16.
Le matin chronologique du bord bien entamé, Alguérande s'étira longuement sous sa couette, appréciant la chaleur de Truffy qui s'était glissé durant la nuit contre son flanc.
Le chat ouvrit les yeux et le fixa en ronronnant doucement.
- Non, c'est mon jour de relâche hebdomadaire, Truffy, j'ai tout mon temps. On pourrait même se rendormir, si ça te dit ?
Le matou bâilla largement mais le bip de l'interphone arrêta son maître qui avait fait mine de se glisser à nouveau sous la couette.
- Oui, Ark ?
- Le lieutenant Oxymonth demande à ce que tu ailles le rejoindre à son appartement.
- J'ai connu des réveils plus agréables… marmonna le jeune homme en faisant une croix sur sa grasse matinée.
Quelques minutes plus tard, le commandant du Pharaon sonnait à la porte de l'appartement de son second.
- Tu ne peux pas te passer de moi, ou quoi ?
- Désolé de gâcher ton jour de repos. Le Général Hurmonde est peut-être tout frais dans ses fonctions, on dirait bien qu'il dispose déjà d'un dossier conséquent sur toi !
- J'en déduis qu'il a pris contact, mais pourquoi pas directement avec moi en ce cas ? grogna Alguérande en buvant une gorgée du café servi par le lhorois.
- C'est délicat…
- Accouche ! siffla Alguérande. Qu'est-ce qui s'apprête, encore, à nous tomber dessus ?
- Les Observatoires du système solaire terrien captent de phénoménaux dégagements d'énergie, en progression.
Gander fronça les sourcils, caressant doucement la corne de son front.
- Le Monarque est une entité maléfique, sans nul doute la plus puissante à laquelle tu ais eu à te mesurer – et ce n'est pas rien de le dire – en regard du peuple des Carsinoés et de leur terrifiant pouvoir de contrôle sur les esprits, quelle que soit la race, Humains ou Non-Humains. Tu ne perçois absolument rien de lui ?
- Gander, je suis moi aussi un simple Humain ! Je fais quelques tours de magie quand je me retrouve face à un adversaire et que la confrontation est inévitable, soit. Mais je ne peux pas traquer un être surnaturel d'une telle puissance ! Et le Monarque n'a aucune envie que je puisse le suivre, c'est donc un jeu d'enfant pour lui de couper tout contact entre lui et moi. Et j'ajouterai que je suis loin d'être une réelle menace pour une entité qui dérobe des galaxies quand l'envie lui vient ! J'ai parfois l'impression de tourner en rond dans mes explications… Et ça te donne le temps de noyer le poisson dans tes informations tout en devant bel et bien m'en faire part au final ! Aboule tes nouvelles, Gander, je pense qu'il s'agissait là de ma première requête ?
Le jeune homme resserra les doigts autour de sa tasse de café, ne sentant pas la chaleur qui s'en dégageait et n'était pas loin de lui brûler la peau.
- Ce que tu as dit, sans le dire : le Monarque se dirige vers la Terre ? reprit-il.
- Tout l'indique.
A la surprise du lhorois, Alguérande eut un haussement des épaules assez désinvolte.
- Et alors ? Depuis le tout début, le Monarque agit de son côté, il m'ignore superbement pour réaliser ses petits projets personnels. Il n'aurait aucun intérêt à faire de moi un ennemi car même si je ne suis pas de taille, il sait que je me mesurerais à lui ! Et c'est ce qui sera le cas depuis qu'il a fait disparaître Terra IV, mon Pouchy et sa femme !
Alguérande posa la tasse de café sur une commode, la paume de ses mains et la pulpe de ses doigts à la limite de la brûlure en effet.
- Et sur Terre, il y a ma mère, Alhannis et sa petite famille, Alcéllya et son fiancé ! C'est une affaire entièrement personnelle !
Le jeune homme soupira, se laissant tomber dans un fauteuil.
- Mais contrairement à tout ce qui m'est arrivé dans les combats du passé, je ne perçois rien du Monarque ! C'est même incompréhensible vu sa puissance… Il s'en prend aux miens, et il me laisse hors du coup ! Tout cela n'a absolument aucun sens !
Il gémit, agité de désespoir et d'impuissance.
- Et même si le Monarque voulait me mettre hors-jeu en ne me permettant pas de le tracer, pourquoi voudrait-il se révéler en autorisant le suivi de sa progression vers la Terre ? C'est un mauvais argument, que je ne pouvais renvoyer à Alhannis : mais il me devient de plus en plus compliqué de quitter le Pharaon pour régler mes petites guerres personnelles !
Gander eut un petit sourire.
- Tu commences à comprendre et à envier la liberté de la vie de Pirate de ton père, non ?
- Et plus à chaque confrontation surnaturelle qui se présente à moi… Et dire que je ne rêve que de protéger flore et faune ! Je crois que ma vie n'est qu'une erreur totale, une aberration – d'ailleurs, comment concevoir mon existence actuelle alors que j'aurais dû mourir avant même la naissance d'Alveyron !
- Je ne comprends pas ? glissa doucement le Mécanoïde.
- Bien, je crois que le moment est venu de te faire quelques confidences sur mon passé, mes passés en réalité, puisque ma vie actuelle a bouleversé tant de choses !
- Je suis toute ouïe, j'enregistre tout et tu sais que ma mémoire électronique n'oubliera pas un mot ni une intonation de ta voix !
Alguérande se cala dans son fauteuil, commença à raconter.
- … J'étais mourant sur Terra IV, j'ai arraché tes bras. J'ai obligé Pouchy à m'affronter. Et cet être le plus pacifique qui soit était prêt à me dégommer pour empêcher la destruction de son Sanctuaire et des Sylvidres innocentes qui y vivaient.
Gander ouvrit des yeux ronds.
- L'avenir a été réécrit ?
- Oui. En bien et en mal. Avec des ennemis qui n'avaient plus leur règne sur les univers ! Je compose avec tout cela depuis des années, j'ai souvent le plus grand mal à m'y retrouver, et dès lors j'affronte une menace après l'autre… Mais, ce Monarque, il dépasse tout ce que j'ai pu concevoir, même imaginer ou cauchemarder…
- Résume une dernière fois ta pensée, Algie ? pria le lhorois.
- Il a perpétré ses larcins, je n'ai eu jusqu'à il y a peu aucune raison de le considérer comme un adversaire. Il a volé Terra IV et il menace la Terre… Tous ces signaux sont terriblement contradictoires ! Et si j'ai à me confronter à lui, je doute avoir la moindre chance… Le Général Hurmonde, il pense que je vais voler au secours de la Terre ?
- Oui.
- Impossible ! Maintenant, Gander, je retourne profiter de mon jour de congé !
- Algie…
- Et si pour une fois on arrêtait de me prendre pour le sauveur de service à l'âme torturée ? J'ai mesuré le Monarque, il me surpasse en tous points, je jette l'éponge ! Maintenant, ne me dérange plus, Gander !
- Bien, commandant.
