Till Kingdom come
Chapitre 5
Hello, Boys
Raphael était revenu mais temporairement et contre son gré. Il avait lancé le message de Karai au nez de Leonardo puis était allé s'affaler dans le canapé, faisant un bref résumé de sa nuit. Ils s'étaient ensuite réunis tous les quatre pour discuter de la marche à suivre, chose rendue difficile par Michelangelo qui boudait depuis que Leonardo l'avait sermonné – il était aussi en colère contre Raphael pour avoir cassé ses consoles de jeux vidéo et la télévision. Donatello avait gardé ses commentaires pour lui, préférant concentrer son énergie sur le problème soulevé par le message.
– Tout laisse à penser que c'est un piège, résuma Donatello.
– Ce n'est pas le style de Karai, contra Leonardo.
– C'est adorable, cette confiance en ta petite-amie, railla Raphael, mais je pense comme Don.
– Karai n'est pas...
– C'est la tête des Foots, coupa Raphael. Et les Foots veulent en finir avec nous. C'est un piège, point. On y va pas.
– Karai n'est pas du genre à tendre des pièges aussi évidents, insista Leonardo.
Il ne niait même pas les moqueries de Raphael, nota Donatello.
– Elle aurait pu t'avoir tout à l'heure sur ce toit, continua Leonardo, mais elle n'a fait que t'envoyer un message.
– Avec une flèche tirée dans ma direction, rappela Raphael. Elle visait pas à côté, elle me visait, moi !
– Karai sait que tu es capable d'éviter ce genre de projectile.
– Mais j'étais avec ce crétin de Macaque ! Elle aurait pu le tuer !
– Les risques qu'il prend ne nous concerne pas, rétorqua Leonardo.
– C'est qu'un putain de gosse ! gronda Raphael en se redressant.
– Raison de plus pour le laisser en dehors de nos histoires, tempéra Donatello. Lui as-tu conseillé de se tenir loin des Foots ?
– Au moins quinze fois !
– Il a été prévenu et c'est désormais sa responsabilité qui est en jeu, répondit Donatello. Je sais, ajouta-t-il en entendant Raphael commencer à protester, ce n'est qu'un gamin mais il n'a pas l'air aussi écervelé qu'il le laisse croire. Tu as bien dit qu'il avait un gilet pare-balle, n'est-ce pas ?
– Ouais, grogna Raphael.
– Ce qui démontre qu'il a un certain sens du danger. Je doute qu'il aille se frotter seul aux Foots.
Raphael se tassa dans le canapé, les bras croisés et l'air renfrogné. Donatello ne l'avait pas convaincu et il savait que Raphael reviendrait à la charge mais ils n'avaient pas vraiment le luxe de se préoccuper d'un apprenti super-héros pour le moment. Il y avait plus urgent.
Donatello glissa un regard vers Michelangelo, assis sur le dossier d'un fauteuil, la tête reposant dans ses mains. Il n'avait rien dit depuis le début de la réunion et ce n'était pas parce qu'il s'intéressait à la conversation. Leonardo y était allé un peu fort avec Michelangelo lorsqu'il était rentré la veille. Il l'avait traité d'idiot, d'inconscient et, chose qui n'était vraiment pas passée, de traître. Donatello avait vu pour la première fois Michelangelo avoir envie de frapper son frère pour lui faire mal. Il s'était interposé pour que la situation ne s'aggrave pas plus, et puis Michelangelo avait vu ses consoles de jeux en morceaux et il avait laissé exploser sa colère. Il avait passé le reste de la nuit et une bonne partie de la journée quelque part dans les égouts et n'était revenu qu'en fin d'après-midi, fatigué et amer. Donatello s'en voulait de ne pas avoir réussi à en toucher un mot à Leonardo.
– Deux contre, un pour, reprit Leonardo. Michelangelo, qu'en penses-tu ?
– L'opinion d'un traître compte, maintenant ? répondit leur frère.
– Un traître ? s'énerva Raphael en se tournant vers Leonardo. Tu as traité Mike de traître ?
– J'ai pas besoin d'un chevalier pour défendre ma vertu, marmonna Michelangelo en foudroyant Raphael du regard.
– Ça suffit comme ça ! reprit Raphael en se levant du canapé. Je t'ai dit de te reprendre, Leo, et, comme d'habitude, tu m'as pas écouté. Splinter t'a choisi pour être notre leader mais on a jamais été consulté.
