Till Kingdom come

Chapitre 6

Close encounters of the third kind

April n'avait pas été contente d'apprendre que Casey avait reçu un SMS de Raphael au petit matin. Elle l'avait pris comme une convocation et, s'il y avait bien une chose qu'April ne supportait pas, c'était bien les ordres. Etre son propre patron avait eu ce genre d'effet sur elle.

La faire descendre à sept heures du matin dans les égouts n'avait pas été simple. Casey aussi trouvait que c'était un peu tôt pour aller voir ses potes mais Raphael avait insisté : c'était urgent. Et pour que Raphael ne dorme pas à sept heures du matin après une nuit à remettre des emmerdeurs dans le droit chemin, ça devait vraiment être urgent.

Shadow sur le dos, Casey suivait April, armée d'une lampe de poche, à travers les égouts, le sac de Raphael sur une épaule. Les Tortues avaient changé plusieurs fois de résidence au fil des années, s'enfonçant de plus en plus profondément sous New York, et il fallait à présent une bonne heure pour les rejoindre depuis chez eux. Casey espérait qu'il ne se taperait pas un nouveau déménagement. Il voulait bien se prendre des coups pour aider ses amis mais porter des meubles à travers les égouts n'était franchement pas son activité préférée. En plus, les gars avaient accumulé des quantités hallucinantes d'objets au fil des années et ce n'était pas comme s'ils pouvaient louer un camion...

L'entrée actuelle était une lourde porte en métal qui semblait condamnée, avec un petit panneau « danger de mort » officiel que les gars traînaient depuis une décennie – c'était un peu leur plaque porte-nom. April donna un coup de pied dans la porte, faisant un boucan de tous les diables, puis se tourna vers la caméra qu'elle savait cachée dans l'ombre d'une conduite. Il y eut un petit chuintement un instant plus tard et la porte se débloqua. April entra et Casey suivit, non sans s'essuyer les pieds sur le vieux paillasson « home sweet home » au préalable – les habitudes ! Shadow sauta de son dos pour se ruer sur son oncle préféré. Michelangelo l'attrapa au vol et la fit tourner dans les airs. April balança son sac à Raphael puis se tourna vers Leonardo.

– Je n'apprécie pas ce genre de convocation.

– On ne pouvait pas en discuter au téléphone, répondit Leonardo. S'il te plaît, assieds-toi.

Il présenta leur vieux canapé défoncé et puant à April qui prit une grande inspiration pour tenter de conserver son calme – mauvaise idée dans les égouts. Elle s'assit néanmoins sans faire d'histoire, regardant la télévision à l'écran brisé et les étagères en désordre. Des trucs cassés chez les Tortues étaient plutôt courant mais c'était en général du matériel récupéré par Donatello et en attente de réparation ou d'utilité. Ici, il semblait plutôt que la télévision avait été fracassée dans une bagarre.

Donatello sortit de la chambre de Splinter à ce moment-là, un plateau à la main. Il les salua avant d'aller à la cuisine. Casey n'avait jamais été très proche de Donatello – c'était le moins qu'on pouvait dire – mais il remarqua tout de même la lassitude de la tortue. Il attrapa Raphael par le coude pour le tirer à lui – enfin, il se rapprocha de Raphael parce que Casey ne faisait plus le poids face à son meilleur ami depuis longtemps – et dut se baisser un peu pour lui chuchoter à l'oreille.

– T'es parti sans moi, hier soir.

– Je sais, marmonna Raphael. J'voulais pas te mettre en danger.

– Tu sais à qui tu parles ? railla Casey.

– Tabasser des punks avec toi est un plaisir, mec, mais c'est pas le moment pour ça.

– Raph, t'es mon meilleur pote et on en a déjà vu de belles, toi et moi. C'est pas quelques Foots qui vont...

– T'as rien compris, Jones.

Raphael se dégagea un peu brusquement et rejoignit Leonardo et April. Il resta debout, les bras croisés, laissant un fauteuil à Michelangelo et Shadow. Donatello revint de la cuisine avec une théière fumante, des tasses empilées dans un équilibre précaire et des biscuits sur le même plateau. Casey fronça le nez.

– T'as pas une boisson d'homme ? demanda-t-il en suivant la tortue vers les autres.

– Le thé est une invention humaine, répondit Donatello sur un ton incertain.

