Till Kingdom come
Chapitre 4
Monkey Business
April ouvrit la porte de la salle de bain pour trouver une tortue géante dans sa baignoire. Pendant une fraction de seconde, elle se demanda si elle n'avait pas fait un voyage spatio-temporel – ces gars-là étaient les spécialistes des situations tordues – puis relativisa : si Raphael dormait dans sa baignoire, c'était probablement à cause d'une énième dispute avec ses frères.
Les Tortues avaient gardé leurs distances ces dernières années. Ils avaient convenu que leur univers pouvait être compliqué, sinon dangereux, pour une jeune femme voulant avoir une vie aussi normale que possible compte tenu des évènements dans lesquels elle avait été entraînée. April avait approuvé leur décision et les en avait remerciés mais elle prenait tout de même des nouvelles de temps en temps, sous la forme d'e-mails à Donatello, quelques heures passées avec Michelangelo autour d'une pizza lorsqu'il venait récupérer les comics qui arrivaient chez elle, de brefs échanges avec Raphael après ses soirées occasionnelles avec Casey ou en répondant aux messages cryptés laissés par Leonardo dans des livres glissés dans la boîte aux lettres. Pour sa part, Splinter appelait au téléphone tous les quinze jours environ, prenant surtout des nouvelles de Shadow, la fille adoptive de Casey. Le vieux rat avait une faiblesse pour la gamine depuis longtemps et Shadow le savait très bien.
April soupira et frappa à la porte. Raphael sursauta mais l'étroitesse de la baignoire gêna ses mouvements et il finit par faire plus de bruit qu'autre chose.
– T'as rien appris, femme ? grogna Raphael en se relevant péniblement. On réveille pas un ninja par surprise !
– Sors de là, répondit April sur le même ton, j'ai besoin des toilettes.
Raphael obtempéra en grommelant, laissant un sac de sport derrière lui sur le carrelage blanc de la salle de bain. Ça, c'était inhabituel, pensa April en fermant la porte à clé.
Lorsqu'elle sortit quelques minutes plus tard, Raphael et Casey buvaient déjà de la bière dans la cuisine, le petit-déjeuner en route. Shadow sortit de sa chambre, les cheveux en pétard et le visage froissé.
– Tonton Mikey est là ? demanda-t-elle en essayant d'ouvrir les yeux.
– Si seulement, soupira April en ébouriffant un peu plus les cheveux de la toute jeune adolescente.
Au moins, Michelangelo était efficace dans une cuisine – c'était lui qui s'occupait principalement de la préparation des repas, chez eux. La cuisine de Raphael correspondait à son caractère : elle était brute et difficile à digérer.
Shadow se précipita tout de même pour saluer son « tonton Raphie » et s'installer à table. Casey était en train de préparer les habituels pancakes du petit-déjeuner, accompagnés d'œufs brouillés et des restes de salade de fruits de la veille.
– Hey, bébé ! lança-t-il joyeusement. Regarde un peu qui est là !
– De la bière au petit-déjeuner ? répondit April en levant les yeux au plafond. Vraiment, Casey ?
– On laisse pas un ami boire seul.
Raphael et Casey trinquèrent et April eut toutes les peines du monde à ne pas leur claquer la porte de la cuisine au nez.
– Raphael, grinça-t-elle, salle de bain. Tout de suite.
April ne vérifia pas que Raphael la suivait – il n'avait pas besoin d'un guide dans leur petit trois pièces – et prit appuis contre le lavabo en l'attendant, les bras croisés sous sa poitrine. Elle aurait préféré être habillée correctement pour ce genre de conversation mais elle n'avait pas le temps de prendre une douche et d'enfiler des vêtements. Elle était à l'aise avec les autres et n'aurait eu aucun mal à se balader en sous-vêtement devant eux mais Raphael l'avait toujours regardée bizarrement dès qu'elle montrait le moindre signe de féminité. Elle avait pris son attitude pour du dégoût, lorsqu'ils avaient passé une année dans la vieille ferme de la famille Jones, mais elle savait aujourd'hui qu'il était plus question de curiosité, sinon d'attirance pour l'autre sexe. C'est pourquoi elle se sentait mal à l'aise en tenue de nuit, une tenue dans laquelle seule la famille proche était supposées vous voir. April aurait préféré porter une armure à ce moment-là, malgré la chaleur du début d'été.
