Till Kingdom come
Chapitre 3
Shut up!
Ça faisait quatre jours qu'ils n'avaient pas quitté leur petit chez eux et ça commençait à se sentir dans l'air. L'odeur restait la même – dans les égouts, de toute façon, on ne pouvait guère espérer d'amélioration – mais il y avait une certaine tension ambiante. Le « profil bas » imposé par Leonardo comprenait le moins de sortie et de communication possible. S'il l'avait pu, il aurait coupé la télévision, Internet et serait revenu aux bougies mais Leonardo se serait confronté aux vives contestations de ses trois frères. Donatello avait beau lui avoir expliqué des dizaines de fois que leur repère était sûr, qu'il n'y avait aucun moyen de savoir qu'il se trouvait là, Leonardo n'en était pas convaincu. Pourtant, Donatello avait beaucoup travaillé là-dessus. Certes, il avait tiré des câbles pour apporter tout le confort moderne dans leur refuge, mais toutes les informations y transitant y étaient cryptées et anonymisées. Ils étaient numériquement invisibles – l'électricité restait un problème, bien sûr, mais ils ne la payaient pas. Cependant, expliquer le principe d'un VPN à Leonardo était une perte de temps et Donatello avait renoncé depuis longtemps à le convertir aux mystères de la technologie.
Leonardo ne se fiait tout simplement pas à tous ces « gadgets ». Il regardait les inventions de Donatello avec circonspection et ne les acceptait qu'après de nombreux tests dans diverses situations. Raphael et Michelangelo étaient a contrario des utilisateurs bien moins contrariants. Ils demandaient comment ça fonctionnait, ce qu'il ne fallait pas faire avec et puis ils passaient à autre chose. Parfois, Michelangelo posait des questions un peu plus pointues mais Donatello était habitué à sa manière de penser qui différait de celle de leurs frères et il préparait ses démonstrations en conséquence. Et il avait appris il y a bien longtemps à ne pas trop mettre de boutons sur ses inventions, surtout pas de rouge, juste au cas où.
– Donnie ?
Quand on parle du loup, pensa Donatello en relevant le nez de son circuit imprimé sous une loupe.
– En bas, Mickey.
La chambre de collecte d'eau désaffectée qu'ils avaient élue pour domicile comportait plusieurs salles sur différents niveaux et Donatello avait percé un trou dans le sol de sa chambre pour accéder plus facilement à ce que ses frères appelaient « le laboratoire ». Donatello préférait le terme d'atelier mais il avait arrêté de lutter depuis longtemps sur la question de la dénomination du lieu. Ce qui comptait était le contenu, pas le contenant. Il avait installé ses ordinateurs, ses établis, ses projets en cours et tout le matériel récupéré ici et là. Tout était en ordre, propre, aucun câble ne traînait par terre et il avait en plus les tableaux électriques et informatiques juste sous la main. C'était un peu la salle de contrôle de leur repère et il lui plaisait de devoir gérer tout ça – c'était tellement plus facile que de se prendre la tête avec ses frères.
Michelangelo arriva assis à l'envers sur une chaise à roulette, glissant à travers l'atelier, et s'installa à côté de Donatello avec un grand sourire.
– Combien de bases de données gouvernementales dois-tu pirater pour obtenir des informations sur une personne ? demanda Michelangelo.
Donatello regarda un instant son frère en se demandant pourquoi il venait le voir pour quelque chose d'aussi évident – ne pouvait-il pas faire ça tout seul ? Il repoussa la loupe articulée, posa délicatement le circuit imprimé et les pinces avec lesquelles il le manipulait puis se tourna vers l'ordinateur le plus proche pour ouvrir un navigateur Internet.
– Google fait ça très bien, répondit Donatello alors que la page s'affichait. Tu as un nom ?
– Un prénom.
– C'est insuffisant.
– Je sais où elle travaille.
– On avance.
– « The Lair, Coffee & Comics », sur Union Avenue.
C'était l'un des magasins de comics que Michelangelo visitait de temps en temps, se rappela Donatello en tapant le nom dans le moteur de recherche.