– Nan, mec, je parle d'une boisson para un hombre con cojones !

– Oh. N'est-ce pas un peu tôt ?

– C'est la fin de la journée pour vous ? tenta Casey.

Donatello le regarda un instant dans les yeux – ça faisait un peu bizarre parce que Donatello était le seul d'une taille équivalente à celle de Casey – puis haussa les épaules.

– Fais comme chez toi.

– T'es le meilleur, Donnie !

Casey se dépêcha d'aller à la cuisine avant qu'April ne se rende compte de ce qu'il projetait et ouvrit le réfrigérateur. Il était toujours émerveillé par tout ce que les gars pouvaient trouver d'encore comestible dans les poubelles de New York. On pouvait facilement deviner ce qui était destiné à l'un ou à l'autre malgré le manque d'ordre. Le tofu, c'était le truc de Leonardo. Donatello avait une bonne réserve de desserts divers et variés, dont une part de gâteau au chocolat pas trop abîmée. Une boîte odorante contenait les fromages de Michelangelo – avait-il à nouveau essayer d'en fabriquer lui-même ? Quant à la bière, elle était pour Raphael, évidemment. Casey en attrapa une bouteille et l'entama avant de retourner au salon. Il s'assit à côté d'April qui le fusilla du regard.

– Don a dit que c'était ok, se protégea Casey.

Les intentions meurtrières d'April se tournèrent vers Donatello qui se tassa derrière son plateau.

– Je te croyais plus intelligent que ça, Donnie, lâcha April.

– Oui, moi aussi, approuva Donatello en s'asseyant dans le fauteuil restant, le plateau sur les genoux.

– Et Splinter ? demanda April.

Leonardo hocha la tête de gauche à droite – pas de vieux rat dans l'assemblée cette fois.

Leonardo entama ensuite le récit des évènements récents, laissant les détails de son « attaque contre les Foots » dans le flou. Ça, ça voulait dire qu'il y avait eu des morts. Casey le savait mais il apprécia l'absence de détails parce que sa fille était là. Shadow était peut-être occupée à câliner Michelangelo, elle n'en restait pas moins une pré-adolescente trop curieuse pour son âge. De temps en temps, le récit de Leonardo était coupé par l'un de ses frères qui ajoutait des précisions mais l'ensemble était assez simple : les Tortues étaient dans une merde noire.

– Nous avons jusqu'à lundi matin, à l'aube, pour nous préparer, conclut Leonardo.

– Bah c'est pas si compliqué que ça, sourit Casey. On va se prendre du Foot au cul pendant un moment.

– Ferme-la, Jones, gronda Raphael.

– Gaffe à ta gueule, mec. J'aime pas trop ton ton, t'vois ?

– On ne vous demande pas de partir en guerre avec nous, tempéra Donatello. En vérité, nous préférerions que vous quittiez New York pendant quelques temps, afin que vous soyez en sécurité.

Casey n'en crut pas ses oreilles.

– Vous déconnez ? demanda-t-il.

Donatello hocha négativement la tête. Même Raphael faisait la gueule, les mains crispées sur ses biceps.

– Vous êtes pas sérieux, les mecs. C'est pas la première fois qu'on se retrouve au pied du mur. On va trouver une solution.

– La solution, grogna Raphael, c'est que tu vas sortir tes fesses de New York. Et si tu le fais pas tout seul, on va t'y aider.

Son meilleur ami était sérieux. Casey l'avait rarement vu comme ça et, quelque part, ça l'inquiétait un peu. Il savait cependant que Raphael mettait souvent ses menaces à exécution. Casey n'était pas contre une petite bagarre avec la tortue mais quelque chose lui disait que Raphael allait l'aligner par terre et qu'il se réveillerait quelque part dans le Massachusetts, bien des heures plus tard.

– J'apprécie l'intention, intervint April, mais Shadow doit encore aller à l'école, Casey a son travail et j'ai le mien. On ne peut pas disparaître dans la nature comme ça, du jour au lendemain.

Casey n'avait même pas pensé à ça mais April avait raison. Il ne pouvait pas plaquer son boulot maintenant, surtout qu'on lui avait enfin donné quelques responsabilités et que sa paye s'était améliorée. Casey avait pu mettre chaque mois quelques jolis billets sur le compte en banque destiné à Shadow et il s'en sentait bêtement fier. Il avait fait des conneries toute sa vie, n'avait même pas un diplôme valable, mais au moins s'assurait-il d'être un bon père.

