Till Kingdom come
Chapitre 2
Gotta get away
Leonardo était rentré couvert de sang mais Michelangelo n'avait rien dit. Il avait mis son jeu en pause quelques secondes pour donner les dernières nouvelles sur l'état de Splinter – oui, il avait mangé, oui, même les petits bouts qu'il poussait au bord de l'assiette – puis avait laissé son frère aller prendre une douche. Donatello n'était pas sorti de son antre pour accueillir Leonardo et Raphael était occupé à détruire à main nue le punching-ball – tant qu'il le réparait ensuite, Michelangelo s'en fichait bien. Leonardo avait ensuite repris sa veille et Michelangelo était allé se coucher malgré la tension ambiante.
L'orage éclata le lendemain soir, lorsqu'ils se retrouvèrent tous les quatre dans la cuisine. Comme d'habitude, Leonardo et Raphael étaient prêts à se sauter à la gorge et Donatello n'osait pas intervenir. Quant à Michelangelo, il avait bien tenté d'apaiser les choses mais les deux braillards n'avaient pas écouté. Pour bien leur faire comprendre à quel point il en avait plein la carapace de leur attitude, Michelangelo avait envoyé valdinguer la table de la cuisine. Il avait ensuite claqué la porte en métal de l'entrée et s'était précipité dehors.
Michelangelo n'était pas d'humeur à chercher la bagarre. Contrairement à Raphael ou Leonardo, combattre n'était pas un exutoire, encore moins une raison de vivre. Oui, il aimait le frisson qu'apportaient les adversaires se succédant mais tout ne se résumait pas à ça. Michelangelo préférait largement les journées qu'il pouvait consacrer à ses jeux vidéo ou aux coups de main occasionnels qu'il donnait à Donatello lorsque celui-ci en avait besoin – Donatello avait toujours un tas de trucs intéressants dans son laboratoire. Trois ou quatre heures d'entraînement – le minimum d'après Splinter – et puis voilà tout. Ils n'avaient pas vraiment de but depuis que leur maître avait obtenu vengeance et Michelangelo ne voyait pas l'intérêt d'y repenser sans arrêt. Ils avaient un accord avec le clan des Foots – chacun chez soi – et ça faisait longtemps qu'ils n'avaient pas eu à gérer d'invasion extraterrestre ou de loup-garous dans les rues de New York ou de guerre urbaine – quelle époque de fous.
Michelangelo passa derrière une pizzeria qu'il aimait bien pour voir s'il n'y avait pas quelque chose d'intéressant à récupérer puis se dirigea vers une boutique de comics à quelques rues de là. Le gérant avait changé deux ans plus tôt et le nouveau avait transformé l'endroit en un café ouvert assez tard la nuit mais ce qui intéressait surtout Michelangelo était les vieilles bandes dessinées dans les poubelles. Ce n'était évidemment pas les grosses publications comme les Marvels ou les DC Comics – celles-là, Michelangelo y était abonné et elles arrivaient chez April qui les lui mettait de côté – mais il y avait là des trésors de petits indépendants à faible tirage. Ça valait le coup de se taper un peu de tri, même si la qualité était très variable. Et puis, il ne crachait pas sur des comics gratuits de toute façon.
Il était encore un peu tôt mais Michelangelo prit tout de même le risque de s'approcher des poubelles. Chose inhabituelle, des cartons propres contenant des comics attendaient bien sagement en vue de tous. Il était même inscrit « Servez vous » dessus, au marqueur noir, dans une écriture soignée qui rappelait le titre de Superman. Michelangelo pensa un instant à un piège – peut-être savait-on qu'il passait de temps en temps par là et qu'il aimait les bandes dessinées – mais l'idée lui parut stupide la seconde d'après. Qui utiliserait des comics comme appât ? Il n'était pas dans un cartoon, après tout.