– Ceci n'est pas une démocratie, répondit froidement Leonardo.
Il pointait le sol du doigt, désignant leur maison, leur clan. Donatello resta assis sur le canapé, contemplant ses propres mains. Comment avait-il pu laisser les choses dérailler de la sorte ?
– Tu sais ce qu'il se passe dans un régime totalitaire quand les gens sont pas contents ? demanda Raphael avec un mauvais sourire.
– Moi je vote pour Donnie, lâcha Michelangelo.
Donatello sursauta.
– C'est le plus intelligent d'entre nous, continua son frère. Et franchement, un gros cerveau à notre tête ne ferait pas de mal, en ce moment.
– J'apprécie l'in..., tenta Donatello, sentant une pointe de panique tenter une percée.
– Don supporte pas la pression, coupa Raphael. Il est pas fait pour le poste.
Donatello ravala ses mots et remercia silencieusement Raphael pour s'être interposé – pas très élégamment, d'accord, mais Raphael n'était pas connu pour son tact et sa délicatesse.
– Et tu te proposes comme leader ? se moqua Leonardo.
– Y'a moi, aussi, rappela Michelangelo en levant la main.
– J'ai pas dit que je voulais être le chef, grogna Raphael. J'ai dit qu'on a jamais été consulté. Et si on me consulte, je répondrais qu'on a pas besoin de leader.
Michelangelo releva la tête et Donatello regarda alternativement ses deux frères debout, étonné du changement dans le thème classique de la bataille « Leo versus Raph ».
– Tu préfères l'anarchie à l'ordre, résuma Leonardo.
– On a tous été amenés à prendre des décisions, expliqua Raphael avec le plus de calme dont il était capable, et à chaque fois on a privilégié nos frères. On est un clan, une famille, et on fera toujours attention les uns aux autres. Je peux avoir envie de te défoncer la tronche contre le premier mur mais, putain, je ne trahirai jamais mes frères ! Je ne vous laisserai jamais tomber ! Et je sais que je peux compter sur vous de la même façon.
Donatello sentit sa gorge se serrer en entendant la tirade de Raphael. Son frère avait raison : il ne les abandonnerait jamais. Combien de fois Raphael était-il venu le soutenir parce qu'il s'était laissé submerger ? Combien de fois Raphael avait-il sorti Michelangelo d'une situation dangereuse dans laquelle il s'était fourrée par manque d'attention ? Combien de fois Raphael avait-il pris les coups destinés à Leonardo pour lui offrir la possibilité de contre-attaquer sur le champs ? Et on aurait pu en dire autant des autres. Ils étaient forts individuellement mais c'était en groupe qu'ils étaient les plus efficaces.
– On a pas besoin de leader parce qu'on va tous dans la même direction, continua Raphael.
Donatello vit les poings de Leonardo trembler et il comprit que son frère n'allait pas lâcher l'affaire. Leonardo était une redoutable machine à tuer, précise et méticuleuse, qui savait garder la tête froide mais il s'identifiait surtout à son rôle de leader. Il n'était pas le meilleur d'entre eux, ni le plus intelligent, ni le plus gros potentiel. Il passait deux fois plus de temps à s'entraîner que les autres pour obtenir un niveau certes supérieur à celui de Michelangelo ou Donatello mais qui ne lui permettait pas de rivaliser pleinement avec Raphael. Leonardo n'était pas la perfection incarnée. Il était une bête de travail et il le savait parfaitement. Dans son esprit, s'il n'était pas leur leader, il n'était rien.
– Leo, murmura Donatello en tendant la main vers son frère, tu...
Leonardo balaya la main d'un coup violent et se détourna de ses frères pour se diriger vers l'armurerie. Il en ressortit équipé et quitta leur repère sans même un regard en arrière. Donatello frotta sa main engourdie, fixant un mur sans vraiment le voir, mais il n'eut pas le loisir de laisser ses pensées l'emmener loin de la réalité : Michelangelo lui attrapa le visage des deux mains et le tourna vers lui.
– Ça va ? demanda-t-il, concerné. Il t'a fait mal ?
– Je survivrai, répondit Donatello avec un sourire pour apaiser son frère.
Michelangelo lui lâcha le visage pour attraper la main de Donatello et il se mit à la tripoter dans tous les sens. Raphael laissa s'échapper un soupire frustré en se rasseyant dans le canapé.