Et être un bon père passait par la protection de sa fille.

Casey se gratta l'arrière du crâne, trouvant au passage un ou deux nœuds dans ses cheveux.

– Ça va chier tant que ça ? demanda-t-il en cherchant le regard de Raphael.

Casey eut l'impression de ne pas reconnaître son meilleur ami lorsque celui-ci hocha gravement la tête. Raphael avait pris un coup de vieux dans la nuit. Casey prit doucement la main d'April dans la sienne.

– Bébé, je crois que les gars ont raison. On devrait prendre des vacances.

– J'ai l'impression que vous ne vous rappelez pas ce qu'il s'est passé la dernière fois qu'on a quitté New York, objecta April.

– On se souvient, April, lui répondit Michelangelo. Et on veut pas vous entraîner là-dedans une fois de plus.

– Rien ne nous dit que les Foots s'en prendront à nous, continua April.

– Rien ne nous dit qu'ils ne s'en prendront pas à vous, répliqua Donatello. Nous ne voulons prendre aucun risque.

– Ne te fous pas de moi, Donnie. Des risques, vous allez en prendre des tas.

– Mais pas en ce qui concerne votre sécurité. Vous êtes nos amis depuis longtemps et vous ne pouvez pas savoir à quel point vous êtes précieux pour nous. Le seul moyen que l'on a actuellement pour vous remercier de votre gentillesse est de faire tout notre possible pour que vous soyez en sécurité.

April serra la main de Casey et il sentit la mauvaise humeur de son épouse s'envoler. April était morte d'inquiétude pour leurs amis mais elle ne savait pas vraiment comment l'exprimer. Pendant des années, elle avait endossé le rôle du mauvais flic et s'était endurcie. Elle gérait tout parce que Casey en était incapable et son rôle s'étendait aussi aux Tortues. Lorsqu'il fallait leur souffler dans les bronches, elle le faisait et ça ne l'inquiétait pas de menacer des tortues mutantes maîtres en arts martiaux de leur botter les fesses. April était devenue leur grande-sœur, un membre de leur famille. Les abandonner la terrifiait.

– Je sais que ce n'est pas juste, reprit Leonardo, mais nous avons une autre requête.

– Quoi donc ? demanda April sur un ton plus apaisé.

– Nous voudrions que vous emmeniez maître Splinter avec vous.

– Mais Splinter...

– Est vieux et malade, coupa Raphael. Il est incapable de se défendre et on peut pas s'occuper de lui si on a les Foots sur la carapace.

– C'est beaucoup vous demander, admit Donatello. C'est horrible à dire mais on ne pourra pas se permettre de penser à lui durant les prochains mois. Nous ne pourrons pas revenir régulièrement ici pour veiller à ce qu'il se nourrisse, ni qu'il bouge un minimum dans la journée. Qu'adviendra-t-il de lui si aucun de nous ne rentre à la maison ?

Les larmes montèrent aux yeux d'April. Casey la prit dans ses bras pour la réconforter et elle s'autorisa à lâcher un peu de pression contre son épaule, sous les regards tendus de leurs amis. Parfois, Casey détestait Donatello et ses grands mots.


Il fut convenu qu'ils retrouveraient April et Casey vers vingt-deux heures à la surface. Il leur fallait un peu de temps pour regrouper leurs affaires et s'organiser, ce que Leonardo comprenait parfaitement. Eux-mêmes devaient s'acquitter de ce genre d'activités dans la journée mais ils s'étaient accordés quelques heures de sommeil avant. A quatorze heures, Michelangelo vint aider Leonardo à rassembler les affaires de Splinter, sans un bruit car le vieux rat dormait dans son fauteuil. Une fois cela fait, Michelangelo alla donner un coup de main à Donatello, prétextant que, de toute façon, il n'allait pas emmener ses jeux en morceaux et qu'il avait trop de comics pour tous les prendre. Leonardo fit un peu de tri dans sa chambre. Ils avaient convenu que chacun pouvait remplir un sac de sport d'effets personnels et Leonardo entassa surtout de vieux livres sur les arts martiaux, des jeux de société et un bocal rempli de billes de verre. C'était idiot mais ce bocal avait une énorme valeur sentimentale pour lui. Il avait trouvé la première de ses billes lorsqu'il n'était encore qu'un gamin et il l'avait jalousement cachée à ses frères. Leonardo avait surtout eu peur que Splinter la lui retire – il était tellement dur à cette époque. Leur maître avait tout de même trouvé la petite collection de Leonardo quelque temps plus tard et l'avait regardée un long moment au bout duquel il avait hoché la tête, laissant son trésor à l'enfant. Leonardo ignorait toujours pourquoi son maître lui avait concédé son petit délit. A bien y repenser, il ne saurait peut-être jamais. Sa collection n'en était que plus précieuse.