Michelangelo donna un petit coup de pied aux cartons par acquis de conscience puis en tira un à lui, dans l'ombre de la grosse poubelle, afin de voir ce qu'il contenait. Mauvaise pioche : il n'y avait que des exemplaires du premier numéro d'un comics sur le Singe Rouge, dans un style manga très moyen et imprimé sur un papier de piètre qualité. Michelangelo en feuilleta un par curiosité mais n'accrocha pas du tout au coup de crayon. L'histoire était assez classique : une ville où le mal rampait dans les ombres de la nuit avait besoin d'un sauveur. Celui-ci se dressait sous la forme d'un combattant au masque de singe rouge. Dans cette version, ses pieds et ses mains étaient ceux de macaques et il avait une queue dont il se servait comme d'un cinquième membre. L'auteur avait manifestement pris beaucoup de liberté avec l'original mais c'était assez courant avec ces petites publications. Les Tortues elles-mêmes avaient eu droit à ce genre d'attention dans leurs jeunes années, lorsqu'elles s'étaient un peu trop montrées au public. Le comics n'avait pas duré plus de dix numéros mais il restait une petite communauté de fans – Michelangelo trouvait étrange l'idée qu'on puisse s'intéresser à leur vie ou à celle de ces « Kung-Fu Turtles ». Cependant, ils faisaient partie des légendes urbaines de New York, de même que Leatherhead ou le Roi des Rats. Il fallait dire que tabasser sur une base régulière les petites frappes qui sévissaient la nuit entretenait le mythe. La police les prenait pour un gang en costume, de bons citoyens qui en faisaient un peu trop aux goûts des forces de l'ordre et qui devraient répondre de leurs crimes un jour ou l'autre – les méchants portaient plainte pour coups et blessures maintenant, quelle époque formidable !
Michelangelo mit un exemplaire du Singe Rouge de côté et regarda dans les autres cartons. La chance lui sourit car il trouva la suite des « Exterminated », un groupe de héros manqués qui finissaient rarement une mission en un seul morceau. C'était du grand n'importe quoi mais le dessin était bon et l'histoire truffée de références et de jeux de mots douteux. Michelangelo trouvait dommage que le comics ne soit pas plus apprécié mais ça l'arrangeait aussi : il pouvait récupérer les vieux numéros dans les poubelles.
La porte de derrière le magasin s'ouvrit à la volée et Michelangelo n'eut que le temps de sauter dans le container pour ne pas être vu. Sa carapace fit cependant résonner le métal et Michelangelo croisa les doigts pour qu'on le prit pour un chat – un gros chat, d'accord.
– Il y a quelqu'un ? demanda une voix féminine.
Michelangelo se garda bien de répondre ou de bouger le moindre muscle. Il entendit des pas dans la ruelle, du plastique froissé et la porte se refermer dans un petit claquement métallique.
– Pas la peine de vous cacher, reprit la fille. On laisse les comics là pour qu'ils soient récupérés, ce n'est pas du vol.
Elle laissa passer quelques secondes avant de reprendre.
– Ok... Je pose la poubelle et je vous laisse tranquille.
Le plastique froissé, évidemment. Michelangelo se maudit en pensant qu'il aurait mieux valu ne pas bouger, ne pas attirer l'attention, mais il était trop tard pour ça. L'un des deux couvercles de la grosse poubelle était ouvert et il était réfugié du côté fermé, dans une ombre profonde. Avec un peu de chance, l'humaine jetterait son sac sans trop s'approcher et il ne serait pas remarqué – qui irait regarder dans une poubelle alors qu'on soupçonne qu'il y a quelque chose qui ne veut pas être dérangé à l'intérieur ? N'importe quelle humaine aurait déjà rebroussé chemin, d'accord, mais le quartier était plutôt tranquille et il n'y avait pas de raison pour celle-ci de s'inquiéter outre mesure.
Quelque chose dans les sacs sur lesquels reposait Michelangelo eut la bonne idée de s'effondrer et de provoquer du bruit. Il repasserait pour la discrétion. Si Leonardo avait vent de cette mésaventure, ça allait barder.
– Ça me gène un peu de poser la poubelle en sachant que vous êtes là-dedans, reprit la fille. Vous ne voulez vraiment pas sortir ?
Le loup était sorti du bois alors Michelangelo répondit.
– Je n'y tiens pas, non.
– J'aimerais pas recevoir des ordures sur la tête.
– Pas de problème : j'adore ça.
– Oh.
Il y eut une petite pause dans la conversation pendant laquelle Michelangelo se demanda pourquoi il avait dit ça. Il avait une meilleure répartie d'habitude.
