Des bruits de pas la suivaient, à bonne distance mais se rapprochant. Inéluctablement. Elle arrivait dans un quartier étrange. Cela faisait bien un moment qu'elle fuyait . La jeune femme se précipita dans la première taverne ouverte qu'elle vit. Le souffle court, le cœur battant à la chamade, elle soupira, à moitié soulagée. Le propriétaire, un homme bien bâti, la fixait avec stupeur alors que tous les clients lui lançaient un coups d'œil curieux.
A sa tenue, il se dit qu'elle était issue de la noblesse. Il ne comprenait pas ce qu'elle faisait dans les bas quartiers de Fanélia où se regroupaient tous les truands qui passaient par là. Elle se dirigea vers le bar, lançant autour d'elle des regards prudents.
- Mademoiselle, salua le propriétaire lorsqu'elle fut face à lui.
- Bonsoir, louez-vous des chambres ? Fit-elle d'une voix chantante vibrant d'angoisse.
- Non, navré. On tient une taverne. Vous trouverez des auberges plus loin...
- Je ne puis me permettre de sortir, c'est trop... dangereux. Puis-je rester jusque la fermeture ?
- Euh... Bien sur. Mais ce lieu grouille d'ivrognes, ce n'est pas très prudent pour une femme seule.
- Alors laissez moi m'asseoir derrière le bar, je resterai cachée, je ne ferai aucun bruit, mais de grâce, aidez-moi ! La voix de la jeune fille était désespérée, ses grands yeux émeraudes luisaient de crainte, des larmes menaçaient de rouler sur ses joues rosies par sa course.
- Restez près de ces caisses là, dans le coin, et faites vous oublier, à la fermeture, vous ne dépendrez plus de moi.
- Je saurai me débrouiller, merci.
Elle se glissa dans le petit coin, sans se soucier de tâcher sa jupe claire et son châle léger. Le propriétaire l'oublia vite, tout comme ses clients. Les habitués finirent par partir, laissant flotter au ras du bas plafond un nuage de fumée. Quelques voyageurs arrivèrent, burent un verre puis s'en allèrent sans se faire remarquer. Là est le lot des voyageurs. Ils ne s'éternisent jamais.
Lorsque le dernier verre fut essuyé et le dernier ivrogne eut franchit le seuil de la taverne, il était minuit. L'heure de fermeture. Le propriétaire lança un coups d'œil à la jeune fille dont il ne savait rien et lui dit :
- Je ferme, prends garde à toi. Fanélia attire bien des ordures ces derniers mois.
- Merci pour l'avertissement et le coup de main, sourit-elle en se levant, époussetant sa jupe et attachant fermement son châle autour de ses épaules nues.
- Quel est ton nom, gamine ?
- Oh, excusez moi, je ne me suis pas présentée. Je suis Hitomi. Hitomi Kanzaki, enchantée.
Elle quitta la taverne avec un dernier sourire à son propriétaire. La porte se referma lourdement derrière la fille svelte.
- Don ! Beugla soudain le tavernier.
Un jeune homme bien bâti descendit l'escalier en colimaçon qui était caché derrière le bar.
- Hmm ?
- Chevauche au palais, l'invitée du roi a des ennuis, ordonna son père avec gravité.
- Où est-elle ? Je peux simplement la raccompagner...
- Partie, elle est sûrement traquée par ces gens là. Fais vite.
Le fils du tavernier s'en alla en grognant de mépris. Il n'aimait pas que la réputation de sa ville soit ainsi souillée. Le tavernier soufflait sa dernière chandelle.
Accroupie dans un coin, son regard posé sur les ombres qui se mouvaient plus loin la recherchant, Hitomi se demandait pourquoi elle se fourrait toujours dans des situation impossibles et humiliantes. Cela faisait des heures qu'elle s'était séparée de Merle et elle priait pour que celle- ci n'ait pas croisé ces maniaques.