– Ils ont une page Facebook, dit-il en cliquant sur le premier lien. Et ils mettent des tas de photos, manifestement.
Donatello détestait l'insouciance des gens à propos de leurs données numériques mais ça lui facilitait grandement la vie. Dix ans plus tôt, il fallait batailler pour obtenir des informations privées via Internet mais, aujourd'hui, la recherche ne demandait pas plus de quelques secondes parce que tout le monde partageait sa vie en long, en large et en travers. C'en était navrant.
– Ah, c'est elle, pointa Michelangelo.
Il montrait une photo de l'équipe du magasin, datée du mois dernier. Il y avait cinq personnes dont deux femmes. Celle qui intéressait Michelangelo était grande et mince, sinon maigre, lunettes et cheveux bruns.
– « Une nouvelle recrue », lut Donatello, « ma petite sœur Emma qui assurera les soirées au café à ma place. Interdiction de la draguer. Je vous tiens à l'œil, bande de pervers. » Emma Ackerman, ajouta-t-il en regardant la liste des personnes présentes sur la photo.
Il cliqua sur le lien de son profil et se mit à le parcourir mais il n'y avait pas grand chose dessus.
– Tu veux quoi, sur elle ?
– La routine, répondit Michelangelo en vérifiant le contenu d'une tasse à côté de l'écran.
– Je me dois de rappeler qu'on est en état d'alerte, continua Donatello tout en lançant ses recherches habituelles.
– C'est pour quoi je suis venu te voir, sachant que tu garderas ça entre nous.
Le sourire de Michelangelo avait un petit côté conspirateur qui ne déplut pas à Donatello. Ça lui faisait plaisir de voir que son frère était de meilleure humeur.
– Alors, reprit-il en se tournant vers l'écran. Vingt-trois ans, née un 6 mars à l'hôpital de Winfield, Kansas, dernière d'une fratrie de quatre dont elle est la seule fille. Père : Dale Ackerman. Mère : Clara Ackerman, née Hughes, décédée. Tiens, l'année dernière. Hum.
– Quoi ?
– Elle est diplômée du MIT.
– Ne tombe pas amoureux tout de suite, Donnie, se moqua Michelangelo.
Ça ne risquait pas de se produire, pensa Donatello, mais il n'avait pas envie d'aborder le sujet aussi laissa-t-il passer la remarque.
– Pourquoi travaille-t-elle dans un café si elle sort d'une école aussi prestigieuse ? demanda Donatello. Surtout qu'elle a une spécialité en génie biologique, d'après ce que je lis là. C'est un profil très recherché, ces dernières années.
– Ça consiste en quoi, le génie biologique ?
– Etudier les structures biologiques pour les réutiliser en physique, en mécanique ou n'importe où, en fait, expliqua Donatello. Les applications sont innombrables, de l'architecture à l'économie, en passant par la chimie.
– Vaste sujet, concéda Michelangelo. Rien qui alerte ton sens de la tortue ?
– Mon sens de..., répéta Donatello avant de comprendre la référence. La paranoïa inhérente à la condition de ninja, tu veux dire ? Eh bien, à part ce travail étrange après de pareilles études, non.
– C'est pas la sœur du propriétaire du Lair ?
– Alex Ackerman, oui.
Donatello creusa un peu plus dans cette direction. Cet homme était beaucoup plus loquace sur les réseaux sociaux que sa petite sœur et il n'hésitait pas à poster des photos de lui dès qu'il en avait l'occasion. Sa tête disait quelque chose à Donatello.
– Il parle assez largement de la mort de leur mère et du coup pour toute leur famille, continua-t-il. D'après ce que je lis ici...
– J'ai pas envie de connaître les détails, coupa Michelangelo.
Donatello lui jeta un coup d'œil et n'insista pas. Peut-être auraient-ils à gérer la disparition de Splinter d'ici peu et personne n'avait envie d'y penser.
– Elle est dans le vert, alors ? demanda Michelangelo.
– Si ça ne tenait qu'à moi, oui.
