouste. Hestia tente de le maintenir en vie. » Remus sentit une vague de remords en pensant au libraire. « Ce n'est pas de ta faute Remus, il savait qu'il prenait des risques. » Le loup-garou sursauta. Il n'avait pas vu que Sirius était revenu en tenant deux tasses dans les mains. Il en déposa une devant Remus qui se pencha pour en observer le contenu.
« C'est un régénérateur sanguin mélangé à un fortifiant » Remus lui lança un regard suspect. Il conservait encore le souvenir d'un Mondigus béat sautillant dans le salon du quartier général. « J'ai modifié les ingrédients ! »S'exclama Sirius d'une voix exaspérée. Remus n'eut pas la force de sourire. L'atmosphère semblait s'être cristallisée pour figer les paroles qui avaient été prononcées. Profondément gêné, Remus s'efforça de boire le contenu de sa tasse.
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Il retint un gémissement quand elle l'enserra de ses bras. Le sourire éclatant se mua aussitôt en une grimace lorsqu'il fut hors de sa vue. Il s'accouda sur la rambarde du pont sur lequel il se trouvait. Remus jeta un regard furtif dans le contre-bas en songeant vaguement à enjamber le rebord. À défaut d'être dans le lit de Lauren, il était quasiment certain qu'il parviendrait à être englouti dans celui du fleuve. Remus plaqua sa main droite sur son front en poussant un nouveau cri de douleur. Il maudissait l'Ordre et Sirius avec son talent d'infirmier improvisé. Sa plaie ne parvenait pas à se refermer totalement, il saignait toujours abondamment. Certes, il avait son bandage que depuis la veille mais il demeurait particulièrement frustré d'avoir été obligé de refuser l'invitation de la jeune femme. Il reprit sa marche jusqu'à trouver une ruelle pour transplaner.
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Il avala une nouvelle gorgée en fixant la jeune femme qui se situait devant lui. Remus ne pouvait s'empêcher de sourire en les voyant rire aux éclats. Depuis les premiers instants où ils s'étaient vus, Sirius et Tonks partageaient une véritable complicité. Se saisissant de la bouteille pour les resservir, Remus émit un sifflement de douleur.
« Tu es sûr que tu ne veux pas que je jette un œil sur ton épaule ? » Remus afficha un faible sourire en refusant une nouvelle fois la proposition. À peine avait-il transplané devant le perron du quartier général qu'il avait reçu de plein fouet une Tonks affolée qui le secouait brutalement pour s'assurer de son état de santé.
« Ma blessure serait déjà refermée si ton cousin ne m'avait pas exploité ce matin ». lança-t-il en jetant un regard noir à Sirius. Dumbledore avait envoyé un courrier à l'animagus pour lui demander s'il acceptait d'héberger la famille Weasley. Sirius s'était empressé de répondre affirmativement avant de prendre conscience que la plupart des pièces de la demeure n'avaient pas été rendues habitables. Ils avaient ainsi passé la journée à exterminer les dangers potentiels que recelait le quartier général . Sirius leva les yeux au ciel.
« Ce n'est pas deux voire trois bestioles qui vont faire peur à la grosse » Remus faillit s'étouffer en avalant de travers le contenu de son verre. La compagnie des Mangemorts semblait être une promenade de santé en comparaison du nettoyage de cette maison. Sirius afficha un sourire satisfait en lui frappant dans le dos. « Ravi de voir enfin quelqu'un prendre en considération le caractère essentiel de ma fonction dans l'ordre. » Remus grommela quelque chose d'inaudible avant d'allumer une cigarette. Le sourire goguenard qu'affichait Sirius ne présageait rien de bon. « Je te trouve bien nerveux depuis ce matin. Je ne pense pas que ton exploitation soit la véritable cause de cet air maussade. » Remus tenta d'afficher une expression totalement neutre ce qui se révélait être une tâche particulièrement difficile à mesure que le sourire de l'animagus s'élargissait. « Ne serait-ce pas plutôt une frustration d'un tout autre genre ? » Le loup-garou demeurait immobile en regardant Sirius plonger sa main dans sa poche pour en sortir un petit morceau de papier froissé.
« Je ne savais pas que tu poussais ton rôle jusqu'à vider les poches des gens » Répondit Remus d'un ton calme. Mais la pique ne froissa nullement Sirius qui continuait à afficher un sourire éclatant.
« Je savais bien que tes cicatrices rajoutaient une pointe de virilité à ta nonchalance habituelle… ». Remus dut faire appel à toute sa force mentale pour ne pas étrangler Sirius. Mes mains crispées sur son verre, il tenta de demeurer impassible devant le sourire de l'animagus
« Cette histoire avec Trelawney est véritablement fondée ? ». La jeune femme affichait un air sérieux tout en sirotant son verre. Remus demeura quelques instants perturbé en regardant successivement les deux Black. Sirius et Tonks demeuraient silencieux et le fixaient de manière insistante.