La jeune fille n'avait pas d'armes sur elle, ceci l'ennuyait. Elle se sentait aussi vulnérable que ce fameux soir, lorsque Amano est ses acolytes avaient tenté de la tuer. Elle ne voulait pas ressentir cela une fois de plus. Elle ne voulait pas sentir la mort effleurer son être une fois de plus. Elle avait cette volonté inébranlable de vivre ! Vivre aux côtés de celui qu'elle chérissait...
Un bruit de pas. Ils couraient. Elle lança un coups d'œil vers l'origine de ce martellement et vit quatre hommes portant un masque rouge lui foncer dessus. Hitomi paniqua. Elle se mit à courir à l'opposé, se dirigeant vers le palais qui malgré sa vitesse semblait si loin... Elle trébucha. Étant sur une petite pente, elle ne tarda pas à finir en roulé-boulé au bas de la rue, son corps endolori. Sa chute avait au moins mis plus de distance entre ces hommes et elle. Elle reconnut la rue principale. Elle l'avait empruntée avec Merle en venant. Cette rue allait droit vers la porte principale du palais et la cour intérieure. Si elle y parvenait, elle serait sauvée. Elle se releva, gémissant et son corps se figea.
Autour d'elle, ils n'étaient pas quatre. Ils étaient une quinzaine. Ils la traquaient depuis la tombée de la nuit. Elle la seule femme inconsciente qui ne savait rien des rapts et des dangers de la ville.
Une proie facile, pensaient-ils. Le cercle se resserrait, doucement. Hitomi, choisissant de ne pas réfléchir, fonça vers le plus frêle, le renversant à terre et créant la faille qu'il lui fallait. Elle fit à peine un pas hors du cercle, elle se retrouva sans le comprendre, plaquée à terre, le souffle coupé, le menton éraflé.
On s'était assis sur elle, l'immobilisant alors qu'un autre individu lui liait les mains dans le dos. Les liens étaient si serrés qu'elle sentait ses poignets lui brûler. Elle tenta de se débattre, mais le gars assis sur elle lui effleura la gorge au moyen d'une lame, sifflant :
- Remue, ma chère, et ton sang coulera.
Peu convaincue par l'arme qui avait sans doute réduit au silence bien des jeune fille, Hitomi se mit à hurler à pleins poumons :
- A L'AIDE ! AU SECOURS ! A L'ASSASSIN ! AU MEUTREEEE !
Ces hurlements lui valurent un violent coups dans les côtes de l'homme armé qui s'était levé d'un bond. Elle hurla de douleur, ses côtes juste guéries et encore fragiles y étaient encore restées... Se tordant de douleur, elle leva les yeux vers ses agresseurs, la vue brouillée de larmes de douleur. Elle ne devait pas les laisser l'embarquer, sinon ce serait la fin pour elle. D'un coups, elle tacla l'homme qui s'écrasa ,la bouche la première, contre les pavés. Il y eut un bruit sourd, elle frémit d'horreur, consciente qu'elle lui avait cassé quelque chose. Tous les yeux se posèrent sur ce comparse qui ne bougeait plus. Hitomi se leva d'un bond et reprit sa course, handicapée par ses bras liés. Des mains se tendirent vers elle, prêtes à la saisir, elle hurlait sa colère et sa peur en se refusant à se retourner, de faire face à ce cauchemar.
Un pied dans l'ourlet de sa jupe. Elle fit deux tonneaux avant de finir à terre, sur le dos, incapable de se relever. Une larme lui traversa la joue, elle allait finir sa vie dans le marché noir de Gaia alors que le palais était si proche et que Van était si accessible...
Le malchanceux à la mâchoire en sang arriva, la saisit par les cheveux et approcha son visage du sien. Elle sentait le sang perler sur son corset et sa gorge, ce sang horripilant qui venait du membre brisé de son agresseur.
- Encore un coups pareil et tu mourras, compris, petite peste ?
- Je serai une peste alors que vous attaquez de jeunes innocentes pour faire grossir vôtre bénéfice ? Vous devriez revoir vôtre notion de bien et de mal. Elle souriait malgré la situation. Elle ne leur montrerait pas sa peur, elle se le refusait, elle devait étouffer son ressenti, son dégoût.
