7.

Après avoir laisser passer la patrouille qui faisait sa ronde près des bosquets où la chienne famélique avait pointé le bout de sa truffe, Alguérande avait activé ses lunettes de vision nocturne, l'oreille aux aguets.

- Et évitez soigneusement le balayage des projecteurs, glissa-t-il aux cinq commandos qui l'accompagnaient… Cet endroit est mieux gardé qu'une prison !

Durant plus d'une heure, le plus discrètement du monde, ils avaient fouillé les alentours.

Et cela avait été dans une sorte de terrier qu'ils avaient fini par voir briller les yeux de la chienne noire.

A force de paroles douces et de friandises, Alguérande avait pu attirer la chienne qui s'était avancée en rampant.

- Nous rentrons, commandant ? murmura l'un des commandos.

- Non, il faut d'abord retrouver ses petits !

- Quels petits ? Vous avez dit n'avoir vu que cette chienne ?

- Mais ses mamelles ne sont pas distendues par des portées à répétition, poursuivit Alguérande. Elle a mis bas il y a moins de dix jours ! Je dirais même qu'elle s'est enfuie pour avoir ses bébés en sécurité et qu'on ne les lui prenne pas !

- Et comment on va savoir où ils sont ?

- Elle ne devrait pas vouloir partir sans eux. Elle a déjà pris tous les risques pour les cacher !

Tirant légèrement sur la laisse dont il avait passé le nœud coulant autour du cou de la chienne, Alguérande fit mine de la diriger vers les bâtiments de l'usine à chiots. Et comme il s'en doutait, elle s'arc-bouta, résistant de ses maigres forces, la tête dirigée dans une toute autre direction !

- Maintenant, elle devrait avoir compris. Elle doit nous mener à ses petits si elle veut que nous partions avec eux.

Alguérande s'accroupit néanmoins, flattant les flancs maigres, libérant un peu d'énergie pour atteindre l'esprit de la chienne.

Avec ce qui ressemblait à un petit grognement d'approbation, la chienne se glissa entre les bosquets, jusqu'à un nid qu'elle avait dû creuser elle-même au vu de l'état de ses coussinets. Cinq sombres boules de poils étaient serrées les unes contre les autres, émettant des petits couinements dans leur sommeil.

Alguérande rendit la laisse de la chienne à l'un des commandos.

- Éloignez-la de quelques pas et tenez-la bien, je ne voudrais pas qu'elle ait une réaction violente quand elle verra que nous touchons ses petits !

Une poignée de minutes plus tard, ceux du Pharaon repartaient vers leur navette camouflée, emportant la petite famille.


Adoptée par Truffy, la chienne baptisée Lumen pour la beauté de son regard, avait visiblement apprécié les couvertures qui composaient son nouveau nid, ses petits bien accrochés à ses mamelles et buvant tout leur saoul, nourris également au biberon vu le peu de lait de leur mère.

Mais comme il s'y attendait, à la première heure du matin, le capitaine du Pharaon avait reçu une désagréable visite !

- Nos caméras de nuit vous ont filmé, commandant Waldenheim ! Je réclame ma chienne ! vitupéra Mayen Lhob.

- La procédure juridique est en cours, M. Lhob, rétorqua froidement Alguérande. Les responsables juridiques de ce bord m'ont confirmé que vous ne respectiez même pas votre propre chartre dans la gestion de votre entreprise !

- Vous vous mêlez de choses qui ne vous regardent pas, aboya Mayen Lhob.

- J'ai à protéger tous les niveaux de population, il n'y a pas de précisions particulières à ce sujet, et donc les animaux se placent sous mes obligations. Quant à votre numéro 37B143, il a besoin de soins et donc j'ai entièrement le droit de le garder à bord, avec ses bébés.

- 37B143 m'appartient, glapit Mayen Lhob, en dirigeant son regard vers la chienne aplatie au sol, qui s'était pissé dessus d'affolement. Et tu reviens avec moi, tonna-t-il en se dirigeant vers elle.

- Truffy, défends-la !

Mayen Lhob ricana à la vue du chat qui s'était placé devant Lumen, le poil hérissé et crachant. Mais il se décomposa littéralement quand le matou devint le majestueux roi de l'Oasis, la crinière somptueuse !

- Non, je ne crois pas que Lumen retombe jamais entre vos pattes, siffla le commandant du Pharaon alors que Mayen Lhob avait précipitamment battu en retraite face au lion qui demeurant pourtant tout à fait immobile.

- Vous déboulez de nulle part, vous foutez le boxon dans mon entreprise et vous vous cassez tout aussi vite, gronda le directeur du centre d'élevage. J'imagine que ça vous donne l'impression d'être important ? La Flotte terrestre a de bien tristes représentants désormais ! Mais sachez que je ne vous laisserai pas ruiner l'œuvre de toute une vie ! Je vais me battre !

- C'est ça, collez-moi un procès si ça vous chante mais mon devoir d'ingérence m'impose de sauver ces innocents que vous exploitez depuis tant d'années ! Et je ne vous attaque pas sur votre entreprise mais sur toutes vos violations des lois de cette planète !

Mayen Lhob haussa légèrement les épaules.

- De toute façon, moi ou un autre… Ces usines à chiots qui vous font tant horreur, d'autres s'ouvriront, ici ou ailleurs, et vous n'y pourrez rien !

- J'aurai au moins sauvé les martyrs de votre camp de tortures ! Oui, je repars, et je remplirai mes engagements, mes convictions, partout là où je passerai. C'est ma vie et j'en suis fier ! Je ne vous retiens pas.

Mayen Lhob ne put que fusiller du regard son interlocuteur à la chevelure aussi fauve que celle de Truffy, il tourna les talons et quitta l'appartement.

Truffy reprit son apparence de chat, se frottant contre Lumen.

Alguérande s'agenouilla près de la chienne, lui parlant et la caressant pour la réconforter avant de l'emmener dans la salle de bain pour la rincer et la sécher.

- Je n'ai pas bluffé, Lumen, assura-t-il. Tu n'auras plus jamais à redouter quoi que ce soit de ce tortionnaire, ainsi que tous tes compagnons d'infortune, même si pour trop d'entre vous, je suis arrivé trop tard ! Et toi, ma belle, tu vas faire le bonheur d'un petit garçon qui réclame un chien depuis un bon moment maintenant. Et si je ne peux trouver une famille pour tes bébés, je connais un château qui ne manque pas de place !

Lumen battit de la queue et lui lécha la joue, ses yeux plein de lumière justement et reflétant un espoir infini.