« Vous n'allez tout de même pas croire ce qu'a écrit cette journaliste ! Je n'ai pas d'addiction particulière pour la tisane hallucinogène ou pour autre chose… » Il s'interrompit brusquement en poussant un soupir d'exaspération. La complicité des deux Black était née sur le principe de faire de Remus leur bouc-émissaire. Ils s'étaient fixés comme principal objectif de démentir le caractère flegmatique et nonchalant du loup-garou. Furieux contre lui-même, il jeta un regard irrité à la jeune femme qui s'était employée à faire une imitation cruelle d'un Remus ahuri. Il ne put néanmoins s'empêcher d'afficher un léger sourire lorsqu'il croisa son regard. L'irritation du loup-garou se radoucit en considérant la véritable tâche que s'était donnée Tonks. Sa présence apportait une légèreté nécessaire pour détacher Sirius de l'austérité de la demeure. Elle seule parvenait à faire renaitre la vivacité qui caractérisait l'animagus. Avalant une nouvelle gorgée, Remus s'employa à évoquer son année d'enseignement à Poudlard. Il commença par le souvenir de sa première rencontre avec Trelawney.
« Je présume que l'on peut parler de véritable coup de foudre… Du moins c'est ce qu'elle m'a prédit pour les circonstances de ma mort prochaine. » Le professeur de divination l'avait littéralement trainé jusque dans sa salle de classe pour faire une analyse complète de ses rêves. Ainsi le songe qu'il avait fait de lui en train de nettoyer son pantalon était révélateur d'une volonté d'échapper au joug d'une relation passionnelle trop étouffante. Lorsque Remus lui avait révélé timidement qu'il était célibataire elle s'était empressée d'affirmer qu'il niait tout simplement la réalité de ses sentiments. Remus n'avait jamais autant éprouver d'affection pour McGonagall quand elle avait surgit dans la pièce . Le chapeau de travers, la respiration haletante d'avoir gravit les escaliers, elle avait trouvé un Remus pétrifié et livide à l'entente des prédictions apocalyptiques du professeur de divination. Les yeux exorbités, les bras tendus en geste purement tragique, Trelawney s'était lentement tournée vers le professeur de Métamorphose en affichant un air profondément agacé.
« McGonagall s'est toujours montrée plus clémente avec le bon élève. » affirma Sirius en se tournant vers la jeune femme. « Tu aurais vu dans quel état elle se trouvait après les résultats des B.U.S.E ». Remus sourit légèrement en se remémorant la découverte de ses résultats : Des Optimal pour la quasi-totalité des épreuves et une mention spéciale pour les Défenses Contre les Forces du Mal. La jeune femme se tourna vers Remus en lui lançant un regard admiratif. Gêné, Remus tenta de relativiser les propos de l'animagus.
« Malheureusement, ce ne fut pas le cas de Rusard». Le concierge avait poussé un cri étranglé en entendant Dumbledore procéder à la présentation du nouveau professeur. Tournant vivement la tête vers le directeur, il lui lança un regard qui semblait partagé entre l'horreur et une profonde inquiétude quant à son état mental. Ce n'est que plus tard dans la soirée que Rusard avait décidé de passer à l'action. La plupart des professeurs étaient réunis dans le bureau du directeur pour y partager une tasse de thé. La porte s'était ouverte dans un grand fracas pour laisser apparaitre le vieux concierge dissimulé derrière une pile vacillante de dossiers poussiéreux. La respiration sifflante, il avait laissé choir la pile devant le directeur avant de se lancer dans un monologue hargneux en extrayant des poignées de parchemins pour justifier ses propos. Remus avait mis quelques instants avant de comprendre que Rusard présentait l'ensemble des rapports concernant les différents méfaits qu'il avait commis durant sa scolarité. Les yeux plissés et les joues tremblantes, Rusard tenait à bout de bras des liasses de parchemins en les présentant de manière théâtrale. Arpentant la pièce, le concierge semblait procéder à un véritable réquisitoire. Dumbledore eut raison de la colère du concierge en se portant officiellement garant de Remus. Le son d'un crépitement interrompit le récit du loup-garou. Sirius tenait entre ses mains un « message flamboyant ». Il leva lentement les yeux vers Remus avant de murmurer :
« C'est un message d'Hestia, le libraire n'a pas survécu. » Le silence s'imposa immédiatement dans le salon. Remus sentit le regard de la jeune femme mais il refusait de croiser son regard. La tristesse s'ajouta à la fatigue en un douloureux mélange. Finissant d'un trait le contenu de son verre, il murmura une formule de politesse avant d'aller rejoindre sa chambre.