– C'est une sorte de fétichisme ? demanda la fille.
– Euh... Ouais, quelque chose comme ça.
– Donc vous êtes un pervers, en quelque sorte.
– Quoi ?! Non !
– Ça me dérange d'avoir un pervers dans ma poubelle, continua l'humaine sans prendre en compte les protestations. Si vous dégagez rapidement, j'appellerais pas les flics.
– Je peux pas sortir tout de suite, s'enfonça Michelangelo.
– De mieux en mieux...
– Nan mais c'est pas ça ! Je suis pas un pervers, je suis... je suis... je suis contagieux !
– Il y a une clinique de soins gratuits à deux rues d'ici, dans ce cas.
– Je vais y penser, tenta Michelangelo, mais si vous pouviez rentrer pour que je puisse sortir, ce serait plus... euh... prudent.
– Il va falloir que je désinfecte la poubelle de toute façon, répondit la fille en s'approchant à nouveau.
Michelangelo essaya de se faire le plus petit possible dans son coin d'ombre mais il était vain de vouloir cacher son mètre soixante-dix et ses quatre-vingt-dix kilogrammes de muscles et de carapace à un regard direct, même dans les conditions lumineuses de son piège à rat.
Il restait l'option « un bon coup de poing et hop ! disparition » mais Michelangelo n'aimait pas frapper pour rien. Que ce soit une femme n'aurait rien changé si elle avait été un ennemi – il y avait des kunoichis parmi les Foots ou la racaille en général et Michelangelo appliquait un principe d'égalité strict entre les sexes – mais elle n'était pas vraiment menaçante. Il s'attendait à ce qu'elle hurle et qu'elle coure appeler au secours. Michelangelo aurait le temps de disparaître dans une direction ou dans une autre à ce moment-là, même si ça ne l'enchantait pas d'être vu. Il contracta ses muscles en guise de préparation – tout se jouerait en quelques secondes.
– Je sais pas s'ils vont pouvoir faire quelque chose pour vous, à la clinique.
Michelangelo releva la tête sous le coup de la surprise et croisa le regard de l'humaine, coincé derrière des lunettes rectangulaires. De ce qu'il voyait, elle avait les cheveux bruns et ramenés en chignon. Son visage était fin, voire émacié. Nulle peur ne se dégageait d'elle. Elle n'avait pas hurlé, ne s'était pas sauvée. Au contraire, elle regardait Michelangelo droit dans les yeux et il se demanda un instant si ses lunettes étaient adaptées à sa vue.
– J'ai besoin d'une bière, je crois, déclara-t-elle tout de même.
Elle posa son sac en plastique à côté de la poubelle et s'en retourna vers la porte arrière du magasin de comics. Michelangelo attendit le bruit de fermeture mais la porte restait désespérément ouverte.
– Vous allez rester là-dedans encore longtemps ? demanda l'humaine. J'vais pas tenir la porte toute la nuit.
– C'est assez confortable, ici, répondit Michelangelo.
Il entendit un soupire et l'humaine rentra mais elle cala la porte pour qu'elle ne se ferme pas complètement. C'était idiot, pensa Michelangelo. N'importe qui pouvait rentrer à sa suite, la voler ou pire encore. Mais ça ne le concernait pas, décida-t-il. Si elle n'avait pas peur, peut-être était-elle capable de se défendre.
Michelangelo observa quelques instants la ruelle avant de sortir de la poubelle, sautant souplement sur l'asphalte. Il avait terriblement envie de jeter un coup d'œil à l'intérieur du magasin – il en avait vu de la sorte à la télévision mais il n'y était jamais rentré – et la porte était ouverte. Ce n'était pas raisonnable. Maître Splinter serait très fâché s'il apprenait que Michelangelo s'était comporté avec autant de relâchement. Mais, pour être franc, Splinter n'était jamais vraiment satisfait de l'attitude de Michelangelo. Il avait toujours quelque chose à redire – « sois plus sérieux, sois plus attentif, ne relâche pas ton attention, concentre-toi » et ainsi de suite – et c'en était fatiguant. Mieux valait éviter d'éventuels problèmes. Malgré la curiosité qui le rongeait, Michelangelo se résolut à ne pas regarder par la porte entre-ouverte et passa devant d'un bond. La bouche d'égout n'était qu'à trois mètres. Il l'atteignit sans problème, la souleva et entendit la porte grincer. Michelangelo regarda par-dessus son épaule par réflexe et vit l'humaine avec une petite pile de comics dans les bras. Elle n'avait même pas l'air étonné de le voir avec la plaque d'égout dans les mains.