Il était seize heures lorsqu'ils se retrouvèrent dans le salon en désordre, chacun avec un sac à l'épaule. Donatello et Michelangelo avaient également des cartons dans les bras, pleins à raz bord d'électronique et de livres usés. Ils s'assurèrent que Splinter dormait toujours puis sortirent dans les égouts.

Ils avaient trouvé quantité de petits espaces à aménager sous New York au fil des années. Ils les conservaient en état au cas où leur position principale serait compromise mais ces cachettes leur servaient aussi à avoir un peu d'intimité. Leonardo allait de temps en temps dans un ancien bunker sous la Quarante-quatrième rue. L'endroit était suffisamment spacieux pour qu'il puisse pratiquer ses katas et il n'était pas très loin de chez April non plus. Cependant, ils avaient décidé de considérer que tous leurs points de retrait étaient compromis et il avait fallu trouver autre chose. Donatello avait fini par parler d'un de ses laboratoires, un lieu sûr que personne ne connaissait et qui n'existait sur aucun plan. Leonardo avait bien vu que son frère n'avait pas aimé partager son secret. Donatello avait plusieurs « laboratoires » où il passait parfois plusieurs jours de suite. Ses frères ne savaient pas vraiment ce qu'il y fabriquait mais ils ne posaient pas non plus de question lorsque Donatello rentrait couvert d'égratignures ou de substances diverses et variées. Si Donatello avait quelque chose à tester, il prenait tous les risques pour lui-même. Le but de ses laboratoires était de ne rien ramener de trop dangereux chez eux, leur avait-il expliqué.

– On n'est plus très loin.

Leonardo avait pris le carton de Donatello pour laisser son frère leur montrer le chemin, une lampe-torche à la main. Ils avaient marché une bonne heure, montant jusqu'à environ cent mètres sous la surface. Donatello les avait fait passer autant par les égouts que par les tunnels du métro, une fois par un chantier d'ouverture d'une nouvelle galerie où il avait fallu esquiver l'attention des ouvriers. Leonardo estimait être quelque part sous Manhattan, au sud de l'île. Il n'aimait pas particulièrement cette partie de la ville mais ça valait toujours mieux que le New Jersey.

Quelques minutes plus tard, ils arrivèrent dans le cul de sac du tunnel de roche qu'ils empruntaient. Donatello se racla la gorge.

– C'est un peu gênant mais c'est une activation vocale.

– En quoi c'est gênant ? demanda Michelangelo. Tu dois réciter un poème romantique ou un truc comme ça ?

– Un truc comme ça, oui...

Donatello inspira un bon coup et fredonna un petit air en cinq notes. Leonardo l'avait déjà entendu quelque part mais il ne se souvenait pas où ni quand – ce qui le dérangeait dans la mesure où un ninja devait retenir quantité d'informations, juste au cas où. Derrière lui, Michelangelo poussa un petit cri d'excitation.

– C'est « Rencontre d'un troisième type » ! piailla-t-il. C'est un... Donnie, me dit pas que c'est un... hiiiiii !

Le mur se mit à briller faiblement dans une teinte rouge et s'ouvrit en spirale avec un petit sifflement aiguë. Donatello soupira.

– Oui, Mikey, c'est un vaisseau extraterrestre.

Michelangelo lâcha cette fois un grand cri d'excitation et Raphael lui tapa sur le crâne pour le calmer. Donatello entra en baissant la tête et ses frères le suivirent.

L'intérieur ressemblait assez à ce que Leonardo avait déjà vu et il se demanda un instant si ce n'était pas un vaisseau triceraton ou de la Fédération. Tout était métallique, l'éclairage était faible et tendait vers le rouge, la température était plutôt agréable pour des reptiles comme eux mais il y avait quelque chose de bizarre dans l'air. Leonardo mit un moment à se rendre compte que le couloir dans lequel ils marchaient ne sentait en fait rien. Il était habitué à la puanteur des égouts et à l'air pollué de la surface, aussi cet air filtré et aseptisé le dérangeait.

