21.
Clio avait rempli les verres de ses deux amis avant de s'asseoir à côté d'eux.
- Cette histoire, depuis son tout début, n'a aucun sens, remarqua-t-elle d'une voix sifflante et avec une agitation qui ne lui étaient pas coutumières.
- Comme si les précédentes démêlées surnaturelles, et même naturelles, d'Alguérande avaient jamais été d'une logique limpide ! ? grinça le capitaine du Deathbird. Le Monarque n'est que le dernier nom en date sur la liste.
- Non, cette affaire de Monarque ne ressemble en rien à tout ce qui est arrivé précédemment à ton fils balafré, insista la Jurassienne en faisant machinalement tourner la petite bouteille de vin entre ses mains sans y avoir touché. Et pour commencer, ce croquemitaine n'a toujours pas montré le bout de son nez ! Le plus puissant des tarés, et il se cache comme une jeune promise avant la cérémonie de mariage ! Et je ne parle même pas du fait que pour la toute première fois, Algie ne perçoit rien de cet ennemi qui a pris Pouchy et qui menace la Terre !
- Ce qui est une manifestation de la puissance du Monarque ! ne put s'empêcher d'intervenir Toshiro.
- Tu n'as pas voix dans la discussion, grogna Albator.
- Mais je risque autant que vous la destruction ! remarqua le Grand Ordinateur de l'Arcadia.
- Pour une fois, dans ta boîte de conserve, tu sauras ce que souffrance physique signifie ! vitupéra encore le capitaine du Deathbird.
- Toujours remonté, toi… souffla Toshiro en se retirant de la conversation.
Albator fit quelques pas et pivota pour faire à nouveau face à son amie de toujours.
- Je me fiche de savoir qui est le Monarque, s'il a une projection physique ou s'il est juste ce nuage noir qui est une hérésie du point de vue galactophysique ! J'ai à protéger les miens, même s'ils ne sont plus sur Terre, et mon Pouchy est toujours porté disparu ! Je vais l'affronter, durant les fractions de secondes qu'il me laissera avant de me vaporiser !
- Ca aussi, fit encore Clio. Il sait que vous êtes là, il aurait pu vous détruire depuis un moment déjà, et nos trois cuirassés sont saufs ! Cela est complètement incompréhensible !
- Nous n'avons plus de temps, jeta Gahad. Nous sommes en position.
- En ce cas, chacun à nos postes ! conclut Albator !
Sans surprise, il n'y avait pas eu de combat, au véritable sens du terme.
Le nuage noir avait enveloppé le Deathbird, l'Arcadia et le Karyu les faisant disparaître des scans des Observatoires du système solaire terrien.
Enfin apparu, une sorte d'astéroïde à la structure tarabiscotée, le Sanctuaire du Monarque s'était révélé.
Ignorant le sort de leurs cuirassés, Albator et Warius s'étaient retrouvés dans un environnement inquiétant au possible : un labyrinthe en trois dimensions, composé d'escaliers, de plateformes, de colonnes, dans une obscurité presque totale, les rares flambeaux antiques amenant peu de lumière et projetant plutôt des ombres angoissantes, même pour des vétérans de la mer d'étoiles.
Avec un soulagement infini, Albator vit soudain apparaître Alguérande sur l'une des plateformes de l'inconcevable labyrinthe.
- Algie, je savais bien que l'on pouvait compter sur toi ! Mais tes effets mélodramatiques me feront un jour avoir une crise cardiaque !
- Sois prudent, gronda Warius en retenant son ami par le poignet.
- Qu'est-ce que te prend à toi ? siffla le grand Pirate balafré.
- Regarde ton fils. Regarde-le bien !
Albator reporta son regard sur le jeune homme qui, même s'il arborait les couleurs familiales – le noir et le rouge – paraissait encore plus inquiétant que son Pirate de père !
Hautes bottes montantes noires sur des pantalons moulants eux aussi couleur de suie, sous une tunique également d'ébène étroitement serrée à la taille par une ceinture teinte de jais, Alguérande était drapé au contraire dans une magnifique cape rubis, de velours et de brocard au haut col montant. Mais le plus terrifiant était quelque part sa crinière qui de fauve avait viré aux couleurs des ténèbres.
- Alguérande, que t'arrive-t-il ? reprit son père. Il te faut vraiment recourir à tous ces artifices pour mettre la pâtée au Monarque ? Là, tu fais fort ! Mais si tu pouvais nous rassurer rapidement, Warius et moi – Clio, Maetel et Toshiro nous attendent hors de ce Sanctuaire ! Et je ne te parle même pas de mon équipage survivant, Warius venu seul avec son Karyu entièrement automatisé !
Le grand Pirate balafré serra les poings.
- J'ai la terrible impression que tu n'as pas arrêté de jouer avec mes pieds, depuis le tout début ! Et tes manigances ont eu pour prix la disparition de Pouchy ! Alors, maintenant, cartes sur table !
- Mais, c'était bien mon intention, répondit paisiblement Alguérande.
Se raccrochant de façon forcenée à ses espoirs, aux élans de son cœur, Albator tenta un ultime contact avec un fils qu'il ne reconnaissait plus guère, et qui même à lui mettait mal à l'aise ! D'un geste brusque, il se dégagea de l'étreinte de Warius.
- Je dois savoir, enfin… Quoi que cela me coûte, en désillusions, à nouveau… Je dois tenter une ultime chose, mon dernier espoir !
- Je comprends. Vas-y, Albator, mais la réponse risque de te faire le plus grand mal, si j'ai bien compris tout ce que Clio a dit, tout ce que cette histoire représente, et pourquoi Alguérande n'a plus rien à voir avec le fils que tu chéris, qui est ton allié…
Prenant une bonne inspiration, Albator fit un dernier pas en avant, mettant tout son cœur dans ses propos.
- Alguérande, mais que… Je savais que tu finirais par trouver le Sanctuaire du Monarque !
De façon instinctive, il marqua un temps d'arrêt dans son propos.
- Mais que…
Le jeune homme eut un éblouissant sourire.
- Ah, je vois que la vérité commence à se faire un chemin !
- Sur quoi ? murmura un grand Pirate balafré complètement décomposé.
Alguérande accentua son sourire jusqu'au rictus de haine absolue.
- Je crois qu'il y a un petit détail qui vous a échappé, à vous, les obsolètes des étoiles !
Il éclata alors franchement de rire.
- Je suis le Monarque ! laissa-t-il enfin tomber.
FIN