– J'ai d'autres numéros des « Exterminated » à virer, si ça vous intéresse.
– Merci mais 'faut que j'y aille, répondit Michelangelo.
– Prenez-les. Je suis pas contagieuse.
Ce n'était que des comics, pensa Michelangelo. Il n'aurait qu'à dire qu'il les avait trouvés dans les poubelles, comme d'habitude. Et puis, trouver autant de numéros consécutifs et récents d'un coup était une chance qui ne se représenterait certainement pas deux fois. Splinter disait souvent que la chance faisait partie de l'attirail d'un ninja, contrairement au hasard, et qu'il fallait la saisir lorsqu'elle se trouvait à portée de main.
Michelangelo reposa la plaque de fer forgé et se rapprocha de l'humaine. Elle était un peu plus grande que lui mais il lui rendait facilement cinquante kilogrammes, il n'avait rien à craindre – de toute façon, il était ridiculement trop tard pour tendre un piège. Il prit les comics du bout des doigts en faisant très attention à ne pas toucher la fille puis recula de quelques pas. Elle lui sourit en coin.
– Bah voilà. C'était si difficile que ça ?
Du sarcasme. Bien, il savait gérer ça, le sarcasme.
– On m'accueille rarement avec des B.D. gratuites, répondit Michelangelo.
– Vous auriez préféré du pain et du sel ?
Etait-ce une référence à ce à quoi il pensait ?
– J'en ai, à l'intérieur, continua l'humaine.
– Y'a pas de mariage en cours ? tenta Michelangelo.
– Nope, répondit-elle sans lâcher son petit sourire en coin.
– Pas de musique non plus ?
– J'ai horreur du crin-crin.
Michelangelo se détendit d'un coup et alla même jusqu'à sourire lui aussi.
– C'est pas trop mon truc, la bière, prévint-il.
– J'ai l'impression que t'es plus du genre chocolat chaud avec mini-marshmallows.
– Ouais.
– Et j'ai des cookies aussi.
– Je rejoindrai pas le côté obscur de la Force pour des cookies gratuits.
– De la tarte aux pommes ?
– Hum, ça se négocie.
– Alors viens, jeune apprenti, viens et embrasse ta destinée, ricana l'humaine en glissant dans l'ombre de la porte. Oh et moi, c'est Emma.
– Michelangelo, répondit celui-ci en la suivant à l'intérieur. Mais on m'appelle Mike.
– Michelangelo !
Le concerné rentra la tête entre les épaules et lâcha sa bande dessinée par la même occasion. Il n'y avait que maître Splinter pour employer son nom entier, surtout sur ce ton – ça ne présageait rien de bon. Michelangelo se leva du sofa, résigné, et alla dans la chambre de Splinter au petit trot.
– Je suis là, maître, bredouilla Michelangelo en entrant dans la petite pièce.
La télévision était allumée et diffusait le générique d'une émission quelconque, un talk show apparemment.
– Où est Leonardo ? demanda Splinter en attrapant sa canne pour se lever.
Michelangelo s'approcha de lui pour l'aider à se mettre debout et fit bien attention de ne pas trop le serrer. Splinter était devenu si maigre et fragile ces derniers temps que Michelangelo avait peur de le toucher. Pourtant, le vieux rat mutant lui inspirait toujours autant de crainte.
– Leo est sorti avec Donnie, maître, pour les courses.
Techniquement, ils ne payaient pas ce qu'ils trouvaient. Ils se servaient en fait dans les poubelles des supérettes de la ville car elles étaient toujours pleines à raz bord de produits à peine abîmés, parfois même dont la date de péremption n'était pas passée. Honnêtement, ils pouvaient manger à peu près n'importe quoi tant qu'il n'y avait pas clairement de la pourriture dessus, ils étaient rarement malades, mais Donatello veillait à l'équilibre et la relative fraîcheur de leur régime alimentaire. Michelangelo aurait aimé qu'il se calme un peu sur les rations de protéines, cependant. Mettre Leonardo et Raphael à la diète un moment les calmeraient et ils retrouveraient peut-être un semblant de calme.