– Il va aller trouver Karai, lâcha-t-il en se frottant le crâne. Bordel de merde...
– Eh bah qu'il y aille seul, grogna Michelangelo. On est tous contre, ça fait de lui le traître.
– Tu ne penses pas ce que tu dis, le morigéna gentiment Donatello.
Michelangelo marmonna pour lui-même en se concentrant sur son massage improvisé. A l'autre bout du canapé, Raphael était en train de prendre sa décision, ça se voyait sur son visage qui se froissait et se pliait au fil de ses pensées. Pour vivre à la hauteur de ses promesses, il devait suivre Leonardo et l'aider mais la méthode employée pour l'entraîner là-dedans ne lui plaisait pas du tout. Raphael vivait effectivement le comportement de Leonardo comme une trahison. Leur leader aurait dû considérer la sécurité de ses frères, quand bien même leurs avis ne l'intéressaient pas. Donatello trouvait également la méthode contestable. Leonardo se comportait comme un gamin capricieux. Il voulait bien lui laisser du temps pour s'accoutumer à la disparition progressive de leur maître mais son chagrin ne justifiait pas ses actions récentes.
– Il faut qu'on y aille, grommela Raphael.
Michelangelo fit la grimace mais hocha tout de même la tête. Donatello sentait son trouble dans les tremblements qui parcouraient ses mains sur la sienne. Il se pencha un peu pour poser son front contre celui de son frère, un petit geste de réconfort qu'ils partageaient de temps en temps, surtout après une bataille éprouvante. Ils connaissaient tous les risques mais ne voulaient pas laisser leur frère mourir seul.
– Oui, répondit Donatello, on va y aller.
Les rues étaient désertes aussi tôt le matin mais la nuit n'était pas terminée pour autant. Leonardo avait encore une bonne heure avant que l'activité ne reprenne dans New York, ne serait-ce que le balai des éboueurs et des premiers métros. Il se doutait qu'il n'allait pas trouver Karai en si peu de temps mais il avait eu besoin de sortir pour ne pas exploser. Et il s'en voulait à mort d'avoir agi sous le coup d'une impulsion. Qu'est-ce qui n'allait pas chez lui, bon sang ?
Quelque part, Leonardo connaissait déjà la réponse à sa question : il était terrifié à l'idée de perdre Splinter. Leur maître et père devenait peu à peu sénile et sa santé se détériorait. Il n'y avait rien à faire, d'après Donatello. La vieillesse n'était pas une maladie qu'on curait, après tout. Il était déjà remarquable que maître Splinter ait vécu si vieux. Il avait un âge respectable pour un rat lorsque son chemin avait croisé celui du mutagène et ce jour improbable se trouvait vingt six années derrière eux, presque vingt sept. Splinter se mourrait dans son fauteuil rapiécé, devant sa télévision, mélangeant les noms de ses fils et oubliant qui il était. Et Leonardo était terrifié.
Splinter l'avait préparé à commander leur clan mais il restait l'autorité supérieure, celle à qui Leonardo pensait toujours lorsqu'il devait prendre une décision à l'extérieur. Mais, lorsqu'il rentrait, il pouvait se reposer sous les ordres de Splinter et se relâcher – pas beaucoup, car un ninja devait toujours être prêt à toute éventualité, mais suffisamment pour s'autoriser quelques heures de sommeil profond, en sécurité. En revanche, Splinter ne l'avait pas préparé à sa paisible disparition. Leonardo avait toujours pensé que son maître les quitterait durant un combat et qu'il n'aurait pas le temps de s'attarder sur ses sentiments. Ensuite, il aurait pu entraîner ses frères dans une vengeance camouflant leur douleur et ils auraient ainsi surmonté la perte de leur père. Cependant, Splinter glissait lentement vers la mort et Leonardo n'avait que trop de temps pour y penser. Son jugement en était constamment affecté et la méditation n'y changeait rien.
Leonardo n'avait trouvé un peu de répit que lors de son combat contre les Foots, quelques nuits plus tôt. Et ça aussi, ça le terrifiait. Il avait agi sous le coup de la colère et ça avait été une mauvaise décision mais la concentration requise avait été libératrice. Pour la première fois depuis des mois, il n'y avait plus eu que la recherche du geste parfait, fluide, efficace, mortel. La sublimation de son art l'avait transporté dans un état second où chaque seconde s'était divisée en une multitude de possibles. Pendant ce splendide moment de perfection, Leonardo avait retrouvé le contrôle de lui-même. Il avait éprouvé du plaisir à combattre et ôter des vies. Or tuer ne devait jamais devenir un plaisir.