Raphael s'encadra dans la porte et April ne put que remarquer qu'il avait encore pris du volume. Donatello lui avait expliqué que les tortues grandissaient toute leur vie, comme la plupart des reptiles, bien que leur croissance soit ralentie à l'âge adulte. Autrefois, April devait baisser la tête pour s'adresser aux Tortues mais les rôles étaient inversés à présent – même Michelangelo avait dépassé le mètre soixante-dix.
– Tu sais que Casey a un problème avec l'alcool, attaqua-t-elle d'emblée. Ne le tente pas.
– C'est qu'une bière, marmonna Raphael en fermant la porte derrière lui.
– Il est sept heure du matin, Raphael.
La tortue eut la bonne idée de regarder ailleurs. Raphael n'avait jamais été le plus amical du groupe avec April. A vrai dire, il venait principalement pour Casey, avec qui il s'entendait comme larron en foire, et il n'était pas étonnant qu'il soit venu chercher le soutien d'un ami.
– Combien de temps tu comptes rester ? demanda April sans prendre de pincette.
S'il y avait bien une chose à ne pas faire avec Raphael, c'était prendre des détours pour lui parler. Il le tolérait très mal.
– Quelques jours, tout au plus, le temps que je trouve autre chose.
– Comment ça ?
– Je rentrerai pas.
– Qu'est-ce que tu racontes ? s'impatienta April.
– Ecoute, April, s'énerva Raphael, je sais bien que ça te plaît pas mais ce sera pas long alors autant éviter les accrochages, d'accord ?
– Là n'est pas la question, soupira April, agacée par le ton de son ami. Je veux savoir pourquoi tu ne veux pas rentrer chez toi. Même si vous vous êtes disputés avec Leo, je suis sûre que ça va s'arranger.
– Pas moyen, répondit Raphael en serrant les poings.
– Ton frère...
– Est un sale con. Fin de la conversation.
Raphael se tourna pour ouvrir la porte mais April l'en empêcha, se jetant dessus et pesant de tout son poids contre le bois. Elle savait que ça n'arrêterait pas Raphael mais elle comptait sur le peu de manière qu'il avait pour qu'il ne l'envoie pas valser à travers la salle de bain. Raphael ne ferait de toute façon pas de mal à April, ne serait-ce que par considération pour Casey. D'ailleurs, Raphael recula d'un pas. C'était peut-être une grosse brute qui aimait les grandes claques viriles dans le dos en présence d'autres mâles mais Raphael veillait à toujours maintenir une certaine distance avec les femmes – pas comme Michelangelo qui prenait tout le monde dans ses bras sans se soucier de la dureté de son plastron.
– C'est loin d'être fini, contra April en cherchant le regard de Raphael. Les Foots sont après vous et tu débarques ici alors qu'ils savent qu'on se connaît. C'est particulièrement stupide, Raphael.
– Désolé de pas être Donatello, railla le concerné.
– Ça ne me plaît pas mais je comprends, tempéra April. Mais je veux que tu me jures que tu ne ramèneras pas de problème ici. Casey a enfin pris ses responsabilités en main, Shadow vit sa vie d'ado remarquablement bien compte tenu de sa « famille » et il n'est pas question que vos emmerdes viennent tout foutre par terre. C'est clair ?
– Comme du cristal.
– Bien. Je compte sur toi.
Raphael se renfrogna mais hocha tout de même la tête en signe d'accord. April ne savait pas ce qu'il s'était passé mais ça avait l'air sérieux cette fois. Raphael et Leonardo se disputaient sans arrêt mais elle savait leur relation profonde. Adolescents, ils avaient souvent laissé Donatello et Michelangelo de côté pour se concentrer sur leur binôme. Raphael était le meilleur combattant du groupe, Leonardo le plus discipliné. Leur combinaison était redoutable et ils avaient chacun gagné en force et en expérience au fil des années. Ils s'aimaient comme des frères, April le savait, et c'était pour ça que leurs disputes étaient si douloureuses pour eux. En vérité, Raphael et Leonardo entretenaient le même genre de relation qu'entre April et sa sœur Robin. Malgré tout l'amour qu'il y avait entre eux, ils ne pouvaient s'empêcher de se sauter à la gorge à un moment ou à un autre.