Michelangelo doubla Leonardo pour se mettre à hauteur de Donatello. Le couloir était à peine assez large pour que les deux Tortues puissent marcher de front.

– J'arrive pas à croire que tu nous aies caché ça, dit-il avec des étoiles dans les yeux.

– J'avais promis de garder le secret, s'excusa Donatello.

– Le vaisseau est habité ? demanda Leonardo en cherchant des signes d'activité des yeux.

– Etait, corrigea Donatello. Enfin, il l'est toujours, en quelque sorte, mais pas par quelqu'un de vivant. Le dernier survivant a fusionné sa conscience avec le vaisseau après le crash mais, autant vous prévenir tout de suite, le résultat est assez instable. Les années de solitude ne lui ont pas non plus fait du bien.

– Est-il dangereux ? continua Leonardo.

– Non, plus maintenant.

Mais il l'avait été. Leonardo garda cette information dans un coin de sa tête et essaya de se rappeler les activités de Donatello ces dernières années. Quand son frère avait-il été absent plus que d'accoutumée ? Avait-il été blessé plus que la normale pendant un certain temps ? C'était difficile à dire car Donatello avait une certaine passion pour les secrets et il passait beaucoup de temps seul qui plus est. En fait, à part les six heures d'entraînement quotidiennes et la plupart de leurs sorties, Donatello n'était généralement pas avec eux. Il essayait bien de passer quelques heures devant la télévision avec Michelangelo mais il n'aimait pas vraiment les jeux vidéo et ne s'intéressait pas à beaucoup de séries. Donatello demandait de temps en temps un coup de main à Raphael lorsqu'il s'attaquait à de la mécanique ou bien aidait son frère lorsque celui-ci se mettait à réparer quelque chose. Leonardo partageait quelques heures de méditation avec Donatello ou bien des parties de jeux de stratégie. Ce n'était pas beaucoup mais ça suffisait largement à Donatello.

Une porte sur leur gauche s'ouvrit pour les laisser passer et ils arrivèrent dans une sorte de sphère noire d'une trentaine de mètres de diamètre. Le sol de la pièce était un peu mou et Leonardo pouvait sentir comme un maillage dans la texture. Donatello posa son sac au sol et ses frères l'imitèrent alors que la porte se refermait.

– Bob, affiche le plan du vaisseau, s'il te plaît.

– Bob ? railla Raphael.

Donatello haussa les épaules. Des milliers de petits points lumineux apparurent autour d'eux et quittèrent la paroi noire pour former un plan du vaisseau en trois dimensions au-dessus de leur tête. Il était abîmé, remarqua Leonardo. Apparemment, quelques parties avaient souffert du crash mais on pouvait tout de même deviner la forme circulaire du vaisseau. Michelangelo avait du mal à contenir son excitation – une soucoupe volante en forme de soucoupe volante, ça ne pouvait que lui faire plaisir.

– Nous sommes ici, pointa Donatello.

Le plan zooma automatiquement sur leur position, les petits points lumineux se réorganisant au fur et à mesure. Ils se trouvaient sur le bord d'un niveau intermédiaire.

– Il y a cinq étages, expliqua Donatello, dont deux réservés aux moteurs et au réacteur.

Le plan afficha la structure interne alors que Donatello parlait.

– Un seul est vraiment habitable et entouré de murs d'eau lourde épais de dix mètres. C'est un système un peu primitif pour se protéger des rayonnements cosmiques mais ce n'est pas étonnant dans la mesure où le vaisseau est vieux. Très vieux... Bref, il y a assez de place pour nous quatre. Voyez : il y a des cabines.

Le plan tourna pour afficher les parties habitables désignées.

– Je n'ai aménagé qu'une cabine au confort terrestre mais il ne sera pas difficile de répéter l'opération. Installer des sanitaires et une cuisine devrait être possible dans cette salle et celle-ci. L'eau peut être synthétisée à volonté dans la chambre utilitaire se trouvant ici.

– Comment ça, synthétisée ? demanda Michelangelo.

Donatello regarda un instant son frère au sourire extatique avant de répondre.

– Je ne t'ai jamais montré le tube qui fait pop ?