Leonardo arrêta sa course sur le rebord d'un toit, cinq étages au-dessus de la rue. Elle était trop large pour qu'il puisse sauter et il se rendit compte qu'il s'était aventuré sur le territoire des Russes. Leonardo ne faisait pas de préférence : il remettait en place n'importe qui de la même façon, qu'importe l'ethnie, la religion ou les préférences sexuelles – quoi qu'il avait tendance à être un peu plus dur avec les criminels qui s'en prenaient aux enfants. Cependant, il se confrontait rarement aux Russes. Ils avaient une manière de s'occuper de leurs propres affaires qui correspondait presque à un code d'honneur. Les Russes étaient en général discrets et se concentraient sur les gros business de la nuit, pas vraiment le domaine d'activité des Tortues de toute façon. Les trafics d'armes, de drogues ou d'humains ne faisaient tacitement pas partie de leur juridiction. C'était arrivé qu'ils surprennent une fusillade entre mafieux et qu'ils interviennent, s'assurant par la suite que les armes ou les drogues finissent au fond de l'Hudson, mais il n'y avait rien de personnel entre eux. En revanche, les Foots ne venaient pas ici. Les Russes y veillaient scrupuleusement.
Leonardo se laissa tomber sur le rebord du toit, un soupir s'échappant de ses poumons. Il y avait quelques clubs et autres établissements moins respectables dans les environs et des humains ivres déambulaient aux alentours, seuls ou en couple. Leonardo en suivit quelques uns du regard, trouvant leur comportement déplorable. Il les enviait un peu, tout de même. Leur vie était simple, bien réglée, elle suivait les rails que la société avait préparés pour eux. Un comptable n'avait pas à gérer un clan ninja. Une secrétaire n'avait pas à tuer un ennemi. Un vendeur de chaussure n'avait pas à se cacher dans les égouts. Ils n'étaient pas une tortue mutante géante entraînée par un rat aux arts martiaux. Parfois, Leonardo trouvait sa vie ridicule – elle ressemblait à ces comics que Michelangelo aimait tant – et il se demandait alors ce qu'elle aurait pu être sans l'intervention du mutagène mais c'était une idée saugrenue : sans mutagène, il n'aurait été qu'une petite tortue dans un bocal, sans conscience propre. Enfin, ce n'était qu'une supposition. Leonardo avait abordé le sujet avec Donatello un soir de patrouille, alors qu'ils étaient jeunes et qu'ils se fichaient bien de leur futur tant que la nuit était belle. Donatello avait supposé que tous les animaux avaient conscience d'eux-mêmes et que la vie d'une tortue enfermée dans un aquarium ne devait pas être une panacée. Leonardo avait trouvé cette vision des choses dérangeantes mais ce n'était pas vraiment une surprise venant de Donatello. Son frère avait la fâcheuse manie de bousculer les certitudes. Il appelait ça l'esprit scientifique. Leonardo détestait l'esprit scientifique. Il préférait le socle solide des convictions.
Donatello devait être en colère, lui aussi, pensa Leonardo en jouant distraitement avec un kunai. Il avait réussi à s'aliéner tous ses frères, même le plus fidèle d'entre eux. Mettre Raphael en colère était facile, fâcher Michelangelo demandait un certain doigté mais Donatello était un véritable défi. Leonardo savait que le calme apparent de son frère n'était qu'un bouclier, que sous la carapace bouillaient des émotions étouffées, mais il enviait tout de même Donatello. Il enviait aussi la légèreté de Michelangelo et les coups de sang de Raphael, bien que ce fut contradictoire.
– Je l'ai trouvé, annonça Donatello.
Leonardo remercia le ciel de ne pas lui avoir envoyé Raphael. Donatello s'approcha du bord du toit où était assis Leonardo et regarda la rue en contre-bas. Il était au téléphone, l'appareil dans une main, une oreillette Bluetooth coincée sous son bandeau.
– Sur Ocean View Avenue, pas très loin du croisement avec Brighton First Street, continua Donatello. Oui, Raph, chez les Russes... Oui, Raph, en plein dedans... Oui, Raph, chez les p... Oh par pitié, Mikey, ne t'y mets pas aussi... Je raccroche, débrouillez vous.