April ouvrit la porte derrière elle et laissa sortir Raphael de la salle de bain. Elle s'appuya à nouveau contre le bois et fixa les traces de pied laissées sur le carrelage et les tapis de bain – l'un des inconvénients d'avoir des amis vivant dans les égouts. La vieille Chinoise du pressing allait encore la regarder de travers.
Raphael avait passé la journée à dormir d'un œil sur le canapé du salon, les rideaux tirés, arme au poing, et il ne se réveilla que lorsque Shadow rentra de l'école. La gamine avait quelque chose comme onze ou douze ans et était en sixième année, si Raphael avait suivi correctement. Elle était mignonne comme une poupée, avec ses grands yeux bleus et ses cheveux blonds ondulés. Elle allait faire des ravages dans quelques années et Raphael pensa vaguement qu'il faudrait veiller sur elle à chaque sortie, même si elle savait se défendre – Michelangelo et Splinter avaient insisté là-dessus.
Enfin, il faudrait déjà qu'ils survivent jusque-là, pensa Raphael en reposant un livre de mathématiques. Shadow s'était installée pour faire ses devoirs sur la table de la cuisine et en avait profité pour sortir des paquets de biscuits et des sodas. April n'allait certainement pas apprécier.
– T'as compris, Raphie ? demanda la gamine avec un sourire entendu.
– Tout le monde me confond avec Don aujourd'hui, apparemment, répondit-il en attrapant un cookie.
– Oncle Donnie m'aide jamais pour les devoirs, grimaça Shadow.
Ça n'avait rien de surprenant pour Raphael. Donatello n'aimait pas les enfants. Ils étaient trop imprévisibles et déconcertant pour lui. Il avait toujours évité Shadow autant que possible et, s'il devait vraiment s'en approcher, il la considérait comme une substance dangereuse qui pouvait lui exploser à la figure n'importe quand. Il avait parfaitement raison sur la description de la gamine.
– Obtiens un Nobel en physique nucléaire et il s'intéressera certainement à toi, répondit Raphael en mâchant son cookie.
– T'as pas de Nobel, toi.
– En bottage de cul, si.
– Ça existe pas, répondit Shadow.
– Résous ce problème, miss Je-sais-tout.
Shadow lui tira la langue avant de se réintéresser à son exercice. Raphael devait bien admettre qu'il était incapable de l'aider. Il savait lire, écrire, compter et calculer dans une certaine mesure mais il n'était jamais allé à l'école et se sentait parfaitement ridicule face à une gamine de douze ans. Il n'était pas du genre à étudier, de toute façon. Les grandes leçons l'ennuyaient rapidement et il ne voyait pas l'intérêt des pages que Donatello noircissait pour le simple plaisir de calculer. Quand il était question d'application, oui, il trouvait le savoir marrant, voire intéressant, mais Donatello les laissait rarement participer à ses expérimentations, sauf quand il était question de leur faire un coup tordu. Ça arrivait rarement, Michelangelo occupant agressivement ce domaine, mais cela pouvait se produire de temps en temps.
L'adage « il faut se méfier de l'eau qui dort » résumait parfaitement Donatello. Sous des apparences calmes et sérieuses, il cachait un esprit retord et un fort tempérament. Il était le plus faible d'entre eux en combat mais il les surpassait par l'esprit. Ce n'était pas seulement une question de connaissance mais aussi de concentration, d'abstraction et de compréhension globale. Contrairement à Michelangelo qui ressentait plus qu'il ne réfléchissait, Donatello laissait chaque nouvelle information se faire disséquer par ses neurones. Il analysait en permanence et n'oubliait jamais les petits détails. Si Michelangelo tremblait d'effroi devant un film et que Donatello en était témoin, on pouvait être sûr qu'il garderait l'information dans sa tête et la réutiliserait plus tard, pour une vengeance foudroyante par exemple. Si Raphael fredonnait un air entendu à la radio ou à la télévision, Donatello allait en trouver la source, le titre, le groupe et lui graver un CD dans la foulée, sinon une compilation de chansons dans le même genre. Donatello était le squelette de l'équipe, celui sans qui tout tomberait par terre, sans connexion. Et ce frère si important l'avait laissé partir.
Raphael y avait pensé à chaque instant qu'il avait passé éveillé depuis la veille et il n'arrivait pas à décider si c'était une bonne ou une mauvaise chose. Donatello entrait rarement en conflit avec ses frères. Pourtant, il avait défié l'autorité. Etait-ce parce qu'il voulait que Raphael prenne du recul ? Ou bien était-ce parce qu'il ne voulait plus le voir non plus ?