- Un dernier mot en tant que femme libre, ria l'un des comparses de son tortionnaire.
- Pardon, Van, souffla-t-elle, des larmes lui montant aux yeux.
Le blessé à la mâchoire aurait aimé lui faire regretter sa remarque insolente d'un peu plus tôt. Il ne le pût pas. Ses poings se desserrèrent, la jeune femme s'effondra sur le pavé avec un gémissement. Elle entendit avant de voir ce qu'il se passait.
Un bruit étrange résonna alors. Doux bruit métallique qui avait si longtemps peuplé ses rêves et qui peuplait encore ses souvenirs. Elle posa son regard sur celui qui s'avançait vers la bande de malfrats, suivi par d'autres hommes d'armes, se dévissant la tête pour mieux voir.
Van marchait à la tête de ce petit groupe de recherche, son regard luisant d'une haine profonde, son poing crispé sur le manche de son épée.
- Le roi, grogna un des malfrats.
- Il faut fuir !
- Mais, la fille...
Hitomi ne leur laissa pas le loisir de débattre sur son avenir. Elle fit appel à ses dernières forces et se leva pour fuir vers les rangs alliés.
Majesté, inutile de perdre vôtre temps avec ces déchets, regagnez le château avec Lady Hitomi, elle n'a pas besoin de voir cela, argumentait un général alors que deux autres s'étaient lancés à la rencontre de la jeune fille et la détachaient.
- Ne les tuez pas tous, il me faut des prisonniers à interroger pour trouver ce maudit Feru, ordonna Van d'une voix sombre .
Soudain, les malfrats, sûrs d'eux, foncèrent vers le groupe de recherche. Van, surpris de les voir foncer au lieu de fuir, assomma du plat de sa lame celui qui avait essayé de le frapper. Il lança un coups d'œil angoissé en direction de Hitomi qui s'était effondrée sur ses genoux, trop épuisée pour tenir debout, alors que les deux généraux qui l'avaient aidée la protégeaient des esclavagistes. Il leur fallut peu de temps pour tous les vaincre. Van soupira, ennuyé que Hitomi ait dû assister à cela. Le général Kaze avait eut raison, elle n'avait pas à vivre cela après avoir été traquée toute la nuit.
- Généraux Hak, Din, comment va Lady Hitomi, demanda le monarque en allant à leur rencontre. Les généraux semblaient amusés.
Le général Hak dit :
- Eh bien, Majesté, elle attend notre retour au palais.
Van sourit tendrement à sa bien-aimée et la souleva avec douceur. Il lui glissa :
- Navré de ne pas avoir pensé à vous affecter une garde. Merle est inconsolable.
- Je te cause encore du souci, souffla la jeune fille en se recroquevillant dans ses bras, harcelée par le froid, ses yeux se fermant.
Elle s'endormit général ôta sa cape et couvrit les épaules nues de l'amante du roi. Alors que les soldats attachaient les prisonniers pour les mener en cellule, le rancunier à la mâchoire cassée se leva d'un bond, hurlant de rage. Les généraux se retournèrent, alertes. Van dégaina vivement. La lame du bandit heurta de plein fouet celle du roi, se stoppant à un cheveu de la gorge de la jeune fille. Avec un cri de colère, Van repoussa le malfrat d'un coups de pieds à l'estomac. Le général Kaze bloqua la nouvelle frappe du brigand alors que le général Din assommait l'homme d'un violent coups de poing sur la tempe, l'envoyant voler contre les pavés.
Hitomi ouvrit les yeux, perturbée, craignant que les combats n'aient repris. Van, sentant sa panique, posa ses lèvres sur son front pour la rassurer et l'emmena au palais, suivi de ses généraux, alors que les soldats aidés de la garde de la porte, finissaient d'attacher les prisonniers pour les enfermer.
In extremis, ça finit bien pour certains ! Mais le trou est plus profond : qui sont les Masques Rouges ? Seuls ou possédant d'autres comparses ? Hitomi subira-t-elle un traumatisme suite à cela ?