Michelangelo hocha la tête de gauche à droite avec vigueur.

– Pour faire simple, il faut remplir un tube à essai, de préférence en plastique, d'hydrogène. En présence d'une flamme, l'hydrogène réagit avec l'oxygène de l'air. Ça fait « pop » et produit de l'eau sous forme de vapeur.

– Cool ! s'émerveilla Michelangelo. Pourquoi tu m'as jamais montré ça ?

– En général, j'évite de te mettre en présence de tout ce qui peut exploser, admit Donatello. Enfin bref, l'électricité est générée, quant à elle, par un réacteur à fusion nucléaire.

– C'est pas dangereux, ces trucs-là ? grogna Raphael.

– Si, bien sûr, répondit Donatello, mais on parle ici de fusion nucléaire, pas de fission.

– Hein ?

– La fusion n'émet pas de produits radioactifs.

– Alors en quoi le réacteur est dangereux ? insista Raphael.

Donatello soupira.

– La fusion nucléaire produit de l'énergie en fusionnant deux atomes d'hydrogène, créant par la même occasion des éléments plus lourds. C'est un phénomène qui se produit au cœur des étoiles et utilisé par les Humains sous forme d'armes nucléaires, les bombes H pour être précis.

Raphael et Leonardo prirent une seconde pour réaliser les implications. Là, à quelques mètres d'eux, se trouvait une bombe capable de raser New York. Ils comprenaient soudainement pourquoi Donatello n'avait jamais parlé de cet endroit.

– Attendez ! intervint Michelangelo. Ça veut dire...

– Oui, Mikey, soupira Donatello, ce vaisseau est potentiellement très dangereux et je te demanderai de...

– Non mais on a notre propre étoile ! C'est trop cool ! Tu lui as donné un nom ? Je peux lui donner un nom ? S'il te plaît, je veux lui donner un nom !

Donatello fixa son frère une longue minute dans une immobilité parfaite avant de se tourner vers les deux autres.

– Il va sans dire que personne n'aura accès à cette partie du vaisseau.

Raphael et Leonardo hochèrent positivement la tête.


Ils avaient eu le temps de faire un autre aller-retour entre leur nouveau chez eux et l'ancien avant de partir pour la surface avec Splinter et ses quelques affaires réunies dans deux sacs. Michelangelo aurait préféré rester dans le vaisseau spatial mais il n'avait pas osé le dire à ses frères. Ils devaient tous y aller, même si c'était douloureux.

Leonardo portait avec mille précautions leur vieux rat préféré enroulé dans une couverture sur sa carapace. Splinter avait un peu protesté malgré les explications de Leonardo. Leur maître devait sentir qu'ils lui cachaient quelque chose, Michelangelo en était sûr. Ils lui avaient dit qu'il allait passer l'été à la campagne avec April, Casey et Shadow, que ça lui ferait du bien de voir le soleil et de passer ses journées en plein air. Splinter avait demandé pourquoi ils ne venaient pas avec lui. Leonardo avait souri et dit qu'ils étaient de vrais New-Yorkais maintenant et que l'idée d'air frais les faisait frémir d'angoisse. Splinter avait ri, s'était tu un moment puis avait posé les mêmes questions. A la troisième fois, Michelangelo s'était réfugié dans son esprit, ne comptant que sur l'habitude du trajet et ses réflexes pour suivre ses frères.

April et Casey étaient à côté leur voiture, une grosse Ford assez récente garée à quelques mètres de la bouche d'égout par laquelle les Tortues sortirent. Michelangelo vit Shadow à l'arrière, bouclée dans sa ceinture et endormie. Elle ressemblait à cet adorable petit ange qu'il avait connu bien des années plus tôt et Michelangelo sentit son cœur se serrer à l'idée qu'il ne la reverrait pas avant un bon moment – si jamais. Il avait été émerveillé par cette si petite chose fragile et délicate la première fois qu'il l'avait vue – ça avait été la première fois qu'il voyait vraiment un bébé, en fait. Shadow aussi avait été subjuguée par cette grosse chose verte devant elle mais elle n'avait pas pleuré, pas crié, rien. Elle avait tendu sa toute petite main vers Michelangelo et l'avait touché. Michelangelo se rappelait encore de sa chaleur et de ses petits ongles sur la peau plus souple de son visage. Il en avait eu les larmes aux yeux.