– Fini ! annonça Shadow en mettant son cahier sous le nez de Raphael.
Il regarda les lignes de calcul par principe avant de hocher la tête. Shadow sauta de sa chaise, laissa tout en plan derrière elle et se rua au salon pour allumer la télévision et la console de jeux vidéo. Raphael grommela pour lui-même en rangeant les cahiers et les victuailles.
– A quelle heure rentre Casey ? demanda-t-il à Shadow après avoir déposé le poids du savoir dans sa chambre.
– Vers sept heures, répondit la gamine sans même quitter l'écran des yeux. Maman sera là vers huit heures.
Il était un peu plus de dix-huit heures. Le soleil n'était pas encore couché mais Raphael voulait mettre de la distance entre Casey et lui, autant que possible, par respect pour April. Elle avait raison : il les mettait en danger. Casey et lui continuaient à sortir de temps en temps la nuit pour défoncer du punk mais la situation avait changé. Avec les Foots sur la carapace, Raphael ne pouvait pas demander à Casey de le suivre. Oh, ce crétin le ferait certainement, Raphael n'avait même pas à demander, mais il avait une famille maintenant, une vraie famille qui comptait sur lui. Casey avait trop à perdre.
– Hey, petite, j'vais aller faire un tour, annonça Raphael. Ça ira ?
– J'suis pas petite ! protesta Shadow en se tournant vers lui. Et puis oui, ça ira. J'ai qu'à aller chez la voisine si y'a un problème. Tu rentres quand, Raphie ?
– Dans la nuit. T'as intérêt à dormir à ce moment-là ou tu vas voir mon prix Nobel en bottage de cul en gros plan.
Shadow ricana en retournant à son jeu et Raphael alla à la salle de bain où il avait laissé son sac. Il se sentait un peu coupable de laisser Shadow seule mais il ne voulait pas entraîner Casey dans ses histoires – enfin, pas plus qu'à l'heure actuelle. Raphael récupéra une deuxième ceinture qu'il passa en travers de sa carapace et la barda de shurikens, de couteaux, de fumigènes et de cordelettes. Raphael considéra un instant son téléphone portable, coincé entre les pages d'un vieux James Ellroy corné et le laissa là.
L'échelle de secours passait juste devant la petite fenêtre au verre martelé de la salle de bain. Raphael eut du mal à l'atteindre discrètement et se dépêcha de monter sur le toit de l'immeuble. Il n'y fit pas long feu, cherchant un endroit sûr où passer quelques heures en attendant que la nuit tombe et que les rues se vident, tout en surveillant du coin de l'œil s'il n'était pas suivi. Une fois dans la relative sécurité que lui offrait le clocher d'une église, il ferma les yeux et essaya de chasser tout trouble de son esprit mais c'était aussi facile à faire que vider un océan à la petite cuillère.
Aucun Foot ne l'avait encore repéré lorsqu'il jugea qu'il était temps de bouger un peu. Raphael prit mille précautions et se terra dans les ombres pour atteindre Harlem, son terrain de prédilection. Il se doutait bien que ce n'était pas le mouvement le plus judicieux qui soit mais il avait envie d'être dans un endroit connu et rassurant. Et puis, décida-t-il, si les Foots devaient lui tomber dessus, qu'ils le fassent. Raphael était tout à fait capable de se faire soixante types dans une soirée.
Raphael joua à la sentinelle un moment, faisant peur à des gamins qui essayaient de piquer une voiture, tabassant avec plaisir un type le pantalon sur les chevilles et prêt à violer une femme, récupérant même un chat dans un arbre pour une grand-mère qui s'évanouit en le voyant – il regretta un instant de ne pas avoir pris son téléphone pour appeler les secours. La nuit s'annonçait calme, pas même de quoi s'échauffer. Raphael aurait adoré avoir Michelangelo sous la main pour s'entraîner avec lui.