– Et ça ne tiendra qu'à toi, rappela Michelangelo en se levant. Merci, Donnie.
– Pas de quoi. Mike, tu feras attention, quand même, n'est-ce pas ?
– Tu me connais, frangin !
– Oui, justement.
Michelangelo ricana, posa un genoux sur la chaise et roula avec jusqu'à l'escalier en colimaçon qu'ils avaient installés. Donatello attendit qu'il ait disparu avant de reprendre ses recherches. Michelangelo agissait plus à l'instinct qu'il ne réfléchissait et il voyait souvent juste. Il lisait facilement dans les gens, discipline à laquelle Donatello restait totalement hermétique. Leonardo et Raphael ne seraient pas mis au courant de l'intérêt de leur frère pour cette humaine mais ça n'empêchait pas Donatello de garder un œil sur elle, juste au cas où.
– Raph ?
La porte de sa chambre s'entre-ouvrit sans prévenir mais Raphael ne s'en offusqua pas. Le concept de vie privée ne s'appliquait pas vraiment chez eux, même s'ils avaient réussi à aménager un coin pour chacun – ça avait fait du bien à tout le monde après des années à partager une unique pièce, parfois même un seul lit. Raphael grogna une autorisation d'entrer et Michelangelo s'approcha de son frère présentement occupé à soulever de la fonte.
– T'es à combien ? demanda Michelangelo en regardant autour de lui.
Il ne venait pas souvent dans cette pièce et sa curiosité naturelle le poussait de toute façon à fourrer son nez partout. Raphael n'avait cependant pas grand chose à cacher et il laissa Michelangelo soulever des magazines, passer en revue ses CD et jeter un coup d'œil à sa collection personnelle d'objets récupérés ici et là – ils en avaient tous et Raphael possédait surtout de vieux romans policiers aux pages jaunes et différentes armes oubliées par les petites frappes qu'il tabassait à l'occasion.
– Cent quarante, répondit Raphael en poussant la barre.
– Tu veux de l'aide ?
Raphael aurait apprécié l'offre si Michelangelo avait été capable de soutenir le poids. Cependant, aucun de ses frères ne pouvait plus l'aider en assurant la barre depuis bien longtemps. Raphael avait soulevé jusqu'à deux cent cinquante kilogrammes par défi personnel mais cent quarante était tout à fait dans ses capacités sans prendre de risque. S'il voulait aller plus loin, il n'avait qu'à demander à Donatello de lui fabriquer un système de sécurité – il le lui avait déjà proposé, après tout.
– Nan, c'est bon, répondit Raphael en posant la barre sur son support. Qu'est-ce que tu veux ?
Il se redressa pour attraper une bouteille d'eau à côté de son banc de musculation. Elle était tiédasse mais elle ferait l'affaire.
– Juste discuter un peu.
– Arrête de mentir.
Michelangelo joua un instant avec un couteau-papillon de la collection de Raphael avant d'en tâter avec précaution la pointe.
– Si on sort à deux, se lança-t-il, techniquement, on est prudent, non ?
– Pas assez pour l'autre illuminé. Et où tu veux aller, de toute façon ?
– Ça, ça me regarde. Depuis quand t'es du côté de Leo ?
– Je suis du côté de ma famille, corrigea Raphael. Leo me porte toujours autant sur les nerfs mais la situation a changé et il faut penser à notre survie plutôt qu'à nos différents.
– Survie, grimaça Michelangelo en reposant le couteau. Un choix de mot intéressant de la part du plus suicidaire d'entre nous.
– La provocation marchera pas, Mike.
Cette fois-ci, Michelangelo fronça sérieusement les sourcils et croisa les bras sur son plastron.
– T'es supposé être un crétin qui se vautre par passion dans le danger, t'es au courant ?
– Je crache pas sur une bonne bagarre, admit Raphael, mais je tiens à ma carapace et à celles de mes frangins.