Donatello mit sa menace à exécution et s'assit à côté de son frère, prenant soin d'être suffisamment distant pour pouvoir dégager son bâton en cas de problème. Il retira l'oreillette qu'il rangea dans sa petite poche dédiée au téléphone, dans le creux entre son plastron et sa carapace. Raphael aurait déjà sorti un commentaire désagréable ou aurait tenté de le frapper mais Donatello se contentait de rester là, silencieux, pas vraiment près mais pas vraiment loin non plus. C'était sa conception de l'intimité entre frères. Il aimait partager ses moments de calme.
Leonardo ne savait pas quoi dire. Splinter lui avait appris qu'il ne devait pas s'excuser des décisions qu'il prenait mais il n'avait jamais parlé du cas des mauvaises décisions. Peut-être pensait-il que son fils ne se tromperait jamais. C'était demander l'impossible. Personne n'était infaillible, surtout lorsqu'il y avait des vies en jeu. Il ne s'agissait pas que de celles de ses frères mais aussi celles de leurs adversaires. Chaque vie était précieuse, d'après les enseignements de Splinter. Il leur avait pourtant appris à tuer sans hésiter.
– Je me suis toujours demandé ce que ça faisait de se saouler, dit Donatello.
Leonardo glissa un regard vers son frère, absorbé par la contemplation des fêtards sortant des clubs.
– J'ai posé la question à Raphael, continua Donatello, et il m'a proposé d'essayer mais je n'ai jamais réussi à franchir le pas. J'ai bien bu différents alcools, par curiosité, mais je trouve le goût désagréable la plupart du temps et ça m'empêche d'aller jusqu'à l'ivresse. Raphael dit que c'est comme ça, que la première bière a un goût infect mais qu'on s'y fait.
Donatello se tut et Leonardo se demanda pourquoi son frère avait abordé le sujet. Parfois, il ne le comprenait vraiment pas. Donatello était pourtant son second, toujours prêt à l'épauler et à lui donner des conseils. Leonardo aurait dû pouvoir lire dans le charabia de son frère comme dans un livre connu sur le bout des doigts.
Donatello releva la tête et se tourna légèrement vers Leonardo.
– Tu sais pourquoi je n'ai jamais réussi à me saouler ?
Leonardo secoua la tête de gauche à droite.
– J'ai peur de perdre le contrôle, confia Donatello en se frottant les mains. Je suis terrifié à l'idée de commettre une erreur ou de vous mettre en danger.
– Tu essayes de me faire la leçon en utilisant ton cas comme exemple ? demanda Leonardo sur un ton plus froid qu'il ne l'avait voulu.
– Non. J'essaye simplement de te faire comprendre que l'on partage tous cette peur de perte de contrôle.
Leonardo renifla.
– Oui, tous, insista Donatello. Mikey et Raphael aussi éprouvent cette peur. Ils ont tous les deux peu de contrôle sur eux-mêmes et ça leur demande beaucoup d'effort pour le conserver.
– Je comprends Raphael, lâcha Leonardo, il a peur d'aller trop loin, mais Michelangelo ?
– Raphael a peur de nous faire mal, corrigea Donatello. Quant à Mikey, il pense qu'une perte totale de contrôle l'emmènerait à nous faire tous tuer. Il est terrifié à l'idée de nous perdre. Je crois que c'est le seul d'entre nous capable de se suicider s'il se retrouvait seul, par sa faute, je veux dire.
Leonardo considéra cette situation hypothétique. Que ferait-il s'il avait amené ses frères à la mort et qu'il se retrouvait seul ? Il hanterait certainement les égouts comme une âme en peine jusqu'à la fin de ses jours, terrassé par la douleur de la perte et la solitude.
– Je suis désolé, Don, lâcha Leonardo.
– Je sais, le rassura Donatello en posant une main sur l'épaule de son frère.
Le téléphone de Donatello vibra et il décrocha aussitôt, par habitude de l'urgence.
– Oui, Mikey ? … On arrive le plus vite possible.
Donatello se releva tout en appelant Raphael. Leonardo se secoua. Des excuses ne suffiraient pas pour réparer les horreurs qu'il avait dites à ses frères. Il devait leur prouver qu'il était désolé, même s'il ne se sentait pas plus certain de ce qu'il devait faire.