Michelangelo était « un naturel », d'après Splinter. Il avait l'instinct d'un véritable combattant, sans faire le moindre effort. Raphael avait une certaine facilité pour les arts martiaux mais ce n'était rien à côté de Michelangelo. Il suffisait à son frère de voir un mouvement une fois pour pouvoir le reproduire et l'adapter – l'adaptation était une obligation pour eux à cause de la rigidité de leur abdomen et du poids de leur carapace. Michelangelo s'ennuyait souvent pendant les entraînements parce qu'il maîtrisait plus rapidement les techniques que ses frères. Il s'occupait alors en rêvassant ou en inventant ses propres techniques, au grand désespoir de Splinter qui avait érigé la discipline en clé de voûte de leur apprentissage.
Parfois, Raphael était heureux que Michelangelo ne fut pas un acharné de l'entraînement. Si Michelangelo avait été plus sérieux, il aurait été le meilleur combattant de leur groupe, pratiquement sans effort. Il n'y avait qu'à voir les entraînements où Michelangelo y mettait du sien : Raphael devait redoubler d'effort pour vaincre. Son frère était plus léger, plus mobile, plus souple et plus rapide que lui. Ses défaites ne tenaient qu'à son excentricité : Michelangelo testait ses nouvelles techniques n'importe quand, se fichant bien de son adversaire – ça leur avait tous posé problème au fil des années. Ses trouvailles n'étaient pas toutes efficaces et elles nécessitaient tout de même un peu de travail, rendant le style de Michelangelo brouillon. Cependant, il n'arrêtait pas d'innover et ça restait une bonne chose : un ninja devait pouvoir se sortir d'une situation inédite et bien souvent l'innovation était salvatrice.
Michelangelo n'était pourtant pas le punching-ball personnel de Raphael. Ils s'entendaient bien la plupart du temps, même s'ils se disputaient et s'insultaient à travers leur maison. Michelangelo ne restait pas fâché longtemps et il était plutôt arrangeant, toujours prêt à aider l'un de ses frères ou à faire un mauvais coup à un autre. Il pouvait même se montrer câlin, surtout avec Donatello qu'il n'hésitait pas à prendre dans ses bras sans autre raison que le simple plaisir du contact– peut-être était-ce une réminiscence de leur enfance, lorsque Michelangelo réconfortait Donatello après une journée d'entraînement particulièrement pénible.
Raphael soupira en repensant à ces tristes jours où Splinter leur faisait répéter des katas jusqu'à ce qu'ils s'effondrent, les muscles tellement douloureux qu'ils en pleuraient. « Demain, vous n'aurez plus mal », leur promettait chaque soir Splinter et Raphael se rappelait l'avoir traité de menteur à chaque fois que le sommeil l'emportait. La douleur n'avait disparu que bien des années plus tard et Raphael se souvint avoir trouvé cette absence angoissante, comme si le manque de douleur prouvait l'inefficacité des heures passées à apprendre. Il s'était alors entraîné un peu plus tous les jours, jusqu'à ce que son corps proteste et l'empêche de continuer. Aujourd'hui encore, un entraînement où il ne se faisait pas mal lui laissait une désagréable sensation de manque et ça n'arrangeait pas son humeur.
Et ce soir n'était pas une nuit où il se sentirait satisfait, pensa-t-il en attachant les mains d'un pervers qui avait trouvé très drôle de montrer son sexe à une bande d'adolescentes sortant d'un cinéma. Raphael avait horreur qu'on s'attaque à des enfants, ce qui expliquait certainement pourquoi il y était allé un peu fort sur ce type. Sa respiration était sifflante et son visage ressemblait à une éponge sanglante mais Raphael ne s'en soucia pas. Il trempa un doigt dans le sang et écrit le mot « pervers » sur l'abdomen de l'humain avant de le balancer dans la rue, sur le trottoir éclairé. Raphael resta dans l'ombre, grimpant sans difficulté sur le toit d'un petit immeuble tout en écoutant les passants horrifiés. La police arrivait déjà – les gamines avaient dû l'appeler, bon réflexe. Il y aurait un pervers de moins dans les rues de New York, pensa Raphael avec une certaine satisfaction, mais il ne devait pas non plus se voiler la face : bien d'autres resteraient impunis cette nuit.
Et toujours pas de Foot.
Leur absence commençait à se faire remarquer. Raphael n'avait pas été particulièrement discret mais personne ne lui était tombé sur la carapace. Pourtant, les Foots voulaient se faire de la tortue – il avait vu des tags très instructifs sur la question pendant la soirée. Qu'attendaient-ils ? Raphael doutait faire si peur que ça au clan de Karai. D'accord, il était fort mais il était très clairement seul. Tous les malfrats de New York savaient qu'une tortue seule était quatre fois moins dangereuse qu'en groupe – quoi que, pour avoir les chiffres exacts, il faudrait demander à Donatello.