La réponse ne plut pas à Michelangelo et elle sonnait un peu faux même aux oreilles de Raphael. Il avait toujours trouvé les combats libérateurs, un moyen de se débarrasser de ses problèmes et du cycle infernal de ses pensées. C'était son moyen à lui de s'échapper, voilà tout. Leonardo méditait, Donatello étudiait tout et n'importe quoi, Michelangelo avait ses univers fictifs mais Raphael n'arrivait pas à se détacher ainsi de la réalité. Et ça l'énervait. Ressasser constamment ce qu'il était et leur condition le mettait dans une rage folle. Il ne trouvait un peu de paix que lorsqu'il combattait et laissait son corps prendre le dessus sur son esprit.
Cependant, Raphael n'était pas un combattant aussi discipliné que Leonardo. Il récoltait toujours des coupures plus ou moins profondes et des coups sans se soucier des conséquences – ça lui jouait des tours lorsque ses adversaires utilisaient des lames empoisonnées. Raphael n'aimait pas particulièrement collectionner les cicatrices mais c'était comme ça qu'il se sentait le plus efficace. Son manque de précaution ne l'empêchait pas de souvent venir au soutien de Donatello, principalement, ou Michelangelo. Il compensait pour les erreurs de ses frères et prenait plus de coups que les autres.
– T'as envie de te défouler ? continua Raphael.
– J'en ai marre d'être cloîtré, répondit Michelangelo.
– T'es pas le seul.
– Les Foots vont pas nous laisser tranquilles même si on se planque pendant des mois, grogna Michelangelo.
– Tu prêches un convaincu.
– Merde, c'est Leo qui a commencé tout ça. On a qu'à le jeter dans un volcan en guise de sacrifice et prier pour que les Foots soient satisfaits !
– Si seulement, railla Raphael, mais New York manque cruellement de volcan.
Michelangelo se renfrogna. Raphael voyait bien où il venait en venir mais il n'était pas idiot au point de sauter à pieds joints dans les petites manipulations de son frère. Michelangelo était souvent sournois et disait rarement ce qu'il avait sur le cœur de manière directe. Il essayait d'amener Raphael à consentir à sortir avec lui, à la surface ou dans les égouts, et Raphael savait que son frère lui fausserait compagnie à un moment ou à un autre. Il n'était qu'un moyen de parvenir aux fins de Michelangelo. Ça le contrariait un peu que son frère le pense aussi stupide mais Raphael ne se surestimait pas non plus. Il connaissait les défauts de ses frères et ce n'était que l'habitude de remettre en question les intentions de Michelangelo qui lui avait fait lever le lièvre.
Cependant, même si la méthode de présentation ne lui plaisait pas, Raphael devait admettre le besoin de son frère. Michelangelo voulait sortir, pour une raison ou pour une autre. Raphael doutait que ce fusse juste pour récupérer des comics – il en avait ramenés un plein carton quelques jours plus tôt – aussi supposa-t-il que Michelangelo avait besoin de laisser échapper de la vapeur. Et ça, il le comprenait très bien.
– Leo surveille toujours la porte ? demanda Raphael.
– Ouais, grogna Michelangelo.
– Et t'as rien trouvé pour lui faire quitter sa garde ?
– J'ai pensé jusqu'à un début d'incendie mais c'est pas des Foots dont je devrais avoir peur après si je lui fais ce coup-là.
– Bon, se résolut Raphael en se levant, je vais l'occuper un moment. Mais je t'ai pas vu et j'ai rien à voir avec tes histoires. Si tu caftes pour t'en prendre moins dans la tronche en rentrant, je te démonte, c'est clair ?
– Super clair, assura Michelangelo avec un sourire crispé.
– T'as ton portable ?
– Toujours.
– Je veux un SMS toutes les dix minutes. C'est pas négociable, rajouta Raphael en voyant Michelangelo commencer à ouvrir la bouche pour protester.
– Ça va, je suis une grande tortue maintenant, marmonna Michelangelo.
– Ne parle pas aux inconnus, railla Raphael, et n'accepte pas les épées qu'on t'offre.
Michelangelo pouffa et laissa à son frère un peu d'avance. Raphael trouva Leonardo dans le salon, installé dans le fauteuil qui offrait la vue la plus large sur la pièce, un livre entre les mains et ses sabres sur les genoux. L'image d'Épinal aurait amusée Raphael dans d'autres conditions.