– Leonardo est blessé, rappela Splinter en se dirigeant vers la porte.
– Il a dit qu'il voulait y aller.
– Ce n'est pas à lui de décider. Rappelle-le, dis lui de rentrer. Raphael le remplacera.
– Ce n'est que le ravitaillement, maître Splinter, tempéra Michelangelo en suivant à petits pas.
– Mon fils est blessé ! se débattit Splinter en arrachant son coude à la prise très lâche de Michelangelo.
Le vieux rat perdit l'équilibre et Michelangelo le rattrapa doucement. Il ne pesait presque rien.
– Tout va bien ici ? demanda Raphael en passant la tête par l'ouverture de la porte.
– Raphael ! hurla Splinter. Pourquoi as-tu laissé ton frère blessé sortir ?
Michelangelo entendit presque le commentaire désagréable auquel Raphael pensait. Il avait beau remettre en question les ordres de Splinter lorsqu'ils étaient entre eux, Raphael gardait généralement son mauvais esprit pour lui-même si leur vieux maître était dans les parages.
– Il a dit qu'il voulait y aller, répéta Raphael.
– Etes-vous stupides ? demanda sèchement Splinter. Ne comprenez-vous pas le sens de l'adjectif « blessé » ? Ramenez-moi mon fils sur le champ !
Raphael serra les poings et disparut dans le couloir. Michelangelo soutint Splinter et le dirigea gentiment jusqu'à son fauteuil.
– Leonardo ne doit pas être perdu, marmonnait Splinter. Il me remplacera quand il sera prêt. Il ne doit rien lui arriver.
Et nous, alors ? pensa Michelangelo en déposant délicatement le vieux maître sur son velours râpé. Il laissa Splinter à sa télévision et retourna dans le salon sans un bruit. Raphael s'était installé dans un fauteuil et avait attrapé l'un des comics de Michelangelo.
– T'as appelé Leo ? demanda Michelangelo en hésitant à s'asseoir.
– Nan et on le fera pas, répondit Raphael.
– Maître Splinter...
– Splinter est complètement gâteux. Et, de toute façon, Don et Leo vont rentrer dans pas longtemps. S'ils ont un problème, ils appelleront, point.
Michelangelo hésita encore un instant avant de se réinstaller. Il attrapa le premier comics qui lui passait sous la main et se mit à le feuilleter distraitement, tout en surveillant la porte de Splinter.
– T'as découvert une mine, hier, commenta Raphael.
– Hein ? Ouais, j'ai eu de la chance. Une boutique se débarrassait de tout ça.
Raphael regarda Michelangelo par-dessus les pages des « Exterminated versus Doctor MegaDoom ».
– Quoi ? demanda Michelangelo.
– On pourrait attendre de toi que tu mentes mieux que ça.
– J'ai pas menti, marmonna Michelangelo.
– T'as pas tout dit.
– Et alors ? Un ninja a pas le droit d'avoir des secrets, maintenant ?
– Pas envers ses frères.
– Comme si tu disais tout, toi...
– Qu'est-ce que tu veux savoir ? nargua Raphael.
– Comment tu fais pour te supporter à chaque fois que tu vois ton reflet, répondit Michelangelo.
– Oh mais c'est qu'il mord ! se moqua Raphael.
Michelangelo se renfrogna. Il n'avait pas envie d'une joute verbale avec Raphael maintenant. Son frère n'insista cependant pas et attrapa une autre bande dessinée, celui du Singe Rouge. Il jeta un coup d'œil dubitatif aux pages glacées.
– C'était quoi le titre de ce film avec ce gamin qui jouait les superhéros et qui s'en prenait plein la tronche ? demanda Raphael.
– Kick-Ass.
– J'parie que c'est le film préféré de ce clown.