Leonardo referma doucement la portière arrière de la voiture pour ne pas réveiller Shadow et Michelangelo vit le reflet de son frère sur la vitre. Il souriait encore pour rassurer maître Splinter mais il y avait des abîmes de douleur dans ses yeux. Donatello restait silencieux à côté, April lui tenant la main. Raphael était à quelques pas en retrait, les bras croisés, les traits durs. Michelangelo admira un instant la force de caractère de son frère avant de le traiter mentalement d'idiot. C'était peut-être la dernière fois qu'ils voyaient leur maître. Michelangelo ne s'attendait pas à ce que Raphael explose en larmes sur l'épaule de Casey mais il n'aurait jamais non plus imaginé que son frère se blinderait à ce point.

Michelangelo se savait triste mais il avait repoussé tout cela loin de lui. Il avait l'impression d'assister à la scène depuis le coin de la rue. C'en était douloureux mais c'était gérable. Les films déprimant n'avaient jamais été ses préférés, c'était plutôt le truc de Leonardo, mais il était capable d'en regarder. La clé était de ne pas trop s'identifier aux personnages.

Splinter descendit la vitre et fit signe à ses fils de s'approcher. Leonardo s'agenouilla, une main sur la portière.

– Veille bien sur tes frères, lui ordonna Splinter.

Leonardo hocha la tête.

– Donatello, passe plus de temps avec tes frères.

– Oui, maître Splinter, répondit le concerné avec une voix serrée.

– Raphael, sois plus indulgent avec tes frères. Contrôle-toi. Ne te mets pas en danger.

Raphael leva les yeux au ciel.

– Michelangelo...

Michelangelo prit une grande inspiration. Il se rapprocha d'un pas et posa sa main sur celle du vieux rat.

– Tes frères ont besoin de toi autant que tu as besoin d'eux. Ne l'oublie pas.

– J'essayerai, maître Splinter, répondit Michelangelo en sentant un sourire envahir son visage.

Il n'avait pas envie de sourire mais il n'arrivait pas à s'en empêcher. Les habitudes ont la vie dure, pensa-t-il en retirant sa main. Leonardo se releva et s'écarta un peu de la voiture. Ils eurent chacun droit à un câlin de la part d'April, plus ou moins long selon la personne – Michelangelo la souleva de terre un bref instant, inspirant son odeur à grandes bouffées. Casey serra la main de Leonardo et de Donatello, prit Michelangelo dans ses bras puis tenta de donner un coup de poing dans l'épaule de Raphael qui lui attrapa la main et la lui tordit dans le dos. Il relâcha Casey avec un petit coup de pied au cul.

– Dégage, Jones.

– Tu vas le regretter, crétin, répondit Casey avec un sourire en coin plein de confiance.

– Va te faire foutre.

– Moi aussi je t'aime, gros nounours.

Michelangelo était à peu près sûr que Raphael aurait défoncé Casey, la voiture ou le mur à côté s'il n'y avait pas eu l'impératif du silence. Casey dut s'en rendre compte car il monta rapidement en voiture du côté passager. April, les larmes aux yeux, monta à son tour et démarra en regardant droit devant elle. Il n'y eut pas de mains s'agitant dans le vide, pas de regard en arrière, juste les oreilles de Splinter dépassant de son siège.

Il y eut un moment de silence entre eux après que la voiture soit partie dans la circulation. Raphael fut le premier à tourner les talons, suivi par Donatello. Leonardo attendit que Michelangelo se mette en marche pour assurer les arrières.

– Je vais rester un moment en surface, annonça Michelangelo.

Donatello releva la tête vers lui, déjà à moitié avalé par la bouche d'égout.

– Il a dit quoi ? demanda Raphael depuis le bas de l'échelle.

– Ce n'est pas prudent, rappela Leonardo en posant une main sur l'épaule de Michelangelo.

Il se dégagea en faisant rouler son articulation et recula par la même occasion.

– On a encore trente heures devant nous, intervint Donatello.

Leonardo soupira, les sourcils froncés. Michelangelo voyait bien que ça ne lui plaisait pas mais il n'en avait pas grand chose à faire. Il lança un petit sourire à Donatello avant de s'enfoncer dans les ombres de la ruelle. Il avait besoin d'une petite bulle de tranquillité. Encore quelque chose qui sonnait comme une dernière fois.