– Hey Leo, lança Raphael. Ramène tes fesses au dôjô, j'ai besoin d'un punchingball.
– Trouve quelqu'un d'autre, répondit Leonardo sans même lever les yeux de son livre.
– Les autres ont pas mérité de correction, récemment.
Leonardo fronça légèrement les sourcils et Raphael sut qu'il avait poussé le bon bouton. Il ne lâcha cependant pas son livre.
– Tu considères que je dois être puni.
– J'en étais à considérer le sacrifice de la vierge fautive dans un volcan, railla Raphael.
– J'ai fait ce que nous aurions dû faire il y a longtemps.
Une soudaine montée de colère faillit submerger Raphael. Il prit une grande inspiration et se força à rester sous contrôle.
– Nous avions un accord avec Karai, rappela sèchement Raphael. Elle nous foutait la paix tant qu'on ne se mêlait pas de ses affaires et vice versa. C'est toi qui as conclu cet accord il y a dix ans, Leo.
– Et c'était là que résidait mon erreur.
– Tu as jeté notre petite vie bien pénarde aux orties parce que t'avais envie de te défouler, hurla Raphael.
– Petite vie bien pénarde, répéta Leonardo. Tu résumes parfaitement la situation.
– Tu es supposé être notre leader, le type qui s'assure qu'on rentre tous en un seul morceau !
– C'est cette idée qui m'a amené à conclure le pacte avec Karai, répondit Leonardo en fermant son livre. Et voilà ce que l'on a récolté : une petite vie bien pénarde à se cacher dans les égouts, sans but ni raison.
Il se leva tranquillement en poussant ses sabres contre l'accoudoir et laissa son livre tomber sur la table basse. Raphael serrait les poings et tremblait de rage. Il n'arrivait pas à croire ce qu'il entendait.
– Maître Splinter a fait de nous l'instrument de sa vengeance, continua Leonardo sans élever la voix. Le Shredder n'est plus mais le clan des Foots existe toujours. Il nous faut rectifier cette erreur.
– Ton erreur, cracha Raphael.
– C'était une décision commune, rappela Leonardo.
Il fallait qu'il frappe quelque chose. Ou quelqu'un. Raphael ne voyait que cette solution pour évacuer la pression. Le coup partit involontairement, dans un éclair de rage. Le sofa percuta la table basse et le meuble qu'occupaient la télévision et les consoles de jeux vidéo, dans un grand fracas. Leonardo avait esquivé et récupéré ses sabres dans le même mouvement.
Ce n'était pas juste, pensa Raphael. Leonardo déformait complètement la réalité et allait les mener dans un combat contre une armée de ninjas assoiffés de vengeance parce qu'il ne voulait pas admettre son erreur. Il avait merdé en attaquant ces Foots, l'autre soir. Raphael lui aurait volontiers fracassé la tête pour ce qu'il avait fait mais il n'aurait pas hésité à suivre son frère au fin fond de l'enfer si Leonardo avait reconnu son erreur. Un seul mot aurait suffi, un seul petit « pardon » aurait unifié leur famille dans une lutte inévitable. Raphael avait certainement des problèmes avec les ordres et l'autorité en général mais il était loyal envers ses frères. Il aurait fait n'importe quoi pour eux, même mourir au combat si son sacrifice assurait la survie des autres. Cependant, Leonardo avait dépassé les bornes. Raphael refusait de suivre un fou furieux de cette sorte. Quelqu'un incapable d'admettre ses erreurs n'avait rien à faire à la tête d'un groupe.
– Doit-on encore en passer par là, Raphael ? demanda Leonardo sur un ton toujours plus neutre, la main prête à dégainer. Faut-il que je te rappelle ta place, encore et toujours ?
– Va te faire foutre, hurla Raphael, hors de lui.