Raphael entendit les bruits d'une bagarre dans une ruelle en contrebas et il jeta un coup d'œil par acquis de conscience. Il vit cinq types par terre et un autre essayant de se défendre contre une imitation de Bruce Lee très bruyante. Raphael le reconnut pourtant à la masse de sa perruque blanche : c'était le Ouistiti Carmin.
– Génial, grogna Raphael. 'manquait plus que lui.
Son opinion sur le Chimpanzé Cramoisi était passé de « crétin qui va se faire tuer » à « potentiellement dangereux » depuis qu'il s'était mêlé des affaires de Leonardo – merde, voilà qu'il pensait à cet enfoiré ! Raphael avait réussi à le garder loin de sa tête toute la soirée et ce petit salopiot de Babouin Rubicond le faisait échouer. Il le plaça directement dans la liste des gens qu'il détestait corps et âme avant de décider de s'éloigner discrètement.
« Il y a trois ans, l'un de vous a sauvé mon frère. » Les paroles du Gorille Vermeil s'étaient incrustées dans l'esprit de Raphael lorsque Leonardo les avait répétées. Ce petit rigolo savait qu'ils étaient plusieurs et ce n'était pas une bonne chose. Comment un apprenti super-héros sorti de nulle part pouvait être au courant ? Avait-il des relations avec le monde de la nuit ? C'était plus que probable. Pire : il avait affronté les Foots sans autre raison que de remercier Leonardo. Il lui manquait clairement une case. Raphael aimait les tarés de son genre à lui et Casey mais ce Bonobo Rubis ne lui plaisait pas.
Un coup de feu arrêta Raphael dans sa retraite. Voilà, c'était arrivé. Le Gibbon Rutilant s'était fait tuer. Raphael serra les poings. Donatello pensait que c'était un adolescent. Un gosse, un gosse stupide et complètement azimuté mais un gosse quand même, s'était fait descendre dans une ruelle parce qu'il avait voulu venir en aide aux petites gens et Raphael avait laissé faire, sous prétexte que ce Lémurien Zinzolin, ce Singe Rouge, l'agaçait. Lâchant un juron très imagé, Raphael rebroussa chemin et sauta dans la ruelle.
Les cinq types à terre étaient en train de se relever, aidés par le sixième abruti dont le revolver dépassait de l'arrière de son pantalon. L'un des humains hurla, ce qui laissa à Raphael le temps de jeter un coup d'œil par-dessus son épaule. Le Singe Rouge était étendu par terre, sur le dos. La luminosité ne permettait pas d'en savoir plus, aussi Raphael se concentra sur les six hommes, brisant des bras, des jambes, des côtes sans se soucier de la propreté de ses gestes. Il ne voulait pas les tuer, juste leur faire mal, très mal. Ensuite, il les laisserait là, à côté du cadavre du gamin, et la police s'en démerderait – la Justice des Hommes devait bien servir à quelque chose, après tout.
Lorsque Raphael eut fini son œuvre, il se tourna pour lancer un dernier regard au Singe Rouge et se figea. Le gamin était assis par terre, le fixant tout en se tenant les côtes. Raphael se sentit bizarrement soulagé. Le Singe Rouge ouvrit sa veste trouée, révélant un gilet pare-balles.
– Kevlar, lâcha-t-il d'une drôle de voix. Meilleur investissement de ma vie.
Il toussa un peu et arracha la balle de son gilet, la regarda un instant avant de la ranger dans une poche. Raphael renifla. Lui aussi avait ses trophées. Il se rapprocha pour tendre la main au Singe Rouge et le relever – le gosse ne pesait rien du tout, selon ses standards.
– Les flics vont arriver, annonça-t-il. Il faut se barrer. T'en es capable ?
– Ouais, je crois, marmonna le Singe en refermant sa veste.
– Rentre chez toi et arrête ces conneries, ordonna Raphael. T'as eu de la chance ce soir mais tu vas finir par te faire tuer.
– Vous apprenez tous le même discours ou quoi ?
Raphael grogna et sauta pour attraper le premier niveau d'une échelle de secours.
– Hey ! appela le Singe Rouge. Merci !
– Dégage.