Michelangelo hocha la tête. Il trouvait l'initiative du Singe Rouge dangereuse mais il l'admirait aussi un peu, quelque part. Ce type était un bon combattant mais ça demandait du courage, et un grain de folie, de se jeter comme ça dans le milieu. Il n'y avait plus vraiment de grands groupes organisés dans les rues de New York, la nuit. Ces groupes avaient un certain code de conduite. Ils étaient dangereux mais pas au point de s'en prendre à un gamin trop idiot pour se croire investi d'une mission. Bien sûr, si on les embêtait trop, ils agissaient mais ils commençaient par des menaces, pas directement par une fusillade en plein jour à la kalachnikov. Aujourd'hui, la mode était à l'ultra-violence, à la vengeance instantanée. Des bandes rivales de gamins se trucidaient dans les cours de récréation pour un rien et les petits délinquants avaient accès à des armes de guerre. Il n'y avait plus aucun code, plus aucune règle.
Le pire, c'était que les Tortues étaient en partie responsables de cette situation. Les Foots avaient pendant longtemps maintenu un certain équilibre dans l'écosystème nocturne de New York, avec d'autres grandes familles italiennes, russes, chinoises ou d'Europe de l'est – les Kosovars étaient des furieux du couteau, quand ils s'y mettaient. Décapiter les Foots avait supprimé un super-prédateur, laissant de la place aux petits poissons pour se développer. Les émeutes dix ans en arrière étaient une conséquence directe de ce déséquilibre. Karai avait repris le contrôle des Foots depuis mais trop tard : les petits avaient pris les goûts des grands et ne voulaient pas retourner à leur place. Lâcher un apprenti superhéros dans cet aquarium promettait du sang.
– On pourrait l'aider, proposa Michelangelo.
– Notre grand leader charismatique a décidé qu'on se la jouerait profil bas pendant un moment.
– Parce qu'il est blessé ? Ça ressemble pas à Leo.
– Ah, oui, t'étais dehors quand il nous a expliqué, marmonna Raphael. Eh bien, ce crétin s'est fait des Foots avant-hier.
– Oui, je sais.
– Ce que tu sais pas, et que Leo a lâché après ta sortie spectaculaire, c'est que c'était pas quelques petits Foots sans conséquence. Il s'est fait une soixantaine de gars dont des gros joueurs.
– Soixante ? s'étonna Michelangelo. C'est beaucoup.
– Oh, tu sais comme il est : un ou deux à la fois, tranquillement, sans se presser. Avec des sabres, de la distance et de la discipline, c'est faisable si on est une machine à tuer comme ce crétin. Mais, bref, il était pas seul. Le Macaque Vermillon l'a aidé. Le gars utilise un san jie gun en métal comme le bô de Don. Il a assuré les arrières de Leo, l'a remercié pour « avoir sauvé son frère » et s'est barré. Leo a achevé les Foots. Karai va savoir que c'était lui et les blessures causées par un bâton lui laisseront penser que Don était de la partie lui aussi. Conclusion : profil bas.
– Leo a rompu la trêve avec les Foots parce qu'il avait besoin de se défouler, réalisa Michelangelo.
– Ouais, renifla Raphael. On est dans de beaux draps avec un apprenti-leader pareil, hein ?
Raphael reposa la bande dessiné sur la table basse et attrapa la télécommande par la même occasion pour allumer la télévision. Michelangelo digérait encore l'information. La mort du Shredder avait permis à Karai de prendre la tête des Foots. Ils l'avaient aidée à accéder à cette position en éliminant les quelques irréductibles fidèles d'Oroku Saki. Pour cela, Karai leur avait promis de les laisser tranquille dans la mesure du possible – en tout cas, les Foots ne chassaient plus activement les Tortues. Bien sûr, il y avait toujours de petites incartades mais il y avait peu de morts du côté des Foots. Ceux-là faisaient de toute façon partie des pertes courantes. Quelque part, ils rendaient service à Karai en éliminant les plus faibles de son clan, une sorte de sélection naturelle dans l'écosystème nocturne qui était le leur – et pour une fois, des tortues étaient de super-prédateurs.
– On pourrait le prévenir quand même, insista Michelangelo.
– D'après Leo, le Ouistiti Masqué est pas con, répondit Raphael en zappant. Il connaissait les risques et a assuré ses arrières.
– C'est pas une raison. Il va se faire tuer.
– Mieux vaut lui que nous.
Michelangelo n'était pas d'accord là-dessus mais il se terra dans le silence, regardant les programmes défiler sur l'écran. Raphael tomba sur les informations qui parlaient à ce moment-là de recrudescence du nombre de téléphones portables volés.