Il tourna les talons pour retourner dans sa chambre. Là, il y attrapa un vieux sac de sport et y entassa à la va vite ce à quoi il tenait le plus – ça ne représentait pas grand chose mais sa tête était complètement submergée par la colère et il n'arrivait plus à réfléchir. Lorsqu'il ressortit, Leonardo l'attendait, armes aux poings. Donatello se risqua à venir voir ce qu'il se passait.
– Dégage, Leo, ordonna Raphael.
– Tu resteras ici, répondit Leonardo.
Aucun mot n'allait le faire bouger alors Raphael mit la main sur ses sais, son sac jeté en travers de sa carapace. Il était plus fort que Leonardo en combat rapproché, en tout cas quand il avait l'esprit clair mais ce paramètre était oblitéré par la colère. Raphael se fichait des conséquences. Son frère était prêt à les sacrifier pour ne pas admettre qu'il avait merdé. Pouvait-il encore appeler Leonardo son frère ? Non, certainement pas.
La main de Donatello se posa fermement sur l'épaule de Leonardo qui tourna à peine les yeux vers lui.
– Laisse-le partir.
Si Leonardo hésita, il ne le montra pas. Cependant, il rangea ses sabres dans son dos et se décala suffisamment pour que Raphael puisse passer – non sans lui donner un coup d'épaule au passage, par pure provocation. Il avait atteint la porte d'entrée lorsque Leonardo reprit la parole.
– Si tu pars, tu n'es plus notre frère.
Raphael claqua la porte derrière lui.
Michelangelo vérifia que son SMS avait bien été reçu avant de reposer son téléphone portable sur le comptoir et de reprendre son comics. Emma lui jeta un regard curieux tout en essuyant des verres tout juste sortis de la machine à laver. Elle ne posa cependant aucune question. Elle n'en posait d'ailleurs jamais. Bon, ce n'était que la deuxième fois que Michelangelo venait mais il s'était attendu à susciter plus de questions. Pourtant, Emma s'abordait pas les sujets qui l'intriguaient manifestement.
– Mon frangin, lâcha Michelangelo.
– J'ai rien demandé.
– Pas besoin d'être Jean Grey pour lire dans tes pensées.
– Compte tenu de la situation, oui, je dois être transparente, estima-t-elle en rangeant des verres. Mais je ne poserai aucune question.
– T'en meures d'envie.
– Je ne dis pas le contraire. C'est juste que je me doute que tu n'as pas envie de me répondre. Ou ne peux pas me répondre. Enfin, que tu veux garder tout ça pour toi.
– Merci, répondit Michelangelo avec un sourire de travers.
Emma lui sourit en retour et continua à ranger. Elle avait déjà mis toutes les chaises sur les tables, passé un coup de serpillère partout, mis de l'ordre dans les bacs et les étagères, nettoyé les sanitaires et elle finissait par la vaisselle. Pendant ce temps-là, Michelangelo avait avalé deux parts de tarte aux pommes, un milkshake à la banane et presque rattrapé la publication des derniers Spiderman. C'était définitivement une bonne soirée.
– Juste pour égaliser le score, j'ai aussi des frères, informa Emma.
– Je sais.
– Tu sais ? répéta-t-elle.
Michelangelo se tassa un peu. Il avait répondu sans réfléchir et s'était trahi par la même occasion. Il se racla la gorge.
– Facebook, expliqua-t-il.
– Je hais Facebook, grinça Emma.
– Pourquoi t'es inscrite, alors ? demanda Michelangelo par pure curiosité.
– Si t'as pas Facebook, t'as pas de vie, selon l'adage. Enfin, on l'utilisait pas mal pour coordonner nos groupes d'étude quand j'étais à l'université. Et aussi pour donner rapidement des nouvelles à la famille quand j'avais pas le temps de téléphoner à tout le monde. Mais pour moi, ça reste un outil, pas une passion.
Michelangelo médita là-dessus un instant avant de se réintéresser quelques secondes aux aventures de l'homme-araignée.
– T'es pas fâchée ? demanda-t-il tout de même.
– Non, c'est le jeu. J'aurais probablement fait la même chose si j'avais imaginé une seconde que tu avais accès à Internet. Ceci dit, j'ai un peu de mal avec l'idée d'une tortue géante surfant sur le Net, sans vouloir t'offenser.