– Mikey a trouvé Karai, expliqua Donatello à Raphael. Enfin, c'est plutôt l'inverse. Cent trente-cinquième Ouest et Eighth Avenue, dans Harlem.
Leonardo entendit la voix sarcastique de son frère à travers l'appareil mais ne comprit pas ce qu'il disait. Donatello sourit tout de même avant de raccrocher.
– Dépêchons, l'aube approche.
Leonardo hocha la tête et suivit son frère. Il était temps de se reprendre.
Karai ne l'avait pas attaqué et Michelangelo ne savait pas si c'était une bonne ou une mauvaise chose. La kunoichi s'était assise sur une cheminée après lui avoir demandé d'appeler ses frères. Depuis, ils se regardaient en chien de faïence, à une distance raisonnable, dans le silence relatif de la ville qui s'éveillait. Michelangelo trouvait la tension insupportable et il s'occupait les mains en tripotant un petit couteau de jet.
– Alors ? tenta-t-il au bout d'un moment. Comment est la vie ?
C'était parfaitement stupide de poser ce genre de question à Karai – comme si elle allait répondre ! – mais il avait besoin de cacher son inconfort. Il espérait vaguement que paraître détendu ramènerait un peu de calme dans sa tête.
– Compliquée, en ce moment, répondit Karai.
– M'en parle pas, frangine...
Karai haussa un sourcil et Michelangelo lui sourit de travers. Il aurait donné n'importe quoi à ce moment-là pour pouvoir flirter avec Karai pour la déstabiliser, comme l'aurait fait Raphael dans une situation similaire – non, Raphael aurait déjà tenté de repeindre le toit en rouge Foot. Mais il n'avait pas l'assurance de Raphael. Son frère lui avait dit que les femmes aimaient les hommes sûrs d'eux mais Michelangelo n'avait jamais cherché à pratiquer ce que Raphael lui avait enseigné. Il aurait peut-être dû, réalisa-t-il en osant un coup d'œil vers Karai. Mais comment impressionner cette femme en particulier ? Karai était une kunoichi d'un niveau équivalent au leur en terme de combat mais elle était surtout une femme à la tête d'un clan principalement masculin. Elle bouffait des types comme Raphael au petit déjeuner et en gérait des plus coriaces le reste de la journée. La séduction n'était franchement pas la solution adaptée à la situation.
– Qu'est-ce qu'ils foutent ? marmonna Michelangelo.
– Peut-être attaquent-ils à nouveau mes hommes, lança Karai.
Michelangelo mit une seconde à comprendre que c'était une tentative d'humour. La dame essayait de détendre l'atmosphère. Ça ne provoqua qu'une nouvelle tension dans les épaules de Michelangelo. Il n'allait pas relâcher sa garde face à Karai, même si elle se mettait à faire des claquettes sous son nez. Elle sembla s'en apercevoir et se mura à nouveau dans le silence. Michelangelo aurait donné n'importe quoi pour être très loin d'ici, dans un endroit sûr et tranquille. Leur repère n'était pas vraiment un havre de paix en ce moment. Michelangelo en voulait encore à Leonardo et à Raphael et puis rien ne garantissait que les Foots ne les chercheraient pas dans les égouts. Il pensa alors au Lair et à la gentillesse d'Emma. Michelangelo chassa cette petite bulle de sa tête et s'occupa l'esprit en listant ses comics par ordre chronologique.
Raphael fut le premier à arriver et Michelangelo se sentit déjà plus en sécurité. Son frère se planta entre lui et Karai, mains sur ses sais, la défiant du regard. La kunoichi resta indifférente à cette déferlante de testostérone et reprit son attente en silence.
Donatello et Leonardo arrivèrent une vingtaine de minutes plus tard. Karai resta assise sur sa cheminée, les mains bien visibles. Michelangelo se rapprocha de ses frères, surveillant leurs arrières, comme toujours.
– Nous avions un accord, leur reprocha Karai.
– Je sais, répondit Leonardo. Je n'ai pas d'excuse pour mes actes.
– Des excuses ne suffiraient pas. Mes lieutenants vous veulent morts, par tous les moyens. Je les ai empêchés d'agir pour le moment parce que je voulais d'abord vous parler mais je vais devoir lâcher la laisse, sans quoi ils se retourneront contre moi aussi.
– Eh bien, nous sommes là.
Leonardo paraissait calme, sous contrôle, mais Michelangelo se doutait que ce n'était qu'une façade. Ça faisait des mois que son frère n'était plus lui-même. Il n'allait pas redevenir la tortue qu'il avait toujours connue soudainement après quelques heures d'escapade.