Raphael grimpa sur le toit le plus silencieusement possible compte tenu du chant de la vieille échelle et fut surpris de voir le Singe Rouge l'attendre, assis sur le rebord, les pieds se balançant dans le vide. Quand avait-il... ? Ce merdeux était rapide.
– Qu'est-ce que tu veux ? grogna Raphael en se dégageant.
– On pourrait avoir notre propre « Team Red », lança le Singe en se relevant souplement. Qu'est-ce que t'en dis ?
– Pas moyen. Rentre chez toi.
Raphael se mit à courir pour passer sur le toit voisin. Lorsqu'il sauta, le Singe Rouge était à son niveau. Ils se réceptionnèrent avec plus ou moins de légèreté. Raphael se doutait que le Singe comptait sur un arrêt de sa part alors il continua, accélérant par la même occasion. Il aimait courir sur les toits et le faisait souvent avec ses frères pour s'amuser. Le Singe était peut-être rapide mais il restait humain. Il avait des limites physiques et Raphael voyait bien qu'il n'était pas taillé comme un athlète. Le ninja obliqua vers la droite et se dirigea tout droit vers une large rue qu'il traversa sans effort. Il atterrit de l'autre côté, roulant sur le toit pour dissiper la force de l'impact, et regarda derrière lui. Le gamin était en l'air, son bâton dans les mains. Il l'avait utilisé comme une perche, réalisa Raphael, estomaqué, avant de s'apercevoir que la trajectoire du Singe le menait droit sur lui. Le choc de la rencontre les envoya rouler tous les deux sur le béton sale du toit.
– Mais c'est quoi ton problème ? hurla Raphael en se relevant.
Le Singe remit son masque à grands crocs en place avant de répondre, assis par terre.
– Tes mouvements, ton style de combat, tes coups, tout est juste parfait ! expliqua-t-il avec enthousiasme en gesticulant sur le sol. Tu es parfait ! Je suis trop amoureux !
Raphael sentit sa mâchoire bâiller bêtement. Ce n'était pas possible. Il avait mal entendu. Ou mal compris. En tout cas, il devait sérieusement réévaluer la santé mentale de ce taré. Hébété, il ne fut pas assez rapide pour éviter le Singe qui se pendit à son cou. Avoir la figure d'un singe furieux juste devant son nez débitant des banalités sur l'amour au premier regard, le coups de foudre, le destin et tout le reste ajouta à la confusion de Raphael. Il essaya de se dégager de la prise du Singe mais celui-ci s'agrippait comme une sangsue. Raphael parvint à glisser son bras entre eux et repoussa violemment son prétendant. Le Singe atterrit sur le dos, fit une roulade arrière et se retrouva assis sur ses talons, les mains posées sur les cuisses. Il s'inclina brièvement avant de se relever, bondissant sur Raphael. Le ninja esquiva d'une clé de bras, recula et repéra le bâton du Singe, toujours par terre. Il le récupéra d'un pied et l'utilisa pour garder l'autre taré à distance pendant quelques instants. Le Singe ricana et tendit son bras gauche en avant, la main ouverte. Raphael ne reconnaissait pas cette position mais il n'eut pas le temps de pousser plus loin ses réflexions : un éclair lui brouilla la vue et il sentit le bâton, soudainement brûlant, lui échapper des mains. Le Singe récupéra son arme crachant des jets de vapeur, la fit tourner et se mit en garde. Raphael ne voyait pas le visage de l'humain à cause du masque mais il savait que ce taré souriait, là-dessous. Il souriait parce qu'il avait réussi à le déstabiliser – deux fois.
– Très bien, Macaque, grogna Raphael en se décalant sur la droite. Je t'accorde cinq minutes de mon précieux temps.
– Oh, quel honneur ! se moqua le Singe en suivant le mouvement. « Team Red » si je gagne ?
– Parce que tu crois que t'as une chance contre moi ?
– Y'a toujours moyen de se faire un tank. Mais, dans l'éventualité où je perdrais, j'accepterais d'être ton faire-valoir.
– Tu vas perdre et tu vas me foutre la paix.
– Parole, parole...