– Je préfère les jeux vidéo, sourit Michelangelo.
Il aimait bien Internet mais c'était plutôt le domaine de Donatello. Michelangelo avait essayé de s'y faire des amis pendant un temps, sur des forums ou dans des jeux en ligne, mais il s'était pris le décalage entre les humains et ce qu'il était en pleine face. Il y avait aussi eu le problème des rencontres « IRL ». Michelangelo n'avait jamais pu y aller et s'était par la même occasion aliéné bien des « amis » qui croyaient qu'il leur mentait. Ça n'avait tout simplement pas fonctionné malgré son envie de communiquer avec le reste du monde. Depuis, il n'utilisait Internet que lorsqu'il avait besoin d'une information. Il ne postait que sur quelques forums de jeux vidéo lorsqu'il était coincé dans un niveau et se tenait à l'écart de toute relation avec les autres joueurs – il se répétait qu'il ne manquait pas grand chose pour étouffer cette petite douleur dans sa poitrine qui le titillait de temps en temps.
– Evidemment, continua Emma. Oh, tu sais que le jeu Deadpool sort à la fin du mois ?
– Sois sérieuse deux secondes, frangine : j'ai attendu ce jeu toute ma vie.
– Je me fiche que Wade soit un personnage fictif, renchérit Emma, c'est mon idéal masculin.
– Wow, glauque.
– Tu veux encore plus glauque ? Spideypool.
– Hein ?
– Spiderman et Deadpool. Ensemble.
– Un crossover ? demanda Michelangelo.
– Au pieu, sourit Emma.
– Oh, alors tu es ce genre de fangirl...
– Y'a-t-il un autre genre ?
Michelangelo rit volontiers, amusé par l'air assuré d'Emma. Lui se fichait totalement de ces guerres de fandom – s'en préoccuper impliquait forcément de parler à des gens, de s'attirer leur sympathie ou leur antipathie et il n'en avait pas envie.
Emma finit de sécher les verres et de les ranger puis plaça la dernière part de tarte dans une petite boîte en carton. Elle vida aussi la cafetière dans une gobelet et y ajouta deux sachets de sucre en poudre. Elle surprit le regard curieux de Michelangelo.
– Toutes nos tartes sont fabriquées sur place avec des produits frais, expliqua-t-elle en remuant le café. Du coup, on doit jeter ce qui n'a pas été vendu à la fin de la journée pour des histoires de normes sanitaires. Mais mon frère trouve ça absurde de jeter de la nourriture encore consommable alors j'ai pour consigne d'en faire profiter le vieux Garett s'il reste quelque chose.
– C'est qui, Garett ?
– Un vieux monsieur qui vit sous un carton à deux rues d'ici.
Michelangelo repensa un instant aux deux parts de tarte auxquelles il avait eu droit et il se sentit un peu coupable d'avoir été aussi gourmand. Le vieux Garett n'aurait qu'une part pour lui.
– Ton frère a l'air plutôt cool, dit-il pour détourner la conversation.
– Alex ? Oui, c'est un chouette type et c'est avec lui que j'ai le plus d'affinités. L'aîné, Derek, est un peu casse-couille et le troisième, Liam, est parfois un peu inquiétant mais il a bon fond.
Michelangelo ne put s'empêcher de faire un parallèle avec sa famille et il se demanda un instant si toutes les fratries de quatre reproduisaient ce modèle. Ils ne connaissaient pas exactement leur âge ni s'ils étaient vraiment frères de sang mais ça ne les empêchait pas d'avoir ces mêmes stéréotypes : le type droit dans ses bottes, le généreux, le mauvais garçon et l'excentrique.
– Mais j'ai de super frangins, continua Emma, c'est indéniable. Ils ont tous joué à la poupée avec moi quand j'étais petite, par exemple. Ça demande une certaine abnégation de la part de petits garçons admiratifs devant leur papa héros de guerre.
– Ton père était dans l'armée ?
– Et son père avant lui et ses fils après lui.