Karai remonta une jambe contre elle et l'entoura de ses bras. Elle paraissait soudainement fragile et ça dérangea un peu Michelangelo.
– Pourquoi avoir attaqué ? demanda-t-elle.
– Tes soldats étaient peu nombreux, j'ai d'abord cru à un vol, expliqua Leonardo. J'ai réalisé ensuite que j'avais mal évalué la situation. Il était alors trop tard pour se retirer.
– Vous avez tué cinquante-six de mes hommes à cause d'une erreur de jugement ?
– J'en suis le seul responsable, corrigea Leonardo.
– Il y avait quelqu'un avec toi, contra Karai en fixant Donatello.
– J'étais seul, insista Leonardo. J'ai perdu mes katanas pendant la bataille et j'ai pris la première arme disponible.
Karai ne gobait pas le mensonge. Le bâton de Donatello était en bois, certes résistant mais léger et relativement souple. D'après ce que Michelangelo avait entendu, le Singe Rouge utilisait un san jie gun capable de se bloquer pour devenir un bâton mais il était en métal, plus long et plus lourd aussi. Les traces laissées par les deux armes étaient différentes, clairement identifiables les unes des autres. De plus, la reconstitution du combat ne devait pas correspondre à un simple bô. Un san jie gun utilisait la force centrifuge pour frapper plus fort, comme les nunchakus. Ce genre de chose se remarquait forcément.
– Admettons, consentit Karai en hochant la tête. Tu étais seul.
– Oui, répondit Leonardo.
– Je comprends mieux la situation mais je ne peux rien faire pour vous sortir de là.
– Et pourquoi tu ferais ça, de toute façon ? demanda Raphael.
– Vous n'êtes pas vraiment une menace pour nous, résuma Karai sur un ton moins sympathique. Depuis la signature du pacte, on peut même dire que vous êtes l'inoffensive patrouille de quartier.
– Quoi ? hurla Raphael.
Karai se leva tranquillement, se souciant peu de la rage qui émanait de Raphael.
– Je vous respecte en tant que combattants, reconnut-elle, mais vous êtes des mutants sans but dans la vie depuis que la vengeance de votre maître a été accomplie. Vous ne voyez que mes soldats, sans vous imaginer que les Foots sont une organisation bien plus vaste. On ne se contente pas de petits larcins dans les quartiers merdiques de New York. Notre influence s'étend sur toute la côte est, aussi bien dans les rues que dans les cabinets des grands hommes de ce pays. Vous n'avez aucune idée du monde qui vous entoure. Après tout, vous n'êtes que des animaux.
Raphael bondit avant que Michelangelo ait pu lui attraper le bras pour le retenir. Il était sur Karai en deux foulées et son poing la manqua d'un cheveux. La cheminée s'effondra dans un nuage de poussières. Karai avait sauté souplement à quelques mètres de là, un petit sabre déjà en main. Leonardo s'interposa, un katana dans chaque main, l'un pointé vers Karai et l'autre vers Raphael.
– En attaquant mes soldats, reprit Karai, vous avez rappelé aux Foots que vous aviez tué notre maître, le Shredder. L'un de mes lieutenants est mort et les autres pensent que vous voulez ma tête. Ils ne cherchent pas qu'à se venger de la mort d'un camarade, ils veulent protéger l'organisation. Me tuer ne détruira pas les Foots mais provoquera tout de même une période de trouble et nous ne pouvons pas nous le permettre en ce moment.
– Un nouveau pacte est-il possible ? demanda Leonardo.
Karai secoua la tête de gauche à droite.
– J'en suis désolée, ajouta-t-elle.
– Tu peux te foutre ta pitié là où je pense ! cracha Raphael en lui faisant un bras d'honneur depuis son tas de briques.
– Je retiendrai encore mes hommes pendant quarante-huit heures, répondit Karai. Utilisez ce temps à bon escient.
Elle recula de quelques pas et sauta dans la ruelle en contrebas, laissant les Tortues seules sur le toit, silencieuses pendant de longues minutes. Un rai de lumière dorée vint les éclairer timidement et Michelangelo tourna la tête vers le soleil levant, à moitié caché par les immeubles. Il ne put s'empêcher de penser que c'était peut-être la dernière fois qu'il voyait ce spectacle.