Raphael attaqua directement, comptant sur son allonge pour coincer le Singe contre la cheminée vers laquelle il l'avait manœuvré en tournant. Son poing rencontra la brique et Raphael serra les dents. Le Singe s'était baissé sur le côté et se retrouvait en position pour frapper. Raphael recula, sentant la basket rouge du Singe frôler son plastron. Le mouvement n'était pas parfait, pas assez étendu. Le Singe ne s'était pas complètement appuyé sur son côté et Raphael réalisa qu'il avait probablement des côtes cassées – un gilet pare-balles arrêtait certes les balles mais provoquait souvent ce genre de blessure. Ce type était vraiment taré : ses côtes pouvaient perforer un poumon au moindre mouvement ou déclencher une hémorragie interne.
Le Singe se rassembla et bondit, son bâton prêt à frapper. Raphael para d'un sai, bloqua le bâton avec l'autre et tourna sur lui-même pour arracher l'arme des mains du Singe. La parade fonctionna et le Singe atterrit par terre en roulant. Raphael envoya le bâton valser ailleurs – il n'avait pas envie de le toucher ou de laisser l'opportunité au Singe de le récupérer. Le Macaque ne sembla pas s'en soucier et attaqua avec ses poings et ses pieds.
Son style tenait du kung-fu, estima Raphael après quelques échanges, mais il voyait aussi transparaître des coups bien plus directs venant de la boxe thaïlandaise – un art martial idéal pour les petits gabarits comme celui du Singe. Ici et là, une acrobatie rappelant la capoeira venait diluer la force des attaques. Le Singe n'était pas transparent aux yeux de Raphael mais le ninja pouvait deviner la plupart de ses tentatives et les parer sans trop de difficulté. Il avait un bon niveau, Raphael voulait bien le lui concéder, mais Donatello aurait pu le battre.
Cependant, Raphael n'arrivait pas à mettre le Singe à terre. Ce n'était pas faute d'essayer malgré le peu de force qu'il mettait dans ses coups – il ne voulait pas le tuer non plus – mais le Singe semblait intouchable. Il esquivait d'une pirouette, d'une soudaine accélération ou en se contorsionnant. Il était d'une souplesse révoltante et connaissait parfaitement les contraintes de son costume et de ses protections.
Les cinq minutes passèrent et se transformèrent en dix, puis quinze, puis vingt. Raphael ne se fatiguait pas malgré les coups qu'il recevait et il aurait pu continuer à ce rythme pendant des heures mais il voyait bien que le Singe commençait à faire des erreurs. Lui non plus ne frappait pas vraiment à pleine puissance. Ils combattaient pour le plaisir, pas pour se faire mal – enfin, pas vraiment. Il fallait pourtant qu'ils arrêtent à un moment ou à un autre et il leur fallait un vainqueur. Raphael se fit plus agressif dans ses attaques et poussa le Singe dans ses derniers retranchements. Acculé, celui-ci tenta le tout pour le tout. Il se glissa sous le bras de Raphael, le bloqua, lui attrapa la nuque et le projeta en avant. Ou, du moins, essaya de le projeter en avant. Raphael fut bien décollé du sol mais le Singe n'avait pas assez de force pour le projeter. Alors Raphael resta là, laissant ses cent dix kilogrammes peser sur le dos du Singe qui tenta désespérément de terminer son mouvement.
– T'as besoin d'un coup de main ? se moqua Raphael.
– Silence ! J'y suis presque !
– Réveille-moi quand t'as fini.
Soudain, Raphael sentit un danger imminent, tous ses sens en alerte. Il agrippa le Singe sous lui et les poussa tous les deux en avant, roulant sur le toit pour éviter une flèche qui vint se planter à l'endroit exacte où ils s'étaient tenus. Raphael se releva, tenant toujours le gamin dans ses bras, et rejoignit la protection relative d'une cheminée d'un bond. Il jeta alors un coup d'œil aux alentours et aperçut une kunoichi plantée sur le bord d'un toit, à quelques distances de là. Elle resta visible quelques instants avant de reculer et disparaître. Raphael resta aux aguets mais ils étaient à nouveau seuls.
– J'avais pas imaginé notre premier câlin comme ça, lâcha le Singe.
Raphael le repoussa et alla récupérer la flèche avec précaution, vérifiant sans arrêt les alentours, ses sais aux poings. Un petit papier était enroulé autour du fût du projectile. « Nous devons parler », disait le mot. Il était signé Karai. Raphael écrasa le papier dans son poing, sentant la colère se réapproprier chaque cellule de son corps. Il devait rentrer à la maison.