– Ça a pas dû être facile pour toi, réalisa Michelangelo.
Il avait vu assez de séries télés pour savoir que les grands frères protégeaient jalousement la virginité de leurs petites sœurs. Avec trois frères dans l'armée, Emma avait dû vivre virtuellement à Guantánamo.
– Ils m'ont appris à viser les parties qui font mal, sourit Emma. En fait, je les ai beaucoup imités. Ma mère voulait que je fasse de la danse classique mais j'ai refusé jusqu'à ce qu'on trouve un compromis : d'accord pour le tutu si j'avais aussi le droit d'aller au kung-fu avec les frangins.
– J'ai du mal à t'imaginer avec un tutu...
L'information que retint Michelangelo était surtout qu'Emma savait a priori se battre. Quelque part, ça le dérangeait. Les filles avaient tout à fait le droit de se battre, il n'avait aucun problème avec ça, mais savoir qu'Emma en était capable la sortait de la case « physiquement inoffensive ». Michelangelo repensa à leur rencontre, au manque de peur d'Emma en le voyant, à sa gentillesse immédiate, aux évènements récents – principalement à la guerre que Leonardo avait déclenchée. S'était-il jeté dans un piège ?
Son téléphone sonna et vibra sur le comptoir, faisant sursauter Michelangelo. Raphael n'avait rien dit à propos d'éventuels messages de sa part mais peut-être Michelangelo avait-il oublié de pointer – pourtant, il avait l'impression qu'il venait juste de le faire. Il sentit son sang se glacer lorsqu'il vit le nom de Donatello s'afficher sur l'écran. Attrapant le téléphone, il se demanda pourquoi Donatello lui envoyait un message. Avait-il poussé ses recherches plus loin ? Evidemment. Donatello ne faisait pas les choses à moitié. Il avait peut-être déterré des informations dérangeantes sur Emma et il prévenait son frère avant qu'il ne soit trop tard.
Michelangelo n'eut cependant pas le temps de lire le message. Le téléphone sonna à nouveau, un appel cette fois : Leonardo. La petite pointe d'angoisse qu'il avait ressentie la seconde précédente se transforma en une lame de peur brute le traversant de part en part. Michelangelo n'attendit pas pour répondre – plus il attendrait, pire ce serait.
– Yo, frangin ! lança-t-il sur un ton qui se voulait enthousiasme. Tout baigne ?
– Rentre, ordonna Leonardo. Immédiatement.
Il n'y avait aucune chaleur dans sa voix, pas plus que d'inquiétude. Non, Leonardo était furieux. Il raccrocha avant que Michelangelo ne puisse répondre et celui-ci regarda l'écran du téléphone avec une certaine angoisse – un peu de honte aussi.
– Il faut que j'y aille, lâcha Michelangelo en quittant son tabouret.
Il fit un geste vers les comics qu'il avait lus pour les ranger mais Emma les attrapa avant lui.
– Laisse, je vais le faire, lui assura-t-elle. Ça a l'air urgent.
– Ouais, on peut dire ça comme ça... Merci, Emma, pour la tarte et tout le reste. C'était chouette.
– Tout le plaisir est pour moi.
Michelangelo fit un pas avant de s'arrêter. Il n'arrivait pas à croire qu'Emma était dangereuse pour lui – il ne voulait pas y croire, en fait, et c'était bien là que résidait le problème. Emma était normale, autant que faire se peut compte tenu de son étrangeté, et elle était surtout en dehors du champ de mine qu'était la vie de Michelangelo. Il avait envie de garder cette petite bulle innocente de normalité bizarroïde. Il crevait d'envie d'avoir cette heure rien que pour lui, de temps en temps.
– Repasse quand tu veux, continua Emma sans percevoir le gouffre qui s'était ouvert sous les pieds de Michelangelo. Je suis là tous les soirs, exceptés un samedi sur deux et les dimanches.
– Cool !
Le sourire que Michelangelo plaqua sur son visage était parfaitement faux et il se détesta pour avoir été aussi stupide. Il reprit son chemin et sombra dans les ténèbres.