– Hey ! réalisa Michelangelo soudainement. Vous m'avez même pas averti hier soir !
– De quoi ?
– Que des Foots risquaient de me tomber dessus !
Raphael eut la bonne idée de manifester ses regrets pour son manque de lucidité en faisant la grimace. Michelangelo se doutait que son frère n'avait tout simplement pas pensé à le prévenir. Raphael ne le montrait pas beaucoup mais il estimait la technique de Michelangelo et le savait capable de se débrouiller seul. S'il fallait venir épauler quelqu'un en combat, c'était Donatello, en général. Cependant, Leonardo et Donatello auraient dû penser à lui envoyer ne serait-ce qu'un message.
– Désolé, lâcha Raphael en glissant un rapide coup d'œil vers son frère. Je t'aiderai à tabasser Leo, pour me faire pardonner.
– Dis comme ça, on a presque l'impression que c'était prévu, renifla Michelangelo. Mais on sait tous que les plans à long terme, c'est pas trop ton truc. Ça demande un cerveau.
– Je l'ai méritée, celle-là...
– Et tu vas t'en prendre plein d'autres, assura Michelangelo en s'enfonçant derrière sa bande dessinée.
Raphael lui balança un vieux coussin à la figure mais Michelangelo ne répliqua pas. Il avait déjà autre chose en tête : son plan d'évasion pour sortir en douce dans la semaine. Emma lui avait proposé de passer n'importe quand après la fermeture, pour lire quelques comics à l'œil. Elle restait jusqu'à minuit environ au magasin pour nettoyer les tables, essuyer les verres et mettre de l'ordre dans la boutique. Michelangelo avait passé un peu moins d'une heure en sa compagnie, assis au comptoir avec sa part de tarte, son chocolat chaud et des bandes dessinées. Ils avaient un peu discuté, échangeant plus de références pour tester l'autre qu'autre chose, mais ça lui avait plu. Emma était calme, assurée et faisait suffisamment de bruit pour ne pas le surprendre. Michelangelo s'était senti bêtement en sécurité là-bas. Mieux : il avait pu mettre de côté ses frères et son maître pendant ce bref laps de temps. Ça lui avait fait du bien, bien plus qu'il ne voulait l'admettre. Et il était bien décidé à profiter de cette petite bulle de tranquillité. Pour cela, ses frères ne devaient pas être au courant de son existence, sinon Leonardo exigerait une enquête sur qui était Emma, ses motivations, son arbre généalogique sur trois générations et un historique détaillé de ses activités depuis sa naissance. Donatello s'occuperait de la partie informatique avant même son petit-déjeuner. Avec Internet et les réseaux sociaux, trouver des renseignements sur un individu lambda était devenu un jeu d'enfant. Ce genre d'espionnage était le moyen d'investigation préféré de Donatello surtout parce qu'il n'avait pas à quitter sa chambre pour ça. Leonardo et Raphael se répartiraient le terrain. Casey serait certainement mis à contribution aussi. Michelangelo n'avait pas du tout envie que ses frères et Casey viennent mettre leur nez dans la vie d'Emma.
D'un autre côté, une petite vérification ne pouvait pas faire de mal. Leonardo verrait une coïncidence certaine entre son récent massacre et la rencontre plus qu'étrange la nuit suivante avec Emma. Pourtant, Michelangelo ne sentait rien de dangereux chez elle. Elle était un peu bizarre, ça, il voulait bien le reconnaître, mais il en connaissait un rayon dans le domaine et elle était à un niveau très respectable sur l'échelle de son bizarromètre. Une toute petite vérification était envisageable quand même. Le tout était de ne pas alerter ses frères.
– Oh putain, Leo, lâcha Raphael.
Michelangelo baissa sa bande dessinée pour regarder l'écran de la télévision que Raphael fixait.
« … dans toute la ville », disait le commentateur. « Les autorités redoutent une nouvelle guerre des gangs et... »
L'écran présentait des tags identiques sur différents murs à travers toute la ville : une tortue explosée sur le sol, la marque d'un pied bien visible sur la carapace. Le message était clair : les Foots repartaient à la chasse à la tortue.
